PETIT OISEAU-MOUCHE
Ce très petit oiseau mouche est à peine long de quinze lignes, de la pointe du bec au bout de la queue. Le bec a trois lignes et demie, la queue quatre; de sorte qu'il ne reste qu’un peu plus de sept lignes pour la tête, le cou, et le corps de l'oiseau ; dimensions plus petites que celles de nos grosses mouches. Tout le dessus de la tête et du corps est vert doré brun changeant et à reflets rougeûtres ; tout le dessous est gris blanc. Les plumes de l'aile sont d’un brun tirant sur le violet, et cette couleur est presque généralement celle des ailes dans tous les oiseaux mouches , aussi bien que dans les colibris. Ils ont aussi assez communément le bec et les pieds noirs ; les jambes sont recouvertes assez bas de petits duvets effilés, et les doigts sont garnis de petits ongles aigus et courbés. Tous ont dix plumes à la queue. La couleur de ces plumes de la queue est , dans la plupart des espèces , d’un noir bleuâtre , avec l'éclat de l'acier bruni. La femelle a généralement les couleurs moins vives ; on la reconnaît aussi, suivant les meilleurs observateurs, à ce qu’elle est un peu plus petite que le mâle. Le caractère du bec de l’oiseau-mouche est d’être égal dans sa longueur , un peu renflé vers le bout, comprimé horizontalement El
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MERS (T) EE droit. Ce dernier trait distingue les oiseaux-mouches des colibris, que plusieurs naturalistes ont confondus.
De tous les êtres animés, l’oiseau-mouche(1) est le plus élégant pour la forme, et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé, dans l'ordre des oiseaux, au dernier degré de l'échelle de grandeur ; maximèé miranda in minimis. Son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche ; elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux : lésèreté , rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis , la topaze , brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne , on le voit à peine toucher le gazon par instans : il est toujours en l’air , volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur comme il à leur éclat; il vit de leur nectar, et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.
C’est dans les contrées les plus chaudes du Nouveau-Monde que se trouvent toutes les espèces d’oiseaux-mouches. Elles sont assez nombreuses et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car ceux qui s’avancent en été dans les zones tempérées n’y font qu’un court séjour : ils semblent suivre le soleil, s’avancer , se retirer avec lui, et voler sur l’aile des zéphirs à la suite d’un printemps éternel.
Les Indiens , frappés de l'éclat et du feu que rendent les couleurs de ces brillans oiseaux, leur avaient donné les noms de rayons ou cheveux du soleil. Les Espagnols les ont appelés tominejos, mot relatif à leur excessive petitesse : le tomine est un poids de douze grains. J'ai vu peser au trébuchet un de ces oiseaux , lequel, avec son nid, ne pesait que deux tomines; et pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux sont au dessous de la grande mouche asile (taon) pour la grandeur, et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine , et leur langue un fil délié; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillans, les plumes de leurs ailes sont si délicates ,
(1) Les Espagnols le nomment fominejo; les Péruviens, quinti, selon Garcilasso; selon d’autres, quindé, et de même au Paraguay; les Mexicains, kuitzilzil, suivant Ximenès ; boitzitzil dans Hernandès ; ourissia (rayon du soleil), suivant Nieremberg; les Brasiliens, guaimunbi (ce nom est générique et comprend dans Marcgrave les colibris avec les oiseaux-mouches; c’est apparemment ce même nom corrompu que Léry et Thevet rendent par gorambouch, et que les relations portugaises écrivent guanimibique) ; guachichil à a Nouvelle-Espagne, c'est-à-dire, suce-fleurs; suivant Gemelli Carreri ; en anglais, kumming bird (oiseau bourdonnant); en latin moderne de nomenclature, mellisuga (bris
son), érochilus (Linn.).
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qu’elles en paraissent transparentes. À peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus: ils en font peu d'usage; ils ne se posent que pour passer la nuit, et se laissent, pendant le jour, emporter dans les airs. Leur volest continu, bourdonnant et rapide. Marcgrave compare le bruit de leurs ailes à celui d'un rouet, et l’exprime par les syllabes hour, hour, hour.
Leur battement est si vif, que l'oiseau s’arrêtant dans les airs, paraît nonseulement immobile, mais tout-à-fait sans action. On le voit s’arrêter ainsi quelques instans devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à un autre. Il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein , les flattant de ses ailes, sans jamais s’y fixer , mais aussi sans les quitter jamais ; il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes : car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir ; il ne fait que pomper leur miel , et c’est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée. Elle est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal, divisé au bout en deux filets; elle a la forme d’une trompe , dont elle fait les fonctions ; l'oiseau la darde hors de son bec, il la plonge jusqu’au fond du calice des fleurs pour en tirer les sucs. Telle est sa manière de vivre, d’après tous les auteurs qui en ontécrit. La nourriture la plus substantielle est nécessaire pour suffire à la prodigieuse vivacité de Foiseau-mouche , comparée avec son extrême petitesse ; il faut bien des molécules organiques pour soutenir tant de force dans de si faibles organes, et fournir à la dépense d'esprit que fait un mouvement perpétuel et rapide; un aliment d'aussi peu de substance que quelques menus insectes y paraît bien peu proportionné ; et Sloane, dont les observations sont ici du plus grand poids , dit expressément qu'il a trouvé l'estomac de l'oiseau-mouche, tout rempli des poussières et du miellat des fleurs.
