CHAPITRE I
1 . — j La tâche que Kant se propose, c'est de donner de la connaissance humaine une explication suffisantey
il en est, parmi nos lecteurs, qui pourront au premier moment trouver étrange que nous les conviions à une étude approfondie de la théorie de la connaissance humaine. C'est qu'en oiïet l'importance et la valeur de la question que cette théorie implique, n'apparaissent pas tout d'abord. Mais une rapide revue rétrospective de l'histoire nous fournira les lumières nécessaires.
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persécutée, à se rendre sourd, après l'acte mauvais, aux objurgations du Souverain Législateur, et à réduire en lui au minimum les idées de Dieu et de l'immortalité , Mais il y a une chose qu'il ne peut oublier^, il y a une chose à laquelle il se trouve d'autant plus invinciblement ramené qu'il cultive davantage la science : cette chose^ c'est le caractère propre de la connaissance humaine, ou, pour nous plier au langage moderne, de l'expérience humaine. Plus l'homme s'efforce de ne vouloir être qu'un animal plus délicatement organisé que les autres, plus il se sent élevé jMr sa connaissance à la hauteur d'une perfection de laquelle la créature irraisonnable est absolument exclue. Et même, en réalité, l'homme ne counait-il que des phénomènes sensibles isolés, dans leurs divers rapports concrets, exactement comme fait l'animal? Ne voit-il pas plutôt sa connaissance pénétrée de toutes parts d'universel et de nécessaire^. 11 n'est pas besoin de bien hautes spéculations pour nous rendre ce fait présent comme il faut. Lorsque
l'homme a la perception d'un cercle, il ne conçoit pas seulement que ce cercle est rond, mais encore que tout cercle est et doit être rond; ni seulement que deux poires ne sont pas cette fois-ci égales à cinq, mais encore qu'elles ne ])enYeni Jamais être égales à cinq; ni seulement que ce changement a une cause, mais encore que tout effet sans exception a et doit absolument avoir une cause. L'homme ne s'absorbe donc pas dans la perception sensible, il la dépasse; il ne connaît pas seulement les objets, il connaît encore sa propre connaissance. Et ce mouvement qui l'emporte au dessus de la connaissance sensible, n'est pas seulement pour lui une possibilité éventuelle, c'est encore une naturelle nécessité. S'il se sent pressé de rechercher le motif et la cause des événements, il se sent pareillement pressé de se rendre compte de sa propre connaissance. Ce dernier point doit d'autant plus nous intéresser que la connaissance 'de soimême est bien une connaissance réelle d'ordre phénoménal, et d'où pour l'homme tout
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le reste dépend, en tant que cette connaissance lui sert d'intermédiaire pour entrer en rapport avec le monde extérieur.
L'homme adonné au sensible, et qui néanmoins pensait encore en quelque façon, a pu se tourner et se retourner comme il voulait ; il a toujours trouvé devant lui la connaissance 4e soi-même, avec sa propre originalité, et qui demandait impérieusement une explication, <c Comment l'expérience est-elle possible »? Et en réfléchissant à cette question, il voyait un problème encore plus profond se dresser ■devant son esprit: « Comment est-il possible « que ma faculté de connaître connaisse des « choses qui sont hors de moi? Oîi est le « pont, pour passer du moi au non-moi exté- « rieur » ?
