‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 91 sur 194 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

dîné lorsqu’il s’écrie : Évohé Bacchus ‘ ! Que devient l’inspiration si la poésie n'est notre unique tourment? si Bacchus et le dieu de Cirrha ne transportent seuls notre âme, qui ne saurait se partager? Le poète a besoin de toutes ses facultés ; il ne faut pas qu’il soit réduit à se demander avec anxiété : < Comment faire pour m’acheter une couverture ? » s’il veut coutempler le char, les chevaux, la face même des dieux, et se représenter la grandeur gigantesque de la Furie qui trouble le cœur du Rutule. Otez à Virgile son esclave et son modeste logis; soudain tomberont tous les serpents qui se dressent sur la tête d’Érinuys et la trompette infernale ne rendra plus que des sons étouffés *. Et l’on veut que Rubrénus Lappa s’élève à la hauteur de l’antique cothurne, lui qui est réduit à hypothéquer sur son futur Atrée le payement de ses écuelles et de son manteau?

« INumitor est vraiment trop pauvre pour venir eu aide à un poète de ses amis ; mais il est assez riche pour entretenir Quintilla ; il a bien trouvé ce qu’il lui fallait pour acheter un lion apprivoisé, qu’il faut gorger de viande. Peut-être aussi cette grosse bête coûte-t-elle moins à entretenir qu’un poète. Un poète, ça doit manger plus qu’un lion.

« Que, satisfait de sa renommée, Lucain dorme à l’ombre des marbres de son jardin. Mais qu’importe à Serranus, au pauvre Saléius, la gloire quelle qu’elle soit, s’ils u’ont que la gloire? Stace a-t-il promis de lire? La foule accourt, se presse pour l’enteudre réciter de sa voix harmonieuse sa Thébaïde, si aimée du public. Quand il a annoncé une lecture, toute la ville e.st en joie , tant il excelle à captiver et à charmer les âmes, tant le public se passionne à l’entendre. Les bancs croulent sous les applaudissements; mais il meurt de faim, à moins qu’il ne réussisse à vendre au comédien Pâris les prémices de son /4gavé. Quant à Pâris, c’est lui qui dispose des grades dans l'armée; il accrochera au doigt du poète l’anneau d'or du tribun militaire; en voilà pour six mois Ce que nos grands ne peuvent te donner, un histrion te le donnera. Et tu fais ta cour aux Caméri-

' Juvénal a ici en vue l’ode dix-neuvième du deuxième livre, dans laquelle Horace chante avec un enthousiasme tout poétique les louanges de Bacchus.

* Con/.Æn.,yi\, 323 sqq.

• Les fonctions du tribun militaire duraient six mois. Voyez la thèse de M. Lamare : De la milice romaine, p. 98, citée par M. Despois à la page 107 de sa traduction de Juvénal.

nus, aux Baréas; tu fréquentes les spacieux appartemeuts des gr<inds. Oublies-tu cependant qu'offertes à Paris, les tragédies de Pélopée et de Philomèle ont valu à leurs auteurs des préfectures et des trihunais ‘ ? Mais gardons-nous d’en vouloir de ces bassesses au poëte que la scène fait vivre. Qui nous rendra les Mécène, les Proculéius, les Fabius ? où trouver un Cotta, un autre Lentulus? Alors les récompenses étaient proportionnées au génie. Alors on se trouvait bieu d’avoir pâli sur des vers et de s’être abstenu de vin pendant les saturnales de décembre *. »

L’origine du mal que signale le poëte d’une façon si \ive et si originale, remontait, on peut le dire, au règne de Domitien, ce règne du matérialisme et de l’abaissement par excellence. On sait, en effet, quelle fut la haine de Domitien pour les écrivains et avec quel brutal acharnement il persécuta toutes les manifestations de la pensée humaine *, poésie, histoire, éloquence, enseignement public ; les quatre branches de la littérature sur lesquelles le satirique appellera tour à tour notre attention.

Domitien mort, Rome respira ; ce fut une joie immense *, qu’augmenta encore l’avénement de Nerva , bientôt suivi de celui de Trajan.

Ce fut vers Trajan que se tournèrent tous les regards ; et nul doute aussi que ce ne soit à Trajan que

' Quod non dant proceres dabit hisirio

Præfeclos Pelopea facit, Philomela tribunes.

Ce sont ces deux vers composés depuis longtemps, sous Domitien, contre Thistrion Pàris, et insérés ensuite par Juvénal dans la satire dont nous nous occupons, qui, en blessant, à ce qu’on croit communément, quelque Pàris ioul-puissant sous le régne d’Adrien, devinrent funestes a Juvénal et furent la cause de sou exil. Voyez notre introduction.

’ Sat. Vil, v. 1-98.

* Tac., Agric., c. ii.

* Id., ibid., c. III.

Page 1