CHAPITRE IX
dition du roi des Perses. Et quel fut le résultat de cette gigantesque entreprise?
« Ce Xercès cependant, en quel état revint-il de Salamine , lui, ce barbare qui faisait battre de verges l’Eurus et le Corus et les traitait comme ils ne l’avaient jamais été dans les cavernes d’Éole? Neptune même, il l’avait chargé de chaînes, et ce n’est que par un excès d’indulgence qu’il ne le fit pas marquer d’un fer ardent... En quel état reviiit-il? avec un seul vaisseau, sur une mer ensanglantée, où flottaient des cadavres qui retardaient le mouvement de la proue. C’est ainsi que le plus souvent la gloire punit ses adorateurs * ! »
Avant Juvénal, Eschyle, dans sa patriotique tragédie des Perses *, s’était plu à étaler aux regards des Athéniens, ravis de ce spectacle, le déplorable retour de celui qui s’étail promis de les soumettre au joug. Que sont devenues les folles espérances du fils de Darius? Le voici qui rentre dans son palais, désespéré, malheureux, les habits déchirés, dépouillé par le sort de sa majesté et aussi de son orgueil. Il ne répond que par des pleurs aux reproches dont l’accablent les vieillards du palais; et de tant d’efforts, d’une si grande armée et de tant de puissance, il ne lui reste plus, — trait magnifique, — « que le carquois où étaient ses flèches*».
Bonne leçon pour les ambitieux de tous les temps et qui rappelle assez, — qu’on nous permette ce rapprochement, — celle que la Providence s’est plu à infliger, il y a un demi-siècle, au plus grand conquérant de l’ère moderne. Le désastre de Salamine a son pendant dans celui de la Bérésina. Même folle ambition
’ Voyez l’étude si savante et si éloquente à la fois de M. Patin {les Tragiques grecs, t. 1, p. 212 et suiv., 2* édition) sur celte pièce célèbre.
^ Les Perses, v. 1015-1021.
avant l’invasion, même déploiement de forces marchant en pays ennemi, et même issue ou à peu près. L’esquif qui servit à ramener Xercès défait et survivant à une armée immense ensevelie dans les flots rappelle ce traîneau historique sur lequel revint en France, à travers des monceaux de soldats morts sur la neige*, le vainqueur d’Arcole et de Lodi. Donc bien fous ceux qui se laissent séduire par l’ambition et le prestige de la gloire des armes* !
Mais ceux-là ne le sont pas moins qui, dans leurs vœux insensés, demandent sans cesse aux dieux une longue vie , qui entraîne à sa suite bien plus de maux que de biens.
Nous touchons encore à un lieu commun, sans doute, mais à un de ces lieux communs qui, contrairement à beaucoup d’autres, ne nous laissent ni froids ni indifférents, parce que le poëte s’attaque à un de ces sen-
’ Voy. Histoire de Napoléon et de la grande armée, par le général comte de Ségur, l. II, p. 377, 9® édition.
’ L’auteur des Souvenirs du peuple se rapproche de Juvénal et d’Eschyle lorsque, dans quelques strophes émues, pleines d’un louchant patriotisme et aussi d’une noble sympathie pour le malheur, il a représenté le même héros poursuivi, quelques années après, sur le sol même de la France, par ses ennemis coalisés et acharnés à sa perte Abandonné du destin, mais non de son génie ni de sa valeur, harassé, battu, mais tout prêt à continuer une lutte gigantesque, quoique inégale, il vient un soir, suivi d’une faibie escorte, frapper à la porte d’une pauvre chaumière. Il y entre accablé par la faim et le froid, dévore un morceau de pain bis, sèche ses vêtements à la flamme du foyer, se repose de ses fatigues par quelques instants de sommeil, puis, au réveil, s’élance de nouveau dans la mêlée, et s’écrie, comme aurait pu s’écrier le Xercès du poëte grec ou celui du poète latin :
• Oh ! quelle guerre I
• Oh ! quelle guerre I »
Mots bien simples, mais d’une terrible signification en un pareil moment et dans une telle bouche!