2. — La pensée humaine n'a pu se soustraire à ce problème. Alors qu'on ne songeait pas encore au protestantisme et à Kant, la philosophie fournissait déjà tous les éléments qui concourent à la solution de cette question. Sans doute nous ne trouvons pas dans l'an-
cieniie philosoiihie le problème posé sous cette forme : Comment l'expérience est-elle possible? Il fallait d'abord que l'humanité fût communément tombée dans la sensualité pour que l'aiguille du cadran de la philosophie marquât l'heure sur cette question : Comment l'expérience est-elle possible? Mais de l'ancienne philosophie se dégageait naturellement la réponse simple et grandiose à la question posée. — De ce fait que l'homme possède des connaissances qui, absolues, nécessaires, universelles, dépassent la pure expérience sensible, on trouvait dans l'ancienne philosophie cette explication, que Y homme possède une faculté de concevoir suprasensible, spirituelle. De ce fait que l'homme connaît un monde qui existe en dehors de son acte cognitif(un monde transcendant, selon l'expression de Kaut), et qu'il conçoit, par sa faculté spirituelle, l'universel empreint dans les choses sensibles, on trouvait cette explication plus profonde, que l'esprit humain est le reflet de V intelligence unique, à laquelle les choses extérieures doivent
lettr existence et qui, eu les produisant, nous en a donné les idées.
3. — Lorsque Kant vivait, l'esprit du siècle avait depuis longtemps rompu de la façon la plus hostile avec le passé catholique, et telle était la confusion amenée par le protestantisme que, jusque dans bien des milieux catholiques, l'intelligence de la philosophie traditionnelle s'était obscurcie. Dans l'Allemagne protestante la pensée supérieure aux sens avait bien encore une existence scientifique, mais elle s'était réduite à un sec dogmatisme d'école qui, sans précisément écarter la haute science, l'enseignait malheureusement avec une fadeur et un ennui mortel qui en énervaient l'exposition, en face des riches couleurs des théories sensualistes. Cette situation n'était plus tenable ; on ne pouvait plus avancer dans cette impasse.
Mais c'était seulement la situation de la plate science allemande ; ce n'était pas l'impasse où s'engagea le courant du siècle sous l'impulsion du protestantisme. Cette impasse est
plutôt la p/nlosophie des empiristes anglais. La France l'avait connue avant l'Allemagne. Si le protestantisme n'avait pas réussi à rompre en France, comme en Allemagne, les formes catholiques de la vie publique, il avait du moins jeté dans l'air de la France, facile à émouvoir, des germes de révolution. Et c'est dans ce pays que se développa, sous la forme d'un matérialisme complet, la science importée d'Angleterre. Les Allemands, devenus protestants, avancèrent plus lentement dans cette voie, mais aussi ils devaient y laisser une trace plus profonde. L'empirisme anglais et le matérialisme français excitèrent alors dans les pays allemands la plus vive attention.
A la surface de ce courant puissant flottait encore, dernier débris de la métaphysique, cette question: Comment V expérience est-elle possible ?
L'humanité, ivre des jouissances et des connaissances sensibles, ne pouvait se soustraire à une question qui, impliquée dans l'expérience sensible, V élevait cependant au dessus des
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sens: Comment est-ce donc que je connais? Comment les choses extérieures entrent-elles dans m(( représentation intérieure? Comment rcxpérience est-elle possible? D'où vient dans ma connaissance cette nécessité que je doive connaître ainsi et ne puisse connaître autrement? Pourquoi suis-je contraint d'énoncer des jugements de valeur universelle, tels que celui-ci : Tout ce qui arrive^ doit avoir une cause? — Cette métapliyslque, l'homme dans ses observations aurait dû l'accepter comme le fil d'Ariane donné par la nature ; mais la sphère suprasenslble tout entière — jusqu'alors dénommée métaphysique, — s'était évanouie à ses regards. Toute la science du suprasenslble s'était absorbée dans la théorie de la connaissance ; cette question l'enserrait de toutes parts ; elle l'enserrait comme une corde qui l'étranglait, ou plutôt comme une ceinture de sauvetage, destinée à le faire remonter de l'abîme de la sensuahté vers la surface des eaux tranquilles.
"L'esprit s'élolgnant de plus en plus du
Christianisme s'était alors posé un problème gigantesque : comment expliquer la connaissance humaine, sans admettre dans l'homme une puissance suprasensible (l'àme immortelle) et dans le monde extérieur un être suprasensible (Dieu)? Rien de plus tragique à contempler que les efTorts de l'esprit humain pour venir à bout de cette tcàche impossible. Afin de bien tenir le fil que Kant prit pour guide avec la profondeur allemande, nous devons nous représenter plus nettement encore à quel point en était arrivée la solution de la question.
