CHAPITRE XI
barques mêmes de Baïa seraient en sûreté. C’est là qu’à l'abri du danger, la tête rasée, les matelots babillards se plaiseut à raconter les périls auxquels ils viennent d’échapper', »
J’ai voulu citer en entier ce beau récit sans l’interrompre par aucune réflexion. Il forme un véritable petit drame plein d’intérôt et d’émotion pour aboutir cependant, après avoir tenu Tesprit du lecteur longtemps en suspens , à un dénoûment heureux. C’est avec un art singulier que le poète varie les incidents de sa tempête sans jamais perdre de vue son ami, qui en est le héros. Nous admirons le courage, le sangfroid, le désintéressement de Catulle, et bientôt nous nous intéressons, nous nous attachons à lui; comme le poète son ami, nous aussi nous tremblons pour lui au moment où il est réduit, pour essayer une dernière chance de salut, à couper le mât de son navire. Ainsi Homère, qu’on nous permette ce rapprochement, a su exciter nos sympathies et nos alarmes en faveur d’Ulysse luttant au milieu d’une tempête épouvantable contre les éléments conjurés *. Disons-le encore : de même qu’IIomère, Juvénal, et je ne saurais trop l’en louer, s’est moins occupé des accidents matériels de l’orage que de son héros; ce qui nous touche surtout, c’est l’homme, ce sont les sentiments humains. De là aussi le singulier à-propos de cette apostrophe pleine d’une éloquente ironie adressée à l’homme en général dont la témérité à s’élancer sur la mer l’expose à tout instant à la mort la plus affreuse. On croirait entendre Horace maudissant l’audace de celui qui, le premier, sur un
* V. 30-83. La traduction de ce morceau n’est pas aisée, vu la corruption évidente de plusieurs endroits du texte. Nous nous eu sommes tenus à celui de M. Oit. Jahn.
' Odyssée, V, v. 291-458.
frêle esquif, osa affronter les vagues indignées ‘. Et ce qui justifie , ce qui rend intéressantes, chez Horace comme chez Juvénal, ces poétiques imprécations, c’est le sentiment même qui les inspire, le sentiment d’une tendre et sainte amitié ! Ce qu’était Virgile pour Horace, Catulle l’est pour Juvénal : la moitié de son âme. Animœ dimidium.
A la fureur de la tempête succède le retour du calme et du beau temps; de là, en quelques lignes, un tableau plein de grâce et de charme, un véritable paysage maritime qui fait songer aux beaux vers dans lesquels Virgile nous a représenté Neptune apaisant, apres une épouvantable tempête, les flots soulevés, dissipant les nuages et ramenant le soleil *.
C’est avec un bonheur rare aussi, ce me semble , que Juvénal rappelle ici des souvenirs mythologiques et historiques chers à la vanité, à l’orgueil des Romains : ce mont Albin que les navigateurs découvraient tout d’abord en venant du côté de l’Étrurie, par exemple, et où le fils d’Énée, l’auteur futur de la race des Césars, avait bâti Albe la Longue, tirant son nom de cette truie blanche que Virgile, dans son Enéide*, a eu soin de mentionner parmi les merveilles du vieux Latium ; ce fameux port d’Ostie, œuvre colossale et l’un des plus audacieux monuments qu’aient jamais entrepris et exécuté le génie des Romains \ conçu par César, achevé sous Claude * seulement, et dont, à la fin du seizième siècle, on pouvait encore voir les débris imposants. La description qu’en donne ici Juvénal est faite, on le sent, d’après nature.
' Odes, I, III.
’ Æn., 1, 147 sqq.
Mil, 389-393.
* Dion Cassius, LX, ii.
® Sucl., Claude, ch. xx.