CHAPITRE PREMIER
un attelage, sa dernière ressource, sur la chaussée de nos voies Flaminiennes, en compagnie de quelque vile et impertinente créature qui l’aura aidé à dévorer son patrimoine.
Ouvrez notre Gazette des tribunaux, et vous vous convaincrez que les vieillards débauchés, les mauvais sujets précoces, les tuteurs cupides et cyniques, les faussaires insolents, les empoisonneurs et les empoisonneuses du grand et du petit monde n’ont pas encore disparu du milieu de nous.
Dans notre siècle aux colossales entreprises industrielles et financières, siècle aux âpres convoitises et dévoré de la soif de posséder, ce n’est pas non plus précisément la probité qui fait le mieux son chemin ; et le monde est souvent à ceux qui la pratiquent le moins. Nous avons connu et nous connaissons tous des gens qui, tout comme leurs devanciers du temps de Juvénal, sont devenus des personnages pour avoir « osé des « coups dignes de Gyare et de ses cachots » , c’est-à-dire de la cour d’assises et de ce qui s’ensuit ; eux aussi , grâce à leur audace et à leur peu de conscience, ont mené ou mènent une existence splendide. A eux aussi non-seulement « les palais, les riches domaines, les ta- « blés de luxe, la vieille argenterie et les vases ornés de « chevreaux en relief; » mais encore, les marbres et les bronzes, les tableaux de maître, les porcelaines et les cristaux de premier choix, les meubles sans pareils, les faveurs des belles, les équipages à la mode, — nous avons vu tout cela , — les bibliothèques incomparables avec des autographes et des manuscrits qui feraient honneur à un Etat ou à un rou
Quant à la passion du jeu, elle a plutôt augmenté que diminué. Q’est-ce en eifet que notre joueur romain , bien qu’il joue gros jeu, son coffre-fort et son caissier
LES SCANDALES DU JOUR. 9
près de lui, qii’esl-il à côté de nos modernes héros du haccara et du lansquenet^ perdant trois cent mille francs et plus, — j’en connais des exemples, — en une seule nuit, ou bien risquant sur le tapis vert de nos villes d’eaux des sommes fabuleuses et qui assureraient pour toujours le bonheur de quantité d’honorables familles? Et je ne voudrais pas affirmer qu’en tel moment donné, ces mêmes hommes soient plus généreux envers leurs serviteurs que ne l’était à l’égard du sien le joueur de Juvénal : l’avarice est voisine de la prodigalité ; ce que le joueur expose ou perd d’un côté, il cherche à le rattraper d’un autre. De là d’absurdes calculs, de honteux contrastes. Il aventure sur un coup de dé ou sur une carte tout un patrimoine ; et bien souvent au môme instant il refusera une tunique à un esclave transi de froid, une livrée chaude à un valet de chambre, un louis d’or à un ami réduit à emprunter, un minime secours à un parent dans la détresse, une aumône à un pauvre.
Qu’est-ce à dire pourtant? Prétendrons-nous que notre société ne vaut pas mieux que celle de la décadence romaine? Loin de nous une telle pensée. A Rome, le mal était sans correctif comme il était sans frein ; il était donc absolu, et par cela même universel ou à peu près. Chez nous, au contraire, le mal est restreint, limité, attendu qu’il est contre-balancé par une plus grande somme de bien prenant sa source dans tout ce qui fait l’avantage et l’honneur des sociétés modernes; j’entends par-là une religion meilleure, un sens moral plus élevé, un plus vif sentiment de justice et aussi de dignité personnelle, un plus grand respect enfin pour l’opinion publique, sans compter une douceur générale de mœurs inconnue anx anciens; toutes choses qui, si elles ne font pas disparaître le vice, — le vice est inséparable de toute société, puisqu’il est inhérent à la nature