‹ L'abbaye de la Vallée d'ArcChapitre 1 sur 1 · DITEUR · texte numérisé non relu

DITEUR

DE

C'étaient des temps bien calamîteux pour les Huguenots, ^fm ceux qui précédèrent et suivirent la Révocation de FEdit de Nantes. On chercherait vainement dans les annales de Thistoire un peuple plus infortuné; pour pain il n'a que ses larmes, pour abri que la voûte des cieux. On ne lui reproche qu'un seul crime : son refus de servir Dieu à la manière de Rome; ce refus a attiré sur sa tête un déluge de maux supportés avec un courage héroïque : sa patience est devenue proverbiale.

D'un bout de la France à l'autre, les Huguenots, en 1686, étaient sous l'impression que leurs mal-

heurs présents, quelque grands qu'ils fussent, n'étaient que le prélude de plus grands qui les attendaient ; ils s y préparaient en remettant leur cause à Dieu qui rend à chacun selon ses œuvres; en reconnaissant humblement que leur tiédeur et leur infidélité avaient attiré sur leurs têtes tant d'orages et de tempêtes.

Au nombre des contrées où la Réforme avait fait des conquêtes, celles du haut et du bas Vivarais se faisaient particulièrement remarquer par leur profond attachement à la Bible, et par leur horreur des traditions romaines. Aux yeux de leurs habitants, de catholiques, devenus protestants, le pape était l'antechrist ; son Eglise, la grande Babylone de l'Apocalypse ; — ses prêtres et ses moines , des ministres de Moloch et de Bélial. Leur horreur n'était que trop justifiée par les froides cruautés du clergé romain; un siècle et demi de persécutions, sans pouvoir déraciner du sol français ce qu'il appelait l'hérésie huguenote, aurait dû le convaincre de l'impuissance de ses potences et de ses bûchers ; il n'en fut rien ; il ne se fît qu'un seul reproche : celui de n'en avoir pas assez dressé; aussi, en 1686, il poussait Louis XIV à de nouvelles rigueurs, comme si le sultan de Versailles n'en avait pas comblé la mesure.

De tous les départements de la France, celui de TArdèche est le moins connu et le plus digne d'être visité. Le voyageur qui descend ou remonte le Rhône, ne se doute pas qu'il passe à côté de sites qui ont excité Tadmiration des rares touristes qui les ont visités. Une chose étonne : c'est le manque d'un Guide pour le haut et le bas Vivarais ; et cela, quand nous en avons pour des contrées qui sont loin d'offrir aux visiteurs le même intérêt.

Laissons ces digressions, et partons de Barjac, après avoir donné un rapide coup d'œil au château inhabité de la noble famille des Roure, dont Tantique mobilier a été, il y a quelques années, vendu aux enchères. En nous dirigeant du côté du nord, nous apercevons, à droite, la colline de Montferré, sur laquelle on a construit une filature de cocons. Une demi-heure après, nous sommes à Vagnas, qui a donné son nom à la bataille dans laquelle Jean

Cavalier, le célèbre chef camisard, fut, en 1602 battu par les troupes royales; une heure après, nous sommes sur les bords de FArdèche; nous avons derrière nous le château de Salavas, la demeure des Merle dont la famille s'est éteinte dans le baron de Lagorce, un émigré devenu maire de Vallon en 1815. Pendant notre trajet, le paysage n'offre à la vue rien qui puisse nous intéresser; ce ne sont que garigues, landes, chênes rabougris, ruisseaux desséchés en été, vallées sans verdure; mais, arrivés sur les bords de TArdèche, l'aspect change tout à coup. A nos pieds, la rivière roule ses eaux limpides, tantôt sur un sable fin et brillant, tantôt sur des galets et à travers des roches de grès. A gauche, en face du rocher pittoresque de Gos, s'élève une vieille tour carrée, autrefois forteresse, aujourd'hui moulin. Avec sa masse un peu lourde et ses assises de pierres qu'on dirait dorées par un rayon de soleil, elle fait très bien dans le paysage. Une inscription nous apprend qu'en 1824, les eaux de la rivière atteignirent dix-sept mètres de hauteur au-dessus de Fétiage.

A droite, TArdèche se perd dans des gorges profondes et des rochers à pic. Descendons : après une heure de marche, nous voilà en face du pont d'Arc, une merveille. Jamais main d'homme n'a construit

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une arche plus gigantesque : on dirait que lorsque la nature la construisit, elle se fit architecte, tant ses dimensions , dans tous les sens , sont harmonieuses.

« Cette masse imposante et suspendue dans les airs, dit un touriste, a revêtu les couleurs d'un jaune d'or et d'un gris cendre qui épuisent bientôt la palette du peintre. Si on dépasse ce monument, on se trouve environné de rochers hardiment découpés et couronnés çà et là d'antiques forêts. C'est une belle solitude que cette retraite ; le silence Fa choisie pour demeure; s'il est parfois interrompu, c'est par le croassement des corneilles ou par le tintement des clochettes des troupeaux, lorsque ceux-ci traversent la côte irréguliére et dangereuse du pont. Dans un point de ce passage, le rocher offre une crevasse cachée sous les broussailles ; la nécessité rend aussi hardi qu'ingénieux ; le berger s'étend sur des troncs d'arbres, et un à un les moutons passent en chancelant sur ce pont vivant. D'autres fois, le chef du troupeau glisse et se précipite, ses compagnons le suivent aveuglément, et le désert retentit de cris de douleurs. »

En descendant la rivière, avant d'arriver au pont, on découvre la vallée d'Arc ainsi appelée parce qu'elle a la forme d'un arc; elle est étroite, des

rochers à pic la ceignent de trois côtés et en font un délicieux séjour pendant Thiver,

En descendant la rivière jusqu'à Saint-Marcel, on se croirait dans Tune des contrées les plus sauvages du Tyrol. Encaissé dans des rochers à pic et de formes fantastiques, FArdéche roule ses eaux limpides à travers une solitude profonde dont le silence n*est troublé que par le cri des aigles et le croassement des corbeaux; pendant dix kilomètres, à part le hameau de Ghames et les ruines du château des Beaux, on ne rencontre pas trace d'habitations.

