‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 36 sur 194 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

temeuts réitérés, des lambeaux palpitants qui ressemblaient à son oncle *. »

Dans ces vers qui tous ne peuvent pas se citer ni se traduire et dont beaucoup avaient certes besoin d’ôtre adoucis, qui ne sent vibrer l'âme de l’honnête homme indigné? Le poète y prend tous les tons pour flétrir l’hypocrisie, ce vice éternel de l’humanité que Perse *, luicien ®, l’Evangile, Shakespeare \ Molière, et notre comédie contemporaine®, ont tour h tour flagellé. Ce vice lui inspire des vers qui sont devenus proverbes, comme celui-ci par exemple :

Çuis tulerit Gracchos de seditione querenfes?

Mais sa bile s’allume surtout quand il vient à parler de cet infâme empereur qui a été à la fois le bourreau et le corrupteur de Rome. Les derniers vers du morceau que nous avons cité, le lecteur l’aura remarqué, sont d’une énergie qui fait frémir. On n’a pas le temps de s’apercevoir de ce qu’ils ont peut-être de trop cru, tant ils respirent la colère, tant aussi on y sent circuler je ne sais quel souffle tragique En les écrivant, Juvénal se trouvait encore certainement sous l’impression qu’avait produite en lui ce crime récent de

=> Sat. II.

^ Dans son Icaroménippe et son Niÿ/ inus.

‘ Dans Richard III.

‘ Voyez les Faux Bons Hommes, de MM. Theod. Barrière et Ernest Capendu.

® Qualis erat mtper tragico pollutus aduller Concubitu, qui tune leges revocabat amaras Omnibus algue ipsis Veneri Marlique timen las.

Quuni toi aborliris /ccundain Julia vulvam Solveret, et patruo simites e/funderet ojjas.

LES HOMMES ROMAINS

Domitien ; et cette satire, une des premières sinon la première qui soit sortie de sa plume, a dû être écrite, mais non publiée, bien entendu, du vivant même de Domitien ; elle aura paru tout aussitôt après la mort du tyran.

Nous connaissons maintenant les hypocrites du temps’, mais nous savons seulement d’une manière générale quelles sont leurs mœurs, leur vie privée. Il y a beaucoup d’art dans la transition à l’aide de laquelle l’écrivain passe à la seconde partie de son sujet. Il suppose qu’un de ces bons stoïciens, qu’il vient de nous faire connaître, traverse une rue de Rome en s’écriant, avec des roulements d’yeux dignes de l’Imposteur peint par Molière : « Loi Julia, qui punis l’adultère, où estu? dors-tu?» Une femme est censée l’entendre. Aus-

' Après Juvénal personne n’a mieux peint, démasque et persiflé celte race d’hommes, philosophes si austères dans leur extérieur et si hideusement corrompus dans leur intérieur, que Lucien. Ce qu’ils avaient été au premier siècle de l’ère chrétienne, ils l’étaient encore au deuxième, époque où écrivait le satirique de Samosate. Qu’on en juge par le passage qui suit : « Il est une espèce d'hommes qui depuis peu monte comme une écume >à la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, vaniteuse, irascible, extravagante, bouffle d’orgueil et d'insolence, et selon l’expression d’Homère « de la terre inutile fardeau ». Ces hommes~là, formés eu différents groupes, ont inventé je ne sais combien de dédales de raisonnements, se sont appelés stoïciens, académiciens, péripatcticiens... Grâce au nom respectable de la vertu dont ils se drapent, le sourcil haut, la barbe longue, ils s’en vont déguisant l’infamie de leurs mœurs sous un dehors composé, semblables à ces acteurs de tragédie, dont le masque et la robe brodée d’or, une fois enlevés, laissent à nu un misérable personnage qui se loue sept drachmes pour la représentation... En face de leurs disciples ils vantent la tempérance et le courage, déprécient les richesses et les plaisirs; mais aussitôt qu’ils sont seuls et livrés à eux-mêmes, qui pourrait dire jusqu’où va leur gourmandise, leur lubricité, leur empressement à lécher la crasse des oboles.’ » (fearoménippe, 29.)

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