CHAPITRE IX
Tous ces honneurs ne suffisent plus à l’insatiable ambition de Séjan; il n’aspire à rien moins qu’à remplacer son maître sur le trône. Pour écarter les obstacles qui se trouvent sur son chemin, tous les moyens lui sont bons ; il fait exiler les enfants de Germanicus, frappe de disgrâce Agrippine leur mère ; il séduit Livie, femme de Drusus, fils de Tibère, et, après avoir acquis sur elle les droits que donne un premier crime, il lui met en tête l’espérance du mariage et le partage du trône; il se débarrasse secrètement de son rival par le poison ; pour ôter tout ombrage à sa complice, Séjan répudie sa propre femme, Apicata. Tibère est absent de Rome, retiré à Caprée’. Séjan touche à son but; l’énormité de l’attentat seule le fait hésiter, lui fait multiplier les délais. Mal lui en prit. Il devait éprouver bientôt que l’âme soupçonneuse du vieux tyran était tout au moins aussi rusée que son ambition à lui. Pendant que Séjan conspire contre Tibère, Pallas, un affranchi d’Antonia, veuve du frère de Tibère, de Drusus, arrive à Caprée , et dévoile à l’empereur les projets de sou premier ministre. Tibère se retrouve tout entier. Il fait venir Macron, le chef de ses gardes; c’est à lui qu’il confie, à partir de ce moment, le commandement des prétoriens ; puis il le dépêche à Rome avec des lettres secrètes pour le sénat. Macron, en homme habile, laisse croire au favori qi/il lui apporte des nouvelles très-flatteuses*. Le sénat est convoqué. Dion Cassius nous a peint en détail cette mémorable séance. Les sénateurs et les amis de Séjan rivalisent entre eux d’obséquiosités et de bassesses envers le tout-puissant Séjan; tout le monde s’attendait à le voir promu à quelque nouvelle dignité.
* Tacite, Ann., IV, c. i, ii, in, xi, lu.
’ Dion Cassius, loc. cit.
bien qu’il eût atteint le faîte des honneurs et (fu pouvoir. On l’en félicite déjà à l’avance. Cependant un des consuls ouvre la lettre impériale et en commence la lecture. Elle était longue, vague, enveloppée de réticences et pleine de phrases tortueuses; quelques critiques formulées, par-ci par-là, contre l’administration de Séjan refroidissent d’ahord le zèle de ceux qui tout à l’heure lui témoignaient le plus de déférence et d’empressement. Ils se lèvent inquiets, indécis ; mais à la ligne suivante ils se rassurent; puis reviennent encore des récriminations indirectes, et enfin la lettre termine par l’ordre d’arrêter Séjan. Le vide se fait autour de l’accusé et le sénat tout entier pousse contre lui un cri de réprobation. On s’empare de sa personne, on met ses vêtements en lambeaux ; il est conduit en prison ‘ ; le peuple, à son passage, le couvre de huées. Le même jour le même sénat qui l’avait encensé le matin le condamne à mort. Il est aussitôt exécuté; on traîne son corps aux Gémonies. Pendant trois jours entiers la populace se fit un jouet de son cadavre, qu’elle jeta enfin dans le Tibre. Les statues de Séjan , qui s’élevaient
' Dion Cass., 1. VIII, c. x. L'Anglais Ben Johnson, contemporain de Shakspeare, a tiré de cette partie du récit de Dion Cassius (I. VIII, x) une des plus belles scènes de sa tragédie de Séjan acte V, sc. x). C’est du Tacite mis en drame. M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise (t. Il, p. 25 et suiv.), en a donné une analyse pleine de verve et d’éloquence. Nous y renvoyons le lecteur. Voyez aussi, sur la même pièce, le jugement si net et si juste de M. Alf. Mézières {Prédécesseurs et contemporains de Shakspeare, 2® édition, p. 380 et suiv.). On lira également, avec intérêt et profit, dans la Revue des cours littéraires (14 mars 18C8), la belle étude de M. Beulc, intitulée le Ministre Séjan. M. Beulc, avec la science de l’archéologue et l’émotion de l'écrivain honnête homme, a tracé un tableau vif et animé de l’ambition, des crimes et de la fin de ce trop célèbre et détestable personnage. Nous en conseillons la lecture.