Si de la vallée d'Arc , en remontant rArdéche, nous nous dirigeons vers Vallon, nous nous trouvons en face du plus gracieux des panoramas. Le bourg est situé sur un petit plateau, du haut duquel on domine une plaine encadrée dans des collines, qui ressemble, au printemps et en automne, à une forêt d'Orangers ; elle est si belle, si riante à ces deux époques de l'année, qu'elle a donné lieu à ce proverbe : Si le Vivarais était un mouton, Vallon en serait le rognon; aussi ses habitants, jusqu'à ces dernières années, disaient dans leur patois : Quau quitte Vallon perd la resou (1). Hélas! aujourd'hui, cette terre promise est devenue la proie de la maladie

(1) Qui quitte Vallon perd li raison.

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du ver à soie et du phylloxéra. Là où régnait l'abondance, règne la disette.

Tout près de Vallon, du haut d'un coteau sur lequel se dresse un moulin à vent avec ses grandes ailes, on jouit d'une vue où le gracieux se mêle au pittoresque. Au midi coule TArdèche qui semble prendre sa source au pied de la montagne de Sampron, dont le sommet en forme de cône, conserve quelques rares débris d'un vieux château. En face de soi, on a la tour et le manoir des Merle de Lagorce, et à sa gauche, une échappée de vue qui va se perdre dans des gorges profondes dont la base est baignée par les eaux de TArdèche. Au levant, sur une colline escarpée, on aperçoit les ruines du château du vieux Vallon, dont la légende a fait la demeure de la célèbre Clotilde de Surville.

De Vallon à Aubenas, en passant par Ruoms, sur les deux côtés des bords de TArdèche, « l'œil découvre, dit le Touriste déjà cité, une multitude de rochers de marbres gris qui affectent les formes les plus diverses ; ce sont des cubes surposés les uns sur les autres, quelquefois d'une régularité parfaite; des arceaux, des aiguilles ; si les basaltes de Ghenevary sont les pavés des géants, les roches de Ruoms ne pourraient-elles pas en être les joujoux ? » En remontant TArdèche, on admire à Vogué des

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rochers gigantesques de marbre gris et les ruines pittoresques du manoir des anciens comtes de Vogué*

De ce village à Aubenas, on ne rencontre rien qui puisse intéresser le touriste ; mais quand il arrive dans cette ville bâtie sur une colline au bas de laquelle coule TArdèche; du haut de la place de TAyrette, Tœil embrasse l'un des plus délicieux panoramas: les volcans, éteints depuis des siècles^ en forment l'enceinte et Tenrichissent de leurs laves décomposées.

D'Aubenas à Vais, le Vichy du Midi, célèbre par ses eaux minérales, il n'y a qu'une heure de marche sur une route qui rappelle l'avenue d'un parc anglais.

Nous sommes à Vais : Nous n'irons pas plus loin, notre dessein étant de ne décrire que les principaux lieux où se sont passés les événements que nous nous proposons de raconter, mais en nous hâtant d'ajouter que les environs d-Ëntraigues, de Jaujac, de Burzet, de Thueitz, de Montpezat, avec leurs volcans éteints, leurs cratères et leurs gigantesques coulées de lave, leurs ruines féodales, leurs lacs, leurs cascades et leurs forêts de sapin, ne le cèdent en rien aux beautés de Vallon et des environs. Les touristes afflueront, le jour où ils pourront y trouver des voitures et des hôtels convenables.

Pénétrons maintenant dans l'antique abbaye de la vallée d'Arc, adossée à un gigantesque rocher qui la surplombe. Extérieurement, elle n'a rien de remarquable et ressemble plutôt à un château fort qu'à un édifice religieux; néanmoins, avec ses murs massifs, ses fenêtres en ogives et sa tour carrée qui lui sert de clocher, elle ne manque pas d'un certain cachet de grandeur. En 1562, les huguenots essayèrent de s'en emparer ; après un siège de six semaines, ils se retirèrent en laissant sur ses murs les traces de leurs arquebuses et de leurs couleuvrines ; plus tard, sous le règne de Louis XIII, ils l'assiégèrent de nouveau et ne furent pas plus heureux que la première fois. Depuis cette époque, elle était devenue un lieu de retraite pour les prêtres du diocèse de Viviers. En 1686 elle était depuis quatre ans la résidence de Monseigneur de Ghapias, abbé mitre, auquel on avait confié la mission difficile de

faire avQC des sermons ce que Polisson avait fait avec sa caisse dorée, et Louvois^- ministre de la guerre de Louis XIV, avec ses dragons.

L*abbé de Ghapias appartenait à une famille de gentillâtres du Gévaudan ; de bonne heure, ses parents le destinèrent à la prêtrise pi^jxv laquelle H^ avait un goût décidé. tSlu séminaire de Mende où il fît ses études théologiques, il eut pour condisciple le fameux abbé Du Chayla, dont le nom devait, avec celui de Baville, s'inscrire plus tard, en caractères sanglants, sur les rochers des Gévennes. Il subit son influence; et Tégala, s'il ne le surpassa, dans la haine qu'il avait pour les Huguenots. Ses mœurs austères contrastaient avec celles des ecclésiastiques de son temps; autant ils'^taient adonnés au jeu, aux plaisirs de la table et à d'autres encore, autant il était sobre, tempérant, chaste. Son influence au milieu des catholiques devenait de jour en jour plus grande, et on n'attendait que le moment de sa mort pour ajouter un nom de plus à la liste déjà si longue des saints de son Eglise.

