‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 183 sur 194 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

osé « une vile et lâche canaille d’Egypte ‘ ». Aussi, selon le poëte, il n’est pas de supplice assez grand pour châtier la perversité d’une telle population , pour laquelle « haïr ses ennemis et les dévorer, c’est la môme chose * » .

La pensée de Juvénal s’élève de plus en plus; les Ombites, fait-il remarquer, en accomplissant l’acte horrible que l’on sait, ont étouffé tous les sentiments qui distinguent l’homme de la brute; ils n’ont écouté ni la voix de l’humanité, ni celle de la pitié, de la pitié pour l’expression de laquelle la nature nous a accordé le don des larmes, un des plus beaux privilèges de l’homme. De là un magnifique tableau, bien qu’il soit plus conforme au genre oratoire ou même déclamatoire, qu’au génie de la satire proprement dite. Mais il respire une émotion réelle, témoigne d’une sensibilité qui fait honneur au cœur et à l’âme de notre poëte, est rendu dans un style excellent : a Notre cœur est fait pour la pitié ; la nature le proclame elle-même, car elle nous a donné les larmes, le plus bel attribut de l’humanité. Aussi veut-elle que l’homme pleure quand il voit son ami devant les juges, réduit à plaider sa cause et couvert des vêtements de deuil à l’usage des accusés; ou un jeune enfant citant devant les tribunaux un tuteur infidèle, un enfant au doux visage arrosé de larmes et ombragé de longs cheveux... C’est encore la nature impérieuse qui nous force de gémir quand nous rencontrons le convoi d’une vierge nubile, quand nous voyons mettre en terre un enfant trop jeune encore pour être consumé sur le bûcher. Quel est donc l’homme de bien... qui puisse rester étranger aux maux d’autrui?

’ Imbelle et inutile vulgus. (V. 126.)

> V. 130 et 131,

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C’est la pitié qui nous distingue des animaux. C’est pour cela que nous avons reçu en partage cette intelligence qu’il faut savoir vénérer, cette raison capable de s’élever jusqu’aux dieux, de comprendre et de perfectionner les arts, cet instinct sublime qui nous vient du ciel et qui manque à la brute, courbée vers cette terre où se fixent ses regards*. »

11 y a dans ce morceau beaucoup d’âme, une rare sensibilité, qui fait songer à certains passages d’Homère et de Virgile ; il respire aussi un vif sentiment de la dignité humaine et tout le passage en lui-même est un touchant, un éloquent commentaire du fameux homo sum... de Térence*.

Puis, comme transition naturelle, viennent ces belles considérations philosophiques, inspirées peut-être de Cicéron et d’Horace à la fois *, sur l’homme, si noblement défini plus haut, et envisagé ici comme un être essentiellement sociable et politique ; le passage est d’une poétique éloquence : les nobles dons qu’on vient d’énumérer comme formant nos privilèges, notre attribut dès la création, à savoir la sensibilité, l’intelligence et la raison, ont été départis aux hommes pour qu’une affection mutuellement ressentie les portât à s’entr’aider.

' V. 131-148. Ces derniers vers rappellent ceux d’Ovide sur le même sujet et que tout le monde sait par cœur : • • •

Pronaque eiim spectant animanlta cœtera terrant, ~

Os Itomiiii sublime dédit, calumque tueri Jussit, et erectos ad sidéra toUere vultus.

[Sletam., I, v. 84 sqq.)

Juvenal creuse davantage sa pensée en tirant de la conformation même du corps humain des conséquences philosophiques et, on peut le dire, psychologiques.

’ Heautonlim., I, i, 25,

’ Conf. Cicer., De Invent,, I, ii ; Horat,, Ad Pis., V. 391, 399; Saf,, I, III, 105.

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