‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 9 sur 194 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

coaduisaitlui-méme pour montrerses talents à une monstrueuse maîtresse en habit d'homme. Je ne remplirai pas mes tablettes en plein carrefour, quand, dans une litière ouverte des deux côtés et que portent six esclaves, je vois s’étaler un faussaire avec des airs penchés imités de Mécène ! Pour faire fortune et devenir heureux il lui a fallu bien peu de chose : substituer un testament à un autre et en mouiller le cachet. Qui vient vers nous maintenant? C’est une noble dame; son mari avait soif, elle lui a présenté un doux vin de Galène mêlé de venin de reptile. Plus consommée que Locuste, cette dame enseigne à ses parentes encore novices l’art d’envoyer au bûcher, à travers les rumeurs de la foule, les cadavres livides de leurs maris empoisonnés.

« Voulez-vous faire ligure à Rome, osez quelque coup qui mériterait Gyare* et scs cachots. On vante la probité, mais on la laisse se morfondre. Le crime, au contraire, c’est lui qui donne de riches domaines, les palais, les tables de luxe, la vieille argenterie, les vases ornés d’tin chevreau en relief.

« Comment dormir en paix quand un père spécule sur la cupidité de la femme de son fils pour la corrompre, quand on voit des fiancées monstrueuses^ et des adolescents souillés par l’adultère? A défaut de génie, l’indignation fait les vers, des vers quelconques, têts que nous en faisons, Cluviénus et moi.

« Vit-on jamais plus riche collection de vices, des cupidités plus vastes, la manie du jeu plus effrénée? Ce n’est pas seulement avec la bourse à la main qu’on approche aujourd’hui de la table de jeu, mais on fait passer son coffre-fort à côté de soi. Quelles furieuses batailles se livrent là! L’intendant, près du maître, lui passe des munitions. Perdre cent mille sesterces et refuser à un esclave transi de froid le vêtement qui lui est dû, est-ce simplement de la folie ® ? »

Voilà une magnifique exposition, graduée avec un art parfait, commençantpar de simples ridicules, dont quelques-uns mêmes sont fort inoffensifs, et finissant par des crimes terribles. Elle n'est déparée que par un seul

* Une des Cydades, dans la mer Égée, et qui était un lieu de déportation.

’ Comme celles dont il est question dans la satire II, v. 83 seq.

LES SCANDALES DU JOUR

trait de mauvais goût et dont un éminent critique de nos jours s’est prévalu, bien à tort, selon nous, pour taxer Juvénal de satirique indifférent*. Je ne sache pas, au contraire, dans l’œuvre entière de notre poëte, un passage où éclate plus qu’ici sa généreuse indignation ou sa réelle douleur à l’aspect de la perversité de son siècle.

Tout de suite aussi il nous donne un avant-goùt de son talent, de son génie comme écrivain. Il dresse l’horrible inventaire de la Rome impériale avilie et déchue, dans un style où l’ironie se mêle à la gravité, l’esprit à l’émotion, le trait acéré à l’art d’observer et de peindre. Dans ce style, il faut bien le dire, se fait jour, plus d’une fois aussi, le vers cru, qui n’est que trop familier à notre satirique, — nous aurons souvent occasion de le constater, — mais qu’excuse cependant la nature même de son sujet *.

La page que nous venons de traduire nous peint à larges traits la société romaine du premier siècle, avec tous ses scandales , toutes ses infamies , toutes ses hontes, exposées en raccourci et qu’on nous développera longuement dans chacune des autres satires.

Chose triste à dire ! la plupart des travers et des

‘ Ce trait est celui-ci :

Qualemcumque potest, quates ego vel Cluvienus. (V. 80.)

Juvénal s’arrèlc brusquement et lance cette saillie, très-vive assurément, mais choquante par le contraste.

- Voy. notre Introduction.

’ Un émule de Juvénal, l’auteur des ïambes, M. Auguste Barbier, qui tombe souvent dans le même défaut, s’en excuse à l’avance en des termes que l’on peut également invoquer en faveur de Juvénal :

U Si mon vers est trop cru, si sa bouche est sans frein,

• C'est qu’il sonne aujourd’hui dans un siècle d’airain ;

B Le cynisme des mœurs doit salir la parole B Et la haine du mal enfante l’hyperbole.

B Or donc je puis braver le regard pudibond,

« Mon vers rude et grossier est honnête homme au fond, g {Satires et poèmes, Prologue.)

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