‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 28 sur 194 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

des ont été dévorés par les flammes. Le voilà nu et sans pain. Qui s’en occupe? Mais que le feu s’attaque au palais du riche Aslurius ou de l’opulent Pcrsicus, qui sont sans héritiers, c’est bien différent : alors les dames romaines font éclater leur désespoir, le préteur suspend ses audiences, chacun s’empresse par des dons superbes de réparer les pertes d’Asturius et de Persicus, à tel point « qu’on peut les soupçonner d’avoir brûlé eux-mêmes leur maison' ».

Quelle sécheresse de cœur et quelle bassesse de caractère à la fois n’accuse pas chez une société une telle peinture ! Juvénal n’invente pas ces traits-là à plaisir; un de ses contemporains, le poète Martial, parle du même fait dans des termes identiques*. Ainsi, dans cette Rome du premier siècle, on n’a de la sympathie, de l’empressement et des larmes que pour le riche. De même que les testaments sont tous en faveur du riche, de même tous les secours sont encore pour lui. Tout cela part d’un même fonds d’insensibilité, de lâcheté et de cupidité surtout. Avez-vous bien entendu ce qu’a constaté le poète? Asturius et Persicus n’ont pas

• .... Tanquarn ipse suas incenderil xdes.

’ AD TOKGILIAKUM, DE DTILI IKCENDIO.

Empla domus fuerat libi, Tongiliane, ducenis •

Abstul'U hanc nimium casus in l'rbe frequens.

Collatum est decies. Rogo, non potes ipse videri Incendisse luam, Tongiliane, domum ?

{Epigrammat., III, 52.)

<> Ta maison, Tongilianus, t’avait coûté deux cent mille sesterce? ; un accident trop commun à Rome te l’a enlevée. On a fait une souscription qui t’a produit dix fois sa valeur. Je te le demande, Tongilianus, ne pourrait-on pas te soupçonner d'avoir incendie toimême ta maison ? »

ROME INHABITABLE

d’héritiers. Donc, le moment venu, ils pourront songer à récompenser ce beau zèle de leurs amis. Leiir testament n’est pas encore clos. Voilà qui explique mieux que tout le reste toutes ces flatteries, toutes ces obséquiosités, que l’on voit se produire souvent encore, de nos jours, dans des circonstances analogues. En revanche, disons-le hautement à l’honneur de notre civilisation et de notre temps, il est un sentiment qui sépare profondément notre société de la société païenne ; c’est la pitié que provoque chez nous la détresse du pauvre. Si pour un très-petit nombre de personnes gonflées d’orgueil, de vanité et dépourvues de cœur, telle ou telle misère, comme celles qui ont été décrites plus haut, peut paraître plutôt ridicule que touchante, en revanche, la généralité des hommes incline vers jla miséricorde. Ce n’est pas nous qui, semblables aux Romains de Juvénal, laisserions un malheureux incendié sans abri ni vêtement. La bienfaisance publique et la bienfaisance privée se hâteraient de se mettre à l’œuvre. Parmi nous tous, ce serait à qui devancerait son voi-, sin pour aller au-devant des premiers besoins du pauvre, victime du feu ou de tout autre fléau ; c’est pour le pauvre que l’on se cotiserait tout d’abord, c’est sa misère que l’on songerait à soulager la première. Il faut le reconnaître : le sublime homo sum... de Térence n’avait pas été compris, ce semble, par l’antiquité romaine; cette noble maxime y était restée à l’état de lettre morte; la pratique n’avait pas suivi la théorie. Nous autres, au contraire, nous obéissons tous à un mobile inconnu au paganisme et qui guidait Juvénal à son insu. Ce mobile porte un saint et doux nom : il s’appelle la charité.

Umbritius, après avoir signalé le triste état des choses que nous venons de rappeler, sent redoubler son hor-

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