CHAPITRE II
Pour ce qui est de la conduite des Grecs, une fois que, grâce à leur souplesse et à leurs intrigues ils sont parvenus à s’introduire dans la demeure des riches, je rie saurais mieux les caractériser, en vérité, qu’en disant qu’ils ressemblent à autant de Tartufes, s’emparant de l’esprit et de la maison d’autant d’Orgons; comme le Tartufe de Molière , ils osent tout chez leur patron ; ils veulent se rendre entièrement maîtres ; convoitent la femme et la fille de leur bienfaiteur, d’autant plus odieux en ceci, qu’au fond de leur hypocrisie se cache un atroce calcul. Ils espèrent par là surprendre les secrets des familles afin de se faire redouter à l’occasion.
Scire volant sécréta domus atque inde timeri *.
C’est ainsi encore que l’hypocrite mis en scène par notre grand comique a su provoquer les confidences de sa dupe et qu’il en abuse le jour où il se voit démasqué, en courant dénoncer au roi, comme criminel d’Etat, celui-là même dont la main bienfaisante l’avait sauvé de la misère *.
Au surplus, les Protogènes, les Érimarques, les Diphiles, faisant haie autour de leurs patrons, empêchant les autres d’en approcher et recourant à la calomnie pour écarter tout rival dangereux , c’est encore et tou-
* C’est bien à tort, selon nous, qu’Heinrich et M. Ribbeck rejettent comme étant tout à (ait étranger à la mauiëre de Juvénal ce vers si caractéristique, car il peint à merveille au contraire l'esprit intrigant de ces Grecs dont il a été dit plus haut, qu’ils étaient prompts à s’implanter au cœur même des grandes maisons, comptant ou espérant les dominer bientôt :
Viscera (petunt) magnarum domuum dominique futurt.
; . * Tartufe, act. V, sc. vi.
ROME INHABITABLE
jours Tartufe, accaparant le riche et crédule Orgon, l’enlaçant dans ses filets, le détachant de ses enfants, de ses amis, les lui rendant odieux ou indifférents, et excellant surtout dans l’art de faire suspecter, par le crédule mari d’Elmire, tous ceux qui pourraient lui dessiller les yeux et l’éclairer sur les manœuvres dont il est victime.
En vérité, et l’on ne s’y attendrait guère, le chefd’œuvre de Molière se trouve tout en entier en germe dans les quelques vers que nous venons de citer et d’analyser.
A Rome, ceux à qui les intrigues des Grecs étaient les plus préjudiciables étaient les anciens clients, que, malgré leurs longs services, ils savaient si vite faire évincer de la maison de leurs patrons.
Limine summoveor, perierunt tempora longi Servitii; nusquam minor est jactura clientis.
En lisant ces deux vers, je crois entendre les plaintes et les griefs de toute une classe de la population dont Umbritius semble avoir lui-même fait partie, et que les Grecs avaient privée de son pain en la privant de ses patrons.
Mais ce ne sont pas les Grecs seuls qui font fuir Umbritius ; ce qui le porte encore à s’éloigner de Rome, c’est la prédominance de la richesse et du luxe, et par suite le prestige extraordinaire qui s’attache à l’argent. Et après quelques exemples frappants, cités à l’appui de son thème il se demande quelle place peut être réservée aux pauvres dans une telle cité.
L’âme généreuse du poëte souffre d’une foule d’iné-^