‹ Justice aux Canadiens-Français [microforme]Chapitre 15 sur 15 · EE. FR · texte numérisé non relu

EE. FR

“qu'on ne leur doive pas la liberté? D'a- ‘€ près nos doctrines et notre manière de voir, “ Ja liberté luit non seulement pour les amis, ‘mais ausst pour les ennemis de la liberté.

“ Nous nétablissons pas de distinction. Et, “en ce qui concerne les libéraux d’Angle- ‘“ terre, je suis sûr d'une chose, c’est que, s'ils “ étaient ici, 1l ne voteraient pas comme le

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‘ rédacteur du /Zaz/ suppose qu'ils voteraient. “ Depuis plus d’un siècle, les libéraux an- “ glais ont été les champions de la liberté “ dans le monde, et si nous avons la liberté “ aujourd'hui, telle que nous le comprenons “ dans ce pays et dans notre siècle, c'est en “ grande partie à leurs efforts que nous le “ devons. Il y a longtemps qu'ils ont compris “ que la liberté n’est pas seulement pour les “ amis de la liberté, mais pour tout le monde. “ Il y a longteiips qu'ils ont compris que la “ sécurité de l'Etat dépend absolument de la “ plus entière liberté accordée à toutes les “ opinions, qu'elles soit bonnes où mauvaises,

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“ et qu’il est nécessaire de laisser le jugement “ du peuple décider entre le grain et la paille, “ choisir l’un, rejeter l’autre. Voilà le prin- “ cipe que, dans la mesure de mes forces, j'ai “ essayé, depuis des années, d’inculquer dans l'esprit de mes concitoyens d'origine fran- “ çaise. Ce principe, joint à une fidélité iné- “ branlable aux principes les plus larges de “ liberté constitutionnelle, c’est l'étoile qui me “ guide et que, dans la position que j'occupe “ aujourd’hui, et dans celles que je pourrai “ occuper pendant ma vie, je m'efforcerai “ toujours de suivre.”

Et encore au cours de la même discussion, voyez avec quel esprit de tolérance, le premier ministre de la puissance, sir John A.

Macdonald, Anglais, protestant et orangiste, affirment les mauvaises langues, parle de l'œuvre des Pères Jésuites :

Œsossosesocesssese Qu'on remarque qu'il “ n’y a dans tout le Canada que soixante-et- “ onze Jésuites, vont-ils conquérir le pays ?

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“le protestantisme va-t-il être aboli? Le “ Canada va-t-il perdre sa foi par le travail ‘ de ces soixante-et-onze Jésuites ? 7/5 n'ont ‘€ pour toute arme qu'un chapelet, une ceinture ‘ autour des reins. el un bréviaire sous le bras. ‘ Quel mal peuvent-ils faire ?.............

ésssssses.s.....1ls sont aujourd'hui, au “ Canada, un corps exclusivement enseignant.

“ Il n'y a pas dans la province de Québec ‘ une seule paroisse qui ait un Jésuite pour ‘ curé; il ny à pas une seule paroisse qui ‘ sait sous le contrôle des Jésuites. Ils ont, “ chez les Sauvages et les Esquimaux, sur “ les côtes du Labrador, une mission où l’en- “ seignement et le christianisme se donnent “ Ja main, où ils font beaucoup de bien, où ‘ ils endurent les souffrances et les misères, ‘qu'au témoignage de M. Parkman ils ont “ toujours été prêts à endurer pour la cause ‘“ de la religion et de l'humanité.

“ Chose étrange, si nous sortons de la pro-

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‘“ vince de Québec en nous dirigeant vers ‘“ l'ouest, vers le Manitoba, nous y voyons le . ‘ collège de Saint-Boniface ayant à sa tête “ l'archevêque Taché et six Pères Jésuites ‘“ pour professeurs. Nous ne voyons pas le “ Manitoba se soulever contre l'institution.

“ Nous savons avec quelle facilité cependant ‘“ un mouvement populaire peut se produire “ dans un jeune pays comme celui-là, peuplé ‘ d’esprits ardents. J'ai eu plusieurs fois l’oc- ‘* casion d'en faire moi-même l'expérience. Ce- ‘ pendant, ils endurent cette énormité d'avoir ‘“ dans leur province six Pères Jésuites ensei- ‘“ gnants. Ils se montrent, sous ce rapport, ‘* aussi apathiques que les protestants de la ‘ province de Québec, et, chose plus étrange ‘* encore, il y a là le clergé anglican sous la ‘ direction de l’évêque de l'église anglicane, “ le clergé presbytérien sous la direction du ‘‘ conseil de cette congrégation, et tous sont ‘ tellement traîtres au protestantisme, qu'ils

‘se sont réunis pour fonder une univer-

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‘“ sité commune, qui a le droit de conférer des “ diplômes, et le conseil des gouverneurs de “ cette université est composé de catholiques, “ de presbytériens et d'anglicans.”

