‹ Juvénal et ses satiresChapitre 1 sur 195 · QUAI DES AUGUSTINS · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTINS

INTRODUCTION

Dans les mauvais jours de l’empire romain, il s'est rencontré deux écrivains de génie, diversement doués, il est vrai, mais d’une égale hauteur d’âme, d'une même fermeté de cœur, et dont les œuvres, jusqu’à un certain point, se complètent réciproquement. Ces deux écrivains se sont partagé une rude mais glorieuse tâche; ils se sont érigés, chacun à sa manière, selon la nature et les ressources particulières de son talent, en accusateurs et en juges de leur siècle. L'un, Tacite, historien, homme d’Etat, nous a raconté, avec l’éloquente émotion qu’on sait, les hontes de l’histoire politique de son temps; l’autre, un poète celui-là, et un moraliste, Juvénal, nous en a retracé la chronique privée en traits de flamme. Comme Tacite, Juvénal apparaît à

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une époque déplorable de l’humanité, alors que Rome regorge de vices, de scandales, de passions, de crimes sans nom. Une hideuse corruption avait envahi depuis longtemps tous les rangs de la société, grands et petits, nobles et plébéiens. Pour combattre le mal, Juvénal eut recours à l’arme maniée jadis avec tant de vigueur par le vieux Lucilius : lui aussi il tira du fourreau le glaive de la satire *. Ce glaive à la main, il fit une guerre impitoyable, une guerre sans merci à tout un monde de gens avilis, tarés, pervers, qui avaient pullulé dans la Rome impériale de la fin du premier et du commencement du deuxième siècle; cette Rome où étaient venues affluer des quatre coins de l’univers, selon l’énergique expression d’un contemporain, toutes les turpitudes et toutes les infamies*.

L’œuvre de Juvénal est donc une protestation, un manifeste contre une société monstrueuse, et le poète, une sorte de tribun animé, quoiqu’on

' Ense celui stricto quotiens Lucilius ardens

lnfremuit, rubel auditor, cul frigida mens est

Criminibus

(Sol. I, V. 185, 166 et 167.)

« Lorsque l'ardent Lucilius, frémissant d'indignation, fait briller la lame de son glaive, le coupable rougit, lui dont le cœur a senti le froid du crime. •

* Tacite, Annal., XV, xuv.

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ait parfois soutenu le contraire, d’une sainte ardeur pour le bien, d’une haine vig-oureuse et loyale contre le mal, défendant une noble cause, celle de la morale publique, à peu près partout méconnue, partout outragée.

On ne sait que très-peu de chose sur la vie de Juvénal. Deux sources cependant nous sont ouvertes où l’on peut puiser quelques éléments constitutifs d’une biographie, somme toute assez courte, de notre poète. La première source, et celle-là est sûre, ce sont les rares passages de ses satires où il parle de lui-même. L’autre, beaucoup moins certaine, consiste dans quelques brèves notices sur sa vie, notices sans noms d’auteurs authentiques, dues sans doute à de vieux grammairiens, et qui nous sont parvenues par la voie des manuscrits. Ces notices sont au nombre de sept'. Ces diverses Vitœ, pour parler comme les critiques d’outre-Rhin, sont loin de mériter, nous venons de le dire, une confiance absolue : elles paraissent toutes dériver d’une même source, c’est-à-dire d’une biographie primitive de notre poète attribuée à Suétone. Il est possible, il est probable même que les Vitœ en question reposent sur quelques

' M. Otlo Jahn les a réunies et publiées, pour la première fois, dans sa belle et savante édition de Juvénal (Dec. Junii Jurenalis laturarum libr. V, cvm tcholiit veteribus, Berolini, 1851).

