RUE GARANCIÈRE
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. ..Et maintenant quelques mots sur ce récit.
Je l'ai qualifié de fantastique } mais je le considère comme réel, au plus haut degré. La forme seule est en effet fantastique, et il me semble nécessaire d'expliquer d'abord pourquoi.
Ce n'est point un conte; ce ne sont point non plus de simples notes. Imaginez un mari en présence du cadavre de sa femme étendu sur une table. C'est quelques heures après le suicide de cette femme, qui s'est jetée par la fenêtre. Le mari est dans un trouble extrême, et n'a
pu encore rassembler ses pensées. Il marche à travers l'appartement et s'efforce d'élucider cet événement, ce de concentrer ses pensées sur un point unique ». De plus, c'est un hypocondriaque incurable, de ceux qui pensent à haute voix. Aussi se parle-t-il, se raconte-t-il à lui-même l'affaire et tâche-. t— il de se l'expliquer. Malgré le semblant d'esprit de suite de ses paroles, il se contredit souvent, dans la logique et dans les sentiments. Et il se justifie, et il accuse sa femme; il se perd dans des explications accessoires où l'on sent les rudesses^ de la pensée et du cœur, en nVême temps qu'un sentiment profond. Peu à peu le fait s' éclair cil effectivement pour lui, et il réussit « à concentrer ses pensées sur un point unique ». La série des souvenirs qu'il provoque finit par l'amener inéluc-
tablement à la vérité : cette vérité élève son esprit et son cœur. A la fin, le ton même du récit ^éloigne du désordre du commencement. La vérité apparaît au malheureux claire et précise, du moins à ses yeux.
Yoilà le thème. La durée de ce récit intermittent et embrouillé est, on le comprend, de plusieurs heures : il s'adresse tantôt à lui-même, tantôt à quelque auditeur invisible, ou à un juge. C'est ainsi <d' ailleurs que les choses se passent réellement. Si un sténographe avait pu entendre cet homme et noter tout ce qu'il aurait dit, le récit serait peut-être plus inégal, moins travaillé que chez moi, mais, h ce qu'il me semble, l'ordre psychologique pourrait rester le même. C'est donc la supposition de notes sténographiques, mises ensuite par moi en ordre,
que je considère dans ce conte comme fantastique. Dans une certaine mesure, cette manière de procéder n'est point nouvelle en art : Victor Hugo, par exemple, dans son chef-d'œuvre Le dernier jour d'un condamné, a employé une méthode presque identique ; quoiqu'il n'ait pas introduit un sténographe, il a admis une impossibilité plus grande encore en supposant au condamné à mort le loisir d'écrire les impressions de son dernier jour, et même celles de sa dernière heure, et plus encore celles de sa dernière minute. Mais si Victor Hugo n'avait pas préétabli cette supposition fantaisiste, cette œuvre, qui est la plus réaliste, la plus vraie de toutes celles qu'il a données, n'existerait pas.
Th. D.