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unes à un tyran dont elles ne mentionnent pas le nom. Pour ce qui est de Tendroitoù aurait été relégué le vieux satirique, tel biog^raphe de nos Vitœ se prononce pour la Calédonie (l'Ecosse actuelle), tel autre incline pour TÉg^ypte ou la Cyrénaïque; d'autres désespèrent de pouvoir arriver à quelque chose de certain à cet ég^ard.
De là, de l'autre côté du Rhin, où Ton a l'habitude de traiter à fond, de fouiller toutes les questions, les questions d'érudition comme les questions philolog^iques, de nombreuses, d'ardentes et toutes récentes discussions en faveur de l'une ou de l'autre de ces données biog*raphiques*.
Vu l'absence de documents suffisants et en
* C. F. Hermann, dans la préface latine dont il a fait précéder son édition de Juvénal (Golting., 1854), et son discipleM.de Siebold (dans son ouvrage déjà cité), adoptant Topinion de Juste Lipse^ qu'ils essayent de fortifier encore, soutiennent que le lieu où fut exilé Juvénal ne peut être que l'Ecosse, et que l'auteur de son exil fut Domitien.
Teuffel {Neiie larhrh. f. Philoîog., t. XLIII, 1845, p. 109) cherche à démontrer que l'auteur de l'exil fut Trajan, et non Domitien. Quant au lieu de cet exil, il désespère d'arriver à quelque chose de définitif. M. Vôlker, dans un travail assez piquant sur Juvénal, intitule : Juvenal, ein Lebens- und Characterbild aus der rômischen Kaiserzeit (Elberfeld, 1851, p. 104, 105 et 106), pense que Trajan fut l'auteur de l'exil de Juvénal, et l'Egypte, le lieu de l'exil.
D'autre part, Heinrich (Commentar zu Juvenals Satiren. Einleitung, vomDichter,Kil., 1805, et Bonn., 1839) soutient que ce fut Adrien qui exila Juvénal, et qu'il l'exila en Egypte.
présence des contradictions multiples des notices mentionnées, on ne saurait génère arriver à la vérité, mais seulement à un deg*ré de probabilité plus ou moins g*rand. Quant à nous, nous pencherions assez volontiers pour l'opinion raisonnée de M. Otto Ribbeck. Selon ce savant, l'auteur de l'exil de Juvénal serait Adrien, et le lieu, où fut relég^ué et mourut le poëte, l'Ég'ypte *.
Voilà à quoi se réduit ce que l'on sait, ce que l'on croit savoir sur la vie de Juvénal.
Mais Juvénal, après tout, est tout entier dans son œuvre.
Gomment, sous l'empire de quelles circonstances, à quelle époque, en face de quels événements cette œuvre fut-elle conçue et écrite ? On peut assez facilement s'en rendre compte. Né sous Claude, Juvénal a pu assister au règ'ne de onze empereurs. Il fut le témoin des plus mauvais jours de l'empire romain presque à son début, alors que commençait l'ag^onie de la société et que les mœurs publiques et privées atteig*naient au dernier deg*ré de corruption et de décadence. Juvénal, qui n'écrivit que fort tard , au dire des notices ^, avait pu demeu-
* D. Junii Juvenalis Satirx, edidit Otto Ribbeck. Lipsias, 1859. Prx/at.f p. X, XI, XII; xiii.
2 Postquam diu tacuit.
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rer pendant près d'un demi-siècle observateur silencieux des saturnales de toute nature dont il était le témoin; car le moyen de publier ses impressions sous un prince comme Domitien, par exemple, qui avait rempli Rome d'espions, établi partout une véritable inquisition politique et littéraire? Qu'on lise Tacite à ce sujet *. Ce n'est donc que sous Theureux règ^ne de Trajan, en ces temps fortunés « où il était permis de penser ce qu'on voulait et de dire ce qu'on pensait S » que notre satirique a dû enfin pouvoir rompre son long* silence; et c'est à la même époque que Tacite éleva, lui aussi, sa voix d'abord contenue ou plutôt étouffée par les événements, et qu'il put donner un libre cours à son indig'nation.
