‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 159 sur 194 · VI, LXXXVI · texte numérisé non relu

VI, LXXXVI

LA CONSCIEN’CE.

« L’homme alors devient la proie d’une perpétuelle anxiété qui l’agite même à l’heure des festins. Sa gorge se dessèche comme dans la fièvre, et les aliments s’entassent sous ses dents qui ne peuvent plus les broyer; le malheureux rejette les vins les plus exquis ; le vin d’Albe, malgré sa vieillesse, lui répugne. Offrezlui un vin meilleur encore, sou front se ridera comme s’il buvait du Falerne qui aurait gardé toute son âcreté. La nuit, si ses remords lui laissent un moment de sommeil, et si, après s’étre tourné et retourné sur sa couche, il finit par goûter quelque repos, aussitôt, dans ses rêves, lui apparaissent le temple^ l’autel du dieu qu’il outragea par son parjure. Mais ce qui le glace surtout, lui inspire une sorte d'épouvante religieuse et lui apparaît sous des proportions surhumaines, c’est ton spectre qui vient porter le trouble dans son âme et lui arracher par la terreur l’aveu de son crime. Voilà les gens qu’on voit toujours trembler et pâlir à chaque éclair, à chaque grondement du tonnerre, anéantis de frayeur dès qu’ils entendent le moindre bruit dans les airs. Pour eux, ce n’est pas le hasard qui dirige la foudre, ce n’est pas un effet de la fureur des vents; quand elle tombe sur la terre, c’est qu’elle en veut au crime, c’est un feu envoyé par le courroux céleste. Cet orage a-t-il épargné leur tête, ils n’en redoutent pas moins la tempête prochaine. Le ciel vient-il à s’éclaircir, pour leur terreur ce n’est qu’un délai. Ajoutez à cela qu’aux premières douleurs de côté qu’ils ressentent, qu’au premier accès de fièvre qui les livre à l’insomnie, cette maladie, ils en sont convaincus, leur vient d’en haut, c’est une divinité implacable qui les frappe. Ils croient que ce sont autant de pierres et de traits lancés sur eux par le courroux des dieux. Que faire alors ? Promettre d’immoler un agneau bêlant nu temple voisin ou offrir à ses dieux Lares une crête de coq? Ils ne l’osent même pas. Quelle espérance est permise au scélérat malade ? ou quelle victime offrir? En est-il une seule qui ne mérite plus qu'eux de vivre ‘ ? »

Quel magnifique morceau ! il fait oublier, il compense bien des fautes. A de semblables tableaux on reconnaît l’écrivain de génie. Quel étonnant mélange d’imagination, de poésie et de sensibilité! On ne sait,

Page 1