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CHAPITRE II L'ARISTOCRATIE

La situation générale de l'aristocratie chrétienne de Rome vers le milieu du 1v° siècle n'a guère attiré jusqu’à ce jour l'attention des historiens. Tous les esprits cultivés sont familiers avec la correspondance de saint Jérôme et, par cette correspondance si vivante, ont appris à connaître ses amis du grand monde romain, ces patriciens et ces patriciennes qui s’adonnaient, sous sa direction, à l'étude des saintes Écritures, se précipitaient sur ses pas vers les saints Lieux, ou pleuraient avec lui, pendant « l’année terrible, » les désastres de Rome dévastée par les Goths. Mais on est beaucoup moins renseigné sur les noms, la situation, les idées des nobles chrétiens pendant la première moitié du siècle, durant les cinquante années relativement paisibles qui s’écoulèrent entre la défaite de Maxence et l’apostasie de Julien. L’aristocratie chrétienne de ce temps a fait si peu parler d'elle, qu’elle semble avoir à peine existé. Rares sont les documents où il en est question. C’est le plus souvent aux inscriptions ou aux découvertes archéologiques qu'il faut demander des renseignements sur ses membres. Il y a grand intérêt à le

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faire. Le contact encore hésitant des vieilles races patriciennes avec l'Évangile, le mélange et les rapports réciproques de l'aristocratie païenne et chrétienne, la politique de Constantin et de ses fils vis-à-vis de l’une et de l’autre, en un moment où la lutte des deux religions semble sommeiller, et à la veille du jour où elle se réveillera de nouveau, révèlent un coin assez ignoré de l'histoire du 1v° siècle. J'essayerai de l’explorer, en demeurant fidèle aux limites de temps que j'ai indiquées, et en parlant des seuls patriciens dont la vie s’est écoulée, en partie au moins, avant l'avènement de Julien. La période suivante est beaucoup plus dramatique, mais elle a un caractère tout différent, et demanderait une étude à part qui sortirait des limites imposées à ce livre. Si tenté que j'en puisse être, je n’y toucherai pas aujour d'hui.

Il y avait beaucoup de chrétiens dans la haute société romaine, au milieu du 1v° siècle. On se tromperait en attribuant leur grand nombre à la conversion de Constantin, dont ils auraient été les dociles imitateurs. La cupidité et la flatterie portèrent, sans doute, des païens à changer de culte; mais ces convertis par intérêt appartenaient à d’autres fraclions de la société. Pour les descendants des vieilles familles romaines, l'intérêt conseillait plutôt de demeurer fidèles à l’ancienne religion. Respectée par les lois, qui ne touchèrent pas à son organisation intérieure, et jusqu'à une époque avancée du iv° siècle la laissèrent en possession de ses immeubles et de ses dotations, elle disposait encore d'assez riches prébendes et d'assez brillantes dignités pour retenir ceux que des motifs plus hauts n'auraient pas détachés d’elle. En dépit des sentiments nouveaux professés par les em-

pereurs, elle demeurait en Occident, et même dans une partie de l'Orient, assez solidement enracinée pour se flatter de résister à l’orage et de réparer promptement ses pertes. On sait enfin que toute aristocralie est naturellement conservatrice, et n’abandonne pas volontiers les coutumes et les traditions du passé. Ces raisons permettent de dire que, sinon tous, au moins la plupart des Romains porteurs de vieux noms qui délaissèrent les autels des dieux pour se tourner vers la religion du Christ ne firent pas une conversion intéressée : ils se conduisirent en hommes religieux, non en courtisans. Beaucoup de ces nobles chrétiens appartenaient d’ailleurs à des familles où l’on n'avait pas attendu la victoire politique du christianisme pour l'embrasser, et dont quelques membres au moins avaient abjuré l’ancienne religion en un temps où la nouvelle était encore persécutée. Les chapitres les plus intéressants de l’œuvre de M. de Rossi sont ceux où il démontre l’origine aristocratique de plusieurs des catacombes romaines, et fait lire, sur les marbres qui fermaient les /oculi creusés dans le tuf de leurs murailles, des noms appartenant aux races les plus illustres de la vieille Rome. Pour lui emprunter seulement quelques exemples, qui nous ramènent à notre

sujet, les Acili du 1v° siècle descendent d’Acilius Glabrio,

consul et martyr sous Domitien, dont l’hypogée de famille a été retrouvé dans le cimetière de Priscille; les Valerii, encore divisés d'opinion, les uns obstinément attachés au paganisme, les autres tout à fait gagnés à la foi nouvelle, ont de nombreux parents inhumés au in° siècle dans la catacombe de Calliste; les Cornelii, les Cæciliani, les Attici, les Pomponii chrétiens du 1v° siècle sont de la famille de la célèbre martyre Cécile, immolée

