‹ Julien l'Apostat (volume 2)Chapitre 25 sur 40 · LA PREMIÈRE ÉDUCATION · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ÉDUCATION

Julien naquit à Constantinople ^ vers la fin de Tannée 331, de Jules Constance et de Basilina (1).

Issu du mariage de Constance Chlore avec Théodora, belle-fille de Maximien Hercule, Jules Constance était un des frères puînés de l'empereur Constantin. Comme les deux autres, Dalmatius et Annibalien, il parait avoir vécu dans Tombre de son illustre aîné, sans se prévaloir

{%) Sor U dale de U naittance de JaJien , roir TiHemont , HUUHre dê$ empereurs, t. IV, p. 6d3; Schwarz, De vUa et icriptis Juliani imp», p. 16; Goyaa, Chronologie de V Empire romain, p, 420, CeU« date ae dédoH de Ucomparaiaon entre Ammiea Hareellio, XXV, 3 et ft« la lettre SI de Julien , et Aorelina Victor, Epiionu, 43. Les biatorien» qui, roolasl prédaer daraotase, ont placé an 6 noirrnbre la naiMance de Julien, l'Mit dit pour aToir mal interprété Silfina, qni indique a ce Jonr le naUliê Juliani {Corpus inscr, lat., t 1, p. 379;, par alluAion non à ta naiiMUM», maii à son élération an rang de Cétar.

de l'avantage que lui donnait une naissance royale. Ainsi Tavait commandé le testament de Constance Chlore, choisissant Constantin seul pour son successeur, et ordonnant que ses enfants du second lit demeureraient ^simples particuliers (1). Aussi Libanius parait-il chercher une explication inutile, en attribuant la modération dont ils font preuve à leur bon naturel (2). Il leur eût été difficile de tenir une conduite différente. Les fils de Théodora étaient encore des enfants quand l'armée de Bretagne salua Constantin du titre d'Auguste. Une fois investi de l'autorité souveraine, Constantin n'était pas homme à la laisser amoindrir. 11 semble s'être prémuni d'avance contre im éveil d'ambition chez ses frères. On sait par Ausonc que leur jeunesse fut sui"veillée et se passa à Toulouse, dans une espèce d'exil (3). Cet exil, cependant, ne dut pas être sans compensation, car Toulouse était alors un des centres intellectuels de la Gaule, une sorte de ville universitaire. Il se peut que Jules Constance y ait pris ce goût des lettres, qui passera par hérédité à l'un de ses fils. On n'a guère de détail? sur le reste de sa vie. On sait qu'elle ne fut pas exempte de traverses. Un fragment, malheureusement très court, d'une lettre de Julien aux habitants de Corinthe (4) dit que son père séjourna dans cette ville après avoir erré longtemps. Il semble attribuer cette existence agitée à la défiance et aux précautions d'une marâtre (5); c'est

(1) Laclance, De mort. pcr*..24 ; Eusèbe, De i^Ua Const., \, 21 ;Euinène. Paneg., 5, 9 ; Julien, Oratio I (Hertiein, p. 6) : Libanius, Epitaphios Juliani.

(2) Libanius, Epitaphios Juliani. Cf. Tillemont, Hisl. des empereurs, l. IV, p. 287.

(3) Ausonc, Comment, de prof. Burdigal., XVU,9-13.

(4) Julien» Fragm. 5(IIertlein, p. 609). Cf. Libanius, Pro Aristophane.

(5) Havéoyou nTjTpuiâ;. Libanius, Pro Aristophane.

probablement sainte Hélène, très puissante sur Tesprit de Constantin, et que les péripéties de sa propre carrière avaient disposée à craindre tous ceux qui auraient pu devenir des rivaux pour son fils. Quiconque a l'expérience du cœur humain ne s'étonnera pas que celle-ci, chez qui une conversion récente au christianisme (1) n'avait probablement pas encore dompté tous les mouvements d'une nature ardente, ait éprouvé quelque joie à faire sentir son pouvoir aux enfants de la rivale que la politique avait naguère obligé Constance Chlore à lui préférer. Julien ajoute qu'à Corinthe, Jules Constance « trouva enfin le repos (2). » Mais ce repos ne devait pas être de longue durée. Un ordre de Constantin le rappela à la cour. La vieille Hélène, en qui la piété avait crû avec les années, peut avoir regardé à ce moment ses beaux-fils d'un œil plus indulgent. Une anecdote rapportée par Libanius montre que deux au moins des frères de Constantin étaient près de lui lors du séjour qu'il fit à Rome en 326 (3). Il prenait leurs conseils et leur donnait des marques de sa confiance. Dalmatius parait avoir reçu le titre de censeur, que personne n'avait porté depuis Valérien (k). Constantin le chargea d'une enquête importante, au sujet d'une accusation soulevée parles ariens contre saint Athanase (5). Jules Constance fut fait patrice et eut le consulat en 335 (6). En même

(1) Eusèbe (De vila Const., III, 4}, dont le lémoignage en ceci doit être préféré à celui de Thcodorel {Hist, eccL, I, 18), dit que sainte Hélène ne se convertit au christianisme qu'ai)rèâ son fils.

(2) 'EvraOOa 6 icaxTip àvewaudaTo. Julien, Fragm, 5.

(3) Tillemont, Histoire des empereurs, t. IV, p. 220.

(4) Ibid., p. 251 et 287.

(5) Saint Athanase, ApoU^ 2.

(6) Avec Caeionius Uufius Albinus. Goyau, Chronologie de l'Empire rO' main, p. 425.

temps quWnnibalicn, il reçut le titre de nobilissime, avec le droit de porter une robe de pourpre brodée d'or, appellation et insigne officiels des membres de la famille impériale (1).

Jules Constance se maria deux fois, et toujours d*une manière conforme à son rang. Sa première femme, Galla, élait sœur de Rufinct de Cerealis, consuls en 347 et 358, qui furent l'un préfet du prétoire, l'autre préfet de Rome (2) : de ce mariage naquirent une fille, qui épousa Tempereur Constance, un fils, dont on ignore le nom, qui périt tragiquement en 337, et Gallus, qui devint César. La seconde femme de Jules Constance s'appelait Basilina. Elle était fille de Julianus (3), que plusieurs ont identifié (4) avec Anicius Julianus, consul en 322, préfet de Rome en 326, dont Symmaque, en 375, composa l'éloge en vers (5). Mais Tabsence, dans cet éloge, de toute allusion à Julien , de la part surtout d'un païen aussi zélé que Symmaque, a fait penser quW ni cius Julianus n'avait pas droit à compter, entre toutes les gloires de sa race, celle d avoir donné un maître à l'Empire (6). Plus vraisembablement a-t-on reconnu le père de Basilina dans Cacioiiius Julianus Camenius, qui fut consul en 325. Un mot de Libanius conduit aisément à cette identification. Jules Constance, dit- il, épousa la fille d'un haut magistrat, que « le vainqueur respecta, » dont il

(1) Zoftimc, II, 39; cf. Code Théod., XIU, i, 21.