Je viens de mettre devant vos yeux quelques-unes des paroles prononcées par les chefs autorisés des deux grands partis politiques du Canada; je pourrais vous en citer cent autres, et toutes vous prouveraient le peu d’enthousiasme provoqué chez nous par le faux libéralisme du gouvernement républicain, dont vous semblez vous être constitué le défenseur.

Quant à cette révolution terrible dont vous nous révélez l'approche, elle est, chacun le sait, le secret espoir des fanatiques du pays, de ces hommes qui mettent au-dessus des plus chers intérêts de la patrie, la satisfaction de leurs haines de sectaires ou de leur ambition personnelle.

La grande masse de la nation, ne vous y trompez pas, cependant, comprend que le pre-

mier devoir d'un peuple libre est de faciliter

aux ministres de la charité l'exercice de leur apostolat, sans distinction de dénominations religieuses.

Votre objet, en visitant le Canada, était de constater jusqu'à quel point les idées que vous prônez en matière d'éducation s’y étaient développées ; le peu que vous avez vu ne vous a pas satisfait, du moins sous le rapport canadien-français ; de là un désappointeraent qui se traduit dans votre livre, par un accès de mauvaise humeur.

Je vous ai prouvé que cette mauvaise humeur vous rendait injuste, elle a fait plus, en ne vous laissant pas la liberté d'esprit nécessaire pour apprécier comme elle le méritait,

une des forces vivantes de notre jeune nationalité, si maltraitée par vous Etes-vous entré dans l’une de ces commu-

nautés qui perpétuent à travers le temps le souvenir impérissable de la sœur Bourgeois, de Marie de l’'Incarnation, de mademoiselle Mance, de madame d’Y ouville ?

Vous êtes-vous demandé à quelle œuvre, jamais interrompue depuis plus de deux siècles, se livraient, dans le silence de leurs beaux cloîtres (miracles d'ordre et de minutieuse propreté), ces filles du devoir et de la charité ?

Je vais vous le dire.

Ces servantes du Seigneur, modèlent à leur image, dans la pratique des plus hautes vertus chrétiennes et sociales, ce chef-d'œuvre d’abnégation et d'énergie, de douceur et de courage viril, de dévouement et de dignité, qui s'appelle la femme canadienne!

La femme canadienne! c'est-à-dire l’âme même de la nation aux jours de sa prospérité

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comme à l'heure des dangers ; la femme canadienne ! auxiliaire jamais lassée de l’apôtre du Christ, à ses côtés pour propager la parole de Dieu, consoier l’infortune, relever les courages ; la femme canadienne ! enfin, le modèle le plus parfait de ce que peut humainement accompiir la morale évangélique.

Retranchez de l'histoire de la Nouvelle- France les prodiges d’héroïsme accomplis par les compagnes des premiers pionniers de la colonie, et vous effacerez, du même coup, tout un passé de gloire et de sublime dévouement.

Niez l'influence morale de la femme dans ce merveilleux développement politique et social de la nation canadienne depuis cent cinquante ans, et vous ferez disparaître un des facteurs les plus puissants de cette marche ascendante des Canadiens vers la liberté et l'indépendance morale.

J'ai voulu vous rappeler ces choses, mon cher de Coubertin, parce qu'il me semblait qu'au cours de votre mission, vous eussiez dû,

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pour le plus grand profit de nos lycées de filles, recueillir quelques données sur l'éducation de la femme canadienne.

En parcourant nos couvents, vous eussiez pu aussi relever cette étrange anomalie que, tandis que nos collèges se signalent par leur malpropreté | !....les futures femmes de nos jeunes collégiens sont élevées dans l'amour de l'ordre et des principes d'hygiène les mieux entendus |

Québec, le berceau de la N ouvelle-France :

la fille chérie de ce héros à peine connu dans notre pays : Champlain ; Québec ! avec tout son passé de gloire et d’héroïsme, ne paraît pas vous avoir séduit,

Je m'attendais à constater dans votre livre un reflet de l'émotion qui s'empare de tout Français, à la vue de cette cité, antique sanctuaire de notre nationalité en Amérique.

Comment se peut-il que le panorama gran.

diose qui se déroulait devant vos yeux du haut de la terrasse Frontenac, n'ait pas fait

naître chez vous un sentiment de reconnaissance infinie pour ces Canadiens, gardiens fidèles de nos gloires d'antan!