A l'époque où nous sommes arrivés de nos récits, l'abbé de Ghapias avait quarante ans, et paraissait en avoir soixante; dans sa vie d'ascète, voué aux jeûnes, aux veilles, aux macérations, il n'avait jamais eu de jeunesse. Avec son crâne à demi dé-

nudé, ses yeux brillant d'un feu sombre, enfoncés dans leurs orbites, et ses mains décharnées, il ressemblait k Fun des portraits de moines de Zurbaran. Quand coiffé de sa mître, revêtu de ses plus beaux habits sacerdotaux, il officiait, avec sa haute taille, il avait grand air; on l'aurait pris pour Tun des plus hauts dignitaires de son Eglise. II eût pu , s'il Teût voulu , poser sur sa tète la calotte rouge; il préféra la crosse abbatiale et la solitude d'un monastère pour faire mieux son salut.

Dans le séminaire de Mende, il se distingua par sa dévotion outrée à la Vierge; mais il en sortit avec une ignorance complète des enseignements apostoliques. A ses yeux, Calvin et Luther étaient deux monstres vomis de l'abîme pour perdre les âmes. Extirper du sol français l'hérésie huguenote, n'importent les moyens, c'était une œuvre méritoire de la vie éternelle ; et ce même prêtre dont la main se serait séchée plutôt que de prendre une obole dans la bourse de son prochain, n'eût pas hésité un seul instant, s'il l'eût pu, à dresser un immense bûcher pour y brûler en une seule fois tous les Huguenots du royaume, et aurait mêlé ses Alléluia et ses Te J)eum aux cris de douleur de ses innocentes victimes.

Le prieur était logique ; il appartenait à une

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Eglise qui professait et professe encore de nos jours rhorrible maxime que partout où elle le peut, son premier devoir est de contraindre les hérétiques à renier leur foi. Il était d'autant plus implacable, qu'il était plus convaincu ; plus il fermait son cœur à la pitié, plus il croyait être agréable à Dieu. Quand il tenait sa victime, il la tenait bien. Un faucon affamé eût plutôt laissé s'échapper de ses serres une colombe que lui, un Huguenot de ses mains.

Nommé supérieur des missions du haut et du bas Vivarais, il avait pour Taider dans son œuvre de propagande, six missionnaires qui allaient de paroisse en paroisse faire des sermons de controverse pour convertir les protestants. AiguiUonnés par leur supérieur, ils déployaient un zèle que rien ne pouvait lasser; mai« h part un seul, ignorants et dépourvus de science et de talents oratoires, ils étaient étonnés de trouver tant de résistance et d'instruction chez les Huguenots ; car à tout argument, tout paysans qu'ils fussent, ils avaient réponse prête, et cette réponse, ils la trouvaient dans la Sainte Ecriture.

Un jour, un missionnaire dit à un huguenot :

« Pour répondre à nos attaques, vous ne savez que vous servir de la Bible.

— Voudriez-vous, par hasard, monsieur l'abbé,

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que je la cherche dans l'Alcoran, ou dans les Quatre fils d'Aymon ?

— Non ; mais comment pouvez-vous savoir que la Bible est le livre de Dieu, puisque nul ne peut le savoir que par notre sainte mère TEglise catholique, apostolique et romaine ?

— Il n'est pas nécessaire , répondit le paysan, de l'autorité de votre Eglise pour croire que la sainte Bible est le livre de Dieu, puisque je le crois sans elle et malgré elle, et j'ajoute que si cela dépendait d'elle, je ne le saurais jamais.

— Pourquoi?

— Parce que la sainte Bible est son code pénal.

— Insolent! insolent! s'écria le missionnaire.

— Les injures, monsieur l'abbé, ne sont pas des raisons ; vous plairjait-il de savoir ce qu'il vous faut faire pour arracher du sol français la dernière racine du chêne protestant ?

— Quoi ?

— Brûler toutes nos Bibles, et en effacer de nos mémoires tous les versets qui condamnent formellement tous les faux enseignements de votre Eglise. Quand vous l'aurez fait, vous pourrez entonner des Alléluia et des Te Deum, et rendre grâce à Dieu d'avoir substitué le plomb de Rome papale à For pur de l'Evangile du Fils de Dieu.

— Insolent ! s'écria le missionnaire ; lu railles ! J'aurai l'oeil sur loi.

— Je ne crains qu'un seul œil.

— Lequel?

— Celui de Dieu.

— Tu es habHlé comme un paysan, mais tu n'es pas un paysan. »

Celait un maître d'école qui faisait en cachette l'office de prédicant.

Des scènes pareilles se renouvelaient chaque jour; entre autres, nous citerons celle qui se passa un soir à Aubenas, dans l'église des Franciscains.

L'un des aides de l'abbé de Ghapias, après avoir, du haut de sa chaire, analhématisé Luther et Calvin, s'écria : Mes frères, ces obstinés hérétiques se prévalent sans cesse contre nous de la Bible. La Bible ! la Bible ! Ils n'ont jamais que ce mot sur leurs lèvres, et chaque fois qu'ils ont dit la Bible, ils se croient dispensés de répondre à cette question : Pourquoi vos pères sont-ils sortis du bercail où nous serions si heureux de vous voir rentrer? S'ils la connaissaient mieux, la Bible, et surtout s'ils ne se servaient pas de la fausse traduction de leurs prétendus réformateurs, ils se garderaient bien, dans nos controverses, d'opposer les enseignements des saints Apôtres à nos grands théologiens dont la

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foi n'a jamais varié, car le caractère distinctif de notre sainte religion est d'être aujourd'hui ce qu'elle . était hier depuis les premiers jours de la primitive Eglise, ainsi que l'enseigne saint Vincent de Lerins; tandis que la leur est une girouette qui tourne à tous les venls. La Bible, loin d'être pour eux contre nous, est pour nous contre eux. Mes frères, celle que j'ai entre les mains est leur propre Bible. Ecoutez ; ce n'est pas l'homme qui va parler, mais Dieu par la bouche infaillible du bienheureux apôtre Paul. En accentuant chaque mot, le missionnaire lut les deux premiers versets du chapitre iv de la !'• épître à Timothée : « L'esprit dit expressément que dans les derniers temps, quelques-uns se révolteront de la foi, s'adonnant à des esprits séducteurs et aux doctrines des démons ; enseignant des mensonges par hypocrisie, ayant une conscience cautérisée. »

Ne sommes-nous pas, mes frères, s'écria le missionnaire, arrivés à ces derniers temps prédits par le bienheureux apôtre Paul ? En effet, que voyonsnous autour de nous, si ce n'est des prédicateurs de mensonges, loups dévorants sous leur peau de brebis, sauterelles vomies de l'enfer pour perdre les âmes, et, ces prédicateurs, ne sont-ils pas ces prédicants huguenots qui cherchent à vous éloigner de

la sainte Eglise romaine, seule source de lumière, de vérité et de sainteté? Si vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, ajoutez foi à celles de saint PauL

« Commencez par y ajouter foi vous-même, » lui dit, en se dressant sur sa chaise, un vieillard.