(2) Ainmien Marcdlin, XIV, 11.

(3) Libanius, tpitaphios Juliani; Reiske, t. I, p. 52i.

(1) Tillemont, Hisf, des empereurs^ t. IV, p. 483; Wordàworth, art. Julianus, dans Dict, of Christian biography, t. III, p. 492 ; Gardner, Julian philosopher and eniperor, p. 26.

(5) Symmaque, Fp., 1, 2.

(6) Seeck, Symmachus^ p. xcii.

Lk Famille de juuen. nr

appela même la famille aux honneurs (1). Ceci convient tout à fait à Ton des Caeionii, que Ton sait avoir suivi d* abord avec zèle le parti de Maxence, et avoir après sa défaite été promu aux plus hautes charges par Constantin (2). Les termes dont Jules Capitolin, s*adressant à Constantin lui-même, se sert pour célébrer la gloire des Caeionii semblent marquer une maison honorée non seulement de la faveur toijgours croissante, mais même de Talliance impériale (3).

La famille à laquelle appartenait la mère de Julien comptait, comme beaucoup de familles de ce tempslà, des membres païens (4) et chrétiens. Le frère de Basilina, Publius Caeionius Julianus (5), qui mourut en 362, étant comte d'Orient, persécutera les chrétiens pendant le règne de son neveu ; mais il avait très vraisemblablement apostasie (6). La religion de Basilina n'est pas douteuse. L'historien Sozomënc loue la piété du père et de la mère de Julien (7). Le don par Basilina de propriétés à TÉglise d*Éphèse est un signe évident de la foi qu'elle professait (8). Hais cette foi no resta peut-être pas tout à fait pure. Basilina était, par ellemême ou par son mari, parente d'un des chefs de Taria-

(1) Libanias, Epitaphios /u^tani ; Reiske, t. I, p. 624.

(2) Seeck, Symmachus^ p. clxxti-clxxtii.

(3) J. Capitolin, Albinus, 4, 13.

(4) Voir plas haut, p. 177.

(5) Corpw inscr. lat„ t. VII, 1159.

(6) Passio S. TheodoHti presbyUri.i, dïïnê Roloart, Aela martyrum sineera.p, 658; Philottorge, VII, 10. Cf. TillemoQt, Mém. pour servir à Vhiit, ecelés., t. VII, p. 735, notes xxtu et xxix sur U pertécutloD de Jolien.

(7) E0Xb5ôv yàp icepl xipt 6pr,axtîav xaxiçmt Yivétuvec Sozomèoe, liiit. eecL, V, 2.

(8) Paliadios, Vita 5. Joannis Chrysottami.

ji'ue.^ l'apostai. — i. 17

258 Lii FAMILLE DE JULIEN.

nisme, Eusèbe de Nicomédie (1). L'influence qu'il exerça vraisemblablement sur elle, comme sur d'autres femmes de la famille impériale, et sur Constantin lui-même, ne dut point être étrangère à la passion qu'elle montra contre saint Eutrope, évêque d'Andrinople. Celui-ci s'était déclaré l'adversaire d'Eusèbe de Nicomédie. Il ne cessait de prémunir les orthodoxes contre les séductions du prélat hérétique. Les ariens parvinrent à le chasser de son église et de sa ville, en prenant pour prétexte le mauvais vouloir de Basilina à son égard (2).

Basilina avait reçu une éducation très soignée. Son père s'en était préoccupé de bonne heure. Il avait tenu à choisir lui-même le maître capable de lui faire goûter les beautés de la poésie grecque. Pour cela, se fiant pou aux précepteurs de condition libre, nombreux cependant au IV* siècle (3), il avait préféré Tancienne coutume, et voulu confier sa fille à un pédagogue esclave. Ce genre de serviteurs était ordinairement fort coûteux : aux premiers siècles de TEmpire, un bon grammairien ne se vendait pas moins de vingt-cinq mille francs (i) : on cite un professeur de littérature qui fut acheté cent quarante mille francs (5). Soit économie, soit désir louable de ne confier Tesprit de sa fille qu'à un honmie qu'il aurait préparé lui-même, Julianus Camenius n'acheta pas le pédagogue tout formé : il fit instruire un jeune

{V Ammien MaroelliB. XXII. 9.

iV Siint AthADAS^. AtL soM. Cf. TUIemoiil, Mém.^ t. VI, p. 279.

(3 Voir WâUoD. Hist. de V esclavage dams ramtiquite', L III, p. iU

et SQÎT.

> Voir Boissier, la Religiam romaimt d'Auguste aux AnUmims, t. Il, p. 376.

b) Pline, yat. Uût., VU, 40.

esclave, en qui il avait reconnu d'heureuses dispositions, et, selon le mot de Sénèque, « Tinitia aux arts qu'on apprend aux hommes libres (1). » C'était un eunuque, Scythe d'origine, appelé Hardonius. Ce que l'on sait de cet étrange éducateur, que nous retrouverons dans la suite, montre un esprit singulièrement raffiné, exempt de toute habitude ou de tout préjugé servile, et capable non seulement de littérature, mais aussi de philosophie. Ce n'est pas la philosophie qu'il fut appelé à enseigner à Basilina; il reçut seulement la mission de lui expliquer ce qui faisait alors le fond de l'éducation classique, les poèmes d'Homère et d'Hésiode (2). Ce détail suffit à montrer les soins dont fut entourée l'éducation de la jeune fille, et l'importance qu'y attachait Camenius. Dans cette famille des Caeionii, lamour des lettres et des sciences parait avoir été très répandu : un neveu de Camenius, Caeionius Rufius Albinus, consul en 335, puis préfet de Rome, écrivit sur la géométrie et la dialectique (3) : on lui donne dans une inscription le nom de « philosophe (4). »

Julien n'a pas connu sa mère, qui mourut toute jeune (5), peu de mois après lui avoir donné le jour. On ne peut douter cependant que cette personne lettrée n'ait eu quelque influence sur la formation de son esprit et l'éveil de ses goûts. Il entendit certainement parler d'elle par les membres de sa famille maternelle,

(1) Sénèque, De Benef., III, 21.