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documents sérieux, mais on y a certainement ajouté beaucoup. Il faut dire aussi qu’elles diffèrent entre elles sur un grand nombre de faits et de détails ; elles se contredisent même formellement en bien des points, tandis qu’elles s’accordent sur d’autres. De là l’incertitude où elles ont jeté les critiques et les philologues allemands, et de là aussi la diversité d’opinions sur certains faits de la vie du poète. Le meilleur moyen d’arriver, à cet égard, non pas à la vérité absolue, mais de s’en rapprocher le plus, sera de se baser d’abord sur celles des données biographiques de ces différentes notices qui se trouvent identiquement les mêmes dans chacune d’elles.

Mais voyons d’abord ce que Juvénal nous a appris lui-même sur son compte.

Le tout se réduit à ceci : Il naquit à Aquinum, pays des Volsques*. Dans son enfance il avait suivi les écoles de grammairiens; celle des rhéteurs, dans sa jeunesse*. Il fut le contemporain du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamné l’an 100 de l’ère vulgaire, sous Trajan *, époque à laquelle le poète paraît avoir été âgé à peu près de quarante ans *. C’est en l’an-

‘ S at. III, 319.

1 I. U, eqq.

* Ibid., 49, 50.

• Ibid., 25.

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née 1 19 qu’il composa la treizième satire 1 et en l’an 127 la quinzième*. Ce qui, d’après les calculs du savant Borghesi 3 , ferait remonter la naissance de Juvénal vers l’an 47 à peu près, et reporterait la date de sa mort après l’année 119, peut-être même après l’an 127. Juvénal aurait donc atteint l’àge de quatre-vingts ou tout au moins de soixante-douze ans. Il paraît avoir possédé, aux environs de Tibur, un petit domaine où il aimait à mener, chaque fois qu’il

1 Dans cette satire, Juvénal s'adresse à un de ses amis (v. 17), qui, sous le consulat de Fonteius, aurait été Agé de soixante ans. Or les fastes consulaires mentionnent quatre Fonteius qui ont été successivement consuls, l'un en Fan 33 avant Jésus-Christ, un autre en l’an 1 2 de l’ere chrétienne, un autre en 59, et le dernier, enfin, en l'année 67 de la même ere. Donc c’est le F'onteius qui fut consul l’an 59, c’est-à-dire dans la cinquième année du règne de Néron, que les critiques les plus autorisés croient avoir été celui que désigne ici le poêle. Par conséquent, en ajoutant 60 à 59, ou aurait la date de la composition de celte satire. (Voyez Alexandre Berg, nés Ofcimvs Juin us J uvena lis Saliren, ueberselzt and erlàutert. Stuttgart , 1863, Sat. XIII, note sur le vers 17 - )

1 Juvénal y parle du récent consulat de Juncus, mifer consule Junco (v. 27), lequel remplissait ses fonctions l’an 127. ainsi que Fa prouve Clém. Cardinali, d’après une tablette par lui trouvée et appartenant au temps d’Adrien. (Cl. Cardinali : « Vn nuovo diploma militare dtlV imperadore Adriano, .> in disskrtazioni dru. a pon- TIFICIA ACADKMIA HUMANA DI ABCIIK0L0GIA, t. VI, Rom., 1835, 4, p. 23 1 ), cité par M. Ed. Gasp. Jac. de Siebold, Die Saliren Juvennls mit metrischer Veberselzung und ErlOuterung , pages xv et xvi du chap. intitulé : Zur Lebensgeschichte des DicMers. (Leipzig, 1858.)

* Intorno ail' età di Giovenate, Rom., 1847.

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s’y retirait, une vie simple, laborieuse et frugale \

D’après un autre passage de Juvénal on peut supposer qu’il fit un voyage en Egypte*. On a contesté souvent, il est vrai, l'authenticité de la satire où il est fait allusion à ce voyage, mais sans preuves suffisantes à l’appui, selon nous.