Et de fait, pour ce qui reg^arde Juvénal, ses plus belles satires, je parle de celles qui forment la première moitié de son œuvre, paraissent avoir été écrites sous le g*ouvernement du fils adoptif de Nerva, et elles sont à peu près exclusivement dirig^ées contre les mœurs infâmes du règ'ne de Domitien. C'est le siècle de Domitien, c'est l'universelle perversité romaine sous cet effroyable tyran, qu'attaque et que stig*matise notre poète ; ce sont les vices, les bassesses, les
» Agricol., IL
2 Id.y Histor., 1, i.
lâchetés, les forfaits dont Rome fut le théâtre pendant que rég*nait Tindig^ne frère de Titus, qui soulèvent les âpres et vertueuses colères de Juvénar! Il est vrai qu'il ne s'en prenait de la sorte qu'aux morts, qu'à ceux « dont les cendres reposaient depuis long^temps le long» de la voie Flaminienne et de la voie Latine* » ; et on le lui a reproché plus d'une fois. Mais en supposant même qu'on ait bien interprété le sens de ces derniers mots, et nous pensons avec un savant critique qu'on s'y est quelque peu trompé \ c'était peut-être une précaution sag^e en des temps si chang^eants. Au surplus, lors même que Juvénal ne nommait que les morts, ses coups n'en retombaient pas moins sur des personnag'es vivants; car, morts ou vivants, ses contemporains s'étaient roulés ou se roulaient dans la même fang*e. On l'a judicieusement remarqué* : en flag*ellant des vices de toute nature,
* La mention faite dans la satire première de la condamnation du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamnation qui eut lieu Tan 100 de l'ère chrétienne, par conséquent sous Trajan, prouve seulement, comme l'a très-bien fait remarquer W. E. Weber {Die Satiren des Dec, Junius Juvenalis uebersetzt und erlàutert, 1 vol. in-8®. Vimar., 1825, et Halle, 1838, p. 234), que cette satire fut retouchée, comme beaucoup d'autres, et publiée sous Trajan. Weber fournit, à cet égard, plus d'un argument décisif.
2 SaL I, 171.
* Heinrich, dans son commentaire sur ce vers. (Ouvr. cité,)
* Idem, ibid.
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Juvénal a eu soin de ne pas trop séparer les temps où il écrit de celui dans lequel il choisissait ses exemples ; de sorte qu'étant donnée la perversité g^énérale de Fépoque, ce qu'il dit de la g^énération précédente s'applique toujours à la g^énération présente; et combien, par cela même, ne devait-il pas soulever d'hostilités et de haines qu'il y avait g^rand courag^e à braver! La triste fm de Juvénal montre assez qu'en disant alors la vérité sur les morts, on s'exposait fort encore à s'aliéner et à offenser les vivants; et c'est donc à tort, selon nous, qu'on l'a accusé, de nos jours, de manquer totalement de courag^e
politique.
Quoi qu'il en soit, et à cause de cela même, les satires de Juvénal sont la source la plus précieuse que l'on puisse rencontrer pour l'histoire des mœurs et de la société romaine, depuis Tibère jusqu'au règ^ne d'Adrien. Elles forment, nous l'avons déjà remarqué plus haut, comme le complément des œuvres de Tacite. Ce que Tacite nous a révélé sur les mœurs publiques et politiques de Rome, Juvénal le révèle sur ses mœurs privées et sociales. Et, à cet ég^ard, aucun autre écrivain de son époque ne saurait lui être comparé. Ni Sénèque, ni Pétrone, ni Martial, ni Pline le Jeune, à qui nous devons tant et de si curieux renseig^nements sur la vie intime des Romains, n'ég'alent,
sous ce rapport, les peintures de Juvénal. Il n'oublie rien, rien n'échappe à son œil perçant, à ses infatig*ables et brûlants pinceaux. Ouvrez ses satires et vous y trouverez, toute palpitante, dans son avilissement si hideux et si varié, la Rome du temps ; tout y est au g'rand complet ; qu'y manque-t-il? c'est un véritable panorama. Aucune œuvre de l'époque n'atteint à la richesse et à l'intérêt des matières que renferment les satires de Juvénal.