(2) Julien, Misopogon; Herllein, p. 454.

(3) Boèce, Comment, in Aristot. Hepl 'Epfifjv.

(4) Corpus inscr. lat., t. II, 1708.

(5) KopT) xat véa. Julien, Misopogon; Hertlein, p. 454.

particulièrement par sa gTaDd'mère. qui pamlt s*ètre occupée de son enfance (l).llais il dut sorlout la connaître par les récits du pédagrogue Maidonius, qull ent i son tour pour précepteur. Ce fidèle seiriteor rentretint certainement de celle dont il arait dirîsé ou au moins suivi de près l'éducation jusqu'à son mariage arec Jules Constance. Julien vit davantage celui-ci. puisqu'il avait six ans lorsque son père mourut On ne s'^^rcoit pas, en lisant ses écrits, où cependant TantobioCTaphie est si fréquente, qu'il ait conservé de lui un souvenir bien vif. La cause en est peut-être à Tépouvantable tragédie qui viol prompiement jeter un voile sur ses impressions d'enfance, et remplacer des images distinctes par de douloureux ressentiments.

Constantin avait, deux ans avant de monrir, partagé l'Empire entre ses enfuits. attribuant à Constantin, l'ainé, les Gaules. l'Espagne et la Bretagne, au second. Constance, l'Orient, et au dernier. Constant, llllyrie. l'Italie et TAfrique. C'était la division naturelle de FEmpire, déjà plusieurs fois opérée avant et depuis Dioclétien. Mais ce partage, raisonnable en soi. et qui correspondait assez au groupement naturel des peuples comme aux nécessités de la défense contre les Barbares, fat maladroitement compliqué par le don que Constantin crut devoir faire de plusieurs provinces à ses neveux Dalmatius et Anidbalien. fils de son beau-frère Dalmatios : le premier, qui avait déjà le titre de César, reçut la Thrace, la Macédoine et l'Achale; le second, qui semble avoir eu le titre de roi, le Pont et la Cappadoce. En agissant

(1 JaiicB, Ef 4S.

ainsi, Constantin se départait de la prudence politique dont il avait fait preuve, pour lui-même, au commencement de son règne : lui, qu'on a vu tenir avec tant de soin ses frères à l'écart du pouvoir, semble maintenant, par rélévation peu justifiée de ses neveux et les apanages qui leur étaient taillés à même les États attribués à ses fils, provoquer d'avance une crise pour le temps où il ne sera plus. La crise éclata, en effet, dès le lendemain de sa mort, et s'il est juste d'en rendre responsable Constance, qui la fit ou la laissa dégénérer en un horrible massacre, il faut avouer que, ramenée à des moyens plus humains, elle était à peu près inévitable.

Constantin était mort le 22 mai 337. A cette nouvelle, Constance quitta la Mésopotamie, et se rendit à Constantinople pour présider aux funérailles. Ses deux frères Constantin II et Constant ne purent l'y rejoindre, mais de nombreux membres de la famille impériale s'y trouvèrent rassemblés, parmi lesquels Jules Constance, dont il avait, l'année précédente, épousé la fille (1), son autre oncle Annibalien, les deux fils de Dalmatius (probablement prédécédé), Annibalien et Dalmatius jeunes, un fils de Jules Constance, dont on ignore le nom, et quatre autres neveux de Constantin. Bientôt, spontanée ou suggérée, une sourde agitation se montra parmi les soldats. Us demandèrent d'abord l'éloignement de l'un des plus intimes conseillers du défunt empereur, le préfet du prétoire Ablavius, qui fut relégué en Bithynie, puis mis à mort. Enhardis, les soldats assassinèrent le patrice Optatus, beau-frère de Constantin.

(1) Eusèbc. De vita ConsL, IV, 49 ; Julien, Ép. au sénat et au peupla d'Athènes; Uertlein, p. 349.

Puis ses parents les plus proches furent enveloppés dans le carnage, et, sous les yeux de Constance, qui ne fit rien pour les défendre, périrent ses deux oncles et ses sept cousins, sans que ni Falliance si étroite avec Jules Constance devenu son beau-père, ni les titres de César et de roi portés par Dalmatius et Ânnibalien aient pu sauver aucun d'ei|x (1). Désormais la route était déblayée, et il n'y avait plus de membres de la famille de Constantin en âge ou en situation de disputer à ses trois fils une part du pouvoir.

Ni Constantin II ni Constant ne furent pour rien dans ce massacre, accompli loin d'eux, et dont ils recueillirent seulement les profits ; mais l'histoire hésite encore à déterminer le rôle joué par d'autres et à désigner ses vrais auteurs. On a voulu voir dans les premiers désordres un essai de réaction païenne (2), que Constance aurait ensuite réussi à détourner en exaltant le loyalisme des soldats et leur attachement à la descendance directe de Constantin. Il parait certain que le préfet Àblavius, qui fut le premier sacrifié, était chrétien (3). Les païens lui en voulaient beaucoup, à cause de Tinfluence qu'il avait eue sur l'esprit de Constantin, et lui imputaient la mort du néo-platonicien Sopater, exécuté comme magicien à

(t) Bien que ce massacre ait eu lieu très Traisenablablement l'année même de la mort de Conslanlin, quelques auteurs ont cru pouvoir le reculer d'une année; Toir sur cette question Tillemont, Hist, des empereurs, t. I-V, p. 664; cf. Oberziner, le Guerre germante he di Fl. Claudio Giuliano, p. 12, note 1.

(2) Voir Beugnot, Hisl. de la deslr. du paganisme en Occident, t. I, p. 135, et, dans une moindre mesure, A. de Broglie, L'Église el V Empire romain au IV* siècle^ i, III, p. 8.

(3) Voir la lettre de Constantin au vicaire d'Afrique (à la suite du tome IV des Œuvres de saint Augustin, éd. Gauroe, p. 1092).

la suite d'une famine. (1) Mais ce fait déjà ancien, et les termes dont se servent Eunape et Zosime pour charger la mémoire d'Âblavius, ne suffisent pas à montrer un mouvement païen dans le soulèvement soldatesque qui se produisit à Constantinople après la mort de Constantin. Les enfants de celui-ci ne devaient pas être plus populaires auprès des idolâtres que son ancien ministre, et une émeute excitée par des rancunes païennes n'aurait pu facilement tourner à la consolidation de leur pouvoir. Cette version, du reste, n'est pas de celles qui eurent cours parmi les contemporains. D'autres explications sont données par eux. Selon l'une, les soldats ont seuls été coupables : Constance fut impuissant à les retenir. D'après une seconde opinion, s'il n'ordonna pas les meurtres, il excita au moins, dans un intérêt personnel, les passions qui devaient aboutir à ce tragique dénouement. Quelques-uns l'accusent seulement de faiblesse intéressée, en disant qu'il permit le crime plutôt qu'il ne le conmianda. D'autres lui en attribuent, au contraire, l'entière et directe responsabilité. Eusèbe dit que les armées déclarèrent unanimement ne vouloir pour maîtres que les fils de Constantin (2), ce qui impliquait presque nécessairement l'arrêt de mort de deux de ses neveux, Dalmatius et Ânnibalien, mais n'explique pas le meurtre des autres, ni surtout celui de deux vieillards aussi inofiensifs que Jules Constance et le premier Annibalien. Les historiens Eutrope (3) et Socrate {k) disent que Constance ne donna pas d'ordres, mais laissa faire.