Mais non, au sein même de cette ville, fidèle dépositaire des cendres de tant de héros français, vous ne vous départissez pas de votre raideur un tantinet universitaire.

Vous rencontrez sur votre chemin un brave cocher qui devient votre cicerone ; son langage vous donne l'occasion de signaler l'abus que font les Canadiens des anglicismes.

Cet abus existe, je vous le concède, mais comment pourrait-il en être autrement ?

Les Canadiens ne sont-ils pas en relation constante avec les Anglais, et ceux-ci ne se font-ils pas un point d'honneur de paraître ignorer notre bel idiome !

L'usage de ces anglicismes tend à disparaître, d’ailleurs, grâce à la guerre acharnée que lui font des écrivains de talent, tous Canadiens, ne vous en déplaise.

Malgré eux, malgré vous, quelques-uns de

ces anglicismes demeureront, en raison même de leur nécessité.

Vous n'ignorez pas, en effet, que notre langue, si riche, pourtant, en mots, n'a pu lutter efficacement contre l'invasion des expressions anglaises.

Je ne sache pas au’il vous ait été possible de rendre en bon français vos mots favoris de ‘“ Sport” de “ Foot Ball”, de ‘“ Base Ball”!

Les Canadiens sont, en somme, bien moins coupables que vous ne le supposez, d’avoir laissé s'implanter, dans leur conversation courante, des e xpressions entendues tous les jours, eux qui, depuis cent cinquante ans, luttent avec une admirable persévérance pour maintenir l'intégrité de leur langue nationale.

Il est un fait, du moins, que vous ne pourrez nier, et tout à leur honneur ; c'est ce que J'appelerai l'unité de leur langue.

De quelque côté que le Français des “ vieux pays ” dirige ses pas, dans cet im-

mense ‘ Dominion ”, les Canadiens qu'il ren-

contrera parleront la même langue, à l’exclusion de tout idiome local.

Que ce même voyageur fasse son “ Tour de France,” et pénètre dans les campagnes reculées de la Bretagne, de l'Auvergne, de la Franche-Comté; qu'il parcoure la Provence, la Savoie, ce qui nous reste de la Lorraine, et souvent il lui faudra un interprète, pour avoir raison des patois locaux.

Ce qu'il faut donc proclamer très haut avant de signaler l'abus des anglicismes, au Canada, c'est que les 1 500 000 Canadiens éparpillés sur toute l'étendue de la Puissance et leurs 809 000 frères des Etats-Unis, ont un signe de ralliement qu'ils respectent comme le soldat respecte son drapeau : ils parlent la même langue, celle de leurs ancêtres, et à ce titre ils ont droit à notre admiration, comme à notre reconnaissance.

Vous me permettrez de ne pas partager votre manière de voir en ce qui touche la propreté intérieure des bâtiments de l’Université Laval, à Québec.

Là où vous avez constaté que tout était ‘sale et mal tenu,” j'ai admiré, pour ma part, l'ordre et la netteté des’ différentes salles que j'ai visitées.

Vous voulez à toute force représenter les Canadiens comme des êtres malpropres, leurs écoles comme des taudis, et vous semblez oublier que toute critique outrée frise de bien

près l’invraisemblable.

Parlant de notre grande université canadienne-française, ou plutôt de sa succursale à Montréal, vous assurez que celle-ci a.été établie pour ‘“étouffer dans l'œuf l'Université Vic- “toria, de la Province d’Ontario, laquelle y “ possède également une succursale.”

C'est là une erreur qu'il convient de relever.

L'Université Victoria, sous le contrôle de l'église méthodiste, est établie à Cobourg, dans la province d'Ontario. Elle ne possède pas de succursale à Montréal. L’École de Médecine et de Chirurgie de cette ville lui est simplement affiliée.

L'Université Laval ne pouvait donc songer à étouffer une rivale qui n'existait pas.

En 1876, une extension des facultés de Laval a été faite en faveur de Montréal, pour procurer à cette ville tous les avantages de cette université; c’est-à-dire que l'on a augmenté le nombre des professeurs des différentes facultés, pour permettre de donner à Montréal le même enseignement qu'à Québec.

Depuis lors, des efforts ont été faits pour rendre la branche de l'Université Laval de Montréal indépendante de celles de Québec ; certaines réformes ont été également jugées nécessaires pour le plus grand bien de l'instruction supérieure dans la province.