Tous les regards se dirigèrent vers lui, et trois prêtres s'élancèrent de leurs bancs, en criant : dehors ! dehors l'hérétique !

Le vieillard, toujours debout sur sa chaise, dominant le bruit, de sa voix de stentor, s'écria : « Quand je devrais être pendu au battant de la cloche de cette église, je parlerai.

— Dehors ! dehors de l'église! criait le missionnaire du haut de sa chaire.

— Je ne sortirai d'ici, lui dit le vieillard, qu'après avoir lu ce que vous n'avez lu qu'à moitié ; » et d*une voix qui imposa le silence aux assistants, il ouvrit son Nouveau Testament et lut ce qui suit :

« Défendant de se marier, et de s'abstenir des viandes que Dieu a créées pour les fidèles, afin qu'ils en usent avec actions de grâces. »

« Catholiques romains qui m'écoutez, s'écria le vieillard, soyez juges entre moi et votre missionnaire. Les paroles du bienheureux Paul condamnent-elles les protestants? Non, mille fois non; elles condamnent les enseignements de votre Eglise.

Ninterdit-elle pas le mariage à ses prêtres? ne vous défeDd-elle pas de manger de la viande en carême? En le faisant, ne s'insurge-t-elle pas contre les enseignements apostoliques? et nous, protestants, qui les observons, n'avons-nous pas le droit de vous jeter à la face le reproche d'hérésie dont vous êtes si prodigues à notre égard? Vous voyez les pailles qui sont dans nos yeux, et vous ne voyez pas les grosses poutres qui sont dans les vôtres.

— Mes frères, s'écria le missionnaire pâle de colère, il n'y a pas un mot de vrai dans ce que vous a dit ce misérable huguenot; sa Bible est une Bible falsifiée.

— Vous osez dire que ma Bible est falsifiée ! lui cria le vieillard d'une voix indignée ; descendez de votre chaire de mensonge ; montrez la vôtre, et s'il n'y a pas dans le verset que vous n'avez cité qu'en partie ce qu'il y a dans la mienne, dressez sur la place de l'Ayrette un bûcher, j'y monterai, à moins que vous préfériez me pendre sur la place publique, un jour de marché. »

A ces mots, les prêtres s'élançant de leurs bancs, fendirent la foule et se ruèrent sur le vieillard, en criant : A TArdèche î à l'Ardèche ! ce chien de huguenot. Ils l'y auraient précipité, si quelques Vivaraisiens ne lui avaient fait un rempart de leurs corps el facilité son évasion.

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Cet événement causa une profonde sensation à Aubenas. Beaucoup de catholiques auraient passé au protestantisme, si la Terreur noire n*avait pas régné dans le bas Vivarais, comme elle régnait dans les hautes et basses Cévennes.

Le vieillard qui avait humilié le missionnaire en dévoilant sa mauvaise foi, prit la fuite. Peu de temps après, les limiers de Tabbé de Chapias le découvrirent près de Lagorce, dans une grotte d'où il ne sortait que la nuit. Quand on l'arrêta , il ne fit aucune résistance, se leva et les suivit tenant sa Bible à la main.

« Quel livre portes-tu là? lui dit Tun des agents du prieur.

— Ma Bible, répondit le prisonnier.

— Ta Bible ! ta Bible ! s'écrièrent les alguazils, nous allons lui faire passer un mauvais quartd'heure. » Ils la lui arrachèrent des mains; l'un d'eux mit le feu à un tas de broussailles sèches qui se trouvaient à l'entrée de la grotte; les autres y jetèrent les feuillets du Livre sacré qu'ils en arrachaient, en riant aux éclats.

« Rome papale ! se disait le vieillard, je n'ai jamais mieux compris qu'aujourd'hui combien Dieu m'a aimé en mettant dès ma jeunesse, entre mes mains, la sainte Ecriture, dans les pages de laquelle

faî appris à te connaître, à t'aimer et à te servir. Sois béni ! lAle fois béni ! »

— Que grommelles-tu entre tes dents? lui dit Tun des agents.

Le vieillard réfléchissant un moment, lui répondit : « Vous avez brûlé ma Bible; mais j'en ai une autre qu'il n'est pas en votre pouvoir de livrer aux flammes.

— L'as- tu cachée dans ta grotte ? lui dirent-ils.

— Non: elle n'est ni dans ma grotte, ni ailleurs.

— Où est-elle donc ?

— Là, dit le vieillard en posant sa main sur son cœur ; tous ses versets y sont gravés en caractères ineffaçables, et pour les lire, je n'ai besoin ni de la lumière du soleil pendant le jour, ni de celle de ma lampe pendant la nuit : en quelque endroit que je porte mes pas, je l'ai toujours avec moi.

— Assez de paroles, vieux radoteur, lui dirent les sbires : en marche I Avant que le soleil se couche, tu feras la connaissance de monseigneur l'abbé de Chapias. »

Traduit devant l'intendant du haut et du bas Vivarais, son procès ne traîna pas en longueur ; il fut condamné aux galères à perpétuité. Si sur sa tête vénérable on posa l'infâme bonnet de forçat, Dieu y posa la glorieuse couronne de ses martyrs.

