‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 108 sur 194 · CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUI

On dirait un supplément aux Verrines de Cicéron ; Juvénal plaide la cause des vaincus, des faibles, des opprimés, de l’humanité, en un mot. Il flétrit le hideux régime des proconsuls qui, de son temps comme dans les derniers temps de la république , dépouillaient leurs administrés, en faisaient matière taillable et corvéable avec une impudence, une rapacité et un cynisme qui nous rappellent les exploits des Cortez et des Pizarre en Amérique, ceux de lord Clive et de Warren Haslings, dans les Indes orientales. Eux aussi prenaient plaisir, à l’éternelle honte de leur mémoire, à se baigner dans le sang des populations et à émousser la hache de leurs bourreaux pour frapper et dépouiller de paisibles populations.

De quelle tendre pitié le poète homme de bien nous pénètre pour le sort des alliés romains, pauvres brebis tondues, qu’il nous montre réduits à la dernière misère, grâce aux exactions d’impitoyables proconsuls ! Tant d’injustices émeuvent le cœur du satirique honnête homme ; il y a là un cri parti de l’âme qui fait songer aux plaintes éloquentes que notre la Fontaine a placées dans la bouche de son Paysan du Danube.

• Pourquoi venir troubler une innocente vie?

Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains

Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome : La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les, on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.

Retirez-les '.

‘ La Font., Fables, XI, vi.

LA NOBLESSE

Juvénal ne s’égare jamais dans de vaines digressions ; alors qu’il semble s’écarter de son sujet, il y court ou s’y maintient. Son but, en effet, est de montrer que pour lui, en toutes choses, la vraie noblesse consiste dans l’élévation des sentiments et la dignité de la conduite, qui en est la conséquence. De là ce magnifique portrait du gouverneur et de l’administrateur honnête homme, tel qu’il le comprend, étranger à toute honteuse passion, uni à une vertueuse compagne, qui l’aide à conquérir l’estime et l’amour des peuples, inaccessible à toute intrigue, entouré de gens intègres, n'ayant d’autre intérêt que celui de l’Etat. Quiconque offre cet assemblage de qualités et de vertus, Juvénal l’estime et l’honore, qu’il soit noble ou roturier. C’est là son principe.

.... Nobilitas sola est atque unica vîrfus.

De là aussi la beauté du trait final de la tirade citée plus haut, trait final emprunté, il faut le constater, à Salluste *, et qui, par Juvénal, est venu à Boileau *, à

' « En rappelant les belles actions de leurs ancêtres, ils croient se donner à eux-mêmes du relief. En cela ils se trompent. Plus la vie des uns a d'éclat, plus est honteuse la nullité des autres. Et c’est une vérité incontestable : la gloire des ancêtres est comme un flambeau qui ne permet point que les vertus ni les vices de leurs descendants restent dans l’obscurité. » Eoi'um fortia facta memorando clariores se pulant ; quod contra est. Nam quanta vita eorum præclarior, tanto horum socordia flagitiosior. Et profecto ita se res habet : majorum gloria posteris quasi lumen est, neque bona neque mata in occulta patitur. {Jugurtha, c. lxxxvi.)

> ... Fussiez-vous issu d’Hercule en droite ligne,

Si vous ne faites voir qu’une bassesse indigne.

Ce long amas d’aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parient contre vous.

Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie

Ne sert plus que de jour à votre ignominie. (Sat. Y.)

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