pour le Christ sous Marc-Aurèle. Saint Ambroise, fils d’un ancien préfet du prétoire des Gaules, appartient à la gens Aurelia : un rameau de cette race, « célèbre par ses consulats et ses préfectures, » était chrétien lors de la dernière persécution, et donna une fleur sanglante en la personne de la martyre Soter (1). En professant le christianisme, ces illustres Romains ne suivaient pas l’exemple de l’empereur, mais la tradition d'aïeux vénérés. D'autres chrétiens de famille noble ne prêtent pas davantage au soupcon de conversion intéressée, car ils ont attendu la fin de la vie pour déclarer leur foi. Tel Junius Bassus qui, dit l'inscription gravée sur son sarcophage, « à quarante-deux ans et deux mois, étant préfet de Rome, alla à Dieu, encore néophyte, le 25 août 359. » Tel Sextus Petronius Probus, proconsul d'Afrique en 356, trois fois préfet du prétoire, consul, qui ne demanda le baptême qu'après avoir géré toutes les magistratures, et le recut à soixante ans, sur le point de mourir (2). Mais si ces adhésions de la dernière heure sont pures, assurément, de toute complaisance politique , elles dénotent, dans une partie de l’aristocratie chrétienne, un singulier état d'esprit. Aux siècles précédents, elles avaient leur explication et presque leur excuse. Même après avoir reconnu la vérité du christianisme, un homme que sa naissance destinait aux honneurs avait besoin de courage, presque d’héroïsme, pour embrasser

(1) Voir De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 310; t. LIL, p. 23-29; JL monastero di S. Erasmo nella casa dei Valerii sul Celio, 1886; et Bullettino di archeologia cristiana, 1867, p. 27; 1868, p. 34; 1869, p. 35 : 1872, p. 152; 1873, p. 93, 94; 1875, p. 153; 1876, p. 14, 54; 18 80, p. 105 ; 1888-1889, p. 47, 49.

(2) De Rossi, Inscriptiones christianæ urbis Roma, t. I, n° 141, p. 80. — Corpus inscriplionum latinarum, t. VI, 1756.

la religion chrétienne. Les pratiques du paganisme étaient alors si étroitement mêlées à l’exercice des magistratures, qu'il était à peu près impossible de gérer celles-ci en demeurant fidèle aux engagements pris au baptème et en s’abstenant de toute apostasie. Cela ne se pouvait qu'aux heures passagères où la tolérance, dominant dans les conseils des empereurs, fermait leurs yeux sur l’omission, par les magistrats chrétiens, des rites idolâtriques liés à diverses fonctions de leurs charges. Mais sous les souverains qui, même en dehors de toute persécution ouverte, ne voulaient rien céder des prérogatives de la religion officielle, la fidélité aux commandements de l'Église et l’exercice des fonctions publiques étaient presque incompatibles. Aussi beaucoup de personnages illustres, appartenant à des familles chrétiennes, retardaient-ils le moment de la complète conversion, parce qu'ils ne se sentaient pas le courage de renoncer à la carrière des honneurs et de s’exposer, par une retraite prématurée, aux reproches d’inutilité, d'incapacité, si souvent adressés aux premiers fidèles. Ils essayaient quelquefois de concilier leurs scrupules en rendant à l’Église tous les services qui dépendaient d'eux, tout en accomplissant des actes officiels qu’elle réprouvait. Origène dit quelque part que ces hommes inconséquents étaient nombreux, et, posant un cas de conscience assez délicat, demande s’il est permis de prier publiquement pour ceux quisont morts en cet état (1). Au 1v° siècle, toute cette casuistique n’a plus de raison d’être. La situation est changée. Professant eux-mêmes lé christia-

(1) Origène, Comm. in Matth., XXVII, 15. Cf. Bull. di arch. crist., 1894, p. 102.

