‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 21 sur 194 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Après ce premier épanchement de son humeur, Umbrilius s’anime de plus en plus; et il poursuit son fulminant réquisitoire contre la dépravation générale des mœurs. Il y a là une amère et mordante ironie, un accent d’honnête homme révolté :

n Que ferais-je à Rome? Je ne sais point mentir. Quand un livre est mauvais, je ne me sens capable ni d’en faire l’éloge ni de l’emprunter. J’ignore l’art de lire dans les astres; je ne puis ni ne veux promettre au fils impatient le trépas de son père. On ne m’a jamais vu fouiller les entrailles des reptiles pour y chercher des poisons. Que d’autres portent à une épouse adultère les présents de son amant. Ce n’est point moi qui encouragerai jamais de semblables liaisons. Aussi je pars tout seul comme un manchot, un perclus, dont personne ne peut se servir ^ »

A part le trait lancé contre le fils dénaturé et contre les empoisonneurs, et qui ne convenait plus aux mœurs plus douces et plus civilisées du dix-septième siècle, Boileau, dans la satire dont nous avons déjà cité un passage, a traduit tout ce morceau avec sa verve hahituelle.

Mais moi vivre à Paris! Eh! qu’y voudrais-je faire?

Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir,

Et, quand je le pourrais, je n’y puis consentir.

Je ne sais point en lâche essuyer les outrages D’un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages,

De mes sonnets flatteurs lasser tout l’univers.

* Quid Romie faciam ? mentiri nescio. Librum Si malus est, nequeo laudare et poscere; mottts Astrorum ignora, fumis promittere palris Nec volo, nec possum ; ranarum viscera nunquam Inspexi. Ferre ad miptam quai mit lit adulter,

Qux mandat, nôrint alii ; me nemo ministro Fur erit. Atque ideo nulli cornes exeo, tanquam Manciis et extinctà corpus non utile dexlrd. (V. 41-49.)

ROME INHABITABLE

Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers ; Pour un si bas emploi ma muse est trop altière.

Je suis rustique et fier, et j’ai l’âme grossière :

Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom, J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

De servir un amant je n’en ai point l'adresse ; J’ignore ce grand art qui gagne une maîtresse,

Et je suis, à Paris, triste, pauvre et reclus.

Ainsi qu’un corps sans âme ou devenu perclus'.

Ici s’arrête l’imitation directe de Boileau, qui intercale ensuite dans sa satire quelques détails empruntés aux mœurs de son temps. Mais Juvénal ou plutôt Um-

‘ Satire I. Avant Boileau, notre vieux satirique Mathurin Regnier, avait imité, nous l’avons déjà dit, à sa manière, le même passage de Juvénal. Voici cette imitation :

. . . Je ne sçaurois me forcer ni me feindre.

Trop libre en volonté, Je ne me puis contraindre :

Il faut se taire accort ou parler faussement.

Bénir les favoris de geste et de parolles,

Parler de leurs ayeux au jour de Gerizolles,

Des hauts faits de leur race; et comme ils ont acquis Ce titre avecque honneur de ducs et de marquis.

Je n’ai point tant d’esprit pour tant de menterie,

Je ne puis m’adonner î la cageollcrie;

Selon les accidens, les humeurs et les jours.

Changer comme d’habits, tous les mois de discours. Suivant mon naturel je hay tout artifice.

Je ne puis déguiser la vertu ny le vice.

Offrir tout de la bouche, et, d’un propos menteur. Dire : Pardieu, monsieur, je vous suisserviteur.

Je n’entends point le cours du ciel nydes planeites.

Je ne sçay deviner les affaires secrettes,

Connoistre un bon visage, ei juger si le cœur.

Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point moqueur.

De porter un poullet Je n’ai la suffisance.

Je ne suis point adroit, je n’ay point d’éloquence.

Pour colorer un fait ou destourner la foy.

Prouver qu’un grand amour n’est sujet à la loy.

Suborner par discours une femme coquette Luy conter des chansons de Jeanne et de Paquette.

(Satyre III.)

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