4. — Par la bouche de Bacon (1561-1626) l'esprit du siècle avait posé comme premier principe que l'expérience seule est la source de la connaissance. Or, d'où vient ce principe ? Repose-t-il aussi sur l'expérience ? et sur laquelle ? quelle garantie l'expérience olTre-telle de sa propre valeur ? C'est ainsi que l'expérience elle-même devait devenir l'objet de la science : il fallait essayer de justifier la valeur de la connaissance humaine, fondée sur
la seule expérience. C'est avec Jean Locke (1632-1704) que la philosophie expérimentale entreprit cette tâche. Et voici sa réponse : Toute expérience est perception sensible ou sensibilité ; dans la connaissance humaine il n'y a rien qu'on ne puisse expliquer comme un produit de la perception sensible ; même les propositions de valeur universelle, telles que le principe de causalité, — en vertu duquel tout effet doit avoir une cause, — dérivent radicalement de la perception sensible. Que sont donc les perceptions sensibles? Telle était la seconde question. — Ce sont des représentations de l'esprit, des idées, dit Georges Berkeley (1685-1753); le monde n'est qu'un cercle magique de phénomènes illusoires ; toute l'existence des choses consiste en ce qu'elles sont perçues {esse est percipi) ; c'est Dieu qui produit en nous l'illusion où nous sommes, que nous connaissons quelque chose. Par contre^ les matérialistes français nous enseignent que les perceptions sensibles ne sont que des excitations d'organes corporels, que
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des pliéiiomèiies matériels de mouvement.
Surgit alors la grosse question : — Si les éléments de la connaissance ne sont que des impressions idéales d'un esprit, ou mécaniques d'un corps, comment est possible une connaissance qui, premièrement, embrasse la réalité^ et secondement^ ait une valeur universelle? Comment des impressions qui n'appartiennent qu'à la sphère subjective de celui qui connaît, peuvent-elles être le point de départ d'une connaissance de l'extérieur? Comment des perceptions, qui ne représentent que des individus comme tels, peuvent-elles fonder des jugements d'une valeur universelle et absolue ?
Une fois encore, avec David nume(i771-1776) la philosophie du siècle fit appel à tous ses moyens d'exposition et d'explication. 11 arrive en vertu de l'habitude^ dit ce sceptique célèbre (ayant en vue surtout le principe de causalité), que notre imagination enchaîne et coordonne certaines représentations dans le rapport d'effet à cause. Chaque fois que je le
veux, mon doigt remue ; en vertu de celte habitude, je réunis par l'imagination ce mouvement du doigt et l'acte volontaire correspondant ainsi que l'elfet à la cause, quoique je ne sache pas s'il existe réellement entre eux une relation causale. C'est donc seulement l'habitude qui fait sur nous l'impression delà nécessité, quand nous disons : Tout efîet doit avoir une cause correspondante. Hume explique l'expérience humaine par l'habitude, or riiabitude n'est que l'expérience répétée. Il oublie de nous dire comment l'habitude, c'est-à-dire la seule expérience individuelle répétée^ est- par elle-même en état de nous expliquer cette nécessité qui apparaît dans les jugements universels expérimentaux. Il n'a pas fait faire un pas à l'explication de la connaissance humaine ; il n'a pas même laissé à la science un misérable lieu de repos, à moins qu'on n'en voie un dans cet aveu, que toute connaissance est illusoire et dénuée de fondement : en un mot, il a glissé sous la tète de la science un coussin pour l'aider à mourir.