Complétons mainlenantces minces détails biographiques par quelques traits que nous fournissent les Vitæ dont nous avons parlé. Toutes à peu près contiennent les faits suivants : J u vénal aurait été le fils, ou le fils adoptif d’un riche affranchi. Jusqu’à la moitié de sa vie, ad mediam fere œtatem, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quarante ans, cela ressort du reste de quelques vers de la satire première, il se serait adonné à la déclamation ; et cela pour suivre l’usage, ne s’étant jamais destiné ni au barreau ni à l’enseignement de l’art oratoire 3 .

Plus tard il aurait cultivé la poésie et composé quelques vers contre l’histrion Pàris, qui faisait alors les délices de la cour de Domitien. Ces vers, fort goûtés du public, auraient détenminé Juvénal à continuer ses essais poétiques, qui lui auraient valu plus d’un succès. Quelque

' Sat. XI, v. 60 sqq.

* Sal. XV, v. 44, 45, 46.

* Animi rnagis causa quam quod tchoLx se aut fora prxpararet.

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temps après, il aurait inséré dans une de ses satires, — la septième aujourd'hui du recueil, — un certain nombre des vers dirigés contre Pàris, à une époque antérieure. La chose aurait été mal prise en haut lieu, cette attaque contre Pàris ayant paru une allusion blessante pour quelque favori , très-influent alors à la cour de quelque autre empereur. Juvénal donc aurait été exilé dans son extrême vieillesse. Et soit pour voiler cette disgrâce, soit pour consoler celui qui en était l’objet, soit encore pour le mortifier davantage, car les notices en question racontent tout cela, on aurait donné au vieux poète un commandement militaire, celui de préfet d’une cohorte; selon quelques-uns des sept biographes, il serait mort de vieillesse et d’ennui 1 dans l’exil, sous le règne d’Antonin le Pieux; selon d’autres, il serait revenu peu de temps après à Home, où le chagrin qu’il aurait éprouvé de n’avoir plus trouvé son ami Martial l’aurait conduit au tombeau *.

Quant au nom de l’empereur qui exila Juvénal et au lieu de son exil, les notices diffèrent entre elles; celles-ci attribuent la disgrâce du poète à Domitien, celles-là à Trajan ; quelques-

1 Senio et txdio vitx confectus.

1 Tandem Romam cum venerii et Martiatem svum non vident, tristitia et angore periit.

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unes à un tyran dont elles ne mentionnent pas le nom. Pour ce qui est de l’endroit où aurait été relégué le vieux satirique, tel biographe de nos Vitæ se prononce pour la Calédonie (l’Ecosse actuelle), tel autre incline pour l’Égypte ou la Cyrénaïque ; d’autres désespèrent de pouvoir arriver à quelque chose de certain à cet égard.

De là, de l’autre côté du Rhin, où l’on a l’habitude de traiter à fond, de fouiller toutes les questions, les questions d’érudition comme les questions philologiques, de nombreuses, d’ardentes et toutes récentes discussions en faveur de l’une ou de l’autre de ces données biographiques 1 .

Vu l’absence de documents suffisants et en

1 C. F. Hermann, dans la préface latine dont il a fait précéder son édition de Juvénal (Gotting., 1854), et son discipleM.de Siekold (dans son ouvrage déjà cité), adoptant l'opinion de Juste Lipse, qu'ils essayent de fortifier encore, soutiennent que lo lieu où fut exilé Juvénal ne peut être que l’Écossc, et que l’auteur de son exil fut Domitien.

Teuffel (.Ve ue larhrb. f. Philolog., t. XUII, 1845, p. 109) cherche a démontrer que l’auteur de l'exil futTrajan, et non Domitien. Quant au lieu de cet exil, il désespère d'arriver à quelque chose de définitif. M. Vôlker, dans un travail assez piquant sur Juvénal, intitulé : Jurennl, fin Lebens • und Charaelerbild aus der rômisrben Kaiserze'U (Elberfeld, 1851, p. 104, 105 et 106), pense que Trajan fut l’auteur de l’exil de Juvénal, et l'Égypte, le lieu de l’exil.

