CHAPITRE XIV
à quitter la vie sauvage des forêts, à se réunir eu sociétés, à se bâtir des maisons, à former des villes, à constituer des Etats, à se garantir réciproquement leur indépendance et leur sécurité, et à se mettre à l’abri contre l’ennemi commun derrière les remparts d’une même ville 1 .
Un commentateur allemand 1 fait observer avec finesse, au sujet de ces considérations, qu’elles ont quelque chose de touchant, de convaincu et convaincant, sortant de la bouche d’un octogénaire, qui a déjà un pied dans la tombe ; qu’écrites au bruit même de l’écroulement de tout un monde de grandeurs et de magnificences, elles sont d'un effet d’autant plus saisissant qu’elles exaltent précisément, comme les seuls biens dignes de nous attacher à la vie, l’amour du prochain, la tolérance et tous les principes de solidarité et de sociabilité humaines.
Mais, hélas! combien, à regarder de près le train des choses de ce monde, les hommes se sont écartés de leur vocation originelle ! Les dieux - avaient destiné l’homme à faire fleurir sur cette terre la paix, l’amour du prochain, la civilisation ; et l’on voit tous les mortels, bien au contraire, se poursuivre, se haïr, se détruire dans des guerres sanglantes, et finalement s’entre-déchirer. De pareils dissentiments, de semblables horreurs, on ne les rencontrerait même pas chez les bêtes féroces, privées pourtant de tous les nobles attributs énoncés plus haut, apanage de l’homme seul, mais dont il fait un si détestable, un si déplorable abus. Et alors cette tirade finale où, malgré quelques
* W. E. Weber, Die Saliren J uvenals , uebersetzt und erlautert. Halle, 1838. p. 003.
traits déclamatoires, et malgré quelques formes hyperboliques habituelles à la satire, et peut-être excusables à cause de cela même, éclate la juste indignation du poète : « Mais aujourd’hui les serpents s’accordent mieux ensemble que les hommes. La bête fauve reconnaît et épargne son espèce. Quand donc vit-on un lion, parce qu’il était le plus fort, arracher la vie à un autre lion? Dans quelle forêt un jeune sanglier expira-t-il sous la dent d’un sanglier plus vigoureux? Le tigre des Indes, malgré sa rage, vit en paix perpétuelle avec le tigre. Les ours cruels ne se mangent point. Mais, pour l’homme, ce n’était pas assez qu’il ait forgé sur une enclume le fer destiné à tuer son semblable, tandis qu’ignorant cet art funeste, les premiers forgerons ne savaient que faire des sarcloirs, des hoyaux , des marres et des socs de charrue. C’est peu d’avoir appris à fabriquer l’épée, il fallait encore qu’on vît des peuples dont le ressentiment ne se contente pas d’immoler des êtres humains ; mais le cœur de l’homme, ses bras, sa face, devaient leur sembler un aliment tout comme un autre. Que dirait Pythagore s’il était témoin d’horreurs pareilles? où ne fuirait-il pas, lui, qui s’abstint autant de la chair humaine que de la chair des animaux et qui s'interdit même certains végétaux 1 ? »
Graves et nobles paroles ! Juvénal finit comme il a commencé ; il s’élève avec éloquence et énergie contre les hideux excès auxquels l’intolérance religieuse est capable de se laisser entraîner; et à l’avance, dans l’acte sauvage des Ombites, il condamne et flétrit l’intolérance humaine, dans quelque sphère qu’elle se manifeste, à quelque ordre d’idées quelle appartienne.
< V. 139 i isq. ad fin.