Ces réformes ont été la cause d’une agitation qu'il ne convient pas d'apprécier ici, avec d'autant plus de raison que la question est loin d’être réglée. Le pape =°st intervenu, cela est parfaitement vrai, mais il n’a rien “prononcé d'office,” et les légitimes mécontentements” que vous signalez, proviennent de divergences d'opinion qu'il convient, à tout le moins, de respecter, en tant qu'elles demeureront dans les limites de la bienséance, et du respect dû à l'autorité pontificale.

Les territoires du N ord-Ouest, avec leurs 2 750 000 milles carrés, forment une partie intégrante de la confédération canadienne.

Il est parfaitement vrai, comme vous le dites, que cette immense étendue de terres, plus développée, en superficie, que l'empire de Russie, pourra, dans l'avenir, être subdivisée en provinces ayant chacune leur autonomie,

Mais tel qu'il est constitué, aujourd'hui, notre Nord-Ouest compte comme un facteur important dans le développement commercial, agricole et industriel du *“ Dominion.”

Sillonné par de nombreuses voies ferrées, traversé de part en part par le ‘ Transcontinental Canadien,” il offre au travail et à l’initiative individuelle un champ d'action sans limites. :

Le ‘“ Transcontinental Canadien!” quel sujet d'étude fertile en féconds enseignements! et pourtant vous paraissez l'avoir ignoré.

Laissez-moi esquisser ici cette œuvre gigantesque, dont l’ensemble apparaît comme l'effort le plus prodigieux tenté par cette jeune nationalité canadienne, impatiente de proclamer, à la face du monde, sa virilité.

L'historique du “Canadian Pacific Raïilway” est étroitement lié à celui de la Confédération.

Les deux œuvres, solidaires l’une de l’autre, portent à un égal degré l'empreinte d’un patriotisme large et éclairé.

La confédération des colonies anglaises de l'Amérique du Nord remonte à 1867.

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A cette époque, quatre provinces adhérèrent au pacte fédéral: celles de Québec, d'Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse.

Le 11 décembre de la même année, la chambre des communes votait l'acquisition

des territoires du Nord-Ouest.

Le 5 juillet 1870, la Colombie Anglaise entrait dans la Confédération. et le.3 avril 1873, l'Ile du Prince Edouard y adhérait également.

Livrées à leurs propres forces ; sans liens directs les rattachant les unes aux autres ; condamnées à un isolement qui paralysait leurs efforts ; en partie, tributaires des Etats- Unis ; trop faibles séparement pour résister à une attaque de la république voisine ; les colonies anglaises de l'Amérique Britannique du Nord, en s'unissant par un lien fédéral, garantissaient, pour l'avenir, l'inviolabilité de leurs institutions.

Mais il ne suffisait pas aux fondateurs de la Confédération, à Sir George Etienne ae

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(un Canadien-Français !), à Sir John À. Mac- Donald et à leursillustres coopérateurs, d’avoir groupé autour d’un seul drapeau les forces vives et les énergies engagées jusqu'à cette époque dans des sphères d'action différentes.

L'union politique des provinces accomplie, il était d’une absolue nécessité, pour en garantir la perpétuité et en développer les avantages, de les grouper dans une complète communauté d'intérêts. Il fallait, dans cet immense ‘“ Dominion ”, faire circuler la vie, et pour cela déplacer l'axe économique du pays, en l'étendant des bords de l'océan Atlantique à ceux du Pacifique.

La construction d’un vaste réseau de voies ferrées, sagement conçu, s'imposait donc comme une conséquence immédiate de l'acte de Confédération.

Tandis que l’“ Intercolonial ” devait mettre en relations directes les Provinces Maritimes avec celles de Québec et d'Ontario; un grand chemin de fer transcontinental devait

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relier le Canada-Est à la Province de la Colombie Anglaise, sur les côtes du Pacifique.

En 1872, la chambre des communes adoptait, en principe, le projet de construction de cette colossale voie ferrée.

Jusqu'en 1881, les travaux avancèrent lentement, mais, à cette époque, l’entreprise, placée entre ies mains d’une compagnie privée, soutenue par les subsides du gouvernement, marcha à pas de géant.

Aux termes du contrat passé entre le gouvernement et la compagnie du “ Canadian Pacific Railway”, celle-ci s’'engageait à livrer sa ligne équipée et terminée pour le 1er mat 1891; mais, tel fut l’élan donné par les chefs de l’entreprise, encouragés et soutenus par l'opinion publique qu'à {a fin de 1885, c'est-àdire moins de cing ans après le commencement des travaux, une voie ferrée de plus de six mille kilomètres s'élançait de Montréal, traversait tout le continent, et allait aboutir aux

rives de l'océan Pacifique. Plus de six cents millions de francs avaient été dépensés ; cinquante mille ouvriers avaient travaillé à la ligne, de nombreux et magniïques travaux d'art avaient été construits, etles Montagnes- Rocheuses étaient percées de part en part.