(1) Eunape, VUae soph., Aedesius (éd. Didot, p. 463); Zosime, 11,40.

(2) Eusèbe, De vita ConsL, IV, 68.

(3) Eutrope, Brev., X, 9.

(4) Socrate, HisU eccL, II, 25.

Saint Grégoire de Nazianze attribue tout aux soldats (1). Aurelius Victor confesse son ignorance (2). Saint Jérôme (3) et Zosime (4) accusent nettement Constance. Ainsi font des historiens tout à fait contemporains, et tous deux très dignes de foi, Ammien Marcellin (5), qui représente Topinion païenne modérée, et saint Athanase (6), qui était peut-être porté à croire facilement tout le mal dit de Constance, mais qui, en revanche, avait tous les moyens d'être bien renseigné.

Quant à Julien, le plus directement intéressé dans le jugement à rendre, il a soutenu successivement les deux opinions extrêmes. Dans un discours il loue Téquité et la modération de Constance, et déclare que, violenté par les événements, ce prince ne put empêcher, à son grand regret, les excès qui se commirent (7). Ailleurs, au contraire, il porte contre lui une accusation terrible. (( Son père et le mien étaient frères, et issus du même père. Aussi, avec quelle humanité cet empereur nous a-t-il traités, nous, ses proches parents ! Mes six cousins, qui étaient également les siens, mon père qui était son oncle, puis un autre oncle commun du côté paternel, et enfin mon frère aîné, il les fit tous mettre à mort sans jugement (8). » Le discours où est excusée la conduite do Constance est un panégyrique de cet empereur, prononcé vraisemblablement en sa présence : on conçoit

[\) S«lul Gn^^oire de Naziame, Oralio IV, 21. Ci) AurelluH Victor, Kpitotne.

{^) Saint JoKinif, Chton.

[i) Zi)Aline« 11, 10.

^b) AmmUiM lUreiUiM, XXI, 16.

r.i s.iiui AliiAEi4ip, Hut unam, ad momachos.t'h O) J*il(*n. iifnUu IvH^rlkiri. p. 19.

{$) J. 4» êéuMi H au peupUd: Athènes; Hertlein, p. M9.

que Julien ait donné alors de la conduite du prince Vexplication la plus indulgente : mais on s'étonne qu'il ait cru devoir faire allusion à uq événement qu'il lui eût été facile de passer sous silence. L'autre passage est emprunté à une lettre au sénat et au peuple d'Athènes, écrite en 361, alors qu'il était maître de l'Empire : mais il s'y montre partout si passionné et si haineux contre la mémoire de son prédécesseur, il est si attentif à justifier sa propre conduite, que son témoignage, cette fois encore, peut paraître suspect. Les lignes que nous venons de citer permettent au moins de se rendre compte des rancunes amassées dans le cœur de Julien enfant par le crime qui le priva de son père, d*un frère aîné, de la plus grande partie de sa famille paternelle, et le laissa seul, sans appui, exposé à tous les dangers et à tous les soupçons.

Julien et Gallus eussent probablement été enveloppés dans le massacre, si leur jeune âge n'avait inspiré quelque pitié. Gallus avait douze ans, et de plus était alors atteint d'une maladie que l'on croyait mortelle (1) ; Julien avait six ans seulement (2). Cependant leur vie fut un instant menacée, si l'on en croit saint Grégoire de Nazianze, qui raconte que Constance les protégea contre la fureur des soldats (3). Mais cette protection n'aurait

(1) Libanius, Epilaph, JuL ; Rciske, 1. 1, p. 524 ; cf. Socrale, HUt. eeel., III, 1.

(2) Libanius {l. c.)dit qu'au moment des massacres, Julien Tenait d'être sevré, ôpti -fàp àizrîk'taxzo YÔXaxToç. C'est une phrase de rhéteur, un A peu près sans valeur historique.

(3) Saint Grégoire de Nazianze, Oralio IV. 21. Peut-être Julien lui-même fait-il allusion à ce fait, Oralio Ili; Uertlein, p. 151.

peut-être pas suffi à les sauver : d'après le même récit, (les hommes dévoués enlevèrent secrètement Julien (1). Saint Grégoire cite parmi eux Marc, évoque d'Aréthuse (2) : il résulte d'un autre document que des prêtres chrétiens prirent part à ce sauvetage : c'est dans une église, près de Tautel, que l'enfant fut conduit (3). Le droit d'asile s'était probablement étendu déjà des temples antiques aux sanctuaires du christianisme, bien que pour ces derniers la loi civile ne l'eût pas encore reconnu (4) : il est curieux de voir qu'un des premiers exemples do salut par l'asile cherché près de l'autel chrétien ait eu Julien pour héros.

Ainsi échappé au péril, Julien avait encore plus d'une épreuve à subir. 11 nous apprend lui-même qu'il se trouva sans patrimoine. Après la mort de son père, les grands biens de celui-ci furent tout de suite confisqués. Constance se les était-il attribués par cupidité, ou avaitil seulement voulu, en les gardant, tenir ses cousins dans une entière dépendance, les mettre hors d'état de nuire, sauf A leur restituer plus tard, s'il le jugeait à propos, tout ou partie de leur fortune? La suite des événements montrera qu'il fit apparemment ce dernier oalouL Ou verra qu'il ne distribua pas à ses courtisans Ion bitM\s de son oncle, ainsi qu'il avait fait souvent du patrimoine d*autres pn>scrits, mais les conserva soigneu- MtMUcut, comme une sv^rte de dêp^t. Julien, qui avoue n'avoir juis ôtô dans sa jeunesse insensible aux avantages

