CHAPITRE XIII
velopper un lieu commun. Tout, dans ces vers, si bien rendus par le traducteur français, tout est vif, pittoresque. Le thème d’école disparaît pour ne laisser place qu’à la vérité morale et dramatique. Après deux mille ans, la leçon porte encore, grâce au talent du moraliste.
Ce tableau, Juvénal le fait suivre de réflexions qui, avant lui déjà, s’étaient présentées à l’esprit d’Horace. Ce n’est pas tout d’acquérir des richesses, même à ce prix ; on s’expose encore à tout autant de soucis et de craintes pour les conserver. Horace supplie les dieux de le délivrer d’une fortune maintenue à ce prix :
Horum
Semper ego optarim pauperrimun esse bonorum
Quant à Juvénal, aux biens si péniblement gagnés et qu’il ne faudrait pas moins péniblement garder, il préférait cent fois le destin et le tonneau de Diogène. Pensée digne de celui qui s’est attaché à nous faire prendre en dégoût un vice aussi honteux que l’avarice. Et, comme, péroraison naturelle, le poète termine par l’éloge de la tempérance et de la sobriété, ces vraies vertus du sage. Savoir se contenter du nécessaire et rejeter le superflu à la façon de Diogène, d’Epicure et de Socrate, voilà ce qui, selon lui, suffit au bonheur de l’homme; c’est ainsi qu’il est en notre pouvoir de nous rendre indépendants du sort, et « de la Fortune, que nous avons seuls divinisée * » .
Mais le poète connaît trop bien son temps et les hommes à qui il s’adresse ; il ne se fait pas illusion, et c’est avec l’accent d’une indignation réelle qu’il porte cette conclusion :
' Sat. I, I, 78 et 79.
^ V. 315 et 316. C’est une répétition de la lin de la satire X.
L’EXEMPLE
« Ce sont là, n’est-ce pas? des exemples bien austères? Eh bien! imitons-les en y mêlant quelque chose de nos mœurs : élevons-nous jusqu’à la somme exigée par la loi d’Othon, et qui permet de s’asseoir sur un des quatorze gradins du théâtre. Mais vous froncez le sourcil, vous faites la grimace. Prenez donc la valeur de deux chevaliers ; si vous voulez, triplez, quadruplez cette somme. Pour le coup, si vous n’étes pas content, si vos désirs s’étendent encore au delà, jamais les richesses de Crésus ni les trésors des Perses ne vous sauraient suffire, pas même l’opulence de l’affranchi Narcisse, à qui l’empereur Claude a tout accordé, tout, même la mort de sa femme, quand Narcisse le pressa de la faire périr’. »
Telle est celte satire quatorzième, une des plus étendues du recueil , après la sixième et la dixième, et certainement une des plus importantes au point de vue de l’intention morale. On a vu ce que Juvénal a su faire d’un lieu commun, d’un thème de rhétorique. Il l’a singulièrement poétisé, ennobli, élevé. Les longueurs que l’on peut reprendre dans cette pièce, les défauts de composition qui la déparent, sont rachetés par de nombreuses et fortes qualités. C’est une harangue pleine de sublimes conseils, de salutaires leçons, qui après dix-huit siècles n’ont rien perdu de leur à-propos. Elle est moins encore l’œuvre d’un poète que celle d’un sage.
' V. 322 sqq.