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Les œuvres sociales se caractérisent par le

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nom même que nous leur donnons. Elles agissent moins sur les individus que sur les organismes sociaux. Les œuvres charitables n'ont guère de répercussion en dehors de l'individu secouru. Les œuvres sociales sont ainsi appelées parce qu'elles visent l'homme coaime un être essentiellement social et qu'elles le secourent en améliorant les divers milieux oia il est appelé à vivre et à se développer : milieu familial, milieu de la cité, milieu de la profession. On peut se faire en effet de l'être humain une double conception : une conception individualiste et ime conception solidariste. Voici un homme qui est pauvre, qui vit dans un état voisin de la misère, qui a besoin d'être assisté; si je m'inspire de la notion individualiste, je me contente de le soulager, de lui trouver du pain, des vêtements, un toit. Mais si je pars de la notion solidariste, je m'ingénie à améliorer son milieu familial et professionnel, je tâche de rendre son travail moins intermittent et plus rémunéré, je crée pour lui une institution de prévoyance, je l'aide à sortir de sa pauvreté et à s'élever à une situation meilleure, en agissant sur le mécanisme social dont il fait partie. Dans le premier cas, j'ai accompli une œuvre charitable, et dans le second cas, je me suis appliqué à une œuvre sociale. Etudions cette distinction à la lumière d'un

grand fait historique. La question sociale existait et elle était bien autrement aiguë il y a deux mille ans. Les travailleurs étaient réduits en esclavage, et les hommes libres s'amusaient à des jeux sanguinaires et imbéciles. Quand desêtres humains, souvent de faibles femmes, périssaient sous la dent des bêtes fauves et que des milliers de gladiateurs s'entr'égorgaient pour son plaisir, le peuple-roi était au comble dubonheur, les crisde joie de la foule se mêlaient aux hurlements des victimes et aux rugissements des fauves. L'Eglise est intervenue, et, à force de prêcher la justice, la charité, la liberté, elle a fini par vaincre la barbarie et par créer la civilisation, elle a fini par introduire dans le monde cette œuvre sociale immense qui s'est appelée l'abolition de l'esclavage. Elle a affranchi les trois quarts de l'humanité, en transformant les organismes sociaux du monde païen. Or, dans notre monde actuel, il n'y a plus d'esclavage sans doute, mais il y a cependant des désordres, des injustices imméritées et des abus qui produisent des souffrances, et les œuvres sociales ont précisément pour but de diminuer et de détruire ces désordres, ces injustices et ces abus, et par \h même les souffrances qui en sont la suite. Pour soulager les membres qui souffrent, elles agissent sur le corps qui est malade.

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Il est excellent de soigner les victimes d'un accident de chemin de fer. Mais il est mieux encore de préserver les voyageurs contre les accidents, en améliorant les diiïérents services de la Compagnie et en diminuant le plus possible les chances de déraillement et de collision. Nous avons cru trop longtemps que la pitié, l'aumône, la bienfaisance pouvaient suffire à tout, et nous avons travaillé de notre mieux à secourir les soullrances physiques et morales des individus, à soulager les blessés de la vie par des œuvres purement charitables. Les œuvres sociales s'attaquent au principe du mal, et, pour guérir les plaies individuelles sans cesse renaissantes, elles essaient de refaire l'organisme, de reconstituer les organes de la société chrétienne. Les œuvres charitables sont surtout curatives. Les œuvres sociales sont surtout préventives, et elles ont pour résultat ^<■ de rendre moins nécessaires les œuvres de bienfaisance, de créer à moins de frais une amélioration matérielle et une amélioration morale que ne produisent pas toujours les œuvres de bienfaisance : à moins de frais, parce que ceux que secourt l'œuvre sociale collaborent à leur relèvement; amélioration ?7iorale, parce qu'en collaborant, ils se sentent relevés dans leur dignité d'hommes et ils font à autrui un bien qu'ils ne faisaient pas avant».

II. De ce qui vient d'être dit, on aurait tort de conclure à la dépréciation de la vertu de charité. Et d'abord ne confondons pas la charité avec l'aumône. L'aumône n'est qu'une portion, une manifestation particulière de la charité. La charité vraie, la charité totale consiste dans l'amour du prochain. Or, si nous décomposons les œuvres sociales, nous y trouvons trois éléments qui sont : charité, jtistice et prévoyance, et nous ne craignons pas d'affirmer que de ces trois éléments la charité est le plus noble, le plus nécessaire et le plus fécond.