Vers le milieu de l'année 1886, toute la ligne était en pleine opération.

Depuis cette époque, de nombreuses villes se sont fondées le long de la voie. Quelquesunes d'entre elles ont une importance de premier ordre.

Le bois des forêts a été mis en exploitation, le sol des prairies labouré, des mines ont été ouvertes, et le dernier rail n’était pas encore posé, qu'un trafic considérable se faisait d’un bout à l’autre de la ligne.

Le peuple canadien est fier, à juste titre, de la grande œuvre qu'il a menée à bonne fin.

Il a donné ainsi une nouvelle preuve que la modeste colonie d'hier est devenue un grand pays, plein de confiance dans l'avenir

que iui réservent ses richesses naturelles et

l'énergique activité de ses enfants, sans distinction de race.

Vous êtes, mon cher de Coubertin, un sincère partisan des institutions anglaises.

Je partage votre admiration en autant qu'elle ne se traduit pas au détriment des Canadiens-Français.

Comment n'avez-vus pas consacré un chapitre spécial à l'étude de notre constitution, au lieu d'affirmer que “ ce que l’on ignore “assez généralement, c'est qu'une province “ canadienne ressemble absolument à un état “ de l’union” ?

En observant plus attentivement l’ensemble de nos lois constitutionnelles, vous eussiez,

sans aucun doute, constaté que celles-ci répondent mieux aux aspirations du peuple, que ne le pourraient faire les institutions de la république voisine.

“ La constitution canadienne, disait Lord Dufferin, est supérieure à celle des Etats- Unis, en ce qu’elle reflète à un plus haut degré la volonté du peuple.”

Mais pourtant, direz-vous, les Américains ont adopté le suffrage uriversel, tandis qu’au Canada, vous n’en êtes encore qu'au suffrage restreint.

C'est là. mon cher ami, ne vous en déplaise, une des causes de la supériorité de notre système.

Les destinées du pays ne se trouvent pas, chez nous, à la merci d’une foule ignorante de ses besoins, et indifférente, en somme, à tout ce qui ne flatte pas ses passions du moment. Des lois sages limitent seulement aux classes de citoyens qui concourent au développement de la prospérité publique, le droit

de se choisir des représentants, dépositaires de leur volonté.

Tandis que le président, à Washington, ou le gouverneur, dans chaque État de l’Union, est seul responsable de ses actes et nomme ses conseillers, qui ne pénètrent jamais ni dans l’une ni dans l’autre chambre du Congrès ; chez nous, le représentant de la reine, est avisé par des ministres responsables devant la législature, c'est-à-dire devant le peuple.

Laissez-moi vous rappeler également que notre magistrature est inamovible, et que chaque province, grâce aux subsides qu'eile reçoit du gouvernement fédéral, et au produit de la vente des terres publiques dont elle dispose, ne se voit pas dans la nécessité de frapper la propriété foncière des taxes énormes qui pèsent sur le peuple américain.

Les lois qui régissent l'éducation, la répartition des charges publiques, l'organisation de nos forces militaires, nos institutions municipales, sont autant de points sur lesquels notre

législation est de beaucoup supérieure à celle de nos voisins.

Vous aviez là, mon cher de Coubertin, un vaste et intéressant champ d'études, que vous eussiez dû explorer pour le plus grand profit de ceux que préoccupe, à juste titre, l'avenir colonial de la France.

On admire volontiers, chez nous, vous le savez, le génie colonisateur de l'Angleterre, mais combien sont-ils, ceux-là qui, non contents d’en apprécier les effets, en recherchent les causes ?—Un très petit nombre, dont on néglige le plus souvent d'écouter les avis.

L'une de ces causes, et la moins discutable, est, assurément, le régime décentralisateur que la Grande-Bretagne applique à ses colonies.

Certains esprits prévenus tournent volontiers en ridicule la libéralité avec laquelle la métropole dote la moindre de ses possessions d'une forme de gouvernement représentatif.

Et pourtant, cette méthode, outre qu'elle

s'adapte admirablement au caractère même de la race anglo-saxonne, constitue l’un des secrets de sa prédominance coloniale.