Rien n’égale en effet la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n’est leur courage, ou plutôt leur audace : on les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux , s'attacher à leur corps, et, se laissant emporter par leur vol, les becqueter à coups redoublés, jusqu’à ce qu’ils aient assouvi leur petite colère; quelquefois même ils se livrent entre eux de très vifs combats. L’impatience paraît êtreleur âme; s'ils approchent d’une fleur et qu'ils la trouvent fanée, ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n'ont point d'autre voix qu'un petit cri, serep, screp, fréquent et répété; ils le font entendre dans les bois dès l’aurore , jusqu’à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'essor et se dispersent dans les campagnes.
Ils sont solitaires, et il serait difficile qu'étant sans cesse emportés dans les
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airs, ils pussent se reconnaitre et se joindre: néanmoins l'amour, dont la puissance s'étend au-delà de celle des élémens, sait rapprocher et réunir tous les êtres dispersés ; on voit les oiseaux-mouches deux à deux dans le temps des nichées. Le nid qu'ils construisent répond à la délicatesse de leur corps; il est fait d’un coton fin ou d’une bourre soyeuse recueillie sur des fleurs : ce nid est fortement tissu et de la consistance d’une peau douce et épaisse. La femelle se charge de l’ouvrage, et laisse au mâle le soin d'apporter les matériaux : on la voit empressée à ce travail chéri, chercher, choisir, employer brin à brin les fibres propres à former le tissu de ce doux berceau de sa progéniture ; elle en politles bords avec sa gorge , le dedans avec sa queue ; elle le revêt à l'extérieur de petits morceaux d’écorce de gommier qu'elle colle à l’entour pour le défendre des injures de l'air, autant que pour le rendre plus solide : le tout est attaché à deux feuilles ou à un seul brin d'oranger, de citronnier, ou quelquefois à un fétu qui pend de la couverture de quelque case. Ce nid n’est pas plus gros que la moitié d’un abricot, et fait de même en demi-coupe : on y trouve deux œufs tout blancs, et pas plus gros que de petits pois ; le mâle et la femelle les couvent tour-à-tour pendant douze jours; les petits éclosént au treizième jour, et ne sont alors pas plus gros que des mouches : « Je n’ai jamais « pu remarquer, dit le P. du Tertre, quelle sorte de becquée la mère leur ap- « porte, sinon qu’elle leur donne à sucer sa langue encore tout emmiellée du « suc tiré des fleurs. »
On conçoit aisément qu'il est comme impossible d'élever ces petits volatiles ; ceux qu’on a essayé de nourrir avec des sirops ont dépéri dans quelques semaines. Ces alimens , quoique légers, sont encore bien différens du nectar délicat qu'ils recueillent en liberté sur les fleurs, et peut-être aurait-on mieux réussi en leur offrant du miel.
La manière de les abattre est de les tirer avec du sable ou à la sarbacane. Ils sont si peu défians , qu'ils se laissent approcher jusqu’à cinq ou six pas. On peut encore les prendre en se plaçant dans un buisson fleuri, une verge enduite d’une gomme gluante à la main; on en touche aisément le petit oiseau lorsqu'il bourdonne devant une fleur. Il meurt aussitôt qu'il est pris, et sert après sa mort à parer les jeunes Indiennes, qui portent en pendans d’oreille deux de ces charmans oiseaux. Les Péruviens avaient l’art de composer avec leurs plumes des tableaux dont les anciennes relations ne cessent de vanter la beauté. Marcgrave qui avait vu de ces ouvrages, en admire l'éclat et la délicatesse.
Avec le lustre et le velouté des fleurs , on a voulu encore en trouver le par-
fum à ces jolis oiseaux ; plusieurs auteurs ont écrit-qu'ils sentaient le musc. C’est une erreur dont l’origine est apparemment dans le nom que leur donne Oviedo, de passer mosquitus ; aisément changé en celui de passer moscatus. Ce n’est pas la seule petite merveille que l’imagination ait voulu ajouter à leur histoire : on a dit qu'ils étaient moitié oiseau et moitié mouches, qu'ils se produisaient d’une mouche, et un provincial des jésuites affirme gravement dans Clusius, avoir été témoin de la métamorphose. On a dit qu'ils mouraient avec les fleurs, pour renaître avec-elles ; qu’ils passaient dans un sommeil et un engourdissement total toute la mauvaise saison , suspendus par le bec à l’écorce d’un arbre. Mais ces fictions ont été rejetées par les naturalistes sensés, et Catesby assure avoir vu, durant toute l’année, ces oiseaux à Saint-Domingue et au Mexique, où il n’y a pas de saison entièrement dépouillée de fleurs. Sloane dit la même chose de la Jamaïque , en observant seulement qu'ils y paraissent en plus grand nombre après la saison des pluies, et Marcgrave avait déjà écrit qu’on les trouve toute l’année en grand nombre dans les bois du Brésil.