‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 115 sur 194 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

puyant sur la gloire, légitime d’ailleurs, de leurs ancêtres ; c’est là ce que le poëte ne saurait tolérer ; il ne demande pas mieux que d’honorer la noblesse, mais à la condition rigoureuse qu’elle se base sur le mérite personnel; et que, d’autre part, elle ne se ravale pas par une conduite indigne d’une grande institution.

Boileau, dans sa satire sur le même sujet, n’a pas rompu, lui, en visière à une institution encore toutepuissante de son temps. Tout en attaquant la noblesse, il ménage les nobles; il n’écrit pas contre la noblesse, on l’a remarqué avant nous, mais sur la noblesse. Ce qu’il s’efforce de démontrer, c’est qu’un noble qui se laisse aller à une conduite indigne de son rang se dégrade lui-même, et qu’au contraire l’homme du peu- - pie qui s’illustre par des vertus est digne de devenir noble à son tour. Mais encore une fois, il encourage la noblesse, il est pour elle plein de respects.

« La noblesse, Dangeau, n’est pas une chimère.

Quand sous l’étroite loi d’une vertu sévère Un homme issu d’un sang fécond en demi-dieux Suit comme toi la trace où marchaient tes aïeux »

Ceci posé, cette précaution prise, cette réserve exigée par le temps faite , Boileau s’élance presque constamment sur les traces de Juvénal, et met en beaux vers appropriés aux temps modernes les principaux griefs du satirique latin. On peut même dire que, venu le dernier, il va, en bien des choses, plus loin que son devancier; et il offre certains types de nobles dégénérés que l’antiquité ne semble pas avoir connus. Tels sont par exemple ces hommes de grande naissance qui, pour soutenir leur rang et mener un train de vie com-

' Sat. V.

LA NOBLESSE

mandé par leur blason, puisque la fortune manque, contractent des dettes qu’ils sont hors d’état de payer :

. . . Pour souteuirson rang et sa naissance Il fallut étaler le luxe et la dépense.

Il fallut habiter un superbe palais.

Faire par des couleurs distinguer ses valets.

Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l’art d’emprunter et de ne rendre rien *. »

Mais, quand on emprunte, on doit payer ; et tout noble qu’on est, lorsqu’on ne paye pas ses dettes, il faut, comme le plus humble des roturiers, aller en prison. Que faire alors pour sortir d’embarras? On trafique tout simplement de son nom pour faire un riche mariage. Le poëte stigmatise ce commerce honteux avec sa verve habituelle.

« Alors le noble altier, pressé de l’indigence. Humblement du faquin rechercha l'alliance,

Par un lâche contrat, vendit tous ses aïeux,

Et. corrigeant ainsi la fortune ennemie,

Rétablit son honneur à force d’infamie »

Ce dernier vers est digne de Juvénal pour la force du trait et l’honnêteté de l’indignation.

Notre dix-neuvième siècle connaît et a vu plus d’une fois tout ce que signale ici Boileau. Les choses, à cet égard, ont suivi constamment une marche ascendante. La noblesse, toujours entichée de son passé, s’y confine, et, à force de s’y confiner, elle ignore le présent. Arriérée, et souvent incapable pour n’avoir rien voulu

■ Sat. V.

* Ibidem.

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