P. 405-23 (273-98). Cf. p. 428 (304-5), note
KANT
remontrances de parlements... L'objet auquel s'appliquent le mieux les mérites et les qualités nationales de ce peuple est la femme. Non pas qu'elle soit plus aimée et plus estimée là qu'ailleurs; mais elle donne la meilleure occasion de mettre au jour les qualités les plus aimables de Fesprit, de la politesse et des belles
manières Gomme les Français ne sont nullement
dépourvus de nobles qualités, mais que celles-ci ne peuvent être excitées que par l'impression du beau, le beau sexe devrait avoir chez eux une influence plus puissante que partout ailleurs pour susciter et entretenir les plus nobles actions du sexe viril, si l'on s'était préoccupé de favoriser un peu cette tendance de Fesprit national. » Et Kant termine ce portrait par ce trait qui ne manque pas de grâce ironique : « Il est dommage que les lys ne filent pas^^ »
L'Anglais est froid, indifférent au qu'en-dira-t-on, mais il est hardi, constant, sûr dans ses amitiés, moins aimé, mais plus estimé que le Français.
L'Allemand combine, à un moindre degré, les qualités et les défauts de l'Anglais et du Français. Il est, en matière de goût, et jusque dans l'amour, assez méthodique. Il attache une grande importance au titre et au rang. Très préoccupé du jugement d'autrui, il imite et n'ose se fier à sa propre originalité ^. Il n'est que juste de remarquer, avec M, Kuno Fischer, que Kant écrit ces pa-
PERIODE ANTECRITIQUE.
ges un an après l'apparition de Minna de Barnhelm et deux ans avant celle du Laocoon.
Un traité de psychologie descriptive ne se résume guère. On nous pardonnera d'avoir insisté sur ces pages, qui nous ont permis d'entrevoir l'homme à travers le philosophe et jettent sur l'évolution de sa pensée même une clarté très vive. Elles marquent, dans la carrière de ce rude marcheur, une étape reposante qu'il ne s'accordera plus de longtemps.
2 6. — Les rêves d'un visionnaire éclaircis par les rêves de la métaphysique (1766).
Déjà, en effet, les Rêves d'un visionnaire ramènent Kant à ses préoccupations dominantes et l'on aurait grand tort de ne voir dans cet opuscule qu'ironie et badinage. 11 se rattache même aux précédents par un lien beaucoup plus étroit que la date de publication ne semble l'indiquer. C'est vers 1762 que Kant eut connaissance des histoires merveilleuses qui défrayaient, depuis six ans, les conversations de Stockholm, Gothembourg et Copenhague. Le héros de ces étranges aventures était le mystique Swedenborg, auteur de huit gros volumes, publiés à Londres sous le titre à'Arcana cœlestia (1749-56). Vision à distance, dans l'espace comme dans le temps, communication directe avec les âmes des morts, dédoublement de la personnalité, telles étaient, assurait-on, les prodigieuses facultés de cet ancien fonctionnaire de Charles Xii, honnête homme d'ailleurs, minéralogiste, phy-
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PÉRIODE ANTÉCRITIQUE.
sicien et mathématicien estimé. Des attestations authentiques de témoins peu suspects conféraient à ces rumeurs une autorité qui inquiétait les plus sceptiques. Il est visible que Kant n'échappa point à l'impression générale. Un officier danois de ses amis lui fournit des renseignements circonstanciés; il lui récrit pour préciser les points qu'il importe d'éclaircir. Il donne à un ami anglais, qui se rend à Stockholm, des instructions détaillées pour contrôler sur place les faits ou la légende. Enfin il écrit à Swedenborg, qui ne lui répond pas, mais lui fait savoir qu'il lui enverra son prochain ouvrage, et il fait venir de Londres les Arcana cœlestia au prix de sept livres sterling. Sa curiosité naturelle est aiguillonnée par les questions pressantes de ses amis et nous possédons la réponse à l'une de ces questions, la très curieuse lettre adressée en 17G3 ^ à M"*' Charlotte de Knobloch, personne d'un grand mérite, à laquelle Kant fait longuement part de ses premières recherches, sans oser prendre parti pour ou contre le visionnaire suédois 2. Enfin, en 17G6, pour échapper aux sollicitations « indiscrètes ou oiseuses » ^, un peu aussi pour se venger de la déception que lui a causée la lecture des Arcana cœlestia, il écrit et publie sous l'anonymat les Rêves d'un Visionnaire.
Est-ce à dire que notre philosophe dénie toute vrai-
1. Telle est bien, d'après les faits précis qui y sont relatés, la date de la lettre, et non 1758, comme l'ont imprimé quelques éditeurs sur la foi de Borowski. (Cf. K. Fischer, I, p. 248 et suiv.).