Sur le livre d'écrou, à côté des causes de sa condamnation, on lit ces mots : « Auguste Tendil, mort à Toulon, le i" janvier 1699. »

Quand le prieur de FAbbaye de la vallée d'Arc fut chargé de catholiser les protestants du haut et du bas Vivarais, il crut qu'armé du glaive de la parole il ramènerait les dissidents dans le bercail d'où leurs ancêtres étaient sortis; mais après s*étre bercé de ses plus douces espérances, il fallut renoncer à ses plus chères illusions. Il n'attribuait pas ses insuccès à ses aides, mais à l'ignorance et à l'obstination des Huguenots. Il se demandait, dans son zèle de convertisseur, s'il ne devait pas recourir à un autre glaive que celui de la parole, puisque celui dont il s'était servi s'était rouillé dans ses mains. Telles étaient ses préoccupations au moment où nous sommes arrivés de nos récits.

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Privés de leurs temples tous démolis ou incendiés, à l'exception de deux, et de leurs pasteurs, qui au nombre de pràs de sept cents, avaient été expulsés du royaume, les huguenots célébraient leur culte proscrit, au désert ; et certes, il fallait que le besoin de prier et de s'édifier en commun fût bien impérieux chez eux, pour oser franchir le seuil de leurs demeures. En le faisant, ils savaient d'avance le sort qui attendait une assemblée si elle était surprise et faite prisonnière.

Le prédicant était condamné à être brûlé ou pendu. On ne lui faisait jamais grâce.

Les laïques étaient envoyés aux galères à Cette, à Marseille ou à Toulon.

Les femmes, après que le bouf-reau avait fait tomber leur chevelure sous ses infâmes ciseaux, étaient enfermées dans les cachots de Narbonne, ou dans la sinistre tour de Constance.

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Les enfants étaient confiés à des ordres religieux qui leur apprenaient à haïr la religion de leurs parents.

Avec la confiscation des biens des prisonniers, on battait monnaie.

Malgré les dangers qu'ils couraient, les Huguenots se réunissaient au désert pour y célébrer leur culte ; celui d'entre eux qui aurait refusé de s'y rendre, à moins de donner des raisons valables, était censuré ou excommunié.

Chez eux le zèle religieux n'excluait pas la prudence. Ils choisissaient à l'avance le jour, l'heure et le lieu où se tiendraient leurs assemblées. C'était tantôt une caverne , tantôt un bois , tantôt un torrent desséché. Des sentinelles étaient postées de manière à signaler assez à temps l'arrivée des dragons pour que chacun pût regagner sa demeure sans trop de dangers.

Rien à la fois de plus touchant et de plus solennel que l'aspect de ces assemblées composées d'hommes, de femmes et parfois d'enfants. Une chaire portative qui n'avait d'autre ornement que quelques lambeaux de serge verte ou noire, était adossée à un chêne ou à un rocher. Au pied de la chaire, les chantres se tenaient debout; tout autour étaient les anciens et les diacres; derrière eux, les fidèles des •

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deux sexes étaient debout ou assis sur de grosses pierres ou sur des troncs d'arbres.

Le service commençait par la lecture d'un chapitre de la Bible , suivi du chant d'un psaume ; le lecteur lisait les dix commandements de Dieu qu'on écoutait debout et la tête découverte; immédiatement après, le prédicant montait en chaire, lisait la confession des péchés, faisait une prière et prenait dans la sainte Ecriture le texte de son sermon, qu'il développait avec simplicité, et l'attention des auditeurs était d'autant plus grande, que ce que le prédicant leur disait était en rapport direct avec leurs dangers et leurs souffrances.

Parmi ces prédicanls, les plus autorisés étaient Causse, dit Gabriel, et Jean Dousson. La grande place qu'ils occupent dans nos récits nous amène naturellement à raconter par quel concours de circonstances Vallon et ses environs devinrent le champ de leur périlleux apostolat; nous ajoutons que tous les détails dans lesquels nous sommes entrés, loin d'être étrangers aux événements que nous nous proposons de raconter, n'en sont que l'introduction naturelle.

Gausse dit Gabriel, était le fils d'un laboureur de Vagnas petit village situé entre Barjac et Vallon. Ses parents lui donnèrent pour premier livre de lecture, la Bible. L'enfant doué d'une rare intelligence en comprenait tous les passages qui condamnent formellement les traditions de l'Eglise romaine. L'évêque de Viviers l'apprit un jour à ses dépens.

Dans une tournée que ce prélat, accompagné de son grand vicaire et d'un moine de l'ordre des Carmes, faisait dans le bas Vivarais, il dit au curé de Vagnas de lui amener les enfants protestants de sa paroisse.

Ceux-ci, conduits par leur instituteur, se présentèrent devant Son Eminence, qui leur donna des bonbons, et leur recommanda, de sa plus douce voix, d'apprendre par cœur le Pater et le Credo,

« A quoi nous servirait, lui dit Gabriel, de les réciter, si nous ne les comprenions pas ?

— Il n'est pas nécessaire, mon petit, lui dit Tévèque, d'être tant savant ; il suffit de savoir les réciter; je connais même des docteurs en théologie qui seraient très embarrassés s'il leur fallait les expliquer.

— A quoi me servirait, Monseigneur, lui répondit Gabriel, de les savoir par cœur, si, en les récitant, je ne savais ni ce que je demande à Dieu, ni ce que je crois? Je me moquerais de lui, et il ne veut pas être moqué,

— Tu le crois?

— Oui, Monseigneur.

— Comment le sais-tu ?

— Par la Bible.

— Tu lis la Bible?

— Oui, Monseigneur.

— C'est un livre dangereux, petit.

— Il l'est. Monseigneur, mais seulement pour ceux qui tordent les saintes Ecritures à leur propre perdition, pour leur faire dire ce qu'elles ne disent pas.

— Vraiment ! Et quels sont ceux qui tordent les saintes Ecritures?

— Ne vous fâcherez-vous pas, Monseigneur, si je vous le dis ?

— Non.

