XI. — FIN.\UTÉ INTERNK ET FINALITÉ EXTERNE
L'expérience conduit notre faculté de juger au concept d'une finalité objective et matérielle, c'est-à-dire au concept d'une fin de la nature, alors seulement que nous avons à juger un rapport de cause à effet (i), que nous ne sommes pas capables de comprendre sans supposer, dans la causalité de la cause même, l'idée de l'effet comme la condition de la possibilité de cet effet ou le principe qui détermine sa cause à le produire. Mais cela peut se faire de deux façons : on considère l'effet ou immédiatement comme une production faite avec art, ou seulement comme une matière destinée à l'art d'autres êtres possibles de la nature, et, par conséquent, ou comme une fin, ou comme un moyen pour la finalité d'autres causes. Cette dernière finalité s'appelle utilité (par rapport aux liommes), ou même convenance (pour toute autre créature), et elle n'est que relative, tandis que la première est une finalité intérieure de la nature.
Les fleuves, par exemple, portent avec eux des terres utiles à la végétation, qu'ils déposent quelquefois dans les champs qu'ils traversent, souvent aussi à leur embouchure. En beaucoup de pays, les flots répandent ce limon sur le rivage, ou le déposent sur le bord, et, surtout quand les hommes ont soin que le reflux ne le remporte pas, la terre en devient féconde, et la végétation prend la place occupée auparavant par les poissons et les testacés. C'est ainsi que la nature a produit elle-même la plupart des accroissements de terrain, et elle continue encore, quoique lentement. — Or la question est de savoir si ces alluvions doivent être regardées comme des fins de la nature, à cause de leur utilité pour les hommes, car on ne peut parler de l'avantage qui en résulte pour la végétation même, puisque ce que celleci gagne, les créatures marines le perdent.
Ou bien, pour donner un exemple de la convenance de certaines choses de la nature pour d'autres créatures, par rapportauxquelles ellespeuvent être considérées comme des
ESTHETIQUE 217
mo3''cns, il n'y a pas de meilleur terrain pour les pins qu'un terrain sablonneux. Or la haute mer, avant de se retirer de la terre, a laissé tant de couches de sable dans nos contrées du nord que de vastes forêts de pins ont pu s'élever sur ce sol, d'ailleurs si impropre à toute culture, et nous accusons souvent nos ancêtres de les avoir détruites sans raison. On peut demander si cet ancien dépôt de couches de sable était une fin de la nature, travaillant en faveur des forêts de pins qui pourraient plus tard s'y développer. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il faut voir là une fin de la nature, il faut regarder aussi ce sable comme une fin, mais seulement comme une fin relative, qui à son tour avait pour moyens l'ancien rivage et la retraite de la mer ; car dans la série des membres d'une liaison finale subordonnés entre eux, chaque membre intermédiaire doit être considéré comme une fin (mais non comme une fin dernière) dont la cause la plus prochaine est le moyen. Ainsi encore, s'il devait y avoir dans le monde des bœufs, des bre.bis, des chevaux, et d'autres animaux de ce genre, il fallait qu'il y eût aussi du gazon sur la terre ; s'il devait y avoir des chameaux, il fallait qu'il y eût dans les déserts des plantes propres à les nourrir, et, en outre, il fallait que ces animaux et d'autres espèces herbivores existassent en abondance, pour qu'il pût y avoir des loups, des tigres et des lions. Par conséquent, la finalité objective, qui se fonde sur ce rapport, n'est pas une finalité objective des choses en soi, comme il faudrait l'admettre, si par exemple on ne pouvait concevoir le sable en lui-même comme un effet de la mer qui en est la cause, sans supposer un but à celle-ci, et sans considérer l'effet, à savoir le sable, comme une chose faite avec art. C'est une finalité qui n'est que relative et n'existe qu'accidentellement dans la chose à laquelle on l'attribue ; et, quoique, parmi les exemples cités, on doive regarder l'herbe comme une production organisée de la nature, par conséquent comme une chose faite avec art, dans son rapport avec les animaux qui s'en nourrissent, elle ne doit être considérée que comme une simple matière brute.
î\Iais lorsqu'enfin l'homme, grâce à la liberté de sa causalité, trouve les choses de la nature utiles à ses desseins, il est vrai souvent bizarres (comme quand il se sert des plumes d'oiseau pour se parer, ou des terres de couleur et des sucs des plantes pour se farder), mais quelquefois aussi
raisonnables, comme quand il se sert du cheval pour voyager, du bœuf et même de l'âne et du cochon (ainsi qu'on fait dans l'île Minorquc) pour labourer, on ne peut pas même admettre ici une fin relative de la nature (pour cet usage). Car sa raison sait faire concourir les choses à des fantaisies avxquelles il n'était pas lui-même prédestiné par sa nature. Seulement si on admet qu'il doit y avoir des hommes sur la terre, les moyens au moins sans lesquels les hommes ne pourraient exister, en tant qu'animaux, et même en tant qu'êtres raisonnables (à quelque faible degré que ce soit), ne peuvent manquer ; mais alors les choses de la nature, qui sont indispensables pour cet usage, doivent être considérées aussi comme des fins de la nature.
On voit aisément par là que la finalité extérieure (l'utilité d'une chose pour d'autres) ne peut être considérée comme une fin extérieure de la nature qu'à la condition que l'existence de la chose à laquelle elle se rapporte de près ou de loin soit par elle-même une fin de la nature. Mais comme cela ne peut jamais être démontré par la simple considération de la nature, il suit que la finalité relative, quoiqu'elle nous fasse hypothétiquement songer à des fins de la nature, ne peut cependant donner légitimement lieu à aucun jugement téléologique absolu.
TABLE DES MATIl-RES
Kant, sa vie , 7
— Sa philosophie 11
Bibliographie 33
Extraits des œuvres de Kant
Thécrie de la connaissance 39
Science et métaphysique. — Science et croyance. 39 Comment la mathématique pure est-elle possible ? (Prolégomènes à toute métaphysique
future) 50
Sensibilité et entendement. — Réalisme empirique et idéalisme transcendental 55
Comment une métaphysique pure est-elle possible ? Jugements d'expérience et jugements de
perception 59
Scepticisme et relativisme 67
Comment la nature en elle-même est-elle possible ? 70 Une métaphysique pure est-elle possible ? De
l'usage transcendant de la raison 72
Le paralogisme de la raison pure ; l'âme substance. 74
L'antinomie de la raison pure 76
L'idéal de la raison pure : Dieu. — Impossibilité de la preuve ontologique de l'existence de
Dieu (Critique de la raison pure) 85
De l'usage régulateur des idées de la raison. ... 92 Du but final de l'usage de la raison. — Passage du théorique au pratique 96
Philosophie morale et religieuse 100
Science et morale (critique de la raison pratique). 100
De la valeur absolue de la bonne volonté et de la notion du devoir (Fondements de la métaphysique des mœurs) 102
De la puissance pratique de la raison et des formules du devoir 113
Des mobiles de la raison pure pratique. — Le respect. — Légalité et moralité (Critique de la raison pratique) 141
Liberté et autonomie (Fondements de la métaphysique des mœurs) 157
Liberté et déterminisme (Critique de la raison pratique) 158
Les postulats de la raison pure pratique : l'immortalité de l'âme 164
Les postulats de la raison pure pratique : l'existence de Dieu (Critique de la raison pratique). 166