D’autre part, Heinrich ( Commentar su Juvenals Saliren. Einleitung, vom Dichter, Kit., 1805, et Bonn., 1839) soutient que ce fut Adrien qui exila Juvénal, et qu’il l’exila en Égypte.

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présence des contradictions multiples desnotices mentionnées, on ne saurait guère arriver à la vérité, mais seulement à un degré de probabilité plus ou moins grand. Quant à nous, nous pencherions assez volontiers pour l’opinion raisonnée de M. Otto Ribbeck. Selon ce savant, l’auteur de l’exil de Juvénal serait Adrien, et le lieu, où fut relégué et mourut le poète, l'Egypte

Voilà à quoi se réduit ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir sur la vie de Juvénal.

Mais Juvénal, après tout, est tout entier dans son œuvre.

Comment, sous l’empire de quelles circonstances, à quelle époque, en face de quels événements cette œuvre fut-elle conçue et écrite? On peut assez facilement s’en rendre compte.

Né sous Claude, Juvénal a pu assister au règne de onze empereurs. Il fut le témoin des plus mauvais jours de l’empire romain presque à son début, alors que commençait l’agonie de la société et que les mœurs publiques et privées atteignaient au dernier degré de corruption et de décadence. Juvénal, qui n’écrivit que fort tard, au dire des notices 1 * 3 , avait pu demeu-

1 D. Junii Juvenalls Satirx, edidit Olto Ribheck. Lipsix, 1859.

Prx/al., p. x, xi, xii, xm.

3 Postquam diu tacuit.

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rer pendant près d’un demi-siècle observateur silencieux des saturnales de toute nature dont il était le témoin ; car le moyen de publier ses impressions sous un prince comme Domilien, par exemple, qui avait rempli Rome d’espions, établi partout une véritable inquisition politique et littéraire? Qu’on lise Tacite à ce sujet Ce n’est donc que sous T heureux règne de Trajan, en ces temps fortunés « où il était permis de penser ce qu’on voulait et de dire ce qu’on pensait*, » que notre satirique a dû enfin pouvoir rompre son long silence; et c’est à la même époque que Tacite éleva, lui aussi, sa voix d’abord contenue ou plutôt étouffée par les événements, et qu’il put donner un libre cours à son indignation.

Et de fait, pour ce qui regarde Juvénal, ses plus belles satires, je parle de celles qui forment la première moitié de son œuvre, paraissent avoir été écrites sous le gouvernement du fils adoptif de Nerva, et elles sont à peu près exclusivement dirigées contre les mœurs infâmes du règne de Domitien. C’est le siècle de Domilien, c’est l’universelle perversité romaine sous cet effroyable tyran, qu’attaque et que stigmatise notre poète ; ce sont les vices, les bassesses, les

1 Agricol., II.

» ld., HUtor., I, l.

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lâchetés, les forfaits dont Rome fut le théâtre pendant que régnait l’indigne frère de Titus, qui soulèvent les âpres et vertueuses colères de Juvénal 1 ! Il est vrai qu’il ne s’en prenait de la sorte qu’aux morts, qu’à ceux « dont les cendres reposaient depuis longtemps le long de la voie Flaminienne et de la voie Latine * » ; et on le lui a reproché plus d’une fois. Mais en supposant même qu’on ait bien interprété le sens de ces derniers mots, et nous pensons avec un savant critique qu’on s’y est quelque peu trompé 3 , c’était peut-être une précaution sage en des temps si changeants. Au surplus, lors même que Juvénal ne nommait que les morts, ses coups n’en retombaient pas moins sur des personnages vivants; car, morts ou vivants, ses contemporains s’étaient roulés ou se roulaient dans la même fange. On l’a judicieusement remarqué 4 : en flagellant des vices de toute nature,

' La mention faite dans la satire première de la condamnation du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamnation qui eut lieu l’an too de l’ère chrétienne, par conséquent sous Trajan, prouve seulement, comme l’a très-bien fait remarquer W. E. Weber (Die Saliren des Dec. Junlus Juvenalis uebersetzt und erlâutert, 1 vol. in-g". Vimar., 1825, et Halle, 1838, p. 234), que cette satire fut retouchée, comme beaucoup d'autres, et publiée sous Trajan. Weber fournit, à cet égard, plus d'un argument décisif.

