‹ Kean, ou, Désordre et génieChapitre 11 sur 56 · SCÈNE IV ANNA, voilée; REAN, puis SALOMON · texte numérisé non relu

SCÈNE IV ANNA, voilée; REAN, puis SALOMON

ANNA

Me voilà donc venue chez lui !... Aurai-je le courage de lui dire ce qui m'amène?... Oh! mon Dieu î mon Dieu !... donnemoi de la force, car je me sens mourir!

KEAN, rentrant avee un habit.

Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, miss... Puis-jc être assez heureux pour vous être bon à quelque chose, assez favorisé du ciel pour me trouver en position de vous être utile ? ANNA, à part.

Oh! c'est sa voix! (Haut.) Excusez mon trouble, monsieur, il est bien naturel; et, si modeste que vous soyez, vous comprendrez que votre réputation, votre talent, votre génie...

KEAN

Madame...

ANNA

M'effrayent plus encore que votre accueil ne me rassure... On vous dit cependant aussi bon que grand... Si vous n'eussiez été que grand, je ne serais pas venue à vous.

(Elle lève son voile. Ils s'asseyent.) KEAN, faisant un signe.

Vous m'avez dit que je pourrais vous rendre un servi«e; mon désir de vous le rendre est grand, miss, et cependant j'hésite à vous presser... Un service est sitôt rendu !

ANNA

Oui» vous avez deviné jtjat«i mon»iflur, et J'MttAtid* huxx"

KEAN 129

coup (le vous; il s'agit de mon bonheur, de mon avenir, de ma vie peut-être.

REAN.

Votre bonheur? Oh! vous avez sur le front toutes les lignes 'leureuses, miss. Votre avenir? Et quelle prophétosse damnée, fût-ce l'une des sorcières de Macbelh, oserait vous prédire autre chose que des félicités ? Votre vie ? Partout où elle brillera, il poussera des fleurs comme sous un rayon de soleil.

ANNA

11 se peut que les années qui me restent à vivre soient plus heureusement dotées que les années que j'ai déjà vécues, car il y a un quart d'heure encore, monsieur Rean, que je me demandais si je devais venir vous trouver ou mourir.

KEAN

Vous m'effrayez, madame...

ANNA

11 y a un qunvt d'heure que j'étais encore la fiancée d'un homme que je déteste, que je méprise, et que l'on veut me forcer d'épouser; non pas ma mère, non pas mon père, helas! je suis orpheline, mais un tuteur â qui mes parents, en mourant, ont légué tout leur pouvoir. C'était hier matin que mon malheur devait s'accomplir, si je n'avais, soit folie, soit inspiration, quitté la maison de mon tuteur. J'ai fii, j'ai demandé où vous demeuriez; on m'a indique votre maison, je suis venue.

Et qui m'a valu l'honneur d'être choisi par vous, miss... ou co::ime conseiller, ou comme défenseur?

ANXA.

Votre exeniple, qui m'a prouvé qu'on pouvait se créer des ressources honorables et glorieuses.

KEAN

Vous avez songé au théâtre?

ANNA

Oui; depuis longtemps, mes yeux sont fixés ardemment sur cette carrière, a l'exemple de mistress Siddons, de mi.ss O'.Xeil, et de miss Fanny Remble.

KEAN

Pauvre enfant!

130 THÉATr.c; COMPLET D'ALEX. DUMAS

ANNA

Vous paraissez me plaindre, et cependant vous ne me répondez pas, monsieur ?

KEAN

11 y a en vous tant de jeunesse, tant de candeur, que ce serait un crime à moi, tout pervers que l'on me fait et que je suis peut-être, de ne pas vous répoudre ce que je pense. Me permettez-vous de vous parler comme un père, miss ?

ANNA

Oh! je vous en supplie!

Asseyez-vous, ne craignez rien; à compter de cette heure, vous m'êtes aussi sacrée que si vous étiez ma sœur. ANNA, s' asseyant.

Que vous êtes bon !

KEAN, debout.

Vous avez vu le côté doré de notre existence, et il vous a ébloui. C'est à moi de vous montrer le revers de cette médaille brillante qui porte deux couronnes, une de fleurs, une d'épines.

ANNA

Je vous écoute, monsieur, comme si Dieu me parlait.

KEAN

Votre candeur, votre âge, miss, vont rendre délicate la tâche que je me suis imposée. 11 y a des choses difficiles à dire pour un homme de mon âge, dificiles à comprendre pour une jeune fille du vôtre... Vous m'excuserez, n'est-ce pas, si l'expression ternissait la chasleté de la pensée? a^'?;a.

Edmond Rean ne dira rien que ne puisse entendre Anna Damby, je l'espère.

