‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 98 sur 194 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

genre! « Ce ragoût toujours resservi, s’écrie Juvénal, tue les malheureux professeurs. »

Occidit miseras crambe repetita magîstros

Les élèves de Vettius sont avides de s’instruire et passablement exigeants. Ils entendent que le professeur leur enseigne, sans en excepter aucun, tous les secrets de son art; ils en veulent connaître toutes les ruses et toutes les finesses*, afin de n’êlre pas pris au dépourvu le jour où il leur faudra plaider une véritable cause devant un juge quelconque. Voilà qui est fort bien; mais ces mêmes disciples, le jour de la rétribution scolaire arrivé, — on voit que Vettius, lui, n’émargeait pas sur le budget de l’État, — lui cherchent chicane pour n’avoir pas à s’exécuter :

« Payer I mais qu’ai-je appris? — Bon! on s’en prend au professeur. Mais est-ce ma faute à moi si cet âne n’a rien qui batte sous la mamelle gauche? Un animal qui, tous les six Jours, me vient périodiquement rompre la tête avec son mortel Aunibal ! Tantôt il le fait délibérer sur un point, tantôt sur un autre : discours d’Ânnibal discutant la question de savoir si, après Cannes, il doitmarcher sur Rome; autrediscours du même Annibal se demandant si la prudence ne lui commande pas de ramener en arrière ses troupes encore toutes trempées après avoir essuyé une tempête accompagnée de tonnerre et d'éclairs... Tiens! stipulons n’importe quelle somme; je suis prêta la payer à son père s’il consent à entendre autant de fois que moi le même refrain. » Voilà ce que six autres rhéteurs et plus encore hurlent en commun. Elles voilà réduits à plaider pour tout de bon et à laisser là les causes fictives de l’école ’... <>

Curieux et piquant dialogue ! il nous initie on ne

peut mieux à la vie intérieure des écoles de rhéteur de l’époque; il nous peint en même temps les éternelles réclamations de certains mauvais élèves que l’on trouve dans les amphithéâtres de nos Facultés de droit et de médecine aussi bien que sur les bancs de nos classes de rhétorique. Pour n’avoir pas à convenir de la dureté de leur intelligence, ils aiment mieux mettre en suspicion la bonne volonté, voire même la capacité du professeur. De nos jours les parents se joignent volontiers à leur fils pour faire cause commune avec eux. Dans l’aveuglement de leur amour-propre paternel, ils ne peuvent et ne veulent pas se figurer que les meilleurs maîtres du monde ne sauraient faire d’un sot un savant ou' un orateur, ou tout simplement un bon élève en n’importe quelle matière. La spirituelle réplique que Juvénal met dans la bouche de Vettius n’a rien perdu de sa valeur depuis dix-huit cents ans, et elle pourrait s’appliquer encore à plus d’un bourgeois de nos jours aveuglé sur le prétendu mérite de son fils.

Quant à Juvénal, attristé de la pitoyable situation qu’il vient de signaler, il ne craint pas d’engager les rhéteurs de son temps à laisser là leur école et leur enseignement pour suivre une autre carrière.

Quittez ce métier,

Vos pareils y sont misérables.

Cancres, hères et pauvres diables,

et mieux vaut encore, ajoute-t-il, donner comme Chrysogon et Pollion des leçons de musique aux enfants des riches , que d’enseigner la rhétorique *.

Je ne sais si Vettius et ses confrères se sont confor-

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