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LA CLASSE MOYENNE, LE PEUPLE, LES ESCLAVES

I — Décadence de la classe moyenne.

Dans toute société complète, il existe une classe moyenne, qui est le principal ressort du progrès. C'est elle qui pousse l'aristocratie, disposée à s'endormir dans la possession séculaire des dignités et des biens, si la vue de rivaux jeunes, ardents, toujours prêts à la remplacer, ne la tenait en haleine. C’est elle aussi qui entraine le peuple, parce que, tirant de lui son origine, se recrutant sans cesse dans ses rangs, elle lui montre, par un exemple quotidien, comment le travail et l'effort élèvent les hommes. Tel nous apparait, dans sa marche ascendante, ce tiers état florissant dont l’histoire se confond avec celle même de la nation durant la longue existence de la monarchie francaise. Si jamais, dans l'avenir, il vient à disparaitre, ce sera pour avoir trop complètement triomphé à la fin du siècle dernier, en détruisant, dans l'aristocratie, le seul contrepoids qui lui aurait permis de garder cette situation de classe moyenne, sans laquelle il n’a pas de raison d'être.

Toute différente est l’histoire de la bourgeoisie romaine. Elle reste bien, jusqu’à la fin de l’Empire, la

classe intermédiaire entre l'aristocratie et le peuple. Mais elle ne supplantera jamais la première, comme le fit, il y a cent ans, le tiers état français. Elle ne périt pas absorbée par le second, comme le verra peut-être chez nous un avenir gros de menaces. Elle traina de bonne heure une existence languissante. On la voit, pendant la dernière période de l’Empire romain, condamnée par les lois elles-mêmes à l’immobilité. Ce qui semble ailleurs un réservoir de forces vives devient 1ci un marais d'eaux stagnantes. Il suffit d'ouvrir les Codes pour apercevoir les causes de cette décadence, dont rien ne donne une idée dans l’histoire de la bourgeoisie chez aucune nation moderne. C’est la misère croissante de l'Empire, conséquence d’une mauvaise organisation économique, qui l’a produite, en conduisant le législateur à confisquer la plus grande partie de la classe moyenne pour l’enchainer à la machine gouvernementale, en faire l'instrument passif, le rouage inerte et lourd de la perception de l'impôt.

Cette classe se confond presque entièrement désormais avec les curiales. Quiconque, n’appartenant pas à l’aristocratie de naissance ou de fonctions, se distingue en même temps du peuple et possède une existence indépendante du travail manuel, est par la loi incorporé à la catégorie de citoyens, foule maintenant au lieu d'être une élite, où se recrutent les magistrats municipaux, le conseil de la cité, et dont l’ensemble forme la curie. En faire partie n'est plus un honneur, mais une condition sociale, d'autant plus onéreuse et redoutée qu'elle est devenue héréditaire. Sur les curies pèsent non seulement les services municipaux et quelques impôts particuliers, mais encore la responsabilité de toutes les con-

tributions demandées à la circonscription territoriale dont la cité est le centre. Les curiales en doivent faire la répartition, assurer la levée, et répondent à l'État sur tous leurs biens de l’entier acquittement des impôts. Esclave et tyran tout ensemble, chacun d'eux n’a plus qu'un souci : écarter de ses épaules cet intolérable fardeau; mais la tâche continuelle des empereurs est de maintenir dans chaque cité un nombre d'hommes suffisant pour le supporter sans défaillance. Quand on lit, au Code Théodosien, les nombreuses lois du quatrième siècle relatives aux curiales, on croit assister à une lutte, pleine de péripéties et de détours, entre la ruse et la force. Les empereurs sont occupés à ramener dans les villes la classe moyenne, qui s’en échappe par toutes les issues.

Cette lutte n’a pas commencé au quatrième siècle : on l’entrevoit dans les textes législatifs dès l’époque des Antonins, qui de loin semble l’âge d’or de l’Empire. Mais c’est au 1v° siècle qu’elle est arrivée au point le plus aigu. Les épisodes en sont alors innombrables, et aussi variés que curieux. Un jour, Constance est averti que la curie « de la splendide Carthage » ne compte plus que de toutes petites gens, exiquos admodum curiales. Grâce à la vénalité qui régnait au palais, tous les riches ont acheté quelque titre les exemptant des charges municipales : les plus opulents et les plus qualifiés sont parvenus à entrer au sénat : d’autres se sont fait octroyer « l’honorariat » de quelque magistrature qu’ils n'ont jamais exercée, et sont devenus, à prix d'argent, anciens comtes ou anciens gouverneurs. La bourgeoisie responsable de l'impôt n’est plus représentée que par ceux qui n'ont pas eu assez d'argent ou assez de cré-

dit pour acquérir quelque immunité. Constance sévit, comme déjà, en semblable occurrence, avait fait Constantin. Les anciens curiales sont rayés du sénat (à moins qu'ils n'aient déjà été préteurs et donné des jeux), les autres sont dépouillés « des insignes de leurs mensongères dignités : » la curie de Carthage retrouvera ses membres récalcitrants. Cette histoire est celle de beaucoup de cités, en Afrique et ailleurs : nombreuses sont les lois défendant aux curiales de s’élever au-dessus de leur état, ou mettant à cette élevation des conditions très difficiles (1).

Tous n'en auraient pas eu le moyen, d’ailleurs, et beaucoup cherchaïent le salut par une autre voie. Quelques-uns s’enrôlent dans la garde impériale ou dans les légions. Les lois les poursuivent dans ces divers emplois, et, préférant dépeupler les armées que les curies, ramènent à celles-ci leurs « déserteurs (2). » Il n'était même pas permis de changer de condition en se déclassant. Quiconque est bourgeois doit rester bourgeois. Si un curiale se fait recevoir dans une corporation d’artisans, s'engage comme ouvrier dans quelqu'une des manufactures ou comme colon dans quelqu'un des domaines exploités par l'État, l'État sait l'y découvrir, et le rend malgré lui à la « glèbe » municipale (3). On vit des curiales désespérés chercher un refuge dans la maison de quelque grand propriétaire, et, pour prix de son

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