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sinon historique, du « premier développement de la liberté )) demeurée jusque-là à l'état de « disposition naturelle. » Il est bien certain, en tout cas, que l'histoire vraiment humaine commence avec le premier acte de liberté ; avant cet acte créateur, l'homme est lui-même nature ; il obéit à Thistinet et n'éprouve d'autres besoins que ceux que la nature a mis en lui et se charge de satisfaire. 11 est donc d'accord avec le milieu qui l'entoure, il est heureux et innocent , la terre est pour lui un paradis 1 .
Cependant la raison s'éveille, et avec elle la volonté. L'homme reconnaît d'abord des différences entre les aliments et découvre en lui la faculté de comparer et de choisir. Il remarque que l'attrait sexuel peut se prolonger et se répéter à plus brefs intervalles si l'on prévient la satiété en dissimulant aux sens l'objet du désir; le vêtement est inventé et, du même coup naît la pudeur. Puis l'imagination dépasse le présent et s'étend à l'avenir; la réflexion, au delà des besoins immédiats, commence à prévoir les maux à venir, l'incertitude de la nourriture, et le terme dernier de la vie, la mort. Enfin l'homme s'aperçoit de sa place dans la nature et de sa dignité propre, du jour où il dit à la brebis : « ta toison m'appartient », et considère tous les animaux comme des moyens par rapport à ses fins, tandis qu'il sent obscurément qu'il ne peut tenir le même langage à son semblable et que celui-ci a
1. Conjectures sur le cojnmencement de r humanité, t. IV, p. 3il (Irad. Revouvier, p. 23).
KANT
les mêmes droits que lui sur les biens de la nature^.
Telles ont dû être les premières démarches par lesquelles l'homme s'est différencié de Tanimal. Elles ont ce caractère commun d'être une rébellion de la raison et de la volonté contre l'ordre naturel, une révolte de Torgueil contre la domination des choses. On peut donc dire que le premier effort de la liberté a été une rupture de l'unité parfaite de l'homme et de la nature, une déchéance par rapport à l'innocence primitive, en un mot une chute, un péché. C'est en ce sens que Rousseau a eu raison de signaler la contradiction de l'état civilisé avec la simplicité et la beauté de la nature et les maux qui naissent de cette contradiction 2.
Heureuse faute, d'ailleurs, felix culpa^ cette déchéonce de l'homme primitif! Car, avec le mal, elle a introduit dans la vie tous les biens qui la rendent digne d'être vécue. Une fois que l'homme a pris conscience de n'être pas lié inexorablement à la loi de nature, la raison le « pousse irrésistiblement » à développer ses facultés naturelles. Avec les passions et les besoins nouveaux naissent aussi le travail, l'agriculture qui rend nécessaire une vie sédentaire et conduit à Tappropriation du sol, l'agglomération des hommes en villages pour défendre la propriété contre les chasseurs nomades; alors apparaissent les biens de la vie sociale, la sécurité, la justice, l'industrie. La guerre, sans doute, est encore fréquente entre les communautés primitives; mais la crainte même de
MÉTAPHYSIOl^E DES MOEURS.
la guerre extérieure oblige les souverains à garantir au dedans la liberté, indispensable au progrès de l'industrie et de la richesse commune ^
Née de la première émancipation de la liberté, l'histoire humaine est, comme le dira bientôt Michelet, « la victoire progressive de la liberté ». Le philosophe n'a pas, selon Kant, à retracer cette histoire ; il doit simplement déterminer ce que la raison pure peut à priori affirmer de la marche générale des faits historiques. Or la raison exige que l'homme développe pleinement ses facultés et affranchisse sa liberté de la loi de nature. Mais une pareille évolution ne saurait se réaliser pleinement dans l'individu ; celui-ci, en proie à ses instincts, gaspille sa courte vie en querelles stériles et égoïstes. Et cependant un Kepler ou un Newton de l'univers moral n'arriverait-il pas à saisir, à travers la lutte confuse des individualités concurrentes, un « dessein de la nature » qui tend à réaliser un ordre meilleur 2? Les hommes sont comme les arbres des forêts : chacun s'efforce de dépasser ses voisins pour atteindre l'air et la lumière, et de cet antagonisme des intérêts résulte la prospérité de la forêt tout entière. De même, l'homme veut l'union ; mais la nature prévoyante veut la discorde, afin que les égoïsmes hostiles soient obligés de chercher dans la société civile une forme supérieure de la sécurité : la liberté par la légalité, la justice par le droit.