‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 84 sur 194 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

assaisonnés de la meilleure manière; tout cela, bien entendu, sera pourVirron; Trébius aura ses plats àpart. Le talent descriptif de Juvénal va se donner libre carrière, et sa muse, comme l’avait fait auparavant celle d’Horace *, comme le fera, bien des siècles après, celle de Boileau* ne dédaignera pas d’entrer dans des détails tout culinaires et qu’elle excelle à nous dépeindre.

« Regarde cette langouste qu’on apporte à Virron; vois comme elle s’étale dans ce plat dont elle dépasse la longueur! Comme sa queue relevée, entourée d’un rempart d’asperges, semble narguer les convives quand elle apparaît portée fastueusement sur les bras de quelque grand gaillard d’esclave ! Pour toi, on te glisse sur une modeste assiette un crabe pris dans une sauce faite avec une moitié d’œuf, une véritable offrande de morts. Virron arrose son poisson et ses asperges d’huile de Vénafre. Le cliou flétri qu’on te sert, à toi, malheureux, pue l’huile de lampe. Vos burettes, à vous autres, ne renferment pas d’autre huile que celle qui vient d’Afrique...

« Virron mange encore d’un surmulet venu de Corse ou des rochers de Tauroménium ; car nos côtes sont épuisées grâce à la goinfrerie romaine. Nos pêcheurs ne cessent de jeter leurs filets dans la mer qui baigne nos côtes et ne laissent pas au poisson d’Étrurie le temps de grossir. C’est la province qui alimente nos marchés; c’est de là qu’on fait venir ces magnifiques pièces qu’achète Lénas, le coureur de testaments, pour en faire cadeau à Aurélie, qui les revend.

« On sert à Virron une murène monstrueuse sortie des gouffres de Sicile; car, dès que le vent des tempêtes s’apaise, et que, retiré dans l’antre d'Éole, il laisse sécher ses ailes mouillées, nos filets téméraires vont braver Charybde même au sein de ses tourbillons. Vous autres, ce qui vous attend, c’est une anguille aussi effilée que la couleuvre sa parente, ou bien ce sera quelque poisson commun, marqueté par la glace, un de ces poissons nés dans le Tibre et surpris sur ses rives, qui s’y engraissent à l’entrée

‘ Sat., lib. II, VIII.

’ Sat. III, le Festin ridicule. Notre Mathurin Regniera,lui aussi, traité un sujet analogue dans sa dixième satire intitulée : tm Souper ridicule, et dont Despréaux s’est certainement souvenu.

RICHE ET pauvre, OU PATRON ET CLIENT. 151

des immondices et vont de temps à autre faire une visite dans le quartier de Suburre en s'y glissant par les égouts ^ »

Que de vivacité, que d’esprit dans ce court tableau ! que d’humour aussi 1 témoin les vers consacrés à l’énumération des mets dont on gratifie le client. Il y a là des images, des mots qui se fixent aussitôt dans notre esprit et provoquent un fin sourire Mais passons maintenant à un autre service. C’est le tour des hors-d’œuvre et des rôtis. A peu de chose près, le menu des repas romains ressemblait, on le voit, au menu des nôtres, et ce menu se servait presque dans le même ordre qu’on observe encore aujourd’hui. Nous n’avons pas seulement hérité de la langue des Romains, mais encore, ce semble, de leur cuisine :

^ Ici se placent quelques réflexions de Juvénal dont ou a révoqué en doute et avec raison, je crois, l’authenticité. En voici tout d’abord la traduction: « Si Virron voulait bien m’écouter, j’aurais deux mots à lui dire. On ne te demande pas, ô Virron, de te montrer envers tes amis aussi généreux que Sénèque, Cotta et le bienfaisant Pison le furent envers leurs moindres clients. La gloire de donner l'emportait alors sur les titres et les faisceaux consulaires. Nous te demandons seulement un peu de politesse à l’égard de tes convives. Fais cela, et pour tout le reste sois, comme tant d’autres aujourd’hui, riche pour toi, pauvre pour tes amis. » (V. 107-114.) M. Kibbek cherche à établir, et, à l’aide de fort bons arguments, il faut le reconnaître l" que ces vers ne répondent pas au but que s'est proposé Juvénal en écrivant cette satire, où avant tout il veut exciter notre mépris, non pas précisément pour Virron, mais pour Trébius qui s’avilit volontairement; 2° que le Pison dont il est question ici ne pouvait pas, d'apres ce que nous en disent Martial (XII, xvi) et Tacite {Annal., XV, xviii), être cité convenablement par Juvénal comme un homme de bien ; 3° que le style dans lequel sont écrits ces vers est faible, lâche, et trahit le même déclamateur qui, selon l’opinion de M. Ribbeck, a défiguré les principales satires de notre poète par de nombreuses et très-fâcheuses interpolations. (Voyez Ribb., Derechteund der unechte Juvénal, p. 107, 108 et 109.)

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