KEAN

Rean ne devrait rien dire de ce qu'il va dire à miss Damby, jeune fille du monde, destinée à rester dans le monde ; Kean dira tout et doit tout dire à la jeune artiste qui lui accorde sa confiance, et lui fait l'honneur de venir chez lui le consulter, et ce qui lui paraîtrait, dans le premier cas, uneiuconvenance,''ui semble, dans le second, un devoir.

ANNA

Parlez donc, monsieur.

KEAX 131

Voas êtes belle, je vous l'ai dit. C'est quelque chose, c'est tieaucoup même pour la carrière que vous voulez embrasser; liais ce n'est point tout, miss... La part de la nature est faite, »elle de l'art reste à faire.

ANNA

Oh ! dirigée par vous, j'étudierai, je ferai des progrès, j'ac- <|uerrai un nom.

KEAN

Dans cinq ou six ans, c'est possible... car ne croyez pas que rien se fasse sans le temps et sans l'étude, Quchjues privilégies naissent avec le génie, mais comme le bloc de marbre naît avec la statue;... il faut la main de Praxitèle ou de Michel-Ange pour en tirer une Vénus ou un Moïse. Oui, certes, je suppose, je crois même que vous êtes de ces élues ; que, dans quatre ou cinq ans, votre talent, votre réputation, ne vous laisseront rien à envier vos rivales, car c'est la gloire seule que vous cherchez... et votre immense fortune...

ANNA

J'ai tout abandonné du moment que j'ai fui de chez mon tuteur.

KEAN

Ainsi, vous n'avez rien ?

ANNA

Rien.

KEAN

En supposant que vous possédiez toutes les dispositions îi.^cessaires, il vous faut toujours six mois d'étude avant vos Icbuts.

J'ai heureusement appris dans ma jeunesse tous ces peiirs ouvrages de femme qui peuvent nourrir celles qui les fou!. D'ailleurs, j'appartiens à une classe qui esi: habituée à s'honorer de ce qu'elle gagne. La fortune de ma famille, toute considérable qu'elle est, fut puisée à une source commerciale. Je travaillerai.

KEAN

C est bien ! Au bout de ces six mois de travail, supposons toujours des débuts brilianls, et, alors, vous trouverez un directeur qui vous offrira cent livres sterling par an...

132 THÉÂTRE COMPLET d'ALEX. DUMAS

ANNA

Mais, avec mes goûts simples et retirés, cent livres sterling, c'est une fortune.

KEAN

C'est le quart de ce que vous aurez à dépenser rien que pour vos costumes. La soie, le velours et les diamants coûtent cher, miss. Êtes-vous disposée à vendre votre amour pour parer votre personne?

ANNA

Oh! monsieur...

KEAN

Pardon, miss, mais je me tairai à l'instant, ou vous me permettrez de tout dire... A l'heure où vous sortirez de cette chambre pour rentrer dans le monde, cette conversation sera oubliée,

ANNA, baissant son voile.

Parlez, monsieur.

Il se peut cependant que vous ayez le bonheur de rencontrer un homme riche, délicat, généreux... que vous aimiez et qui vous aime... qui ne vous donne pas, qui partage... Alors le premier danger est évité... la première humiliation n'existe plus... Mais, je vous l'ai dit, vous êtes belle... Vous ne connaissez pas nos journalistes d'Angleterre, miss... Il en est qui ont compris leur mission du côté honorable^ qui sont partisans de tout ce qui est noble, défenseurs de tout ce qui est beau, admirateurs de tout ce qui est grand... Ceux-là, c'est la gloire de la presse, ce sont les anges du jugement de la nation... Mais il en est d'autres, miss, que l'impuissance de produire a jetés dans la critique... Ceux-là sont jaloux de tout, ils flétrissent ce qui est noble... ils ternissent ce qui est beau... ils abaissent ce qui est grand ! Un de ces hommes, pour votre malheur, vous trouvera belle, peut-être... Le lendemain, il attaquera votre talent... le surlendemain, votre honneur... Alors, dans votre innocence du mal, vous voudrez savoir quelle <*.ause le pousse;... naïve et pure, vous irez chez lui comme vous êtes venue chez moi... Vous lui demanderez le motif de sa haine et ce que vous pouvez faire pour qu'elle cesse... Alors il vous dira que vous vous êtes méprise sur ses intentions, que votre talent lui plaît, qu'il ne vous hait pas, qu'il vous aime au contraire... Vous vous lèverez comme vou»

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venez de le faire, et il vous dira : « Rasseyez-vous, miss... ou demain... »

ANNA

Horreur!...

