CHAPITRE PREMIER
rannés et ressassés de la my thologie grecque, J u vénal a résolu de prendre sa revanche, d’user de représailles; oui, il a voulu se venger des mortels ennuis qu’on lui a fait subir, en s’essayant, lui aussi, tant bien que mal, dans la langue d’Apollon : « Quand à chaque pas, s’écrie-t-il, on se heurte à des poètes, ce serait pousser la discrétion jusqu’à la sottise que de faire grâce à un papier qu’on barbouillera tôt ou tard »
Voilà donc comment l’jdée lui est venue d’écrire des vers.
Que si maintenant vous lui demandez pourquoi, de préférence à tous les autres genres de littérature, il s’est voué exclusivement à la satire et lancé sur les traces du vieux Lucilius, sa réponse sera toute prête ; les bonnes raisons ne lui manqueront pas ; elles se pressent dans sa bouche comme des Ilots succédant à d’autres flots, et en sortent sous la forme d’un véritable torrent d’éloquence qui nous entraîne au milieu de la décadence et des misères sociales du temps :
« Quand un impuissant, un eunuque ose se marier; quand Mxvia, le sein découvert et le javelot à la main, descend dans l'arène pour attaquer un sanglier d’Élrurie; quand je vois la fortune de tous les patriciens effacée par l'opulence de ce drôle qui, au temps de ma jeunesse, a fait crier ma barbe sous ses ciseaux ; quand un homme sorti de la canaille d'Égypte , un esclave de Cauope, un Crispinus, rejette nonchalamment sur ses épaules la pourpre tyricune, et, les doigts en sueur, agite pour les rafraîchir ses bagues d’été, — des bagues plus lourdes accableraient sa délicatesse, — oh I alors, il est bien difficile de se refuser à la satire. Serait-il, en effet, dans cette ville si corrompue un mortel assez patient, assez cuirassé d'insensibilité pour se contenir à la rencontre de l'avocat Mathon s’étalant insolemment dans une litière dont il a fait récemment emplette? Voyez cet autre qui marche derrière lui; il a dé-
' V. 17 et ts.
US SCANDALES DU JOUR
noncé son puissant patron et il est prêt à dévorer ce qui reste de la haute société de Rome. Massa le redoute, Carus tâche de l'amadouer à force de présents, Latinus, tout tremblant, lui envoie sa femme Thymèle. Allons, cède le pas à ces seigneurs gagnant des héritages par leurs travaux uoeturnes; ils ont pris le chemin le plus sûr aujourd'hui pour arriver à tout, le lit* d’une vieille bien riche. A Proculéius une once d’or, à Gillou onze fois autant. Chacun sa part et à proportion de sa virilité. Qu’ils trafiquent de leur sang, et puisse ce métier les rendre aussi pâles qu’un passant à l’aspect de la vipère sur laquelle il vient de poser son pied nu, ou le rhéteur prêt à parler devaDt l’autel de Lyon 2 .
« Comment dire la colère qui me sèche et me brûle la bile quand je vois un misérable qui a dépouillé son pupille et l’a réduit à se prostituer, embarrasser les passants avec son cortège de clients; et ce concussionnaire, ce Marius Priscus frappé d’une condamnation dérisoire (pourvu que l’argent reste, qu’importe l’infamie?). 11 égaye son exil en buvant dès la huitième heure et jouit de la colère des dieux, tandis que toi, province, qui l’as fait condamner, tu pleures tes pertes non réparées. Quoi! je ne rallumerai pas, pour flétrir ces infamies, la lampe d’Horace, le poète de Venouse! M'amuserai-je plutôt à retracer les fables d’Hercule ou de Diomède, le labyrinthe que fait mugir le Minotaure, la mer retentissant de la chute d’Icare et le mécanicien Dédale volant dans les airs, à une époque où un mari, maquignon de sa femme, recueille pour elle des legs dont légalement elle ne peut pas hériter? Commode époux, un amoureux l’avait dressé à regarder le plafond et à ronfler, la coupe à la main et quoique bien éveillé. Cet autre croit pouvoir aspirer au grade de centurion pour avoir consumé le bien de ses ancêtres à nourrir des chevaux. Tout ruiné qu’il est, il fait voler son char sur la voie Flaminienne. Nouvel Automédon, il
*• Nous avons du adoucir la traduction ; le texte porte :
Aune via processus vetultc vesica beata. (V. 39.) i « Caligula institua à Lyon un concours d’éloquence grecque et latine On assure que les vaincus devaient donner des prix aux vainqueurs et Taire leur éloge. Quant à ceux qui avaient été jugés les plus mauvais, on les forçait d’effacer leurs écrits avec une éponge ou avec leur langue. S’ils s’ÿ refusaient, on les battait de verges et on les plongeait dans le Rhône. * (Suét., Caligula, c. 20.)