Ces satires, au nombre de seize, que les g^rammairiens ont divisées en cinq livres *, ne sont pas toutes de la même date, nous l'avons déjà dit. Les neuf premières sont évidemment l'œuvre d'un homme qui a écrit dans toute la force de l'âgée et du talent; trois d'entre elles, la première, la seconde et la quatrième, ont dû être écrites, sans être publiées aussitôt bien entendu, du temps même de Domitien, ou tout de suite après sa mort. 11 y a là une indig*nation de fraîche date et une vivacité de traits dans la peinture des mœurs qui n'autorisent génère à croire qu'elles aient été composées d'après de simples souvenirs. Ce sont ces neuf premières
» Le premier livre se compose des cinq premières satires ; le second, de la sixième seule ; le troisième, de la septième, de la huitième et de la neuvième; le quatrième livre, de la dixième, de la onzième et de la douzième, et le cinquième, des treizième, quatorzième, quinzième et seizième satires.
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pièces qui doivent être considérées comme Tceuvre capitale du poëte satirique ; et, quant au titre de chacune d'elles, Juvénal ne paraît pas s'en être soucié beaucoup. Ils varient souvent avec les manuscrits, les éditions et les scliolîastes, et nous pouvons les formuler ainsi : les Scandales du jour, les Hommes romains ou les Hypocrites et les Infâmes, Rome inhabitable, le Turbot, ou la cour de Doynitien^ Riche et Pauvre, les Femmes romaines. Misère des classes lettrées, la Noblesse, Nœvolus. Là se trouve la vivante peinture des hommes, des femmes et des choses du temps; là, le poëte se laisse aller àTindig^natîon de son cœur d'honnête homme, à l'inspiration de son g*énie; c'est dans ces neuf pièces que se montre aussi au plus haut deg*ré son talent de peintre, d'observateur. Tous ces divers morceaux sont venus d'un seul jet, se sont succédé coup sur coup. Il est impossible d'admettre un long* intervalle entre chacun. Là, émule du vieux Lucilius, Juvénal fait retentir son fouet, tombe, à bras raccourcis, sur le vice et les vicieux, le crime et les criminels; et, plus d'une fois, le g^laive même remplace le fouet entre ses mains redoutables et il frappe alors vig^oureusement. Il est debout dans l'arène, armé en g'uerre, militant, veng^eur. Ce sont là les premières, les vraies satires de Juvénal , et nous avons fait de leur étude l'objet de la première partie de notre travail.
Bien différent est le caractère que présentent les deux derniers livres du recueil ; on y découvre une tendance d'esprit tout autre. Les satires qu'ils renferment n'ont plus le même entrain, ne respirent plus le même feu que les précédentes; elles n'ofTrent ni les mêmes détails, ni les mêmes peintures , ni les mêmes rènseig*nements. C'est à peine si l'on y rencontre quelques courts passag*es sur les vices du jour et le train quotidien de la vie romaine. On y enseig*ne la vertu , la sag*esse , la modération ; on y préconise Tamôur de l'honneur, de la justice, de l'humanité. On a là moins des satires que des épîtres familières comme celles d'Horace, ou plutôt encore, je le dirai volontiers, de vrais sermons du g^enre de ceux de Massillon , par exemple , ou de tout autre prédicateur ou moraliste chrétien : ce sont des considérations sur la vanité de nos désirs et l'influence fatale des mauvais exemples^ d'éloquentes réflexions sur les avantagées de la sobriété et les pures joies que procure \ amitié) ou bien, des consolations, à la façon de celles que nous a laissées Sénèque, sur les inévitables mécomptes de cette vie, d'admirables peintures de ce g*rand phénomène de l'âme qu'on appelle la conscience , ou bien encore de vig'oureuses sorties contre le fanatisme religieux. Il règ'ne dans toutes ces pièces un accent de persuasion , de vertu, de sag*esse bien marqué.
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A la vivacité militante, à Tindig^nation , aux colères qui animent et passionnent à un si haut deg^ré les neuf premières pièces du poëte , ont succédé dans les dernières un calme , une sérénité , une élévation qui rappellent Socrate , et même les sévères leçons de la doctrine stoïcienne. Ce sont des satires philosophiques et morales dans le vrai sens du mot. Elles constituent la seconde partie de ce volume.