— Ce n*est pas moi qui parlerai, mais l'apôtre saint Paul, qui en écrivant, à son disciple Timothée, lui dît « que ce sont ceux qui défendent de se marier et ordonnent de faire carême. »

L'évéque, sans répondre à Tenfant, se tournant vers rinstituteur, lui dit de sa voix la plus sévère : « On vous confie des enfants, et vous leur apprenez à haïr notre sainte mère TEglise catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle il n'y a pas de salut !

— Je leur apprends, Monseigneur, lui répondit l'instituteur, sans se troubler, à aimer la religion des apôtres et des prophètes, telle qu'elle est contenue dans les Livres sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Si dans ces Livres il y^ a de nombreux versets qui condamnent formellement les enseignements de votre Eglise....

— Où sont ces versets? lui dit le prélat; où sontils?

— Permettez-moi, Monseigneur, de vous les citer, lui dit Gabriel.

— Tu es bien hardi, petit, pour ton âge !

Avant que l'évêque eût le temps de lui imposer

silence, Gabriel lui récita ces paroles de St-Paul.

— J'aime mieux prononcer dans l'Eglise cinq paroles d'une manière à être entendu, afin que j'ins-

truise aussi les autres, que dix mille en une langue inconnue. Vous vouliez, Monseigneur, que j'apprisse votre Pater et votre Credo par cœur; si le saint apôtre était ici, il nous ordonnerait, àVagnas, de l'apprendre en français, comme il nous ordonnerait de rapprendre en espagnol, si nous étions en Espagne.

— Je ne croyais pas, dit Tévéque à son grand vicaire, qu'il y eût à Vagnas des docteurs en jaquette et en sabots ; puis, d'un geste hautain et dédaigneux, il congédia l'instituteur et ses élèves.

Le moine de l'ordre des Carmes qui, sans se mêler à la conversation, avait tout écouté avec la plus grande attention, dit à l'évêque : « Monseigneur, j'ai assisté à Paris à des débats théologiques qui avaient lieu à la Sorbonne ; mais j'ai rarement entendu parler de la parole de Dieu avec autant de netteté et de précision qu'aujourd'hui. Ce petit écolier m'a appris des choses que j'ignorais.

— Est-ce que par hasard, lui dit le prélat, en arrêtant ses regards inquisiteurs sur lui, vous auriez ridée de vous faire huguenot ?

— Dieu m'en préserve ! Monseigneur, plutôt la mort! »

L'évêque fit venir au presbytère les pères des écoliers protestants. « Mes amis, leur dit- il, je vous

veux beaucoup de bien, et il ne dépend que de vous d'avoir autant de repos que vous en avez peu. Abjurez vos erreurs entre mes mains; nul ne le saura. Si vos coreligionnaires vous accusent de Tavoir fait, vous pourrez le nier; foi de prêtre confesseur, je vous le jure.

— Monseigneur, lui dit le père de Gabriel, nous avons élevé nos enfants dans la haine du mensonge; nous les châtions quand ils mentent, et vous voudriez que nous fissions ce que nous leur recommandons de ne pas faire I Disciples du Christ sur les livres duquel il ne s'est pas trouvé une seule fraude, nous perdrions nos âmes si nous devenions les esclaves de Satan, que la sainte Ecriture appelle le père du mensonge. »

Le prélat fut bien marri d'entendre ces propos, et aussi mécontent que confus, il dit aux Huguenots, en leur montrant du doigt la porte : « Sortez. »

Ils sortirent.

Ces gens-là, dit Tévêque au curé de Vagnas, sont incorrigibles ; il n'y a pas moyen de leur faire entendre raison.

— Ce n'est malheureusement que trop vrai. Monseigneur, et ce qui, à mon avis

— Parlez, monsieur le curé.

— Les empêche , continua le prêtre , d'abjurer

l'abbaye de la vallée d*arg 35

leurs aborainsibles hérésies, ce sont les mauvais exemples qu'ils ont sous les yeux. Mes paroissiens sont mangeurs, buveurs, paresseux; leurs femmes sont curieuses, bavardes, médisantes; nos jeunes filles sont parfois plus que légères ; tandis que les Huguenots sont sobres, tempérants, laborieux; leurs femmes sont modestes, pas médisantes ; leurs jeunes filles chastes, réservées; cela étant, on comprend que, jugeant notre très sainte mère l'Eglise par leurs enfants qui la déshonorent par leur conduite, ils s'en éloignent plutôt qu'ils ne s'en rapprochent ; de là l'inutilité de tous les efforts que nous faisons pour leur ouvrir les yeux sur la fausseté de leur religion. Aussi, après y avoir mûrement réfléchi et dit beaucoup de messes à leur intention, je ne connais qu'un seul moyen pour leur faire abjurer leurs hérésies.

— Lequel, monsieur le curé ?

— Celui de les dragonner. Monseigneur.

— J'y pensais, dit l'évèque.

— Et moi, se dit le Carme, je veux abjurer une rehgion qui ne peut être que celle du Diable, puisqu'elle a pour premier convertisseur un dragon.

Quinze jours après le départ de l'évèque, un détachement de dragons envahissait Vagnas, et obtenait en quelques heures plus de conversions que le pré-

36 l'abbaye de la vaube d'arc

lat n'en aurait obtenu sa vie durant. De toutes les familles huguenotes, celle de Gabriel fut la plus maltraitée. Des démons vomis de l'enfer n'auraient pas fait pis que ces étranges missionnaires. Ces scélérats mirent des charbons ardents dans les mains de son père, lui arrachèrent avec des pinces les cils des paupières et les poils de la barbe ; puis ils le suspendirent par les aisselles à la crémaillère de sa cheminée ; mais ils ne purent lui arracher une abjuration. Ils étaient furieux.

A sa femme, qui allaitait son enfant à peine âgé de dix mois, on fît subir le plus dur supplice qui puisse être infligé à une mère. Les dragons l'attachèrent à l'une des colonnes de son lit, et lui présentèrent son enfant, en lui disant : « Abjure l'hérésie de Calvin, sinon ton enfant n'aura pas de lait ; il mourra, et tu seras cause de sa mort.

