BONE — LE LION — LES M’ZABITES — HIPPONE L'ÉDOUG
Un coup de canon tiré du Titan vint nous avertir, M. M... et moi, pendant que nous visitions la ville, qu'il nous restait à peine une heure pour rejoindre le bord. Nous nous embarquâmes sur une yole maltaise, à la proue élevée, qui rappelle les gondoles vénitiennes, et bientôt le navire, mettant le cap sur Bone, où nous nous rendions, gagnait la pleine mer. Les passagers étaient nombreux : magistrats allant aux assises, officiers rejoignant leurs corps échelonnés sur la frontière de Tunisie où l'insurrection faisait des progrès !, kaïds rentrant
1. La frontière algérienne est séparée de la Tunisie par un pays accidenté qu'habitent des tribus se disant indépendantes, les Kroumirs, si bien qu'ils pillent et leurs voisins sujets du bey, et nos douars, puis rentrent chargés de butin dans leurs montagnes. La guerre actuelle n’a d'autre but que de faire cesser cet état de choses.
dans leurs tribus, quelques dames formaient une société gaie, animée, favorisés que nous étions par le beau temps. Mais, au coucher du soleil, une large bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait que la nuit serait orageuse. Les vieux loups de mer hochaient la tête à la vue de ce pronostic trop certain. En effet, la nuit venue, le vent soufflait avec violence, soulevant la mer et inon-
dant de lames le pont de notre bateau ; il y eut un moment de confusion, et chacun chercha un abri dans le carré des officiers ou les cabines; il y eut aussi beau-
coup de mal de mer. Quelques heures de malaise sont bien vite passées, et le lendemain nous entrions dans la belle rade de Bone. Je dis belle, car elle est vaste, mais elle est dangereuse, semée de rochers à fleur d’eau, que cache l'onde perfide. Nous disions adieu aux officiers du Titan, dont les prévenances et la gaieté avaient abrégé la traversée, et nous entrions dans la petite rade