CHAPITRE X
Et le menu des dîners romains que Juvénal, ici et ailleurs, nous a assez minutieusement décrit’, polirait bien aussi quelque peu, je pense, à côté du faste et de la recherche que l’on voit figurer sur les tables de nos Lucullus modernes. Mais tout est relatif. Pour le temps où il vivait, le luxe de table était véritablement excessif, et tenait une large place dans la corruption générale ; le poëte a raison de le flétrir. J1 le fait avec d’autant plus d’autorité qu’il ne partageait aucune des folies de l’époque; il ne connaissait, lui, qu’une chose, une frugalité et une simplicité de bon goût, et il en prend occasion pour revenir sur le repas promis à Persicus, sur la simplicité avec laquelle il, compte le traiter. A la frugalité toute champêtre du menu que nous connaissons, répondront l’humble qualité de la vaisselle, du service et l’honnête gaieté des propos de table. De là un tableau qui par la grâce et le charme rappelle, mais pour le dépasser, le début même de cette pièce. Nous sommes en pleine idylle, et il y a là, surtout au commencement et vers le milieu du tableau, des images, des pensées, des traits de nature qu’on dirait dérobés aux Grâces mêmes, ou, si on l’aime mieux, aux plus ravissants passages d’Horace ou de Virgile. 11 faut traduire et citer :
* On ne trouverait pas chez moi une once d'ivoire ; je ne possède ni un dé ni un jeton de cette matière , les manches mêmes de mes couteaux sont en os, ce qui pourtant ne donne pas un mauvais goût aux viandes, et la poule qu'ils découpent n’en est pas plus mauvaise.
« Tu ne verras pas chez moi un de ces maîtres d’hôtel experts dans l’art de trancher, un de ces artistes sans pareil, élève du docte Tryphérus, chez lequel on apprend à découper avec
* Voyez sat. V.
LE LUXE DE LA TABLE
des couteaux émoussés les mamelles d’une laie qui vient de mettre bas, le lièvre, le sanglier, la gazelle, le faisan de Scytliie, le colossal flamant, la chèvre de Gétulie. Mon écuyer n'excelle guère à enlever lestement un filet de chevreuil ou l’aile d’une poule d’Afrique. Il ne sait que trancher des pièces de viande grillée. Un esclave rustique, revêtu de vêtements grossiers qui le préservent à peine du froid, te versera à boire dans des coupes plébéiennes valant à peine quelques as. Ce n’est pas un esclave phrygien ou
lycieu ' Quand tu demanderas quelque chose, parle-lui latin.
Mes deux serviteurs ont même costume : cheveux courts et droits. Aujourd’hui seulement, et en l’honneur de mon convive, ils sont un peu mieux peignés. L'un est le fils de mon pâtre, rude gaillard; l’autre est le fils de mon bouvier; il soupire après sa mère qu'il n’a point vue depuis longtemps; il est triste et regrette sa chaumière, ses chevreaux, qu’il connaissait tous. C’est un enfant d’une physionomie ingénue; il a cet air décent qui siérait si bien sous leur pourpre éclatante à nus jeuues patriciens^.
Il te versera du vin récolté sur les montagnes d’où il est venu, sur le sommet desquelles il jouait naguère. Le vin et l’échanson sont du même pays.
« Ne va pas te flatter de voir paraître, au milieu d’un cercle de chanteuses, des danseuses de Gadèsaux attitudes impudiques, de celles qui, se baissant tout à coup, en jouant des hanches, soulèvent un tonnerre d’applaudissements \.. Ces divertissements-
' Je retranche avec Heinrich, Hermann et Ribbeck, comme suspect d’interpolation, et d'ailleurs presque inintelligible ce qui suit : non a mangone petitus quisqmm erit : in magno. Voyez Ribbek, ouvr. cité, p. 134 et 135.
’ Juvénal ajoute avec sa crudité de langage habituelle :
yec pupillares deferi in balnea raucus Testiculos, nec vellendas jam prœbuit alas ,
Crassa nec opposito pavidus tegtt inguina gutto.
3 M. Ribbeck rejette comme interpolés les six vers qui suivent dans les éditions ordinaires. Déjà Heinrich tenait pour suspects les vers 165 et 166 que certains manuscrits ne donnent pas, selon sa remarque, et que d’autres donnent entre crocheL». (Heinrich, Erkl<^-' rung, sat. XI, v. 165 et 166.) Voyez comment M. Ribbeck s’explique à son tour sur tout ce passage qui lui parait interpolé. (Ribb., ouvr. cit., p. 114.)