— Mieux vaut, misérables suppôts de Rome papale, que mon enfant meure, leur dît-elle, que si je reniais ma foi pour embrasser celle de mes bourreaux, le faire, ce serait échanger mon or contre leur plomb. Jamais ! jamais ! »

D'heure en heure, les dragons lui présentaient son enfant qui, à sa vue, lui tendait ses petits bras en poussant des cris.

— Arrière de moi, arrière de moi, maudits tenta-

l'abbaye de la vauée d arc 37

teurs ! s'écriait la pauvre mère en fermant les yeux pour ne pas voir son enfant et bouchant ses oreilles pour ne pas entendre ses cris. Depuis trente-six heures, elle luttait avec énergie ; le lait la tourmentait ; son enfant pleurait et tendait ses petites mains vers elle.

Ce que la torture n'aurait pu faire, les cris déchirants de l'enfant le firent. « Donnez-moi mon enfant, dit-elle à ses bourreaux, j'abjure. » Elle le prit et lui présenta son sein. Après avoir apaisé sa faim, il s'endormit.

Elle était libre, la pauvre mère ; non, elle ne Tétait pas ; folle de douleur, elle se mit à rire d'un rire étrange; puisque je suis damnée, dit-elle, autant vaut aller aujourd'hui en enfer que demain, et avant qu'on pût l'arrêter, elle se précipita avec son enfant dans ses bras, dans le puits de son jardin.

Pendant ces scènes d'horreur, Gabriel était attaché à l'nine des colonnes du lit de sa mère. Il voyait tout, entendait tout, ne proférait pas une seule plainte, immobile comme une statue. A le voir, on aurait dit qu'il était insensible à tout ce qui se passait autour de lui et cependant tout s'y gravait dans sa mémoire en caractères ineffaçables.

Quand son tour d'être catéchisé arriva, il montra

une constance héroïque qu'on n'aurait pas attendu

de son âge. Flagellé jusqu'au sang, il ne poussa pas un seul cri, pas un seul muscle de son visage né se contracta ; mais celui qui aurait pu lire dans son cœur aurait vu qu'il s'y amassait des trésors de haine et de vengeance contre Rome papale.

Le père de Gabriel fut envoyé au bagne de Toulon. Deux ans après, de son banc de forçat il fit son lit de mort. Son fils fut enfermé dans Thôpital général de Valence, d'où- il s'échappa après quatre ans de captivité ; tous les tourments qu'on lui fit subir ne purent lui arracher une abjuration, et accrurent ta haine qu'il portait aux prêtres et aux moines. A Genève, où il se réfugia, il fut fraternellement accueilli ; rOri lui donna des maîlres sous Thabile direction desquels il fit des progrès étonnants. Son intelligence saisissait tout; sa mémoire retenait tout; ce qui lui plaisait le plus dans ses études, c'étaient les sujets de controverse ; il dévorait plutôt qu'il n^ lisait, les écrits polémiques de Daillé, de Mestrezat, de Drelincourt, de Claude ; mais de tous les écrivains protestants, celui qu'il préférait était Jurieu. En le lisant, il se sentait en communion de sentiments avec lé célèbre pamphlétaire dont les écrits hardis, violents jusqu'à l'insulte, faisaient bondir de colère Bossuet alors dans tout l'éclat de sa gloire. Aux yeux du jeune vivaraisien, Jurièu était un Elie'

l'abbaye be la vallée D*ARC 39

suscité de Dieu pour rçlever le courage des Maints et confondre par le glaive de la parole les prêtres de Rome papale. Quel malheur, s'écriait-il, qu il ne puisse pas faire descendre le feu du cie), sur ces ministres de Bélial et de Moloch ! L'étudiant épousait toutes les haines du grand controversiste, et y ajoutait les siennes. .

Depuis six ans, Gabriel était à Genève ; la vie paisible et sédentaire qu'il y menait n'allait pas à sa nature inquiète, agitée, aventureuse. Il se décida à retourner dans le Vivarais pour y exercer le ministère de prédicant, sachant à l'avance le sort qui l'attendait ; ce qui aurait dû le faire hésiter, c'est ce qui le décida. Marchant la nuit, se cachant le jour, après une semaine de marche, il arriva à Vagnas de bon matin et alla frapper à la porte de Jean Martin son oncle maternel.

Le vieil huguenot ouvrit sa porte.

« Tu ne me reconnais pas, lui dit Gabriel, je suis le fils de ta malheureuse sœur I

— C'est toi, Gabriel ! s'écria le vieillard, et ils se jetèrent dans les bras l'uh de l'autre, heureux de se revoir, après en avoir perdu jusqu'à l'espérance.

Cette scène touchante se passait un dimanche matin au moment où la cloche de l'église du village sonnait ^ toute volée.

Gabriel vit son oncle pâlir.

— Qu'as-tu ? mon oncle, lui dit-il.

— Rien, mais rien...

— Est-ce l'émotion que te cause ma présence ?

— Non, non, Gabriel, mais...

— Quoi ?

— La cloche qui sonne, c'est l'heure! l'heure!...

— L'heure ? dit Gabriel.

— D'aller à la messe, répondit Jean Martin^

— Aller à la messe ! toi... mon oncle I

Le malheureux baissa la tête ; on lui avait mis le couteau sur la gorge en lui disant : La messe ou les galères ; il avait opté pour la messe.

Gabriel, les bras croisés sur sa poitrine, le regardant en face avec des yeux qui lançaient des éclairs, lui dit : « J'aimerais mille fois mieux te voir sur la tête un bonnet de forçat que le signe de la bête sur ton front. Dis-moi, mon oncle, le Christ, au jour du jugement, te confessera-t-il devant ses anges, toi qui n'a pas eu le courage de le confesser devant les hommes ?

Le vieillard baissait la tête ; de grosses larmes coulaient de ses yeux,

Gabriel prit ses mains et les pressant dans les siennes : Tu n'iras pas à la mqsse, lui dit-il, non tu

n'iras pas ; au nom du salut de ton âme, je te le défends.