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nisme, les empereurs ont affranchi1 les magistrats de toute servitude idolâtrique. On peut désormais être préfet ou consul sans entrer dans les temples et sans offrir de sacrifices, ou, plutôt, une loi (qui fut quelquefois transgressée) défend d'offrir des sacrifices en qualité de préfet ou de consul. Cependant beaucoup de membres de l'aristocratie, chrétiens de naissance et de conviction, persistent à différer le baptême. Encore à la fin du 1v° siècle, saint Jean Chrysostome s'indignera de voir ce sacrement recu, non comme il conviendrait, au milieu des fêtes et des actions de grâces, mais sur l'avertissement suprême du médecin, parmi les pleurs et les lamenta- {ions qui accompagnent l’agonie. C’est aux passions humaines qu'il faut, dans la plupart des cas, demander la cause de ce délai; et, sans doute, le mauvais exemple donné par Constantin et Constance, qui recurent tous deux le baptème au lit de mort, n’a pas d'autre explication. Mais, pour beaucoup de nobles chrétiens, il convient probablement aussi de chercher la raison du retard du baptème dans l'empire irréfléchi de la coutume, que l’on suit encore lors même qu’elle n’a plus de motif ou d’excuse, et qui, dans les milieux aristocratiques, se fait sentir plus fortement qu'ailleurs. Durant deux siècles, beaucoup de nobles avaient reculé le baptême jusqu à la fin de la vie, dans la crainte de ne pouvoir être à la fois magistrats et chrétiens; leurs descendants continuent à faire de même, alors que l'exercice des magistratures et les pratiques du christianisme n’ont plus rien de contradictoire (1).

(1) On trouve ce même préjugé dans les familles de la haute bourgeoisie provinciale; voir Saint Basile, p. 24-25.

IL y avait ainsi, dans l'aristocratie romaine, bon nombre de chrétiens assez tièdes. Ammien Marcellin a tracé le portrait de plusieurs d’entre eux. Le futur préfet urbain de 365, Lampadius, inaugurant, sous le règne de Constantin ou de Constance, sa carrière par la préture, donna au peuple des jeux magnifiques. Le spectacle devait être accompagné de distribution à la foule. Mais les demandes indiscrètes et tumultueuses de celle-ci fatiguèrent le jeune magistrat. Pour montrer son dédain des clameurs du vulgaire, «il fit venir des pauvres du Vatican, » c’est-à-dire des pauvres assistés par l’Église et inscrits sur ses contrôles, et leur distribua les présents refusés à l’importunité des spectateurs. Ce trait suffit à faire connaitre sa religion. Ammien Marcellin ajoute que ce bienfaiteur des chrétiens pauvres avait des mœurs austères. Mais Lampadius poussait, dit-il, la vanité jusqu'à la manie. Il s’indigne si l’on n’admire pas quand il crache. Il n'aime rien tant que de lire son nom sur les monuments. Aussi, voulant toujours, soit en bâtir de nouveaux, soit réparer les anciens, envoie-t-1l ses appariteurs prendre partout sans payer les matériaux dont il a besoin. Ces procédés sommaires lui ont acquis une grande impopularité; le peuple a voulu un jour incendier sa maison, située près des thermes de Constantin, et luimême n’a dû son salut qu'à la fuite. Voici, tracé par la même plume, le portrait d’un autre noble chrétien. Olybrius, nommé proconsul d'Afrique par Constance, plus tard préfet du prétoire, puis préfet de Rome, montre dans son administration bien des vertus dignes de la foi qu'il professe. Il est doux et bienveillant. On ne peut lui reprocher n1 une parole dure ni un acte cruel. Sévère pour la calomnie, il réprime partout où il le peut les

excès du fisc. C’est l'appréciateur le plus sûr et l'arbitre le plus délicat du juste et de l’injuste. Mais ces belles qualités sont obscurcies par un vice. Olybrius, passionné pour le théâtre et les gens de théâtre, est un homme de plaisir, bien que ses amours, dit Ammien avec l'indulgence d’un païen, ne soient pas de celles qui sont coupables ou défendues. Sur Petronius Probus, dont nous avons rappelé le baptême tardif, Ammien jette encore une ombre : « Ses possessions, dit-il, étaient immenses, répandues dans tout le monde romain. Avaient-elles été Justement ou injustement acquises ? Ce n’est pas à nous d'en juger. » Il est vraï que Petronius Probus est allié à la famille des Anicii, qui tenait la tête du patriciat chrétien, et de ceux-ci encore Ammien médit volontiers

« Si grand, dit-il, que fût leur patrimoine, leur avidité n’était jamais rassasiée (1). » Dans plusieurs de ces jugements, 1l est permis de deviner les préjugés d'un païen. ‘Ammien est un historien très honnête, mais 1l appartient, malgré tout, à son temps et à son parti, dont les passions ne laissent pas de se faire sentir dans ses écrits. Son jugement sur Petronius Probus s'accorde mal avec ce que disent de cet illustre personnage les inscriptions tant païennes que chrétiennes. Je sais le peu de cas qu'il faut faire des éloges épigraphiques : cependant je suis touché en voyant les habitants de Vérone louer en Probus « le citoyen d’une exquise bonté, » et les provinciaux de la Vénétie et de l’Istrie le célébrer comme « le sommet de la noblesse, la lumière des lettres et de l’éloquence, l'exemple de l'autorité, le défenseur de l'humanité, le patron de la modération. » Plus personnelle encore sem-

(1) Ammien Marcellin, XVI, 8; XXIII, 2; XXVII, 3, 11.

ble cette louange, vraiment digne d’un chrétien, qui se lit sur sa tombe du Vatican : «Il ne refusa l'aumône à personne, et se donna généreusement lui-même. » Tout au plus conserverai-je quelque défiance en entendant qualifier de « chef de la dévotion, » devotionis antistes, un homme qui eut la dévotion assez patiente pour reculer le baptème jusqu'à la fin de sa vie (1).