1 Sat. I, 171.

J Heinricb, dans son commentaire sur ce vers. (Ouvr. cité.)

4 Idem, ibid.

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Juvénal a eu soin de ne pas trop séparer les temps où il écrit de celui dans lequel il choisissait ses exemples; de sorte qu’étant donnée la perversité générale de l’époque, ce qu’il dit de la génération précédente s’applique toujours à la génération présente; et combien, par cela même, ne devait-il pas soulever d’hostilités et de haines qu’il y avait grand courage à braver I La triste fin de Juvénal montre assez qu’en disant alors la vérité sur les morts, on s’exposait fort encore à s’aliéner et à offenser les vivants; et c’est donc à tort, selon nous, qu’on l’a accusé, de nos jours, de manquer totalement de courage politique.

Quoi qu’il en soit, et à cause de cela même, les satires de Juvénal sont la source la plus précieuse que l’on puisse rencontrer pour l’histoire des mœurs et de la société romaine , depuis Tibère jusqu’au règne d’Adrien. Elles forment, nous l’avons déjà remarqué plus haut, comme’ le complément des œuvres de Tacite.

Ce que Tacite nous a révélé sur les mœurs publiques et politiques de Rome, Juvénal le révèle sur ses mœurs privées et sociales. Et, à cet égard, aucun autre écrivain de son époque ne saurait lui être comparé. Ni Sénèque, ni Pétrone, ni Martial, ni Pline le Jeune, à qui nous devons tant et de si curieux renseignements sur la vie intime des Romains, n’égalent,

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»Tij

sous ce rapport, les peintures de Ju vénal. Il n'oublie rien, rien n 'échappe à son œil perçant, à ses infatig-ables et brûlants pinceaux. Ouvrez ses satires et vous y trouverez, toute palpitante, dans son avilissement si hideux et si varié, là Rome du temps ; tout y est au grand complet ; qu’y manque-t-il? c’est un véritable panorama! Aucune œuvre de l’époque n’atteint à la richesse et à l'intérêt des matières que renferment les satires de Juvénal.

Ces satires, au nombre de seize, que les grammairiens ont divisées en cinq livres*, ne sont pas toutes de la même date, nous l’avons déjà dit. Les neuf premières sont évidemment l’œuvre d’un homme qui a écrit dans toute la force de l'àg-e et du talent; trois d’entre elles, la première, la seconde et la quatrième, ont dù être écrites, sans être publiées aussitôt bien entendu, du temps même de Domitien, ou tout de suite après sa mort. 11 y a là une indig-nation de fraîche date et une vivacité de traits dans la peinture des mœurs qui n’autorisent g-uère à croire qu elles aient été composées d'après de simples souvenirs. Ce sont ces neuf premières

1 Le premier livre se compose dos cinq premières satires; le second, de la sixième seule ; le troisième, de la septième, de U huitième et de la neuvième; le quatrième livre, de la dixième, de la onzième et de la douzième, et le cinquième, des treizième, quatorzième quinzième et seizième satires. ’