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Le pi'c'tendu travail de Iliime a du moins eu ceci de bon que la question de la connaissance humaine, — la seule vers laquelle la science dévoyée put sans prétention s'orienter, — devint justement une question brûlante. Le problème se posait dès lors dans toute sa clarté « Hume )),ditKuno Fischer (1), «n'a c( pas résolu le problème ; il n'a fait que l'é- « claircir, mais de telle façon qu'après lui nul ((. penseur indépendant n'y pût fermer les yeux ; « il fallait voir désormais que ce problème « est au premier rang entre tous, et que par « la route que Hume a suivie, on n'arriverait « pas au but. L'expérience, dont Bacon avait (( fait l'instrument de la philosophie, en était « l'objet depuis Locke, et c'est cet objet qu'il « fallait d'abord expliquer. Mais l'expérience « fut toujours expliquée de telle façon qu'elle « était déjà au fond de Texplication ; en effet, « le rapport de causalité entre les phénomènes « avait dans Locke la valeur de la réalité de
(l) François Bacon ( '2'- édit., p. 785 ).
« la perception ; — dans Berkeley, celle de la « réalité de l'action divine ; — dans Hume, (( celle d'une expérience souvent répétée. « Quiconque saisit bien le problème, doit (( chercher une autre voie, adopter un au- « tre point de départ, qui ne procède plus de « la philosophie expérimentale et donne à la « question une tournure qui fasse époque . . . a Ce fut l'œuvre d'un philosophe allemand, (( Emmanuel Kant ».
5. — En réalité, c'est David Hume qui suggéra au nouveau Copernic l'idée de son entreprise. Le grand critique voulut affranchir la science du scepticisme de Hume : heureux, si le vent glacial de son criticisme n'avait pas entièrement éteint la lumière de la vie !
Pour comprendre Kant comme il convient, on doit se rappeler ce que Hume avait en vue. Il traitait le grand problème, comme on l'a remarqué, surtout relativement au principe de cmtsalitc. Cette loi, d'après laquelle tout effet doit avoir une cause correspondante, et toute cause complète entraine après
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("lie son effet, s'offre réellement à tout esprit pensant comme une loi absolue et universelle. De quel droit, demandait Hume, maintenons-nous à cette loi sa valeur universelle ? Que dans le cas présent, V expérience sensible individuelle n'expliquât rien, c'est ce que Hume admettait avec raison comme constant. Nous, hommes du commun, nous croyons actuellement que notre entendement conçoit, > à l'occasion d'une expérience sensible, je veux dire interne, ce que sont la cause et l'effet, de sorte que nous pouvons distinguer la cause de la simple condition ou occasion ( par exemple, je me connais moi-même, quand Je parle ou marche, comme la cause de mon acte), et en même temps mon entendement conçoit le rapport de cause à effet comme existant en soi, antérieurement à mon expérience sensible, indépendamment de cette expérience, — comme a priori, si l'on peut ainsi s'exprimer. En conséquence, il y a, hors de l'acte par lequel nous connaissons, une réalité suprasensible ( parce qu'elle a une
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(( la perception ; — dans Berkeley, celle de la « réalité de l'action divine ; — dans Hume, a celle d'une expérience souvent répétée. « Quiconque saisit bien le problème, doit (( chercher une autre voie, adopter un au- « tre point de départ, qui ne procède plus de « la philosophie expérimentale et donne à la (( question une tournure qui fasse époque . . . « Ce fut l'œuvre d'un philosophe allemand, (.( Emmanuel Kant ».
5. — En réalité, c'est David Hume qui suggéra au nouveau Copernic l'idée de son entreprise. Le grand critique voulut affranchir la science du scepticisme de Hume : heureux, si le vent glacial de son criticisme n'avait pas entièrement éteint la lumière de la vie !