Elle encourage l'initiative privée, en la dégageant des embarras multiples que lui suscite, partout où elle règne en maîtresse, cette maladie si française qui s'appelle : la centralisation; elle ouvre un champ d'émulation aux jeunes talents impatients de prendre une part active à la direction des affaires : elle forme, enfin, à côté des ‘“ business men,” une pépinière d'hommes publics au courant des besoins et des aspirations de leur pays, mieux que ne sauraient l'être les membres du bureau colonial de Londres.

En France, les partisans du système anglais commencent à se compter, mais à chacun de leurs efforts, on leur fait, dans les sphères officielles, une réponse invariable : “ ce qui convient au caractère anglais ne peut convenir à celui des Français ; centralisateurs

nous sommes, et centralisateurs nous resterons.”

Sublime entêtement, qui mérite de passer à la postérité, au même titre que celui de notre légendaire Pandore!!

Quelle étude pourrait mieux prouver l'inanité d’un pareil raisonnement, que celle du développement politique des Français d’Amérique |

Lord Dufferin, qui aimait sincèrement les Canadiens-Français, disait d’eux : ‘‘ Qu'en “ droit parlementaire et dans la libre pratique “ de leurs institutions, ils étaient supérieurs à

“ Jeurs concitoyens d'origine anglaise.”

Que si, mon cher de Coubertin, ces paroles vous laissaient incrédule, je vous conseillerais de parcourir, entre beaucoup d’autres ouvrages, l'histoire des Canadiens-Français de 1840 à 1867.

Vous y constateriez à quel point notre tempérament national est capable de développer

les qualités d'initiative et de persévérance

qu'on se plaît, pourtant, à ne pas vouloir lui reconnaître.

Vous terminez votre étude sur les Canadiens-Français par un court portrait à la plume des deux hommes les plus en vue de la province de Québec : l'honorable Honoré Mercier, et l'honorable chef de la “loyale opposition.”

La désinvolture avec laquelle vous traitiez de ‘ vrai don Quichotte parlementaire ” le très respecté chef du parti conservateur de la province de Québec, avait tout d’abord surpris vos lecteurs canadiens.

Ceux-ci ont beaucoup ri en apprenant que l'honorable monsieur Taillon n'assistait pas

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au dîner que vous décrivez avec une verve si railleuse.

Chacun se demande, aujourd'hui, quel peut bien être le malheureux convive dont la figure vous a rappelé le héros de Cervantès.

Quoi qu'il en soit, laissez-moi réhabiliter à vos yeux le courageux patriote dont vous avez confondu la marquante personnalité avec un personnage créé de toutes pièces, sans doute, dans la fièvre de la composition.

Monsieur Taillon est un‘des hommes dont s'honore la nationalité canadienne-française. Orateur habile, apôtre éloquent et convaincu d'une cause dont il s’est fait le plus ardent champion dans la province de Québec, il a su, par la remarquable intégrité de sa vie publique, rallier à lui tous les dévouements de son parti, et commander le respect même de ses adversaires politiques.

Eussiez-vous rencontré l'homme, que sa haute stature, ses épaules carrées de solide Canadien, la loyauté de son regard, l'air de

fine bonhomie qui se dégage de toute sa physionomie, vous eût frappé au premier abord, Quelques mots échangés avec l'ancien ministre vous auraient, à tout Jamais, interdit de le confondre avec les politiciens d'occasion, que l'on rencontre trop souvent dans les pays dotés d’un régime parlementaire.

Après avoir apprécié à sa Juste valeur, l'habileté de l'honorable monsieur Mercier, vous ne pouvez vous empêcher de lui lancer un trait.

C'est là une, coutume qui vous est familière.

Monsieur Mercier fait honneur, par ses hautes capacités, à la race canadienne-française. ]l est permis de ne pas approuver sa politique, mais ce serait faire preuve d’une singulière étroitesse d'esprit que de ne pas lui reconnaître des qualités hors ligne de tribun et d'habile politique.

Le premier ministre de la province ne

cache pas ses origines, c'est un enfant du

peuple ; il en fait volontiers parade, et en cela, a raison.

A l'exemple de la plupart des Canadiens de marque, il doit à sa puissante volonté et aux dons seuls de son intelligence, d’être parvenu aux postes les plus élevés. En at-il de l’orgueil, je tendrais à le croire.

Mais cet orgueil, en somme, ne rejaillit-il pas tout entier sur sa nationalité, dont il affirme, une fois de plus, les multiples aptitudes.

L'abord facile de nos gouvernants, la bonhomie de leur accueil, le joyeux empressement avec lequel ils mettent de côté toute gravité d'emprunt pour fêter un ami de France, vous amuse au lieu de vous toucher.

C'est affaire de tempérament.