Les œuvres sociales procèdent par la prévoyance. Elles provoquent la collaboration de ceux qu'elles assistent, les empêchent de tomber, les aident à se relever, les rendent capables de se suffire et même de coopérer au bien général. Elles veulent que l'individu ne soit pas passif, mais qu'il garde son autonomie et son initiative personnelle, et qu'il mette en jeu son activité volontaire et consciente; elles ne le portent pas, elles lui montrent seulement le chemin et le lui préparent pour qu'il y marche. Bien que ne revêtant pas toujours la forme de l'aumône, de telles œuvres ne peuvent jamais se faire sans un grand amour du prochain, sans beaucoup do charité. Il y a souvent plus de charité dans une entreprise de prévoyance que dans la multiple création de remèdes destinés à

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guérir les maux d'une organisation sociale défectueuse.

Les œuvres sociales ont la prétention de corriger par la justice les défectuosités de l'organisation sociale et de garantir à chacun ce qui est à lui, ce à quoi il adroit : sa vie,, ses membres, ses biens, sa réputation, de manière qu'il ne soit pas entravé dans sa tendance à sa fin dernière, de manière qu'il puisse vivre en homme, en père de famille, en citoyen et en chrétien. Or, il est facile de voir qu'une telle prétention appelle la charité, bien loin de l'exclure et de la proscrire. 11 est facile de se rendre compte que les œuvres sociales trouvent leur inspiration et leur complément dans la charité.

Car, d'abord, si je n'aimais pas le prochain comme moi-même, est-ce que j'aurais seulement la pensée de lui vouloir du bien, de m'incliner vers lui et de lui faire rendre justice? Les œuvres sociales naissent presque toujours d'un sentiment de fraternité chrétienne, ou, comme l'on se plaît à dire aujourd'hui, d'un sentiment de solidarité sociale, qui n'est après tout qu'une charité débaptisée. « Que le peuple qui travaille soit aidé non seulement par des secours temporaires, dit Léon XllI, mais par un système d'institutions permanentes, c'est là un fait qui doit être regardé comme un titre de gloire

pour la charité. » (Encycl. Graves, § Quodautem.) Et non seulement la charité inspire et suscite les œuvres sociales, mais elle les accompagne et les complète. Que la société ne soit organisée que selon les règles de la stricte justice, le monde en sera bientôt las et criera grâce. Chacun aura ce qui lui revient, mais pas plus, et ce sera le malaise universel parce que ce sera le machinisme social fonctionnant sans à coup, mais sans entrailles. Les pierres de l'édifice seront bien ajustées et juxtaposées; il manquera le ciment pour les joindre. Les rouages de la machine seront en place; il n'y aura pas d'huile pour adoucir les frottements et prévenir les craquements et les grincements. Gomme l'a si bien dit Léon XIII, « c'est d'une abondante effusion de la charité qu'il faut principalement attendre le salut ».

Les œuvres sociales sont froides, incomplètes, insuffisantes sans la charité, et ce serait les méconnaître et les calomnier que de les considérer comme un tant soit peu hostiles à cette forme de la charité, qui s'appelle l'aumône, tlcoutons ici encore Léon XIII : «Si elle est faite suivant les préceptes de l'Evangile et d'une manière vraiment chrétienne, l'aumône n'entretient nullement l'orgueil de ceux qui donnent, et elle a'est pas une honte pour ceux qui reçoivent. Elle est si loin d'être

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déshonorante pour l'homme, qu'elle entretient plutôt l'union de la communauté humaine en resserrant les liens que crée l'échange des services. » (Encycl. Graves.) D'ailleurs, même avec des œuvres sociales très nombreuses et très perfectionnées, l'aumône restera toujours nécessaire et gardera toujours sa place au rang des vertus chrétiennes. Jamais il n'y aura assez de justice sociale pour dispenser de la charité et de l'aumône.