Nous avons insisté à dessein sur la diversité de ton, d'intention, de caractère, qui sépare les premières satires de Juvénal des dernières, parce que c'est précisément de cette diversité que s'est prévalu tout récemment un éminent, un célèbre philolog^ue allemand, pour attaquer, et, si c'était possible, battre en brèche Tauthenticité des cinq dernières satires du recueil. Ce philolog'ue, c'est M. Otto Ribbeck , professeur à l'université de Kiel , auteur d'une savante et curieuse édition de Juvénal^ qu'il a fait suivre d'un volume, non moins curieux , écrit en allemand , et intitulé : Le vrai et le faux Juvénal \ Ce volume, nous aurons à le citer et aussi à le combattre plus d'une fois dans le cours de notre travail. Résumons-en tout d'abord l'esprit et les tendances.
» lipsiœ, Tauchnitz, 1859.
2 Der echte iind der unechte Juvénal, einekritische Vntersuchung.
Perlip, 186^.
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Des seize satires de Juvénal , telles qu'elles nous sont parvenues, M. Ribbeck ne recconnaît comme authentiques que les neuf premières, puis la onzième et la seizième, et ces onze satires d'ailleurs seraient entachées encore, selon le philolog^ue allemand, de nombreuses interpolations , de lacunes , de transpositions et défauts dans le texte. Les autres pièces du recueil , à savoir, la dixième, la douzième, la treizième, la quatorzième et la quinzième, lui paraissent s'éloig'ner autant de l'art et du g^énie de Juvénal (( que les déclamations de Florus s'éloîg^nent des œuvres de Tacite * » . M. Ribbeck les reg*arde donc comme apocryphes, et voici comment il en explique l'orig^ine : Selon lui, l'idée de publier ces cinq dernières satires sera venue à quelque libraire avide de g»ag*ner de l'arguent, qui se sera associé quelque mauvais poëte famélique, au moment même où l'eng^ouement du public pour Juvénal venait de s'accroître encore par la mort récente de ce dernier. Cette édition posthume, censée publiée d'après les manuscrits laissés par Juvénal, aurait eu par cela même une vog*ue extraordinaire , et fait les affaires de ces deux industriels. Là-dessus M. Ribbeck, qui est un latiniste de premier ordre, tout le monde rendra
* Voyez la préface latine dont M. Ribbeck a fait précéder son édition des satires de Juvénal, p. x.
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cette justice à 1 auteur de recueils excellents, de frag^ments réédités des trag^iques et des comiques latins * et au récent et savant éditeur de Virg*ile^ M. Ribbeck, disons-nous, prend sa loupe , compulse les manuscrits , compare les textes , et , appuyé sur ses vastes et solides connaissances historiques, mytholog^îques, littéraires et philosophiques, déploie une finesse, une sag^acité extraordinaire, pour soutenir sa thèse. Or cette thèse, à tout bien considérer, n'est qu'un curieux et brillant paradoxe; et nous ne sommes nullement surpris que le système de M. Ribbeck, quelque estimables et orig^inales. que soient les recherches sur lesquelles il l'a basé, n'ait fait fortune ni en Allemag^ne ni ailleurs. Mais voyons cependant comment raisonne
M. Ribceck :
Selon lui , l'auteur des deux derniers livres des satires paraît être totalement étrangler à celui des trois premiers ; il semble qu'il n'ait vécu ni dans la môme ville , ni connu les mêmes mœurs, ni éprouvé les mêmes impressions. Ici, c'est-à-dire dans les onze satires que nous savons, tout est « concret »; là, c'est-à-dire dans les cinq dernières, tout est « abstrait » ; ici, tout est
* Tragicorum latinorum reliquise. Lipsiae, 1853. — Comicorum latinorum reliquix, Lipsise, 1855.
