CHAPITRE XXV
Si-Ben-Ali-Cherif, pour varier les plaisirs de la soirée, nous proposa d'introduire un conteur arabe, très célèbre dans la contrée, et dont les récits, tantôt gais, tantôt dramatiques, plaisent tant aux Orientaux indolents, qui s’épargnent ainsi la fatigue de parler ou même de penser. La proposition fut agréée; les chibouques allumés, on fit entrer le conteur, qui, laissant ses babouches à la porte, s’en vint baiser la main du maître de la maison; puis il se dépouilla de son burnous, le plia, s’accroupit dessus et attendit respectueusement l’autorisation de commencer son récit. Je l’observais pendant ce temps. C'était un petit homme, entre deux âges, à la figure intelligente et fine, aux yeux sans cesse en mou-
vement. Sur un signe, il commença, et, bien que je ne comprisse pas un mot de ce qu'il disait, j'éprouvai un certain plaisir à entendre cette langue, d'ordinaire si rude et si gutturale, douce et flexible dans sa bouche; je me laissais bercer à cette musique de l’harmonie et du nombre, car ce qu’il récitait était un poème, dont la traduction ne saurait donner une idée exacte ! ; essayons cependant.
« C'était dans les siècles anciens, dans un temps intermédiaire entre l’apparition sur la terre des deux prophètes, Jésus et Mohamed. Les hommes s’agitaient sous le regard de Dieu, sans prophètes pour dicter la loi qui règle le bien et le mal. Les sages attendaient, le jour et la nuit, le lever du soleil des prophètes, de notre seigneur Mohamed, l’élu d'Allah. Ils adoraient le Dieu de Moise et d'Abraham, et n'avaient d’autres vertus que de pratiquer l'hospitalité et de protéger ceux qui deman daient l’anaya.
« En ce temps-là, les enfants de la tribu de Tasm, fils d’'Azhar, fils de Sam (Sem), fils de Nouh (Noë), qui sont les plus braves de tous les Arabes, étaient gouvernés par le roi Imlik, qui régnait aussi sur la tribu des Djadicides, descendants de Djadi, fils d’Anis, fils d’Azhar ?. Ces tribus de souche commune étaient
1. J'ai lu une traduction mot à mot des contes des Mille et une nuits; elle ne ressemble en rien aux pàles compilations de M. Galland. C'est pour les poètes arabes que le proverbe italien est vrai : Traduttore traditore. |