Nous autres, Français, n’avons pu nous habituer, depuis vingt ans, à nous passer de la forme extérieure dans l'autorité. Et pourtant, nous nous disons républicains austères, et partisans de l'égalité déinocratique.

Un général sans son panache perd chez

nous tout droit à l'admiration, un ministre bon enfant ne serait pas pris au sérieux, et monsieur le président de la chambre ne s’assoierait pas à son fauteuil sans être, au préalable, passé entre une double haie de soldats, tambours battants, clairons sonnants.

Quelle conclusion tirer de ces remarques ?

Celle-ci, simplement : que chez les peuples américains, les dehors de l'autorité sont en rapport avec l'esprit même de la constitution qui les régit ; les détenteurs du pouvoir, simples délégués de la volonté populaire, n'estiment pas qu’en dehors de l'exercice officiel de leurs charges, ils soient tenus à un vain décorum qui n’ajouterait rien à leur mérite, et serait en contradiction avec les tendances naturelles de la nation.

Une étude approfondie des lois constitutionnelles du Canada et de la façon intelligente dont le peuple en comprend le fonctionnement, ainsi que plus de données sur l’ensemble de notre organisation sociale, vous

eussent permis de constater que nous sommes, ici, infiniment plus démocratiques dans nos goûts, nos idées et notre manière de vivre, que vous ne le serez jamais, en France, en dépit de la république une et indivisible.

Vous avez dit, quelque part, dans votre livre, que notre presse était incolore.

Je comprends qu’elle ne vous ait pas intéressé.

L'objet qu'elle se propose (est-ce un bien, est-ce un mal) ? n’est pas de toujours servir à ses lecteurs des chroniques longuement préparées, des articles de fond élaborés dans lesilence du cabinet. Elle renseigne, elle annonce, elle est l'intermédiaire direct entre le politicien et ses électeurs, entre le pouvoir qui dispose des fonds et le citoyen qui les fournit, entre le marchand et ses acheteurs. De là, en

grande partie, la cause de son aridité pour vous.

Est-ce à dire, cependant, que la presse française, au Canada, soit incolore? bien au contraire. Les journalistes de talent abondent chez nous, et leurs articles ont une valeur souvent appréciée à l'étranger; mais malgré eux, il leur faut en passer par la volonté des abonnés et ceux-ci, tiennent par-dessus tout, à être renseignés sur les menus faits de la politique, sur les agissements de leurs repré sentants, sur la valeur, au jour le jour, des produits du commerce et de l'industrie, sur la répartition des taxes, en un mot sur tout ce qui touche de près à leur existence politique et sociale.

C'est là du practicisme à outrance, me direz-vous, d'accord ; mais, du moins, prouvet-il la ferme volonté de la nation de ne jamais se désinteresser de la marche générale des affaires et de contrôler, en. tout temps, la direc-

tion que lui impriment ses chefs.

Après nous avoir donné votre opinion sur la presse, vous n'hésitez pas à formuler, à priori, un jugement sur la littérature canadienne.

Vous assurez qu'elle est encore dans son enfance.

J'accepte volontiers votre appréciation, à la condition toutefois d'ajouter que, telle qu'elle est, cette enfance est assez vigoureuse pour laisser prévoir, dans un avenir prochain,

une belle maturité.

Trois hommes, entre beaucoup d'autres, se sont occupés, avec une attention particulière, du mouvemént des esprits au Canada: monsieur Xavier Marmier, de l’Académie française, monsieur Claudio Jar *t, monsieur Rameau.

Demandez à ces esprits distingués ce qu'ils pensent de la valeur de nos hommes de lettres ; de Garneau, de l'abbé Ferland, de l'abbé Laverdière, de Turcotte, de Crémazie ; et dans des temps plus rapprochés, de l'abbé Casgrain, de Benjamin Sulte, de Joseph

Tassé, de Bourinot, de Faucher de Saint- Maurice, du regretté monsieur Chauveau, du juge Routhier, de MM. Taché, Bourassa, Fréchette, et de tant d’autres dont les noms m'échappent ; ils vous répondront que, par leur talent et leur savoir, ces écrivains honorent non seulement le Canada, mais aussi la France dont ils perpétuent, dans le Nouveau-Monde, le génie littéraire dans sa forme la plus élevée.

Sans aucun doute, direz-vous, ces écrivains, ces poètes que vous me révélez ont fait leurs études en France, en Angleterre et non, assurément, dans vos collèges canadiens ?

