III, XIV; I, XXXVI
' Voyez sat. XI, v. 162 sqq., et aussi les pages 255 et 256 de ces Études.
* Sat. XII, 1.
C'est aujourd'hui que les autels de gazon attendent les victimes promises aux dieux qui ont sauvé Catulle de la mort; Yiclimes modestes sans doute : ce sont deux brebis blanches destinées à Junon et à Minerve, et un tout jeune taureau réservé à Jupiter. Les poètes, on le sait, ne sont pas d'ordinaire les favoris de Plutus. Ah! « si Jiivénal était riche et que la fortune répondît à son affection »,
Si res ampla domi similisque affectibus esset\
il sacrifierait un de ces gros et superbes taureaux , tels que les nourrissent les plantureux paccages de l'Orabrie.
Vers délicieux, pleins de sentiment, que le poëte explique et commente si bien quand il ajoute qu'on ne saurait faire moins pour célébrer le retour d'un ami, encore frémissant du danger qu'il a couru "^!
Ce danger, on va nous le faire connaître maintenant dans tous ses détails et avec toutes ses péripéties.
A ce sujet, il y avait lieu de craindre le développement outre mesure d'un de ces lieux communs si chers aux rhéteurs, et de tout temps admis au nombre des exercices de l'école, je veux dire la description d'une tempête. Mais Juvénal, qui, dans ses dernières satires, n'a pas toujours su échapper à certains thèmes convenus, s'y soustrait complètement ici. Cela ne tiendrait-il pas à ce que la vérité du sentiment conduit à la vérité et à la juste mesure de l'expression? Rien de sincère et de naturel comme l'amitié de Juvénal pour Catulle, et comme les alarmes que lui cause, même après coup, l'idée de périls que Catulle a eu
' Sat. XII, 10.
* 15 et 16.
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à braver; voilà pourquoi rien de plus naturel aussi que le récit même où ce péril nous est raconté ; le sujet est banal par lui-même, mais le poëte a su le rendre original en l'appropriant pour ainsi dire au sentiment qui le domine. Cher et pauvre Catulle! il a eu à lutter contre tous les dangers à la fois : l'ouragan, la foudre, l'incendie sont venus tour à tour fondre sur son navire ; en proie à tant de fléaux réunis, l'équipage se croyait perdu. Juvénal demande à Corvinus d'écouter et de compatir *. Faisons de même :
« Déjà le flot remplit la moitié du vaisseau, déjà les vogues irritées battaient alternativement les flancs de la poupe ; l'expérience du vieux pilote n'était plus d'aucun secours au vaisseau errant au gré des flots.
« Catulle alors, capitulant avec les vents, jette à la mer ses efTets les plus précieux. Tel le castor, pour échapper à la poursuite de SCS ennemis, se cliàtre lui-même, tant il connaît le prix que la médecine attache à l'organe dont il se prive : « Jetez à la « mer, s'écria Catulle, tout ce qui m'ap[)artient. » Il veut qu'on n'épargne ni ses habits les plus précieux, ni sa robe de pourpre digne de faire euvie à nos voluptueux INIécènes ..., il n'hésite même point de lancer à la vague son argenterie, ces plats, chefs-d'œuvre de Partliéuius, ces cratères aussi amples qu'une urne et digne de suffire à la soif d'un Pholus- ou de la femme de Fuscus^ ; puis des bassins, des assiettes, puis des coupes ciselées, dans lesquelles avait bu le prince rusé qui piya la conquête d'Olynthe. Quel autre aujourd'hui dans l'univers entier serait capable comme Catulle de préférer à son argenterie, à ses tré-
' Audi
Et miserere ilerum
(V. 24 et 23.)
' Nom d'un centaure grand amateur du vin et possesseur d'immenses coupes, dans lesquelles il faisait boire ses amis. (Athénée, XI, xcix.)