L'aristocratie romaine contenait, dès le milieu du iv° siècle, de plus fervents chrétiens. Saint Athanase nomme avec éloge deux sénateurs, Abuterius et Sperantius, qui lui donnèrent l'hospitalité lorsqu’en 339, exilé pour la foi, il vint à Rome demander le secours du pape Jules 1°" (2). Les Valerii ne rougissaient pas du baptême, car un des objets trouvés dans les ruines de leur maison du Celius est une élégante lampe de bronze, étrenne baptismale de l'un d'eux, sur laquelle est écrit : « Le Seigneur donne sa loi à Valerius Severus. » C’est peutètre aussi un souvenir baptismal, la lampe où, sous le monogramme du Christ, se lit cette acclamation : « Pasifilus, puisses-tu vivre en Dieu! » rappelant le souvenir d'un des Pasifili qui gérèrent de grandes magistratures au 1v° siècle, soit le préfet de 355, soit quelqu'un de ses descendants. On ne pourra non plus accuser de tiédeur le « clarissime, » époux de Valeria Severa Leontia, qui porte ostensiblement un surnom d’origine chrétienne et baptismale, Re/rigerius, et le donne à son fils, « enfant clarissime, » enterré dans la catacombe de Zotique après avoir, malgré son jeune âge, été déjà questeur. Il n'y a pas davantage de respect humain dans un

(1) Corpus inscript. lat.,t. V, 3344; t. VI, 1751, 1756. (2) Saint Athanase, 4pol., 1.

autre grand personnage, Anicius Auchenius Bassus, qualifié par plusieurs inscriptions de « restaurateur de la race des Anicüi. » Probablement fut-il le chef d'une nouvelle lignée mâle dans cette famille illustre, représentée depuis plusieurs générations par des femmes. C'est peut-être en reconnaissance de cet événement, considérable dans la société aristocratique de Rome, que, sur un monument votif, Lui, sa femme et ses fils se déclarent « dévots à Dieu et aux saints (1). »

De tout temps, les femmes de l'aristocratie romaine avaient embrassé le christianisme avec plus d’empressement que leurs pères, leurs frères ou leurs maris. Cela s'explique aisément pour les siècles qui précédèrent la paix de l’Église : les femmes n'étaient pas attirées, comme les hommes, par les emplois et les honneurs et enchainées, comme eux, par l'impossibilité de les concilier avec leur foi. Cette inégalité numérique entre les convertis des deux sexes dans les familles nobles avait même amené, au commencement du 11° siècle, une situation singulière : les femmes de grande maison, si elles ne voulaient épouser qu’un chrétien, avaient beaucoup de peine à trouver un mari de leur rang; si elles s’alliaient à un fidèle de rang inférieur, elles perdaïent ce titre de clarissimes, marque de leur noblesse sénatoriale, auquel elles attachaïent le plus grand prix. Quelques-unes avaient été entrainées à contracter avec des esclaves chrétiens des mariages qui, nuls aux yeux de la loi, ne les exposaient à aucune déchéance et, vala-

menti.

(1) De Rossi, 11 monastero di S. Erasmo nella casa dei Valerii, p. 9- 11; Bull. di arch. crist., 1892, p. 153; 1893, p, 153; Orelli, Inscript., 105; Borghesi, Œuvres,t. VIII, p. 200.

