CHAPITRE XI
comme celle de Tibulle, comme celle des églogues. Le trait de la fin n’y gâte rien ; c’est une allusion plus fine qu’amère à la cour qu’on faisait aux riches sans enfants, à ces hécatombes que promettaient les coureui’s d’hé- ‘ ritages pour être couchés sur les testaments. C’est Juvénal radouci par son sujet. Ailleurs il aurait éclaté; ici, il raille; l’indignation n’est pas de raison un jour de fête *. »
Cette hahile et malicieuse transition qu’on \ient de signaler en si bons termes, si naturellement amenée et inspirée par cette bonne humeur où se trouve le poëte, nous conduit au dernier tiers de la satire.
Juvénal, fidèle à lui-même, à son but, à sa vocation, redevient pour un instant franchement satirique, et il va nous faire connaître, en passant, un nouveau trait des mœurs de son temps, la chasse aux successions. On se demande à cette occasion ce que devient le raisonnement de M. Ribbeck, qui nie l’authenticité des dernières satires de Juvénal en général, et celle de la douzième en particulier, par ce motif, entre autres, qu’elles ne nous apprennent rien sur la vie romaine du temps * !
Sur ce chapitre, du reste, Horace avait encore devancé Juvénal, et du premier coup, ce semble, il avait presque épuisé le sujet, avec sa supériorité ordinaire. Horace, en effet, l’emporte de beaucoup sur Juvénal, on ne saurait en disconvenir, tant pour la vérité des détails, le piquant des observations, que pour le cadre même dont il a fait choix.
Qui ne se rappelle ce dialogue prodigieusement spilituel et amusant, tout rempli de faits et formant un
' M. D. Nisard, Poètes latins de la décadence, t II, p. 79, 3* édit . ’ Der echte und der tmechte Juvénal, p. 4 et 6.
véritable petit drame, ce morceau où le devin Tirésias, aux Enfers, enseigne à Ulysse, ruiné par la guerre de Troie, le moyen de refaire sa fortnne? Ulysse, pour cela, n’a qu’à se livrer à certaines de ces manœuvres auxquelles plus tard se livreront les Romains du temps d’Auguste. Tirésias, en sa qnalité de prophète, voit l’avenir et le déroule aux yeux de son interlocuteur.
Suit une série d’instructions constituant le manuel du parfait coureur d’héritages. Aucune lâcheté, aucune bassesse, aucune infamie n’est laissée de côté. Ponr s’enrichir par le moyen indiqué, que faudra-t-il donc faire? Horace nous le dit par l’organe de Tirésias : envoyer aux vieillards riches et sanshéritiers, quelles que soient leur origine et leur moralité d’ailleurs, les meilleures pièces de gibier et les primeurs de son jardin ; leur trouver le meilleur avocat de la ville s’ils ont un procès, qnand même ce procès serait injuste; afficher pour eux un zèle et un dévouement qui soient même remarqués du passant, et s’insinuer de la sorte dans leurs bonnes grâces ; jouer l’homme désintéressé au- .près de celui dont on convoite le plus ardemment la succession. Si d’aventure notre célibataire est accaparé par un esclave fripon ou par une coquine de servante, s’entendre avec ces honnêtes gens et se faire leur complice; louer ses mauvais vers et porter ses poëmes jusqu’aux nues; se montrer plein de sollicitude pour sa personne et sa santé ; l’engager à se couvrir si le \ent fraîchit', lui conduire sa fille nubile, et au besoin
' Horace s’est certainement souvenu ici du flatteur de Théophraste qui recourt au même procédé : 11 a soin de lui demander
s'il n’a pas froid, s’il ne voudrait point qu’on lui mit une autre robe; et tout en lui parlant ainsi, il s’empresse de le couvrir. » Kal £pt>)- TŸ)(Tai p .^1 , xal el £ni6âXXca6ai pouXerai, xoî ïxi vavTa Xéywv Ttepi-
CTTCÎXai aÙTOv. (XapâxxTipe;, 11, KoXaxefa;.)