3 La même peut-être que celle qui, dans la satire VI, v. 320, figure sous le nom de Sau/eia.
sors, sa vie et son saint'? Catulle jette encore à la mer quantité d'objets indispensables. Ce sacrifice n'apaise pas la tempête. Au milieu des périls qui le pressent, il se voit réduit à couper le mat et à se tirer ainsi de sa détresse. Il faut que le danger soit extrême pour qu'on mutile son vaisseau dans le seul but de le sauver. Va maintenant, va confier ton existence aux vents, fie-toi à ce bois équarri, toi que quatre doigts de distance ou sept au plus, si la planche est épaisse, séparent de la mort. Souviens-toi qu'avec tes bagages, tes provisions de pain, et tes cruches au large ventre, il faut aussi te munir de haches. A l'heure de la tempête tu en auras besoin. Enfin la mer courroucée s'aplanit et s'apaise; le temps devient plus propice au pilote; le destin triomphe de l'Eurus et des flots. Les Parques souriant à Catulle s'apprêtent à lui filer d'une main bienveillante des jours plus favorables, et pour lui dévident leur blanche laine. Le vent qui souffle maintenant est presque aussi doux que l'haleine des brises. Le navire délabré (ile rapidement à l'aide de quelques vêtements tendus en guise de voiles; celle de la proue a seule résisté. Mais l'Auster se tait et le soleil ramène l'espérance. Enfin se montrent à l'horizon ces hauteurs chères à Iule et dont il préfera le séjour à celui de Lavinium, patrie de sa bellemère; elles doivent leur nom à cette fameuse laie blanche, objet de joie et d'admiration pour les Troyens, qui la trouvèrent en ce même lieu allaitant trente marcassins, prodige inconnu jusque-là. Enfin le vaisseau de Catulle entre dans les eaux qu'enferment les deux môles d'Ostie, cette Alexandrie de la mer de Toscane qui étend vers les navigateurs jusque dans la haute mer ses deux bras allongés et comme fuyant les côtes de l'Italie; les ports creusés parla nature sont moins admirables. Avec son bâtiment mutilé le pilote entre au fond de cette enceinte où les
1 Nous retranchons les deux vers suivants que Heinrich, Jahn, Herniann, mettent avec raison entre crochets comme suspects d'interpolation ; M. Ribbeck. les supprime dans son éùilion pour le même motif :
Non propter vitam faciitnt patiimonia quidam, Scd vitio cœci propter palrimonia vivunl.
« Ce n'est pas pour vivre que certains hommes amassent, mais dans leur aveuglement ils vivent pour amasser. » Pensée bonne en ellemême, mais assez mal exprimée et en tout cas fort déplacée ici.
barques mêmes de Baïa seraient en sûreté. C'est là qu'à l'abri du danger, la tête rasée, les matelots babillards se plaisent à raconter les périls auxquels ils viennent d'écbapper', »
J'ai YOtilu citer en entier ce beau récit sans l'interrompre par aucune réflexion. Il forme un véritable petit drame plein d'intérêt et d'émotion pour aboutir cependant, après avoir tenu Tesprit du lecteur longtemps en suspens , à un dénoûment heureux. C'est avec un art singulier que le poëte varie les incidents de sa tempête sans jamais perdre de vue son ami, qui en est le héros. Nous admirons le courage, le sangfroid, le désintéressement de Catulle, et bientôt nous nous intéressons, nous nous attachons à lui; comme le poëte son ami, nous aussi nous tremblons pour lui au moment où il est réduit, pour essayer une dernière chance de salut, à couper le mât de son navire. Ainsi Homélie, qu'on nous permette ce rapprochement, a su exciter nos sympathies et nos alarmes en faveur d'Ulysse luttant au milieu d'une tempête épouvantable contre les éléments conjurés ^. Disons-le encore : de même qu'Homère, Juvénal, et je ne saurais trop l'en louer, s'est moins occupé des accidents matériels de l'orage que de son héros; ce qui nous touche surtout, c'est l'homme, ce sont les sentiments humains. De là aussi le singulier à-propos de cette apostrophe pleine d'une éloquente ironie adressée à l'homme en général dont la témérité à s'élancer sur la mer l'expose à tout instant à la mort la plus affreuse. On croirait entendre Horace maudissant l'audace de celui qui, le premier, sur un
' Y. 30-83. La traduction de ce morceau nest pas aisée, vu la corruption évidente de plusieurs endroits du texte. Nous nous en sommes tenus à celui de M. Ott. Jalm.
2 Odyssée, V, v. 291-458.
frêle esquif, osa affronter les vagues indignées ^ Et ce qui justifie , ce qui rend intéressantes, chez Horace comme chez Juvénal, ces poétiques imprécations, c'est le sentiment même qui les inspire, le sentiment d'une tendre et sainte amitié ! Ce qu'était Virgile pour Horace, Catulle l'est pour Juvénal : la moitié de son âme. Animœ dimidium.
A la fureur de la tempête succède le retour du calme et du beau temps; de là, en quelques lignes, un tableau plein de grâce et de charme, un véritable paysage maritime qui fait songer aux beaux vers dans lesquels Virgile nous a représenté Neptune apaisant, après une épouvantable tempête, les flots soulevés, dissipant les nuages et ramenant le soleil '.
C'est avec un bonheur rare aussi, ce me semble , que Juvénal rappelle ici des souvenirs mythologiques et historiques chers h la vanité, à l'orgueil des Romains : ce mont Albin que les navigateurs découvraient tout d'abord en venant du côté de l'Etru rie, par exemple, et où le fils d'Énée, l'auteur futur de la race des Césars, avait bâti Albe la Longue, tirant son nom de cette truie blanche que Virgile, dans son Enéide % a eu soin de mentionner parmi les merveilles du vieux Latium ; ce fameux port d'Ostie, œuvre colossale et l'un des plus audacieux monuments qu'aient jamais entrepris et exécuté le génie des Romains % conçu par César, achevé sous Claude ^ seulement, et dont, à la fin du seizième siècle, on pouvait encore voir les débris imposants. La description qu'en donne ici Juvénal est faite, on le sent, d'après nature.
' Odes, I, m.
^ yi,'«., 1, 147 sqq.