'P. Virgilii Maronis opéra y recensuit Olto Ribbeck. Lipsiaî, Teubner, 1858-1862. - , •
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mouvement^ inspiration, feu; là, tout est sécheresse, maig^reur, pédantisme; ici, tout est œuvre de g^énie ; là , tout sent le déclamateur sans g'énie et sans talent ; ici, tout est vrai, vif, consciencieux ; là , tout est traînant , terne, nég*lig*é. Dans les trois premiers livres , il n'y a pas trace de doctrine philosophique, on n'y mentionne g*uère de noms de philosophes ; dans les derniers, au contraire, on surprend un penchant avoué, manifeste, pour les philosophes et la sag*esse de certaines sectes. Le vrai Juvénal est avant tout un coloriste plein d'éclat , résupfiant en quelques tableaux toute la corruption romaine du temps ; le faux Juvénal se plaît sans cesse aux abstractions , ne fait que déclamer et moraliser. Le vrai Juvénal est franc , simple , net dans ses idées comme dans ses peintures ; le faux Juvénal est subtil, maladroit, recherché. Le vrai Juvénal , enfin, est un g^rand esprit qui voit les choses de haut; le faux Juvénal est un petit esprit « un radoteur et un cuistre * » . J'abrég*e en renvoyant, pour toute la suite du raisonnement, au livre même de M. Ribbeck, où se continue, entre les deux prétendus poètes, ce parallèle appuyé sur un vaste échafaudag*e de citations et de notes, défrayant, ni plus ni moins^ soixante et quinze pagres in-8\
* £in Saalbadery ein Stubenphilisier,
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M. Ribbeck nous paraît bien sévère envers les dernières satires de Juvénal. Elles sont sans doute loin et fort loin de valoir les neuf premières pour lesquelles nous partagerons volontiers, à très-peu de chose près, l'admiration de M. Ribbeck. On trouve dans les dernières bien plus que dans les premières ces traces de Técole, ces habitudes invétérées du rhéteur et du déclamateur, dont nous aurons à parler un peu plus loin. Plusieurs d'entre elles sont relativement faibles et remplies de long'ueurs et de tirades déclamatoires. Mais , en définitive , elles sont encore fort belles dans leur ensemble. Quelques-unes même, nous avons essayé de le montrer, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie. Seulement, il faut se souvenir que Juvénal les a écrites , pour la plupart, alors qu'il était déjà avancé en àg^e*, et qu'il se trouvait évidemment dans des dispositions d'esprit toutes particulières. Jusque-là, il ne s'était occupé dans son œuvre ni de sag*esse pratique, ni de philosophie proprement dite; et maintenant il s'en est fait, pour ainsi dire, le promoteur ardent et dévoué. Le peintre , souvent par trop libre, de la corruption romaine de son temps ^ l'auteur des tableaux risqués où sont retracés les honteux débordements des hommes et des
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femmes de la Rome impériale, est devenu, g^râce au temps, plus réservé, plus sérieux, plus chaste en un mot^ et il s'est fait poète philosophe. Il n'y a donc absolument rien d'étonnant que, ayant à exprimer des sentiments nouveaux et des idées nouvelles , Juvénal ait adopté un style nouveau , moins vig^oureux et plus conforme au sujet même qu'il traite; ce serait, selon nous, s'appuyer sur un sophisme que de conclure, comme fait M. Ribbeck, de la diversité des pensées et des expressions qui disting'uent la première partie de l'œuvre de Juvénal de la dernière , à une différence d'auteur. Un tel système mènerait loin; cela ne reviendrait-il pas à peu près à dire que l'auteur de Surétia, à' Attila, ^Agésilas, à'Héraclius, n'a rien de commun avec l'auteur du Cid, de Cinna, de Polyeucte et des Horacesl ou encore, en renversant le raisonnement, que le poëte qui a écrit Alexandre et les Frères ennemis aurait été incapable d'avoir conçu et écrit Phèdre ou Athaliel Ce serait méconnaître à la fois les lois du prog'rès et celles de la décadence ou de la transformation de manière chez les écrivains et les artistes.
Ne soyons cependant pas injuste envers M. Ribbeck. Il est impossible, sans doute, à tout
1, * Voyez G. F. lîermatin, prxfat., p. x.
* Voyez G. F. Hermann, preefat.^ p. x.