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pièces qui doivent être considérées comme l’œuvre capitale du poète satirique ; et, quant au titre de chacune d’elles, Juvénal ne paraît pas s’en être soucié beaucoup. Ils varient souvent avec les manuscrits, les éditions et les scholiastes, et nous pouvons les formuler ainsi : les Scandales du jour, les Hommes romains ou les Ilt/pocriles et les Infâmes, Rome inhabitable, le Turbot, ou la cour de Domitien, Riche et Pauvre, les Femmes romaines, Misère des classes lettrées, la Noblesse, Nœvolus. Là se trouve la vivante peinture des hommes, des femmes et des choses du temps; là, le poète se laisse aller à l’ indignation de son cœur d’honnête homme, à l’inspiration de son génie; c’est dans ces neuf pièces que se montre aussi au plus haut degré son talent de peintre, d’observateur. Tous ces divers morceaux sont venus d’un seul jet, se sont succédé coup sur coup. 11 est impossible d’admettre un long intervalle entre chacun. Là, émule du vieux Lucilius, Juvénal fait retentir son fouet, tombe, à bras raccourcis, sur le vice et les vicieux, le crime et les criminels; et, plus d’une fois, le glaive même remplace le fouet entre ses mains redoutables et il frappe alors vigoureusement. 11 est debout dans l’arène, armé en guerre, militant, vengeur.

Ce sont là les premières, les vraies satires de Juvénal, et nous avons fait de leur étude l’objet de la première partie de notre travail.

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Bien différent est le caractère que présentent les deux derniers livres du l'écueil ; on y découvre une tendance d'esprit tout autre. Les satires qu’ils renferment n'ont plus le même entrain, ne respirent plus le même feu que les précédentes; elles n’offrent ni les mêmes détails , ni les mêmes peintures , ni les mêmes renseignements. C’est a peine si l’on y rencontre quelques courts passages sur les vices du jour et le train quotidien de la vie romaine. On y enseigne la vertu , la sagesse , la modération ; on y préconise l’amour de l’honneur, de la justice, de l'humanité. On a là moins des satires que des èpitres familières comme celles d’Horace, ou plutôt encore, je le dirai volontiers, de vrais sermons du genre de ceux de Massillon, par exemple , ou de tout autre prédicateur ou moraliste chrétien : ce sont des considérations sur la vanité de nos désirs et l’influence fatale des mauvais exemples , d’éloquentes réflexions sur les avantages de la sobriété et les pures joies que procure l'amitié; ou bien, des consolations, à la façon de celles que nous a laissées Sénèque, sur les inévitables mécomptes de cette vie, d’admirables peintures de ce grand phénomène de l’àme qu’on appelle la conscience , ou bien encore de vigoureuses sorties contre le fanatisme religieux. Il règne dans toutes ces pièces un accent de persuasion , de vertu, de sagesse bien marqué.

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A la vivacité militante, à l'indignation , aux colères qui animent et passionnent à un si haut degré les neuf premières pièces du poète , ont succédé dans les dernières un calme, une sérénité , une élévation qui rappellent Socrate, et même les sévères leçons de la doctrine stoïcienne. Ce sont des satires philosophiques et morales dans le vrai sens du mot. Elles constituent la seconde partie de ce volume.

Nous avons insisté à dessein sur la diversité de ton, d’intention, de caractère, qui sépare les premières satires de Juvénal des dernières, parce que c’est précisément de cette diversité ques’est prévalu tout récemment un éminent, un célèbre philologie allemand, pour attaquer, et, si c’était possible, battre en brèche l’authenticité des cinq dernières satires du recueil. Ce philologie, c’est M. Otto Ribbeck , professeur à l’université de Kiel , auteur d’une savante et curieuse édition de Juvénal 1 , qu’il a fait suivre d’un volume, non moins curieux , écrit en allemand , et intitulé : Le vrai et le faux Juvénal *. Ce volume, nous aurons à le citer et aussi à le combattre plus d’une fois dans le cours de notre travail. Résumons-en tout d’abord l’esprit et les tendances.

