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PÉRIODE ANTÉCRITIQUE. 51
semblance à la communication des substances spirituelles? Il admet, au contraire, entre les esprits une loi d'universelle dépendance, analogue à la loi de l'attraction assignée par Newton aux substances matérielles : « Dans les mobiles les plus intimes, nous nous trouvons dépendre de la règle de la volonté universelle, et il en résulte, dans le monde de toutes les natures pensantes, une unité morale et une constitution systématique suivant des lois purement spirituelles. » Il va plus loin même ; il émet cette hypothèse profonde, qu'on peut regretter qu'il n'ait pas approfondie plus tard, que précisément « le sentiment moral est le sentiment de cette subordination de la volonté particulière à la volonté universelle », la traduction par la conscience individuelle de l'effort commun des esprits vers l'unité morale. Et l'on entrevoit ainsi pour l'action morale, si rarement efficace dans l'ordre de la nature, la possibilité de se réaliser pleinement dès cette \ie dans un univers spirituel, — nous allions écrire noiiménal, — tant est visible, dans cette rapide ébauche, l'esquisse de la distinction du phénomène et du noumène que la Critique ne tardera pas à fonder i. Mais cette hypothèse n'a rien de commun avec l'illuminisme de Swedenborg. Ce dernier prétend avoir la connaissance directe, expérimentale, la « double vue » d'objets qui échappent à l'expérience commune. Que de tels objets soient possibles et que certaines âmes en puissent avoir connaissance, c'est ce dont la raison ne
décide point. Mais un homme qui a « son monde propre », que personne n'aperçoit , est sans doute , comme le disait déjà Aristote, un « rêveur », nous dirions aujourd'hui un halluciné. Les visions de Swedenborg" ne sont que des images projetées au dehors par un cerveau malade, et un bon purgatif en aurait aisément raison i. Quant à la métaphysique de l'École, celle de Leibniz et de Wolff, elle pourrait bien n'être aussi qu'un rêve individuel, un «pays de cocagne » [Schlaraffenland]où s'égare l'imagination des philosophes. La raison, régie par le principe d'identité, ne peut par elle-même saisir ni des causes ni des substances en soi. La causalité, en effet, n'est-elle pas un lien entre deux termes non identiques? Seule l'expérience peut m'apprendre que ma volonté meut mon bras. En dehors d'elle, « les concepts fondamentaux de choses comme causes, ceux de force et d'action, s'ils ne sont empruntés à l'expérience, sont absolument arbitraires et ne peuvent être ni démontrés ni réfutés » ^. Que la métaphysique se contente donc, au point de vue spéculatif, d'être désormais « une science des limites de la raison humaine » *. Cette définition n'entamera point sa valeur pratique, et lui permettra d'ofiFrir à la « foi morale » 1' « espérance en l'avenir », la perspective d'une vie future 5.