Détrompez-vous, mon cher ami, tous ces littérateurs: historiens, poètes, philosophes, chroniqueurs, dont vous trouverez les œuvres couronnés par notre Académie, en vente chez nos grands libraires de Paris, ont puisé dans leur patrie, et le plus souvent dans leurs études personnelles, les premiers éléments de leur savoir. Leur esprit délicat, et, par-dessus

tout, leur amour pour notre belle langue, ont fait d'eux des écrivains distingués.

D'ailleurs, à ceux qui nieraient chez les Canadiens les aptitudes naturelles à la race française pour tout ce qui touche aux choses de l'esprit, je rappelerai la faveur dont ont joui, de tout temps, en Angleterre, dans les cercles politiques, les hommes d'Etat de notre nationalité. L'élite de la haute société ne saluait pas seulement dans sir Etienne Taché, dans sir George Cartier, pour n'en citer que deux entre cent, des orateurs de talents, — elle reconnaissait, dans ces Canadiens, les qualités distinctives de l’homme supérieur par le savoir, l'intelligence et la haute culture intellectuelle.

Afin de vous donner une idée du goût prononcé des Canadiens pour tout ce qui touche aux choses de l'esprit, j’ajouterai qu'il n'est guère de ville de quelque importance et même de gros bourg, qui ne tienne à hon-

neur d’avoir son cercle littéraire.

Dans ces cercles, non seulement on joue la comédie, mais, chaque semaine ou chaque mois, l'un des membres se transforme en conférencier, et traite, en public, un sujet d’histoire, de littérature,voire même de philosophie.

La foule se presse à ces réunions, elle en est friande, et prouve ainsi son attachement aux choses de l'intelligence, et le soin jaloux avec lequel elle entend conserver l'usage de sa langue nationale en la perfectionnant.

Tenez, dans ce vieux fort de Chambly, visité par vous, à l'ombre de ces murailles, antiques vestiges de la puissance française sur les bords du Richelieu, savez-vous ce que viennent faire, une fois par mois, sous la présidence du conservateur des ruines, monsieur Dion, ces jeunes Canadiens, commis de magasin, journaliers, employés publics pour la plupart ? ils viennent satisfaire leur goût naturel pour l'étude, en écoutant l’un d’entre eux développer un sujet d'histoire, choisi d'avance, étudié avec soin, et généralement traité,

sinon avec éloquence, tout au moins avec érudition.

Si, d'autre part, vous voulez bien considérer, qu'il y a cinquante ans, la langue française, au Canada, était menacée dans son existence même par des lois injustes ; qu'une lutte de tous les instants, soutenue pour maintenir intactes leurs prérogatives et conquérir leurs libertés, absorbait l'attention des Canadiens ; il ne vous sera pas permis de nier, en constatant les progrès accomplis par la littérature canadienne, les aptitudes intellectuelles des Français d'Amérique.

Pour tout observateur consciencieux et surtout impartial. l'essor que les Canadiens ont imprimé à leur littérature nationale depuis un demi siècle, éclaire d’un jour nouveau le caractère et les tendances de leur race.

Ce magnifique essor, si admiré, et à juste titre, par de nombreux écrivains français de

‘mérite, demeure comme la preuve la plus formelle et en même temps la plus touchante

de l'inébranlable attachement des Canadiens à leurs origines.

Et pour nous autres, Français des “ vieux pays,” quelle émoticn et quelle fierté ne devons-nous pas ressentir à la vue de ces frères d'Amérique, descendants de soixante-trois mille paysans de France, sans relations, pendant plus d’un siècle, avec leur ancienne mère patrie, et perpétuant, dans le nouveau-monde, en dépit des efforts tentés pour l’étouffer, une des marques distinctives du génie français :

la culture intellectuelle.

Me voilà, mon cher de Coubertin, au bout de la tâche que je m'étais imposée, au fur et à mesure que je lisais votre étude sur les Canadiens- Français.

Vous avez jugé trop sévèrement une nationalité dont les qualités l’emportent de beaucoup sur les travers.

Il m'appartenait de la défendre à plus d’un titre: comme ami, d’abord, puis comme mari d'une Canadienne, et père d'enfants qui seront fiers, un jour venant, de Jeur double titre de Français et de Canadiens.

Je ne vous suivrai pas dans vos excursions à Ottawa et à Toronto; qu'il me suffñse de constater qu’en vous éloignant de la province de Québec vous redevenez ce que vous étiez au début de votre voyage : un observateur consciencieux et impartial, intéressant à lire et précieux à consulter.

Cette brochure portera-t-elle ses fruits, en détruisant quelques-unes de vos préventions à l'égard des Canadiens-Français ? Laissezmoi y compter.

Du moins, aurai-je la satisfaction d'avoir accompli, en la publiant, une œuvre de réparation et de justice.

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