KEAN

Et supposons que vous ayez échappé à ces deux épreuves... une troisième vous attend... Vos rivales... car, au théâtre, on n'a pas d'amies... on n'a pas d'émulés... on n'a que des rivales... vos rivales feront ce que Cimmer et d'autres que je ne veux pas nommer ont fait contre moi. Chaque coterie étendra ses mille bras pour vous empêcher de monter un degré de plus, ouvrira ses mille bouches pour vous cracher la raillerie au visage, fera entendre ses mille voix pour dire du bien d'elles et du mal de vous... Elles emploieront, pour vous perdre, des moyens que vous mépriserez... et elles vous perdront avec ces moyens;... elles achèteront la louange et l'injure à un prix qui ne leur coûte rien, à elles, et que vous ne voudrez pas payer, vous... Le public, insoucieux, ignorant, crédule, qui ne sait pas comment se fabriquent hideusement ces réputations et ces mensonges, les prendra pour des talents ou des vérités, à force de les entendre vanter ou redire. Enfin, un beau jour, vous vous apercevrez que la bassesse, l'ignorance et la médiocrité sont tout avec l'intrigue; que l'étude, le talent, le génie ne servent à rien sans l'intrigue... Vous ne voudrez pas croire; vous douterez encore quelque temps... Puis enfin, des larmes dans les yeux, du dégoût plein le cœur, du désespoir plein l'âme, vous en viendrez à maudire le jour, l'heure, la minute où cette fatale idée vous a prise de poursuivre une gloire qui coûte si cher et qui rapporte si peu... Maintenant, levez votre voile, miss ; j'en ai fini avec les choses honteuses.

ANNA

0 Rean! Rean ! il faut que vous ayez bien souffert!... Comment avez-vous fait ?

REAN.

Oui, j'ai bien souffert! mais moins encore que ne doit souffrir une femme... car je suis un homme, moi... et je puis me défendre... Mon talent appartient à la critique, c'est vrai... Elle le foule sous ses pieds, elle le déchire avec ses griffes; elle le mord avec bp* dente,.. C'eai son dfojt, Pt elle «n u<i«..

Maie, quand un de ces aristarques d'estaminet s'avise de regarder dans ma vie privée, oh ! alors, la scène change. C'est moi qui menace, et c'est kii qui tremble. Mais cela arrive rarement... On voit trop souvent Hamlet faire des armes, pou/ que l'on cherche querelle à Kean.

ANNA

Mais toutes ces douleurs ne sont-elles pas rachetées pr: ce seul mot que vous pouvez vous dire : « Je suis roi ? »

Oui, je suis roi, c'est vrai... trois fois par semaine à peu près, roi avec un sceptre de bois doré, des diamants de stiass et une couronne de carton; j'ai un royaume de trente-cinq pieds carrés, et une royauté qu'un bon petit coup de siffla fait évanouir. Oh ! oui, oui, je suis un roi bien respecté, bien puissant, et surtout bien heureux, allez !

ANNA

Ainsi, lorsque tout le monde vous applaudit, vous envie, vous admire...

KEAN

Eh bien, parfois, je blasphème, je maudis, je jalouse le sort du porte faix courbé sous son fardeau, du laLi urcur suant sur sa charrue, et du marin couché sur le pont du vais, seau.

ANNA

Et si une femme, jeune, riche, et qui vous aimât, venair vous dire : « Kean, ma fortune, mon amour sont à vous... sortez de cet enfer qui vous brûle... de cette existence qui vous dévore... quittez le théâtre... »

KEAN

Moi! moi! quitter le théâtre... moi! Oh! vous ne savez donc pas ce que c'est que cette robe de Nessus qu'on ne peut arracher de dessus ses épaules qu'en déchirant sa propre chair? Moi, quitter le théâtre, renoncer â ses émotions, à ses éblouissements, â ses douleurs ! moi, céder la place à Remblc et à Macready, pour qu'on m'oublie au bout d'un an, au bout de six mois, peut-être! Mais rappelez-vous donc que l'acteur ne laisse rien après lui, qu'il ne vit que pendant sa vie, que sa mémoire s'en va avec la génération â laquelle il appartient, et qu'il tombe du jour dans la nuit... du tvône dans le néant... Non! non ! lorsqu'on a mis le pied une fois dans cette fatale carrière, il faut la parcourir jusqu'au bout... épuiser ses joies

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et ses douleur», vider sa coupe et son calice, boire son miel et sa lie... Il faut finir comme ou a commencé, mourir comme on 3 vécu... mourir comme est mort 3Iolière, au br.iit des applaudissements, des siSets et des bravos!... Mais, lorsqu'il est encore temps de ne pas prendre cette route, lorsqu'on n'a pas franchi la barrière... il n'y faut pas entrer... croyez-moi, "nss, sur mon honneur, croyez-moi î

Vos conseils sont des ordres, monsieur Rean... Mais que faut-il que je fasse?

KEAN

Où vous étes-vous retirée en quittant hier la maison de voire tuteur?

AÎS!<A.

Chez une tante... bonne... excellente, et qui m'aime comme sa fille...

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