bles aux yeux de l'Église, rassuraient leurs scrupules : le pape Calliste, par une décision qui lui fut violemment reprochée, mais qui, cependant, était conforme à la morale comme à l'esprit du christianisme, avait reconnu la légitimité de semblables unions (1). Au 1v° siècle, la situation n'était plus la même, puisque rien ne s’opposait à ce qu'un chrétien exerçât les plus hautes magistratures : cependant les hésitations et les retards de beaucoup à se convertir laissaient subsister, entre le nombre des hommes et des femmes de l'aristocratie chrétienne, une assez grande inégalité. Mais 1l semble que les mariages mixtes, vus avec défaveur à l’époque des persécutions, aient été plus facilement acceptés après la paix de l'Église, sans doute parce que les familles chrétiennes et l'Église elle-même en espéraient davantage la conversion de l'époux païen. Sainte Paule, née en 347, fut mariée presque enfant au païen Toxotius, avec qui elle vécut dans la plus grande union et qu’elle pleura amèrement. Son fils, appelé aussi Toxotius, ne se fera lui-même chrétien qu'au moment d’épouser la fervente Læta : celle-ci était, comme lui, issue d’un mariage mixte (ex impare matrimonio), puisque, fille d’une chrétienne, elle avait pour père Publius Ceionius Cæcina Albinus, membre du collège des pontifes. Mais Albinus, entouré d’une foule croyante de fils et de petits-fils, qui chantaient A/leluia à ses oreilles, était déjà, dit saint Jérôme, un candidat à la foi. Sextus Petronius Probus et Anicia Faltonia Proba ne formaient pas tout à fait un ménage mixte, puisque l'époux parait avoir été chrétien de crovance et de sentiments longtemps avant d'avoir

(1) Voir mon livre sur Les Esclaves chrétiens, 3° éd., p. 288-295.

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recu le baptême : cependant on admettra volontiers que « la sainteté et la bonté » de sa femme, « vénérée même chez les Barbares, » ne fut pas sans influence sur sa conversion. D’autres ménages aristocratiques étaient plus intimement unis encore, parce que les époux étaient l’un et, l’autre baptisés : tel cet Hilarius, consulaire et patricien, père de Furia, l’une des correspondantes de saint Jérôme, et mari de Titiana, « de sainte mémoire (1{). » Beaucoup de ces chrétiennes répandaient autour d'elles, non seulement sur leur mari et leurs enfants, mais même sur leurs serviteurs, le parfum de leurs vertus. Petronia Auxentia, « femme clarissime, » morte à trente ans, fut enterrée au cimetière de Calliste, dans les premières années du 1v° siècle : sa tombe est l’œuvre de ses affranchis reconnaissants. Quand on sait combien est rare dans les catacombes toute mention de l’esclavage, on a le droit de penser que cette chrétienne avait acquis des titres particuliers à l'affection de ses anciens esclaves (2). Ajoutons que, parmi les femmes chrétiennes de l'aristocratie, dans la première moitié du vi° siècle, les lettres elles-mêmes comptaient des représentants : Proba, la fille de Petronius, consul en 322, et l'épouse de Clodius Celsinus Adelphius, préfet de Rome en 351,

composa une épopée sur la guerre de Constance avec

Magnence, et un centon en vers virgiliens sur l’histoire évangélique (3).

(1) Saint Jérôme, Ep. 54, 107, 130; saint Augustin, Ep. 132. — Corpus inscr. lat., t. VIII, 1219; Seek, Symmachus, p. cxxix.

{2) De Rossi, Roma sotterranea, t. IT, p. 139.

(3) Migne, Patr. lat., t. XIX, p. 802-818; cf. Seek, p. xcv.

Constantin fit aux sectateurs des deux religions une part égale dans la répartition des honneurs et des emplois. À vrai dire, il lui eût été assez difficile d'agir autrement. Bien que, dans ses paroles, il marquât avec une vivacité croissante son aversion pour l’ancien culte, les engagements pris par lui après la défaite de Maxence, et surtout l'intérêt bien entendu de son gouvernement,

ne lui auraient pas permis d'écarter systématiquement .

de la politique et de l'administration la partie païenne de l’aristocratie. Les nobles romains se transmettaient les emplois à titre presque héréditaire. Le fils d’un pontife ou d'un augure le remplacçait ordinairement dans le collège pontifical ou augural, et les grandes charges, si bien rentées, des sacerdoces idolâtriques avaient fini par devenir comme autant de fiefs qui ne sortaient point d’un petit nombre de familles. Il en était de même pour les fonctions administratives. Une sorte de convention tacite réservait au fils les postes occupés avant lui par son père. Les inscriptions montrent souvent, au iv° siècle, une ou plusieurs provinces gouvernées successivement par les membres d’une même famille. Déroger trop vite à cette coutume eût été blesser l’aristocratie au point le plus sensible. C'eût été aussi priver l’État de serviteurs expérimentés, nourris dès leur plus jeune âge dans la tradition des grandes affaires, magistrats de naïssance, pour ainsi dire. Quelle que fût la valeur personnelle des membres chrétiens de l’aristocratie, ils n'auraient pas été en nombre suffisant pour combler tout de suite les vides produits par la brusque élimination de leurs collègues païens. D'ailleurs, ceux-

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