‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 77 sur 194 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

était à sa droite’... » Le portrait en entier est digne de Tacite, le dernier trait, de La Bruyère. Mais pourquoi faut-il que, dans le passage cité comme dans beaucoup d’autres de la même pièce, le style du poète, chose rare, il est vrai, chez lui, ne soit pas toujours à la hauleur de la pensée? à force de concision, il n’est que trop souvent contourné, tourmenté, obscur , voire même embarrassé, défaut grave que nous devons signaler et que nulle part, heureusement, dans les autres satires, la deuxième exceptée, on ne trouvera aussi fortement accusé que dans celle-ci.

Et maintenant à vous le dé, Véienton ; Yéienton, c'est l’adulateur par excellence. Il dépassera, si c’est possible, son honorable confrère. Catulliis s’est épuisé en admiration au sujet du turbot, bien qu’il n’ait pu l’apercevoir; Véienton sera encore plus ingénieux dans sa bassesse ; à propos de ce monstrueux turbot, il se fera à l’instant même aruspice, devin. Pour lui, cette capture ne présage rien moins que la conquête future d’une province, laquelle, — il le savait bien, notre adroit courtisan, — tenait à cœur à Domitien, et que jusque-là personne, ni Vespasien ni Domitien, n’avait pu soumettre et qu’Agricola seul peut-être eût domptée si la haine et la jalousie de Domitien ne l’eussent arrêté

■ Et cum mortifero prudens Veiento Catullo

Grande et conspicuum nostro quoque tempore momtrum ; Cæcus adulator dirusque a ponte salelles,

Dignus Aricinos qui mendiearet ad axes,

Blandaque devexæ jactaret basia rhedæ.

Nemo nuzfjis rhombum stupuit • nam plurima dixit In lævum conversas; at UH dextra jacebat Bellua

au milieu de sa carrière Le poëte ici encore touche à la comédie, en prêtant h notre homme le discours que voici :

« Comme un prêtre de Bellone que la déesse a pressé de son aiguillon et qui prédit l’avenir : Prince, dit-il, voici un présage certain ! tu peux compter sur un grand, sur un mémorable triomphe. Tu vas faire quelque roi prisonnier, ou peut-être Arviragus tombera-t-il du char royal des Bretons : le monstre (le turbot) vient de loin ; regarde ces pointes qui se dressent sur son dos * » ; signe certain, selon Véienton, que les ennemis de Domitien seraient percés de flèches. Et Juvénal ajoute, avec sa malice ordinaire : « Il ne manquait plus qu’une chose, c’est que Véienton eût déterminé l’âge du turbot et le lieu de sa naissance »

Véienton, comme tous ses collègues du conseil de Domitien, était bien le descendant en droite ligne de ces sénateurs romains dont les honteuses bassesses donnèrent des nausées même à Tibère, qui, un jour, au sortir de la curie , laissa échapper, à leur vue, cette exclamation fameuse : « O homines ad servitutem paratos V » A part aussi tous leurs autres vices, Véienton

' Tacite, Agric., c. xiii-XL.

Non cedit Veienio, sed ul fanalicus œstro Percussus, Bellona, iuo divinal, et, ingens Omen habes, inquil, magni clarique triumphi : Regem aliquem copies, aul de iemone Britanno Excidet Arviragus : peregrina est bellua ; cernis Erectas in terga sudes ?

Hoc défait unum

Fabricio, patriam ul rhombi memoraret et annos.

* Tacite. Ann., III, c. lxv.

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