‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 105 sur 194 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

d'Iule, au lieu d’avoir pour mère la pauvre ouvrière qui tisse de la toile aux pieds du rempart, exposée à tous les vents. « Vous autres, dis- tu, vous êtes de pauvres hères, une vile populace, la lie de la nation ; pas un ne saurait me dire de quel pays sort son père, moi je descends de Cécrops. » Je t’en fais mon compliment; puisses-tu longtemps savourer la joie d’avoir une si illustre origine! C’est néanmoinsau sein de cette basse classe que tu trouveras d’ordinaire l’orateur dont l'éloquence défend le noble ignorant ; c’est de cette plèbe que sort le jurisconsulte habile à résoudre les difficultés de la loi et à en démêler les nœuds ; c’est de là que sortent nos jeunes et belliqueux soldats pour aller sur l’Euphrate et chez les Bataves rejoindre nos aigles protectrices des nations soumises. Toi, tu es le descendant de Cécrops; rien de plus; tu n’es pour moi que le buste d’Hermès; la seule différence, c’est qu’il est en marbre, et que toi, tu vis'.»

Voilà, pour parler clairement, ce qui s’appelle dire son fait à l’orgueil patricien. Déjà Salluste, par l’organe de Marins, avait adressé le même reproche aux grands de son époque, à ces Albinos, à ces Bestia, infatués comme notre Rubellius Blandus, du mérite de leurs aïeux, convaincus que les honneurs leur étaient dus sans qu’ils eussent rien fait pour les mériter *, et nourrissant un mépris profond pour l’homme du peuple, le roturier; vrais ancêtres de ceux dont Beaumarchais a dit qu’ils s’étaient donné la peine de naître, et Rousseau, « qu’ils n’avaient d’autre mérite que celui d’un homme mort depuis cinq cents ans *, » race éternelle et incorrigible que vous rencontrez à côté et autour de vous, écrasant de son dédain ou de sa morgue l’homme de valeur non titré, faisant caste et bande à part, se croyant quelque chose, et n’étant plus, à peu d’exceptions près, que ridicule.

’ Sali., loc. cit.

’ Nouvelle Héloiue, l*"* partie, lettre ixii.

LA NOBLESSE

Mais, curieux trait de ressemblance ; la décadence de la noblesse romaine au temps de Ju vénal avait eu la même conséquence que celle de la noblesse française, depuis notre Révolution. Les forces vives de rintelligence et de la grandeur nationales s’étaient déplacées, et, là comme ici, ce furent les plébéiens qui s’emparèrent du pouvoir. C’est avec une fierté toute démocratique, je veux dire toute plébéienne, que Juvénal oppose les talents civils et militaires des hommes du peuple à l’incapacité et à la faiblesse des nobles dégénérés, qu’ils ont justement remplacés. De même chez nous, c’est du sein du peuple et de la bourgeoisie que surgirent, après la grande convulsion de 89 , les hommes de science ou de parole qui illustrèrent leur patrie à l’intérieur, et aussi ces hommes de guerre qui la défendirent d’abord et la rendirent grande au dehors par l’éclat de leurs victoires. C’est alors qu’on vit

Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus,

Ces paysans, flis de la République,

Sur la frontière à sa voix accourus ;

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,

Tous à la gloire allaient du même pas,

et ils repoussèrent les rois coalisés, ces paysans, ces * enfants du peuple commandés aussi par des paysans et des enfants du peuple. Les héros dont parle Juvénal n’étaient pas de plus noble souche.

Il en est toujours ainsi dans notre chère France, et ce sont, en général, les plébéiens et les bourgeois qui continuent à illustrer notre pays au barreau , dans les sciences, dans les assemblées parlementaires aussi bien que sur les champs de bataille et dans les expéditions lointaines.

Pour mieux rendre encore sa pensée, Juvénal em-

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