Pour comprendre Kant comme il convient, on doit se rappeler ce que Hume avait en vue. 11 traitait le grand problème, comme on l'a remarqué, surtout relativement au principe (le caus(ili(:\ Cette loi, d'après laquelle tout effet doit avoir une cause correspondante, et toute cause complète entraine après
elle son effet, s'offre réellement à tout esprit pensant comme une loi absolue et universelle. De quel droit, demandait Hume, mainte- }wns-nous à cette loi sa valeur universelle ? Que dans le cas présent^ V expérience sensible individuelle n'expliquât rien, c'est ce que Hume admettait avec raison conmie constant. Nous, hommes du commun, nous croyons actuellement que notre entendement conçoit, à l'occasion d'une expérience sensible, je veux dire interne, ce que sont la cause et l'effet, de sorte que nous pouvons distinguer la cause de la simple condition ou occasion ( par exemple, je me connais moi-même, quand je parle ou marche, comme la cause de mon acte), et en même temps mon entendement conçoit le rapport de cause à effet comme existant en soi, antérieurement à mon expérience sensible, indépendamment de cette expérience, — comme a priori, si l'on peut ainsi s'exprimer. En conséquence, il y a, hors de l'acte par lequel nous connaissons, une réalité suprasensible ( parce qu'elle a une
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valeur universelle), laquelle est saisie par l'homme à l'aide d'une faculté cognitive suprasensible. Mais une;,connaissancc suprasensible dans l'homme implique une âme spirituelle et immortelle ! Voilà la vérité qui fait plus de peur à la science avancée que l'eau bénite au diable. Un véritable homme de science pose en principe, comme une chose qui va de soi, que l'homme n'a qu'une connaissance sensible. C'est ce qu'a fait Hume. « Il a démontré sans appel)), dit Kant», qu'il (ï est absolument impossible à la raison de « concevoir un tel lien a priori et en vertu de (( concepts, car ce lien implique nécessité d. 11 a fait plus : en prenant pour unique fondement l'habitude, il a sous tous les rapports enlevé toute valeur à la connaissance qui dépasse l'expérience sensible individuelle, et ainsi c'en serait fait de toute connaissance suprasensible ( métaphysique ), que dis-je? de toute la certitude de notre connaissance. (( Depuis l'origine de la métaphysique, aussi « haut qu'on remonte dans son histoire >\ dit
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Kant (1) », il ne s'est point présenté de con- « joncture plus décisive pour le sort de cette « science que l'attaque dirigée contre elle par « Hume ». La manière dont Hume avait posé la question, avait donc son importance. « Il (( n'a porté aucune lumière dans cette es- « pèce de connaissance : néanmoins il a fait «jaillir une étincelle ». Et cette étincelle est tombée sur Kant, et la lumière du criticisme est apparue. « Je cherchai d'abord, si l'objec- « lion de Hume ne pouvait pas se générali- « ser, et bientôt je trouvai que le concept « de cause et d'effet est loin d'être le seul « sous lequel l'esprit se représente a priori « les enchaînements des choses ; bien plus « que c'est là l'objet propre et le domaine « môme de la métaphysique. Je tentai de m'as- « surer de leur nombre, et, cette tentative (( ayant réussi à mon gré, — j'entends en par- « tant d'un seul principe, — j'arrivai à la dé- « duction de ces concepts, dont j'étais présen-
(1) Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 5.
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« tement assuré qu'ils ne sont pas, ainsi que « Hume l'avait soutenu, dérivés de l'expé- « rience, mais qu'ils procèdent de l'entende- « ment pur. Cette déduction qui paraissait im- « possible à monsagace devancier, et dont perce sonne non plus, en dehors de lui, ne s'était « seulement avisé (bien que chacun se servit à ■<( coup sûr de ces concepts, sans demander <( sur quoi se fonde leur valeur objective), cette « déduction, dis-je, était l'œuvre la plus diffi- « cile qui put être abordée en vue de la Méik taphysique(l) ». Kant l'a accomplie: c'est la <( Critique de la Raison pure )). C'est «le problème de Hume dans son plus grand développement possible )) ; on y traite de « l'existence « d'une connaissance vantée et nécessaire à « l'humanité ». L'œuvre de Kant, « c'est une « science toute nouvelle, dont personne au- «. paravant n'avait même eu l'idée, dont mè- « me la simple idée était ignorée, et pour A laquelle rien de ce qu'on possédait jus-
(1) Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 9.