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esprit sérieux d'admettre son impitoyable système d'élimination , quel que soit le nombre des prétendues preuves qu'il s'efforce d'accumuler avec une remarquable sag-acité d'esprit; mais il faut reconnaître néanmoins qu'il a réellement bien mérité de la philologie par les services qu'il a rendus au texte de Juvénal, tant dans sa récente édition latine que dans son livre intitulé le Vrai et le Faux Juvénal, ou U essaye de défendre de son mieux ses corrections et ses transpositions.
Il Y a peu d'œuvres, il faut le dire, appartenant à la littérature latine, dont le texte "«"S soit arrivé dans un aussi déplorable état d altération, de corruption et d'interpolations de toutes sortes, que celui des satires de Juvenal. On le comprendra aisément, si l'on veut bien songer aux diverses altérations que bien d autres ouvrages classiques , grecs ou latins , ont subies entre les mains de copistes plus ou moins mtelligents, parfois même plus ou moins facétieux, et se permettant par conséquent d'enjoliver leui auteur, soit à la marge , soit par des additions directes. Or des altérations de ce genre étaient surtout inévitables pour le texte ae Juvenal Les pieux moines du moyen âge, scandalises par les hardiesses, les crudités de toute espèce que
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présentent les satires de notre poëte , ont cru devoir souvent mitig'er, altérer, corrig'er Torignnal *, d'autant plus que Juvénal était un des écrivains de l'antiquité que le moyen âg*e g*oûtait et lisait le plus. Il était, pour cette époque, le poëte moral [ethicus] par excellence ^. Ces corrections des copistes des premiers siècles, louables peut-être au fond, étaient fâcheuses au point de vue de la vérité et de Tintég^rité du texte. Or M. Ribbeck n'a pas cru devoir s'en tenir à l'édition, quelque excellente qu'elle soit, de M. Otto Jahn , rédig*ée en g*rande partie d'après le plus estimé de tous les manuscrits (celui de Pithou, retrouvé dans la bibliothèque de Montpellier, par M. Dùbner). Aux yeux de M. Ribbeck, bien des vers, bien des passag*es ont paru suspects d'altération , d'interpolation, de transposition; et alors il modifie, élag*ue, propose des leçons, motivant chaque fois, sinon par des raisons toujours convaincantes , mais avec une g*rande science de latiniste, ces diverses opérations philologiques. Et, qu'on veuille bien le remarquer, elles s'appliquent non-seulement aux neuf premières satires, à la onzième et à la seizième, seules authentiques
' CF. Hermann, ibidem^ p. x, xi, xx.
2 Voyez Bernhardy, Grundrisse der rùmischen Litteratur^ IV partie, p. 611. (Braunschweig, 1863.)
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aux yeux de M. Ribbeck, mais encore aux satires des deux derniers livres qu'il reg*arde comme apocryphes; il a cru voir des corruptions, des lacunes, des transpositions et des interpolations, aussi bien dans les unes que dans les autres ; et il porte ainsi la hache à ce qu'il appelle tout un système de superfétations et d'excroissances déparant le texte primitif. Mais ici encore il lui arrive parfois de se laisser entraîner trop loin, et, si Ton s'attachait par trop aveug*lément à son système de suppression ou de bouleversement du texte orig*inal , on risquerait tout aussi bien de tomber dans le faux qu'en admettant ses conclusions de critique radical contre l'authenticité des cinq satires en question. Mais, lors même qu'il se trompe, il y a encore, jusqu'à un certain point, profit à écouter ses raisonnements et à étudier les substitutions ou corrections de toute nature que propose cet esprit si sag*ace et si pénétrant.
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Mais laissons là maintenant les questions de texte et de philolog^ie pour des considérations plus spécialement littéraires.
Ce serait peut-être le cas d'établir ici un parallèle entre Juvénal et ses devanciers ; mais, ce travail ayant été fait plus d'une fois et souvent avec talent, nous aimons mieux y
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renvoyer le lecteur que de l'entreprendre à nouveau *.
