‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 134 sur 194 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le morceau dans son ensemble, je ne crains pas de l’affirmer, est un véritable petit chef-d’œuvre de grâce et de fine ironie; il n’est déparé que par un préambule déplacé, d’une longueur démesurée et d’un goût très-douteux. Ce préambule, nous n’hésitons pas à le considérer, avec le savant M. Ott. Ribbeck, comme une interpolation grossière et maladroite nous le retrancherons donc de notre analyse et nous passerons sans autre transition à l’endroit même où Juvénal entre réellement, carrément, en matière selon sa coutume, en invitant son ami Persicus au modeste repas dont nous avons parlé.

Le poète nous introduit tout de suite, avec son hôte Persicus, dans son intérieur, dans son intimité. Le terrible censeur des mœurs, dont nous n’avons jusqu’ici guère entendu que la voix vibrante et vengeresse, adoucit cette voix, se montre à nous en négligé, en déshabillé, en quelque sorte, au sein de sa vie privée. L’accusateur public fait place au maître de maison; écoutons-le :

« Ce soir même, Persicus pourra s’assurer si Juvénal mène, oui ou non, une vie conforme à ses principes, s’il est de ceux qui vantent fort le régime frugal et font bombance à huis clos, de ceux qui devant le monde demandent à leur esclave, tout haut, de la bouillie, et tout bas des friandises..» Tout ici sera simple, etle poète recevra Persicus comme Évandre reçut jadis Hercule et Énée*. Et à l’avance Juvénal donne à son hôte futur le menu du repas qui l’attend, menu dont le marché ne

> Je renvoie le lecteur à l’argumentation si sensée et si serrée à l’aide de laquelle le philologue de Kiel démontre la non-authenticité des 55 vers qui forment ce préambule. (Ribb., ouvr. cit., p. 84-96.)

LE LUXE DE LA TABLE

fera pas les frais. Lui aussi, comme jadis le vieillard, l’homme des champs, dont nous parle Virgile, chargera, comme on va le voir, sa table de mets non achetés^. Ce menu, ces mets, quels sont-ils? Les voici: « Un chevreau gras qui n’a pas encore brouté l’herbe, ni touché aux branches des jeunes saules : il a plus de lait que de sang dans le corps ; puis des asperges ; la fermière, quittant un instant son fuseau, les a cueillies dans la montagne; puis de gros œufs bien chauds sortant du foin dans lequel les poules les ont pondus; enfin des raisins conservés pendant une partie de l’année, aussi beaux que s’ils pendaient encore à leurs ceps, des poires de Sygnie et de Syrie, et, dans les mômes paniers, des pommes aux frais parfums, qui le disputent à celles du Picénum; on peut en manger en toute sûreté, les froids de l’hiver les ont séchées et ont corrigé leur âcreté *. »

Quelle ravissante peinture de la frugalité bourgeoise! quelle fraîcheur de coloris et quel parfum de la vie rustique ! Il y a là des détails que, chez les anciens, l’auteur des Géorgiques, et, chez les modernes, Jean-Jacques Rousseau, ou bien encore l’inimitable écrivain de la Mare au Diable^ ne désavoueraient pas.

■ Ce repas si frugal que Juvénal compte offrir à son ami Persicus lui rappelle la frugalité des anciens Romains; et voici que, par une transition toute naturelle, il est amené à jeter un coup d’œil rétrospectif sur le bon vieux temps, où l’on était si ignorant de toute espèce de raffinement de luxe et surtout de tout art culinaire; on a là, sous forme de digression, une admi-

Dapibus mensas onerabat inemptis.

{Géorgtqiies, FV, 133.)

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