III. Pour bien caractériser les œuvres sociales, il nous reste à dire qu'elles s'adressent surtout aux classes populaires. Il y a parmi nous trois classes: les riches, les pauvres et la classe moyenne. Tous se plaignent et ont raison de se plaindre, et pour tous des œuvres sociales sont à étudier et à fonder. Nous en parlerons. Mais les riches et la classe moyenne sont capables de se tirer d'aflaire sans notre aide. Restent les pauvres, le peuple, les ouvriers de l'industrie ou de la terre, les petits cultivateurs, les petits artisans, les petits employés, c'est-à-dire la fourmilière du pays. Les œuvres sociales se concentrent principalement sur cette fourmilière qui s'appelle le monde du travail, et elles ont surtout pour but de guérir ou d'adoucir les maux dont souffrent les classes populaires.

Lepeupleest,detoasIesgroupes sociaux, le plus

nombreux, le plus fort, et de beaucoup. Il y a seulement cent ans l'on n'avait besoin que d'une somme d'argent relativement minime pour s'établir, pour se procurer les instruments nécessaires à l'exercice d'une profession commerciale ou industrielle, pour devenir son maître, et le nombre des petits et moyens fabricants ou négociants était considérable. Aujourd'hui, par suite de la révolution économique qui a généralisé la grande industrie et le grand commerce, existe, tout en bas de notre hiérarchie sociale, une innombrable multitude d'hommes sans attache aucune au sol, ne possédant rien, jamais assurés du lendemain, salariés et prolétaires qui vivent, eux et leurs familles, dans une continuelle insécurité. El leur infériorité sociale coïncidant avec leur supériorité numérique, ils peuvent par leur bulletin de vote accomplir légale nient les révolutions les plus inattendues. Ils sont le groupe social non seulement le plus nombreux, mais le plus fort.

C'est aussi celui pour lequel il importe souverainement de faire quelque chose. Car là sont les grandes misères. « 11 faut venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont, pour la plupart, dans une situation d'infortune et de misère imméritée. » (Encycl. Reriim novai'um.) Il est difficile de connaître le chiffre

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des individus ou des familles qui ne sont pas à leur aise, auxquels manque l'aisance nécessaire pour faire des économies. On peut cependant attester que ce chiffre est considérable. Donnons quelques indications. Il y a des centaines de mille hommes qui, par le fait môme de leur situation, sont dans l'impossibilité morale de pratiquer la vertu et la religion, de s'acheminer par *l'épargne vers l'indépendance et vers la sécurité de leurs vieux jours, d'élever comme il faut leurs enfants, de sauvegarder leur dignité d'hommes et de chrétiens, et de marcher librement vers leur fin éternelle. Bons catholiques, excellents prêtres, qui nous lamentons sur l'état moral et religieux des classes populaires, avons-nous songé qu'il ne suffit pas de leur prêcher la vertu et la religion, et qu'il est nécessaire de leur en rendre la pratique possible par des réformes et des œuvres sociales qui sont le prélucle indispensable de l'action apostolique?

Sachons-le bien, le peuple est actuellement incapable de se libérer tout seul. '< Il faut surtout faire appel, a écrit Léon XIII, au bienveillant concours de ceux auxquels et leur situation et leur fortune et leur culture intellectuelle ou morale assurent dans la société une autorité plus grande. Si ce concours fait défaut, c'est à peine

si l'on pourra accomplir quelque chose de vraiment efficace pour améliorer comme on le désire la vie du peuple. » (Encycl. Graves, § Maneat igitur.) Abandonné à lui-même, le peuple se laisse conquérir et exploiter par des meneurs de la pire espèce, et nous en arrivons à cette extrémité que nous signale le philosophe libre penseur Fouillée dans son livre sur la France au point de vue moral (p. 407) : « Nous n'avons pas le gouvernement du peuple par lui-même, nous avons le gouvernement des moins nombreux par les plus nombreux qui sont eux-mêmes gouvernés par un petit nombre d'intrigants. » Nous en sommes là. Conclusion : Il faut que le clergé et les classes supérieures s'appliquent aux œuvres sociales pour améliorer l'état matériel et, religieux des classes populaires. Au mouvement démocratique séditieux et athée qui prépare des jours amers aux sociétés civiles et aux classes populaires, il faut opposer le mouvement démocratique chrétien, la démocratie chrétienne, et « que personne, comme dit Léon XIII, n'aille prendre ombrage pour le mot, quand on sait que la chose est bonne ».

Il est vrai que les plaies sociales ne pourront jamais être guéries. Tant que le monde sera monde, il y aura des misères imméritées, des misères imprévues et inguérissables. Les œuvres sociales

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