« qu'alors ne pouvait être utilisé, sauf les « soupçons que pouvaient faire naitre les « doutes de Hume, lequel néanmoins n'a- « vait eu aucun pressentiment de la possibili- « té d'une telle science formelle, et, pour met- « tre son esquif en sûreté, le poussait vers « le bord ( le scepticisme ), où il devait « échouer et se perdre, tandis que je me pré- « occupe, moi, de lui fournir un pilote qui, ce suivant les principes certains de l'art nauti- « que, tirés de la connaissance du globe, et « muni d'une carte complète de la mer et « d'une boussole, puisse conduire sùre- 1 ment le navire où il lui semble bon (1) ». 6. — La manière dont Kant a accompli sa tâche a-t-elle la portée universelle qu'il se plaît à lui attribuer, c'est ce que montrera l'exposition qu'on en fera ci-dessous. Ce qui est certain, c'est que la question de l'origine de la connaissance, abordée par Kant et traitée dans la Critique de la Raison pure, excite-
(1) Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 11.
encore de notre temps chez tous les penseurs le plus vif intérêt, et qu'elle le mérite.
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n'attribuons pas à la théorie de la connaissance absolument cette espèce d'importance, qu'elle prend dans les idées des modernes et de Kant. La théorie de la connaissance n'a pas absolument, — ainsi qu'on le veut aujourd'hui, — absorbé toute la métaphysique. C'est le point de vue erroné de Kuno Fischer, quand il dit : (( La philosophie « avant Kant voulait être une explication des « choses, c'était aussi la prétention des science ces empiriques. Ou la philosophie devait (L renoncer à sa situation indépendante et s'ab- « sorber dans les sciences expérimentales, — (( c'est ce que fit le réalisme anglais ; ou elle (c devait tenir bon comme science spéciale mé- « taphysique (suprasensible) en face des science ces expérimentales, et alors elle s'épuisait, « — c'est ce qui arriva dans l'école de Wolf. (( Dans les deux cas, elle disparaissait comme Ci science indépendante ». On la sauve, dans
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ropinion de Fischer, lorsqu'on lui donne pour objet quelque chose de spécial et cependant de réel. Ce quelque chose existo : ce sont les sciemes exactes mêmes. C'est dans cet esprit que Kanta entrepris et achevé sa tâche. « L'ob- « jet de l'expérience, ce sont les choses ; l'obc( jet de la. philosophie, c'est l'expérience, prin- « cipalement le fait de la connaissance humai- « ne. C'est surtout ainsi que la philosophie « cesse d'être une explication des choses, pour « devenir une explication de la connaissance « des choses (l) )). Ce point de vue fonda- ^1 mental pour la philosophie, c'est Kant qui c( l'a découvert. Dans ses mains la philosophie a a été comme l'œuf de Colomb ; il a donné i( à celle-ci une base solide, tandis qu'avant lui « personne malgré tous ses efforts n'avait pu « faire tenir l'œuf en place ». Tels sont les termes avantageux dans lesquels K. Fischer traduit l'opinion courante des modernes sur la question. Mais on ne pourrait accorder une
(1) Histoire de la philosophie moderne, m, 16.
telle importance au problème de la connaissance qu'à condition d'avoir préalablement démontré que riiomme est ajjsolument hors d'état état de concevoir aucune vérité suprasensible. Nous le répétons : en aucun temps, en aucun lieu, la philosophie ou métaphysique ne peut se contenter de n'être qu'une théorie de la connaissance humaine ; elle doit tendre sans cesse à expliquer en dernière analyse par ses propres premiers principes le monde entier de la réalité.
Et cependant nous tenons pour indéniable la haute importance du problème de la connaissance.