LBS PREMIÈRES ÉTUDES. 367

de la fortune (1), conserva de cette pauvreté momentanée une grande irritation. « De mon héritage paternel — écrilril avec Tàpreté habituelle à son langage, dès qu'il touche à ces souvenirs douloureux — il ne me restait plus rien, et des grands biens qu'avait possédés mon père je n'avais plus une motte de terre, un esclave, une maison. Le beau Constance avait hérité pour moi de tout ravoir de celui-ci, et ne m'en avait même pas laissé un fétu (2). » L'apanage paternel était loin de former, cependant, toute la fortune de Julien. La jeune mère morte en le mettant au monde lui avait probablement laissé d'importants domaines. On sait que Basilina possédait une maison à Constantinople (3) et que la mère de celle-ci, peut-être orientale d'origine, avait des terres en Asie (4). Il est vraisemblable que parles Caeionii, de qui descendait Basilina, Julien était devenu propriétaire de bien-fonds en Italie ou en diverses provinces de l'Occident. Hais, en 337, les mêmes défiances politiques qui avaient poussé Constance à s'emparer du patrimoine paternel de ses cousins lui firent mettre la main, avec moins d'apparence encore de droit, sur celui qu'ils tenaient de leurs mères. Il confisqua, au préjudice de Gailus, l'héritage de la première femme de Jules Constance (5), et s'empara d'une partie au moins des biens qui provenaient à Julien de la famille de Basilina : il est difficile, en effet, d'entendre autrement que d'une con-

(1) Julien, Oratio VU, contre le cynique Héraclias; Herllein, p. 305.

(2) Julien, Ép, au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 352

(3) Ibid.

(ï) Julien, Ep. 45. Cf. Oratio III, et Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Herllein, p. 151, 352.

(5) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; ibid., p. 352.

fiscation ce que dit Julien de a la violence qui lui ravit pour un temps Théritage de son aïeule (1). »

A sept ans, Julien se trouvait ainsi précipité, tout d'un coup, des splendeurs d'une existence princière dans un dénue'ment relatif. Il en sentit profondément Tamertume. Quand il dut abandonner le palais où s'étaient écoulées ses premières années, il lui sembla entrer dans un désert. Si jeune qu'il fût, il était déjà compromettant. On s'éloignait de lui comme d'un vaincu et d'un proscrit. « Il n'y avait pas, dit-il, une âme sympathique à l'enfant proscrit de la maison de ses parents (2). » Gallus, à ce moment même, lui était enlevé. Les douze ans de celui-ci paraissant dangereux à Constance, il fut exilé en Asie. Peut-être Texil ne fut-il pas très dur, car Socrate nous dit que Gallus eut la permission de se rendre à Éphèse et d'y fréquenter les écoles (3). Il semble même que le séquestre mis sur son patrimoine ait été promptement levé : Socrate parle à cette occasion des grands biens que ses ancêtres lui avaient laissés dans la province (k). Julien reconnaît lui-même que Constance restitua à Gallus une partie de l'héritage paternel (5). Cet aveu mérite d'être retenu : car dans Thistoire, restée encore obscure en certains points, de la jeunesse de Julien et de son frère, la violence des ressentiments porte souvent le narrateur à noircir outre mesure la conduite et les intentions de Constance. C'est ainsi que, pour ce qui le concerne personnellement, il emploie le

(1) Julien, Fragm. d'une lettre; Hcrtiein, p. 374.

(2) Julien, Oraiio VII, contre le cynique Uéraclius; Hertlein, p. 300.

(3) Socrate, Hist. eccL, III, 1.

(4) Ibid.

(h) Julien. Ép, au sénat et au peuple d* Athènes; Hertlein, p. 352.

LES PREICIÈRES ÉTUDES. 269

mot d'exil (1). L'expression est excessive. Le jeune âge de Julien rendait Téloignement peu nécessaire. Constance laissa ses parents maternels s'occuper de son instruction. G*est à eux, en effet, que doit être attribué le choix, comme pédagogue, de Teunuque Vardonius, qui avait si fidèlement rempli le même office près de Basilina (2). Hais on croira volontiers que Constance, toujours défiant, intervint pour désigner le personnage considérable, et très bien en cour, à qui fut confiée la surveillance générale de l'éducation de Julien. Ammien Harcellin nous apprend que celui-ci fut mis sous la tutelle d'Eusèbe, évêque de Nicomédie, qui était son parent éloigné (3).

Julien passa un an à Nicomédie. Â ce séjour en Bithynie se rattache une des rares impressions d'enfance dont il ait parlé avec plaisir. De l'héritage de son aïeule il lui restait quelque chose. Celle-ci lui avait donné naguère une terre de dimensions médiocres, située à vingt stades de la mer, et que la confiscation n'atteignit pas. La situation était charmante. D'un coteau voisin de la maison, on découvrait la Propontide, couverte de vaisseaux. L'habitation s'élevait dans un joli parc, avec des arbres fruitiers, des pelouses de thym et d'herbes odorantes, des bains, des fontaines. Julien y fut conduit souvent : « Ce domaine, dit-il, faisait mes délices. » Il s'y livrait au jardinage, et y planta quelques pieds de vigne, dont il louera plus tard l'excellent vin (4).

(1) ^u-rtv. Ibid,, p. 349.

(2) Julien, Misopogon ; Hertlein, p. 454.

(3) a Ibidem ab Eusebio educatus episcopo, qaem génère longias contingebat. » Ammien Marcellin, XXII, 9.

(4) Julien, Ep, 46.

Quand, par la faveur de Constance et du parti arien, Eusèbe eut été transféré du siège de Nicomédie à celui de Constantinople, qu'il occupa de 338 à 3^2, Julien Ty suivit (1). Il y vécut, nous dit Sozomène, dans un milieu tout ecclésiastique (2). Si c'est durant cette période qu'il fut baptisé, il reçut d'Eusèbe l'enseignement doctrinal que l'évèque donnait alors lui-même aux catéchumènes, et lui dut sa première formation chrétienne. Hais Julien ne nous a pas dit si le baptême lui fut conféré à Nicomédie, à Constantinople, ou si le sacrement lui avait déjà été administré avant qu'il passât sous la direction d'Eusèbe. On ne peut donc mesurer exactement la part de l'ami d'Arius dans son éducation religieuse. On sait seulement que cette part fut réelle, et que Julien reçut près de lui, soit la première initiation aux dogmes et aux pratiques du christianisme, soit des leçons complémentaires de littérature sacrée (3). Et il n'est pas défendu de se demander quelle influence eut sur ses sentiments un séjour forcé pendant cinq années chez ce prélat de cour, occupé de mots plus que d'idées, de formulaires plus que de foi, de disputes sur la religion plutôt que de la religion elle-même. Julien le vit de tout près pendant cette dernière partie de sa longue carrière, alors qu'il travaillait soit à imposer aux

(t) C'est ropinioQ de Rode, Geschichte der Reaktion Kaiser Julians gegen die christliche Kirche, p. 22, note 10, et de Wordsworth, art. Julianus, dans Dict, of Christian biography, t. III, p. 492. Elle me parait s^accorder a? ec le passage d'Ammiea Marcellin cité plus haut, p. 269, note 3. Koch (Kaiser Julian der Abtrilnnige, p. 355) suppose, au contraire, qu'après la translation d'Eusèbe sur le siège de Constantinople, Julien demeura à Nicomédie. Tillemont (Hisi, des Empereurs, t. IV, p. 486) ne parait pas Toir la question.

