‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 131 sur 194 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

tombe devant l’autel de Jupiter comme un vieux taureau, qui tend son cou maigre et décharné au couteau d’un maître, et meurt déjà oublié par l’ingrate charrue qu’il a traînée si long* temps »

Et maintenant que le poète a épuisé sa thèse et montré par des exemples frappants l’inanité de nos vœux, il nous donnera ses conclusions dans une page sublime où se développent ses propres principes. Il y a là une morale et une sagesse qui rappellent Socrate ou Épictète, et que le christianisme lui-même ne désavouerait pas.

« Est-ce à dire que les hommes ne doivent rien désirer ? Veu.\tu un conseil ? Laisse aux dieux le soin d’apprécier ce qui convient le mieux à nos intérêts. Us nous donneront ce qui nous convient, ce qui nous sera réellement utile. Nous demandons ce qui nous plaît; ils nous accorderont ce qu’il nous faut. Ils aiment mieux l’homme que l’homme ne s’aime lui-même.... Si

néanmoins tu tiens à former un vœu quelconque demande-

leur la santé de l’esprit et du corps; demande-leur un cœur ferme, exempt des terreurs de la mort, qui sache envisager la fln de la vie, inaccessible à la colère, aux convoitises, porté à préférer les travaux d’Hercule et ses cruelles épreuves aux faveurs de Vénus, aux festins et au duvet de Sardauapale. Mais ces biens que je te montre, tu peux te les procurer toi-même. L’homme, pour trouver le calme, n’a d’autre chemin à suivre que celui de la vertu »

Aux maux extrêmes, le moraliste oppose les remèdes extrêmes, la vertu pure et absolue. Et une preuve que

‘ Longa dies ig'Uur quid conltdit? omnia vidit

Eversa et flammis Asiam ferroque cadentem.

Tune miles tremulus posUa tulit arma tiara,

El ruit ante aram summi Jovis ut velulus bas, Qui domini cultris tenue et miserabile coltuin Præbet, ab ingrate jam fastiditus aratro.

ce remède n’était pas si chimérique qu’on pourrait être tenté de le croire, c’est la vie exemplaire et la mort sublime de quantité de gens de bien contemporains ou à peu près de Juvénal; et, pour revenir sur ce magnifique épilogue, on peut dire qu’il serait difficile de s’élever plus haut que ne le fait ici le poëte moraliste, ni de faire entendre des paroles plus dignes de servir de règle de conduite à l’humanité K

Ainsi, pour nous résumer, ou plutôt pour résumer la pensée générale de la dixième satire, nous dirons : Fortune, éloquence, beauté, pouvoir, gloire des armes et longue vie, chimères et fumée que tout cela ! Ce que l’homme a de mieux à faire, c’est de se résigner à la volonté des dieux, de leur demander une âme exempte de mauvaises passions et capable de marcher dans le rude mais salutaire sentier de la vertu.

Qui parle ainsi? est-ce un poëte païen, un moraliste stoïcien ou bien quelque écrivain sacré? On pourrait facilement s’y tromper. Quant à nous, nous ne connaissons de meilleur commentaire à l’ensemble de la satire des Vœux, ainsi qu’aux conclusions si élevées auxquelles elle aboutit, — et l’honneur du rapprochement n’est

' On croirait entendre Massillon prêchant sur la fausseté des gloires humaines, et s’écriant à propos de nos vains et aveugles désirs : « Non, non, il n’y a de grand dans les hommes que ce qui vient de Dieu. L& droiture du cœur, la vérité, l’innocence, l’empire sur les passions, voilà la véritable grandeur et la seule gloire reelle que personne ne peut nous disputer. Tout ce que les hommes ne trouvent que dans eux-mêmes est sali pour ainsi dire par la même boue dont

ils sont formés La religion, la piété envers Dieu, la fidélité à

tous les devoirs qu’il nous impose à l’égard des autres et de nous-

mêmes, une conscience pure et à l'épreuve de tout , un cœur qui

marche dans la justice et dans la vérité, supérieur à tous les obstacles qui pourraient l’arrêter, insensible à tous les attraits rassemblés autour de lui pour le corrompre, élevé au-dessus de tout ce qui se passe et soumis à Dieu seul, voilà la véritable gloire. »

CHAPITRK IX,

pas médiocre pour Juvénal, — que ces paroles tirées de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités et tout est vanité. Crains Dieu et garde ses commandements, car c’est là tout rhomrae *. »

* Chap. XII, V. 10 et 16.

Page 1