Parmi les objets dont doit s'occuper la philosophie, la connaissance humaine prend tout d'abord en soi et pour soi une place éminente. Elle est en quelque sorte l'œil, dont l'organisation n'a pas moins d'intérêt pour nous que les objets de la vision. Comment pourrait-il ne pas incomber au philosophe de chercher à comprendre de quelle manière s'accompht le fait de la connaissance ? Depuis
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Kant, on a désigné d'un nom nouveau l'exposition critique des conditions auxquelles est soumise la connaissance ; on l'appelle la science. tramcemlenUde , pour ce motif, disent quelques-uns, que la science qui a les choses pour objets s'élève au dessiis d'elle-même et revient sur elle-même par la réflexion. D'autres tirent ce nom de ce que la philosophie critique, pour expliquer l'expérience, fait appel à des conditions, qui sont elles-mêmes en dehors de toute expérience. D'autres encore soutiennent que la science critique s'appelle transcendeniale, en tant qu'elle se rapporte aux conditions transcendentcdes de notre connaissance, et que cet élément premier qui précède notre connaissance en la conditionnant, s'appelle transe endental, en tant qu'il se rapporte à quelque chose de transcendant (1). Ce mot
(1) Kant appelle transcendant ce qui est au-delà, c'est-à-dire en dehors de notre acte cognitil', partant les objets extérieurs en tant qu'ils existent indépendamment de notre pensée, par ex. les choses en soi, les noumènes, Dieu, etc. Le transcendental est surtout ce qui se trouve dans le sujet connaissant et se rapporte au transcendant (relation énoncée du point de vue
n'a été d'auciino utilité, il a au contraire fait beaucoup de mal. La science traditionnelle ne connaissait pas ùe philosophie ircmscendentale, tandis que la critique de la connaissance humaine l'a considérée comme très importante, et nous aurons souvent encore occasion d'y revenir quand nous montrerons que tous les éléments de la véritable théorie de la connaissance se trouvent déjà dans l'antique philosophie (la scolastique ).
Du jour où s'est développée la tendance à s'éloigner du suprasensible, — ainsi que c'est devenu la mode depuis deux à trois cents ans, — l'étude de la théorie de la connaissance — ce qu'on appelle la philosophie critique'— a pris encore une importance toute particulière. On peut soutenir carrément que toutes les grandes erreurs modernes sont issues d'une fausse conception du fait de la
extérieur). Est donc transcendental tout ce qui est antérieur dans notre esprit à toute expérience, et donne à notre connaissance ce caractère distinctif, qu'elle paraît une représentation du transcendant. Enfin on appelle de même transcendentale l'étude de ces conditions a priori.
connaissance humaine, et partant, de la valeur objective de notre connaissance, ou du moins y ont trouvé leur plus solide fondement, c'est justement ici que l'extravagance humaine a élucubré ses plus étranges imaginations et les a présentées au monde comme la philosophie ; c'est justement ici que la moderne sagesse est manifestement au bout de son rouleau et peut être amenée de la manière la plus invincible à confesser qu'elle doit rentrer dans la voie de la philosophie chrétienne, si elle veut agir loyalement avec la vérité.
Et c'est aussi là le point où se dirige, au cours de son développement, la philosophie allemande. Aujourd'hui, selon la remarque de Lange (1), le problème fondamental des sciences naturelles se transforme en problème de la théorie de la connaissance.
Il est facile de voir par là qu'on ne peut proprement parler de transcendental qu'autant qu'on a positivement démontré l'existence corrélative de quelque chose de transcendant, comme vraie, ou vraisemblable, ou du moins possible.
(1) Histoire du matérialisme, ii, 220.
Le penseur chrétien a donc assez de motifs de consacrer à cette question toute son attention. C'est dans sa connaissance que l'homme trouve la meilleure part de sa dignité naturelle, c'est par elle qu'il s'élève au dessus de l'univers matériel. L'univers disparaîtrait que subsisteraient encore cette nécessité et cette universalité, qui sont, aux yeux de l'homme, les caractères propres de la vérité.