(2) Sozomène, Bist. eccL, V, 2.

(8) Ibid,

dissidents sa présence sur le siège de Constantinople malgré les canons, soit à rassembler des synodes et des conciles en vue d'obtenir la condamnation de saint Athanase. Qui dira si ce n*est pas alors que se formèrent dans Tesprit naturellement aigri et soupçonneux de rélève les premières préventions contre le christianisme, représenté à ses yeux par des hommes de foi suspecte et de conduite tortueuse? On sait quelle est, à cet égard, la logique terrible des enfants. Malheureusement, sur ce sujet si intéressant, Julien ne nous a laissé aucun détail. Si Ton ne Tavait appris par d'autres (1), on ignorerait même qu'il ait été baptisé. Julien a toujours soin de parler le moins possible de la phase chrétienne de sa vie. « Vouons ces ténèbres à Foubli, » dit-il quelque part (2).

Mais s'il se montre si discret sur son éducation religieuse, que sans Ammien Marcellin nous ne saurions même pas ses rapports avec Eusèbe de Nicomédie, en

(1) Saint Grégoire de Nazianze dit qu'il voulut plus tard effacer par des abluUons sacrilèges tô Xoutpôv, c'est-à-dire le baptême (Oratio, IV, 52). Saint Cyrille d'Alexandrie (Ad religiosissimum imperatorem Theodo- $ivLm) dit non seulement que Julien « était au nombre des croyants, » toI; mffTsvaaaiv ivapi6(i,io;, mais encore qu'a il fut jugé digne du saint baptême, » ^IiuOt) 8è xal avxov toO &y^ov paTrrîajxaxoç. Saint Grégoire de Nazianze (Oratio IV, 23), Socrate (HisL eccL, III, 1), Sozomène {Hist. eccl.^ V, 2) le montrent remplissant en Cappadoce les fonctions ecclésiastiques de « lecteur , » lesquelles, dit expressément Socrate (V, 27), n'étaient confiées qu'à des r (idèles, » c'est-à-dire à des baptisés : tcpv iravxaxoû '£xx>T]ai(tfv niaxoùc el; xo xi.y\La toOto 7cpo6aXXo|UV(i>v. Devant ces témoignages, il n'y a pas lieu de tenir compte des négations de Mikcke (Flavius Claudiui Julianus nach der Quellen, p. 70) ou des hésitations de Rode (Gesch, der Reaktion Kaiser Julians gegen die chrisiliche Kireke, p. 33, note 23). C'est ce qu'a bien tu Nenmann (Juliani imperaUh ris librorum contra Chrislianos quae supersunt, p. 3), qui conclut ainsi : « Neque igilur dubltari potest de baptismo Juliani. »

(2) Julien, Oratio IV, sur le Roi Soleil ; Hertlein, p. 169.

rs LES PEIMlËftES ÊTCOES.

revanche il ne cesse de parler de son préceptenr Xardonios. Celui-ci est le vrai maître de sa pensée et de son cœnr. On s'est demandé si Mardonins était chrétien. A cette question Julien seol pourrait répondre, et nous saxons, en ces matières, Fétendue de sa discrétion. Hais, <iuelles que fussent les croirances personnelles de Vardonius. on connaît assez par les confidences de son disciple sa méthode d'éducation pour la ju^r toute païenne, oo au moins toute rationaliste. Elle est à bien liée en ses diverses parties, la littérature et la philosoptiie s> enchaînait si étroitement, qu'on ne voit pas quelle place pourrait y être laissée à lldée chrétienne. Il semble donc que Julîm ait reçu à la fois deux éducations différentes, joitaposées Tune à Fautre sans se toucher. Ensêbe ou les prêtres de son entourase « le formaient aux saintes lettres (J ». » SardoniiB Ilnitiait aux lettres aati'|Qesw Rien ne montre que cehii-ci ait chercfaié le point de contact qui aurait permis auv deux enseifuements de se rejûcndre. T^at i3?ii.iiie. i*jl o?atr3Lire. qull maîzitîzLt estre eux un^ sorte de cloison eunche. i^i ne voit pas quH ait jamais peiuê à tremper dïvanALe la philosophie. Cela cependant était pjasible. Dans L>nssei^a]eflun.t publie, beatt* coup de mdl^r^chrê&eiKleÊLisaîenfiii'.Use&Afiaaie^ à leurs eLeves. comme l'écrira saint B^izÀle. c la masiêr^ •ie lîr? avec ânzi: les ouvra^p» de:» ^entilsw > Ds moutr&lenc •njm rnsent oeux-^ inCecpcétês dans un espccfc chrétien, cessaieat d'être un péctl et '^veniiient an coutraff^ »ie» auxiliaires pour la foi • 3>. laEdonuis ms vît pus ou

If. «ini 3teae. Jum. IX-X

ne voulut pas voir cette conciliation facile des deux enseignements. En enseignant les lettres grecques, il resta tout Grec, et n'exprima que des idées contemporaines des poètes qu'il commentait; en initiant plus tard son élève aux doctrines philosophiques, il s'abstint de regarder plus loin que n'avaient vu les philosophes. Il laissa ainsi subsister, ou contribua à établir, dans la direction intellectuelle et morale donnée à Julien un périlleux dualisme, qui ouvrira devant sa pensée des routes divergentes, et semblera l'inviter à choisir un jour entre elles.