1 LipsUr, Tauclinitz, 1859.

1 Dcr cchte und der unechtc Juvénal, eine krltiiche Vntersuchung. Berlin, isr>5.

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Des seize satires de Juvénal , telles qu’elles nous sont parvenues, M. Ribbeck ne reconnaît comme authentiques que les neuf premières , puis la onzième et la seizième, et ces onze satires d’ailleurs seraient entachées encore, selon le philologue allemand, de nombreuses interpolations , de lacunes , de transpositions et défauts dans le texte. Les autres pièces du recueil , à savoir, la dixième , la douzième , la treizième , la quatorzième et la quinzième , lui paraissent s’éloigner autant de l’art et du génie de Juvénal « que les déclamations de Florus s’éloignent des œuvres de Tacite * ». M. Ribbeck les regarde donc comme apocryphes, et voici comment il en explique l’origine : Selon lui, l’idée de publier ces cinq dernières satires sera venue à quelque libraire avide de gagnerde l’argent, qui se sera associé quelque mauvais poëte famélique, au moment même où l’engouement du publie pôur Juvénal venait de s’accroître encore par la mort récente de ce dernier. Cette édition posthume, censée publiée d'après les manuscrits laissés par Juvénal, aurait eu par cela même une vogue extraordinaire , et fait les affaires de ces deux industriels. Là-dessus M. Ribbeck, qui est un latiniste de premier ordre, tout le monde rendra

1 Voyez la préface latine dont M. Ribbeck a fait précéder son édition des satires de Juvénal, p. x.

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cette justice à l’auteur de recueils excellents, de fragments réédités des tragiques et des comiques latins 1 et au récent et savant éditeur de Virgile M. Ribbeck, disons-nous, prend sa loupe, compulse les manuscrits, compare les textes , et , appuyé sur ses vastes et solides connaissances historiques, mythologiques, littéraires et philosophiques, déploie une tinesse, une sagacité extraordinaire, pour soutenir sa thèse. Or cette thèse, à tout bien considérer, n’est qu’un curieux et brillant paradoxe; et nous ne sommes nullement surpris que le système de M. Ribbeck, quelque estimables et originales que soient les recherches sur lesquelles il l’a basé, n’ait fait fortune ni en Allemagne ni ailleurs. Mais voyons cependant comment raisonne M. Ribbeck :

Selon lui , l’auteur des deux derniers livres des satires paraît être totalement étranger à celui des trois premiers; il semble qu’il n’ail vécu ni dans la même ville, ni connu les mêmes mœurs, ni éprouvé les mêmes impressions. Ici, c’est-à-dire dans les onze satires que nous savons, tout est « concret » ; là , c’est-à-dire dans les cinq dernières , tout est « abstrait » ; ici , tout est

1 Traglcnrum lalinorum reliquiæ. Lipsia*, 1853. — Comlcomm latinorum reliquiæ. I.ipsile, 1855.

1 P. l’ei-gilU Marunis opéra, recemuit Otto Ribbeck. Lipsia;, Teubner, 1858-1863.

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mouvement, inspiration, feu; là, tout est sécheresse, maigreur, pédantisme; ici, tout est œuvre de génie ; là , tout sent le déclamateur sans génie et sans talent ; ici, tout est vrai, vif, consciencieux ; là , tout est traînant , terne, négligé. Dans les trois premiers livres, il n’y a pas trace de doctrine philosophique, on n’y mentionne guère de noms de philosophes; dans les derniers, au contraire, on surprend un penchant avoué, manifeste, pour les philosophes et la sagesse de certaines sectes. Le vrai Juvénal est avant tout un coloriste plein d’éclat , résumant en quelques tableaux toute la corruption romaine du temps ; le faux Juvénal se plaît sans cesse aux abstractions, ne fait que déclamer et moraliser. Le vrai Juvénal est franc, simple, net dans ses idées comme dans ses peintures ; le faux Juvénal est subtil, maladroit, recherché. Le vrai Juvénal , enfin, est un grand esprit qui voit les choses de haut; le faux Juvénal est un petit esprit « un radoteur et un cuistre 1 » . J’abrége en renvoyant, pour toute la suite du raisonnement, au livre même de M. Ribbeck, où se continue, entre les deux prétendus poètes, ce parallèle appuyé sur un vaste échafaudage de citations et de notes, défrayant, ni plus ni moins, soixante et quinze pages in-8°.

' Ein S aalhadtr, ein Slubenphtluter.

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