Demandons - nous plutôt et tout d'abord quelles furent les opinions politiques, philosophiques et relig-ieuses de Juvénal; question qui mérite d'être examinée quand il s'ag-it d'un écrivain de cette importance. Pour y trouver la réponse, vu le peu de détails que nous apprennent les biog*raphes de notre poète sur sa personne morale, il faut la chercher dans son œuvre même ; notre satirique est là tout entier.
En politique, Juvénal est de l'école de Tacite, son contemporain. Ce sont deux caractères de la même trempe, deux âmes jumelles. Gomme Tacite, Juvénal est un républicain ég«aré sous la monarchie des Césars, quoiqu'il accepte, par la force môme des choses, l'ordre politique établi ; ce point ne saurait être contesté. L'élog-e qu'il fait de Trajan, au début de la septième satire, en est une preuve irréfrag«able ; mais partout chez lui, comme chez l'auteur des Histoires et
' Voyez, à ce sujet, Dussaulx, Discours sur les satiriques latins; La Harpe, Lycée, 1" partie, Anciens, Parallèle d'Horace et de Juvénal, et surtout M. D. Nisard, Études sur les poêles latins de la décadence,t. I, p. 283 et suiv.; t. II, p. 67 et suiv., 3« édition; Vôlker, ouvr. cite. Parallèle des Juvénal mit Noratz, p. 18 et suiv.; Ruperti ' De diversa satirar. Lucilii, Horatii, Persii, Juvenalis indole, édit.' Lemaire, Collect. auct. classic, t. III; Perse, ses Satires, p. 324-555.
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des Annales, éclatent le reg^ret et l'amour d'un passé à jamais détruit.
En maints endroits de son œuvre, Juvénal se plaît à célébrer les antiques vertus de la Rome libre, alors que la chasteté, la tempérance, la pauvreté, la simplicité des mœurs, lavaient rendue puissante et redoutable. Il aime à jeter ses reg^ards en arrière, à rappeler les noms vénérés des anciens héros de Rome , les noms des Brutus, des Lucrèce, des Scaevola, des Gurius, des Fabricius, des Fabius, des Scaurus, des Gaton, Ge sont autant de souvenirs qui le consoient des tristesses et des horreurs du siècle. Gomme Tacite, il hait et il méprise cette long^ue série de despotes et de monstres que rempire a fait surgir. D'un mot il jug^e et flétrit les principaux d'entre eux : Gésar a fait défiler devant lui, le fouet à la main, le docile troupeau des citoyens de Rome*; Octave a usurpé le pouvoir après avoir teint son épée du sang' des Romains ^ Tibère! n est-ce pas à lui que le monde a dû Séjan, la plus épouvantable créature du pouvoir absolu'? Néron, c'est Fhistrion, le cocher, Tincendiaire, Tinfâme débauché, le fratricide et le parricide couronnée Mais
» Sat. X, 109.
2 VIII, 242 et 243.
3 X, 560 sqq.
* V11I,211 sqq. ^
tous ses mépris, tous ses sarcasmes, toutes ses colères, sont pour ce stupideet effroyable tyran, dont le nom fut Domitien, « ce Néron chauve, » qui, entouré de délateurs, « déchirait le monde expirant » et Ton risquait sa tête « à lui parler seulement de la pluie et du beau temps S) . En revanche Juvénal manifeste toutes ses sympathies pour ces illustres parvenus, orateurs, jurisconsultes, capitaines, dont le courag^e civique ou militaire a préservé Rome des barbares du dedans et des barbares du dehors : les Gicéron, les Marins, les Décius, «des noms plébéiens, des âmes plébéiennes», qui ont, eux aussi, dans leur temps, racheté de leur sang* Texistence de la république menacée*. Toutes ces illustrations, comme beaucoup d'autres, sont sorties du peuple; voilà pourquoi elles lui sont chères ; Juvénal est Romain avant tout. Il se fait partout le défenseur du peuple, le veng*eur du pauvre et du prolétaire, et il plaint avec éloquence ses misères ; il est démocrate dans le bon sens du mot; mais, autant il aime le vrai peuple, autant, et à réglai de Tacite, il déteste cette canaille de Rome, « cette tourbe de Rémus toujours prête à saluer le succès et à maudire les proscrits » ; elle est tombée si bas qu'elle ne demande plus