Quand on parcourt avec attention les écrits de Julien, on se rend aisément compte de la manière dont fut conduite son éducation littéraire. Le maître étudie avec lui les poètes : mais les poètes eux-mêmes sont divisés en deux catégories. Le plus grand nombre est lu rapidement, pour connaître leurs noms et prendre une teinture de leurs œuvres. D'eux à peu près rien ne demeurera dans la mémoire et dans les affections de Julien. Lui qui reproduit sans cesse, avec une monotonie fatigante, des passages du petit nombre d'auteurs dont il est vraiment nourri, il cite les autres très rarement et sans insister : deux fois Pindare, une ou deux fois Sophocle, deux ou trois fois Euripide ; autant Aristophane, Simonide, Sapho, Anacréon, Théocrite, Babrius : plusieurs sont seulement nommés en passant. Il ne s'est point assimilé toute cette littérature : elle n'est point entrée dans sa substance. Tout au contraire d'Homère et d'Hésiode. Ceux-ci deviendront comme le tissu de son œuvre écrite. Leurs vers plaqués à toutes les pages, à propos ou hors de P^>pos, les émailleront de fleurs sans cesse renaissantes. Us tiendront dans ses lettres et ses discours la place que

JULIEN l'apostat. — I. 18

la Bible occupe dans ceux de ses contemporains Basile ou Grégoire de Nazianze. On sent que leurs poèmes ne lui ont pas été présentés seulement comme des livres classiques, mais presque comme des livres inspirés. Il en appellera à leur autorité, à leur doctrine, à leur morale, comme les docteurs et les sermonnaires chrétiens en appellent à TÉcriture sainte. Par euxson Àme est devenue toute grecque, et disposée à recevoir, avec une docilité entière, les leçons de la sagesse représentée par les philosophes. Quand on a si complètement cru en Fauteur de V Iliade ou de Y Odyssée, ou en celui des Travaux et des Jours, on croira sans peine, plus tard, en Platon et en Aristote.

Les lettres, en effet, ne sont pour Téducateur de Julien que le vestibule de la philosophie. Elles ont pour mission de conduire à celle-ci. En lui faisant lire les poètes, Mardonius prépare Tesprit de son disciple à de plus austères travaux. Julien le laisse entendre d'un mot : « Tu n'as pas eu, comme moi, le bonheur d'être guidé dans l'étude des lettres par un excellent philosophe (1), » écrit-il à Héraclius ; et plus loin : « J'arrivai ainsi sur ses pas au seuil de la philosophie (2). » Avant que Tàge permette à Julien de comprendre les livres des philosophes, son habile maître en donne comme un avant-goût à son imagination, en l'accoutumant à regarder VIliade et Y Odyssée comme des traités de morale et à y chercher des règles de conduite. Essayé sur une nature moins soumise, ce procédé n'eût peut-être pas eu de succès. Avec Julien, il réussit d'une manière étonnante. En voici un curieux exemple.

(1) Julien, Oratio VII, contre le cjnique Héraclius; Hertlein, p. 804.

(2) Ibid,

Dans son enfance, Julien partageait Tamour de ses contemporains pour les spectacles. Son précepteur s'en inquiéta. Il n'essaya pas de le corriger par les arguments dont se servaient depuis trois siècles les moralistes chrétiens. On ne le vit pas faire appel à Famour de la vertu pour détourner Julien des représentations licencieuses, ou au sentiment de la fraternité humaine pour l'écarter des jeux sanglants. L'accent ému d'un TertuUien ou d'un Cyprien, plus tard d'un Augustin ou d'un Chrysostome, parlant au nom du Dieu de pureté et de miséricorde, ne se rencontra pas sur ses lèvres. A un ordre d'idées tout différent le maître de Julien emprunta ses leçons. « Bien souvent, raconte celui-ci (1), quand je n'étais encore qu'un enfant (2), mon précepteur me disait : « Ne te laisse pas entraîner par la foule de tes camarades au plaisir du théâtre et au goût des spectacles. Veux-tu voir des courses de chars? Il y en a dans Homère, qui sont meric^eilleusement décrites (3). Prends le livre, et lis. On te parle de danseurs et de pantomimes? Laisse-les de côté : la jeunesse phénicienne a des danses plus viriles (&). Là aussi tu as le joueur de lyre Phémios, le chanteur Démodocos. De même tu trouveras chez Homère une foule d'arbres dont la description est plus agréable que la réalité. Rappelle-toi ces vers : « A Délos, près de l'autel d'Apollon, j'ai vu croître une jeune tige de palmier (5). » Et l'Ile boisée de Calypso ! et les grottes de Circé ! et les jardins d'Alcinoûs! Crois-moi, tu ne verras rien d'aussi

(1) Julien, Misopogon; Hertlein, p. 451.

(2) 'Eti itatSapîcù xo|&t8fi. Ihid,

(3) Iliade, XXI

(4) Odyssée, VllI.

(5) Odyssée, VI, 162.

276 LES PREMIÈRKS ETUDES.

cbarmaDt. » Tels sont les arguments qui, souvent répétés (1), nous dit Julien, lui firent perdre le goût des représentations dramatiques. Il y renonça « pour Famour du grec, » et se contenta d' o un spectacle dans un fauteuil, » avec VIliade ou VOdyssée sous les yeux. Ainsi persuadé par Hardonius et par Homère, il n'alla plus, pendant sa jeunesse, que trois ou quatre fois au théâtre, et encore pour obéir à un ordre de Constance (2).

A en juger par les citations que renferment ses écrits, les noms des poètes étudiés par Julien sous la direction de Mardonius appartiennent tous à la littérature grecque. Pas une fois il ne nomme un latin. Virgile même n'est pas cité par lui. Il serait téméraire de dire qu'il ne Ta pas lu : mais manifestement Tétude du plus grand des poètes latins, comme en général celle de lalittérature latine, n'a joué aucun rôle dans son éducation. On doit rechercher les causes de cette lacune, qui ne fut pas sans efîet sur les idées et même sur la conduite future de Julien.

A Rome, et dans tout l'Occident, une éducation complète comprenait également les deux littératures. Dès le temps d'Auguste, et même auparavant, les écoliers latins étudiaient Homère, Hésiode, les lyriques et les tragiques grecs, à côté des vieux latins, Ennius, Livius Andronicus, Plante et Térence, auxquels vinrent bientôt s'adjoindre Virgile, Horace, Ovide, Stace, Lucain (3). Au IV* siècle, la rhétorique grecque excitait encore tant

(\) no>.)dxi;.

(2) Julien, Misopogon; HerUeio, p. 454.

(3) Voir Emile Jullien, les Professeurs de littéraiwre dans Vancienne Borne et leur enseignement depuis l'origine jusqu'à la mari d'AugusUt

d*enthousiasme à Rome, que le Sénat élevait une statue au rhéteur athénien Prohaeresius, « roi de l'éloquence (1). » Les lettres grecques n*avaient pas moins de disciples en province. Marseille était, au premier siècle de notre ère, un foyer de rhétorique et de philosophie grecques (2). Au m* siècle, on voit un Athénien professeur à Técole d'Autun (3). Au siècle suivant, quatre grammairiens grecs enseignent à Bordeaux (4). Les poètes grecs sont, à la même époque, étudiés dans les écoles africaines. Racontant ses souvenirs d'enfance, saint Augustin dit que Virgile le ravissait, qu'il aimait à contempler dans ses vers le cheval de bois rempli de guerriers, l'incendie de Troie, l'ombre de Creuse, qu'il pleurait sur Didon morte de l'amour d'Énée, mais que par contre il lisait Homère avec ennui (5). Il le lisait cependant, et s'il n'en profitait pas mieux, c'est que, comme il le confesse, il était mauvais écolier. « Je crois bien, dit-il, qu'il en est ainsi de Virgile pour les jeunes Grecs, contraints de l'apprendre avec autant de difficulté que j'apprenais leur poète (6). » L'hypothèse pourrait être inexacte ; car les faits montrent que si les lettres grecques étaient partout étudiées en Occident, les lettres latines l'étaient peu ou point en

(1) Euoape, Vilae sophisL, Prohaere$n{éd, Didot, p. 492). — SaiotJean Chrysostome exagère probablement, quand il se plaint du mépris que les Romains avaient « pour la langue grecque, si admirable et si belle. • In Ep. II ad Timoth. Homil. IV, 3.

(2) Strabon, Geogr,, IV, 1, 5.

(3) Voir Petit de Jullefille, HisL de la Grèce sous la domination ro^ tnaine, p. 345.

(4) Ausone, Comm. prof, Burdigal, VIII, XIII, XXI ; cf. Idyllia, II, 9-10; IV, 4G-65; EpisL XII, XIII, XIV.

(5) Saint AugusUn, Confess., I, 13.

(6) Ibid,, 14.

Orient (1). Le plus érudit des Grecs, au iv* siècle, est probablement Eusèbe de Césarée. Celui-ci, qui rassemblait de toutes parts les matériaux de ses ouvrages, et portait dans toutes les directions une curiosité presque universelle, avait à sa disposition, à Césarée et à Jérusalem, deux des plus riches bibliothèques de son temps. Il suffit cependant de parcourir son œuvre pour voir combien sa connaissance des sources latines était bornée. Il cite une lettre de Pline le Jeune; mais il ne Ta pas lue dans Toriginal, et il en emprunte le résumé à V Apologétique de TertuUien. De ce dernier docteur, qu'il croit Romain, il connaît ce seul livre, et encore d'après une traduction grecque, où il y a des contresens (2). Quand de telles lacunes se rencontrent chez un savant tel qu'Eusèbe, on ne s'étonnera pas de voir parmi ses contemporains et ses compatriotes beaucoup de prélats qui n'entendent même pas la langue latine. Prononçant en latin le discours d'inauguration du concile de Nicée, Constantin a près de lui un interprète, chargé de répéter ses paroles en grec (3).

Chrétiens ou païens, les Grecs se considéraient comme les éducateurs des Latins et se résignaient difûcilement à se faire leurs disciples. Il leur semblait de bon goût de se suffire à eux-mêmes, sans emprunter des leçons ou des exemples à une littérature qu'ils regardaient comme dérivée et dont ils méconnaissaieot l'originalité propre.

(1) Voir Egger, De l'étude de la langue latine chez les Grecs dans l'antiquité, dans Mélanges d'histoire ancienne et de philologie^ p. 259- 276. — Cependant d(*s rhéteurs gallo-romains furent appelés à professer à Constantinople; Ausone, Comm. prof, BurdigaL, I, 4; XVI, 13-U.

(2) Voir Lightfoot, Eusebius of Caesarea, dans Dict. of Christian Mography, t. II, p. 324.

(3) Ëusèbe, De vita Const., 111, 12.

On trouve dans un discours du rhéteur athénien Himère (1) le tableau de l'éducation reçue par Hermogène, qui fut proconsul d'Achale entre 356 et 359 : elle parait, comme celle de Julien, avoir été exclusivement grecque. Hermogène ne connaît que Platon ou Aristote, Zenon ou Démocrile : il ignore qu'il y eut aussi des philosophes romains. Cicéron restera inconnu, même comme orateur, à Julien, qui ne citera que Démosthène. Mais ce qui surprend le plus, c'est de voir Julien ignorer les historiens latins. Fréquents sont, dans ses écrits, les renvois à Hérodote, à Xénophon, à Thucydide, à Plutarque : pas un mot ne marque qu'il pense jamais à Tite-Live, à Salluste ou à Tacite. Les allusions à l'histoire grecque abondent sous sa plume, les allusions au passé de Rome y sont très rares, et quand, par hasard, on en rencontre quelqu'une, on s'aperçoit tout de suite que c'est à un Grec, presque toujours à Plutarque, qu'il l'a empruntée. Une seule fois, il paraîtra s'occuper un peu longuementde l'histoire romaine (2), mais ce sera pour faire la satire de ses prédécesseurs et donner le premier rang à Marc Aurèle, le plus Grec par l'esprit.

L'ignorance où fut laissé Julien des historiens et des orateurs du monde latin serait plus surprenante que tout le reste, s'il avait été élevé en prince destiné à avoir part un jour au gouvernement. Mais, pendant une partie au moins de ses études, de telles pensées d avenir étaient bien loin de son esprit et de celui de son précepteur. On croyait l'élever pour la vie privée (3). Cependant sommes-nous sûrs que même la connaissance de son avenir

(1) Hiinère, Oratio XIV.

(2) Dans le Banquttt ou les Césars,

(3) Julieo, Misopogon; Hertlein, p. 457.

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eût porté ses maîtres à faire entrer dans son éducation une plus forte dose d'esprit latin? On en doute quand on voit, à l'époque où la carrière impériale s'ouvrit toute grande devant lui, le célèbre orateur Thémistius, l'encourageant à « passer de sa retraite philosophique au plein soleil, » lui recommander pour modèles « un Selon, un Lycurgue, un Pittacus, » sans songer aux exemples non moins illustres et plus appropriés à ses destinées que lui eût offerts en foule l'histoire romaine(l). Tous ceux qui exercèrent une influence sur la jeunesse de Julien paraissent avoir eu pour la culture littéraire et scientifique des Occidentaux le dédain qu'il exprimera lui-même un jour, accordant à une petite élite d'entre eux un seul don, le talent de la parole, et leur refusant à peu près tout le reste. Ainsi Julien, Latin par toutes ses origines de famille, deviendra tout Grec par son éducation.

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