— Je n'irai pas, lui répondit Jean Martin. Il fut fidèle à sa promesse, et pour Tavoirété, il alla mourir à Cette sur un banc de forçat.

Gabriel ne se sentant pas en sûreté à Yagnas, chercha une retraite et la trouva dans une grande caverne située sur la rive droite de TArdèche en aval du pont d'Arc. L'entrée était étroite, et tellement cachée par un bouquet de chênes verts et des broussailles qu'il était difficile de la découvrir. Pour pénétrer dans l'intérieur, il fallait se laisser glisser le long des parois du rocher, à une profondeur de trois mètres. Quelques jours après qu'il Teut découverte, il aperçut une ouverture qui communiquait à une autre caverne en contre-bas de TArdèche, et de laquelle on ne pouvait sortir qu'en plongeant dans les eaux de la rivière. « Je ne pouvais, se dit le prédicant, me choisir une retraite plus sûre ; si on la découvre, nul n'aura l'idée que je puisse m'échapper par cette ouverture ; toutefois, malheur à celui qui voudrait forcer le lion dans son antre ! »

Au moment où Gabriel commença son périlleux apostolat, à Vallon et dans les environs, le clergé romain chantait ses Te Deum et rendait grâces à Dieu de son triomphe sur l'hérésie huguenote. En

effet comment en auraît-îl douté ? Le protestantisme n'avait plus de pasteurs et avait perdu jusqu'à son nom ; sans les ruines dé ses temples, nul ne se serait douté que la Réforme avait eu dans cette contrée des adhérents.

Distingiler les nouveaux catholiques des anciens, ce n'était pas facile, car tous allaient à la messe. Surveillés par les agents de l'abbé de Chapias, ils se tenaient sur leurs gardes, sachant qu'à la moindre délation ils seraient traités comme relaps ; ils rongeaient donc leur frein en silence, et ils n'avaient jamais plus haï l'Eglise romaine que depuis le jour oii, sous le règne de la terreur noire, elle les avait inscrits au nombre de ses membres. La difficulté de se mettre en communication avec eux était des plus grandes. Tout autre, à la place de Gabriel, se serait dit : « Je retourne à Genève, la ville de refuge de mes frères, pour y terminer en paix mes jours ; » mais lui, loin de faiblir contre lès obstacles, se raidit contre^ et alla de l'avant ; et, pour écarter les soupçons, il se fît porte balle.

Quand il entrait dans une maison, il déballait sa marchandise; pendant qu'on l'examinait, il faisait l'inspection de la cuisine, s'il apercevait du buis bénit, des images des saints et de la Vierge, il se disait : je suis chez des vieux catholiques ; s'il

n'apercevait rien, il hasardait quelques paroles sur les malheurs des temps, sur les ruines du temple de la paroisse. Généralement elles étaient '. accueillies -avec défiance ; sous le porte balle on soupçonnait un espion du Prieur; toutefois, il yen eut quelques-uns qui ne purent retenir leurs larmes. « Nous sommes -frères, leur dit Gabriel, avec un, accent de voix qui trouva le chemin de leurs cœurs et délia leur langue. « Ne craignez rien, leur dit le prédicant, yé ne ^uis pas Un espion de Tabbé de Chapias, je suis le fils de' Gausse de Vagnas, dont vous avez si souvent entendu parler; si j'ai quitté Genève, c'estpour vous consoler dans vos épreuves et vous ramener aux ^pieds dé Celui qui a dotiné son sang précieux pour Ije rachat de nos âmes; » et,. avec cette éloquence qui o'est si puissante que parce qu'elle a son siège dans le coeur, il leur faisait prendre la résoMion de ne ,plus porter à Tavehir le signe de la bète.

Dés scènes tristes et touchantes avaient parfois lieu dans Tintérieur des familles: la femme apostrophait son mari et lui disait : toi qui aurais dû me soutenir par ton courage, tu m'as fait renier ma foi par ta lâcheté ; depuis ce moment, je n*ai ni trêve, ni repos, mon âme est dans une angoisse perpétuelle. Ah ! si tu avais été ferme, fidèle à ton Sauveur, tu serais à cette, heure aux galères et moi à la

tour de Constance ou dans les cachots de Narbonne, on aurait torturé nos corps, mais au moins nos âmes seraient libres, et nous ne serions pas ce que nous sommes, de misérables renégats. En prononçant ces mots, elle s'arrachait les cheveux et éclatait en sanglots. Le mari baissait la tête, de honte et de douleur. Que de scènes semblables ne pourrionsnous pas raconter ?

La découverte d'une maison huguenote dans une localité donnait à Gabriel la clef de toutes les autres ; il y entrait à coup sûr. Une année s'écoula avant que le prédicant pût réunir une douzaine de personnes pour célébrer le culte en commun. Ces tout petits commencements furent bénis d'une manière extraordinaire, car un souffle puissant de l'esprit de Dieu passa sur les lieux visités par Gabriel, et Téglise protestante que l'abbé de Ghapias croyait couchée dans sa tombe, ressuscita dans le désert. Elle ne craignait rien, tant elle avait soif du martyre, heureuse de souffrir pour la sainte cause de ce Sauveur qu'elle avait eu la lâcheté de renier. Elle s'attacha aux pas du prédicant, et quittait tout pour le suivre dans les forêts, le long des torrents et dans les cavernes.

Rarement prédicateur eut des auditeurs plus attentifs. Quand il prêchait, sa voix retentissait

comme le son du tonnerre, ses yeux lançaient des éclaira, ses lèvres étaient parlantes, il n'était jamais plus éloquent que lorsqu'il attaquait l'Eglise romaine et jetait à sa face les reproches que TEs» prit-Saint adresse à la grande Babylone de l'Apocalypse. 11 n*épargnait pas le prieur de Tabbaye de la vallée d'Arc et ses aides; il les traitait de sauterelles vomies de l'abîme pour ravager la vigne du Seigneur, et sur la foi du grand Jurieu, il annonçait la prochaine délivrance de l'Église.

La prédication de Gabriel, qui était plus celle d'un ancien prophète d'Israël que celle d'un apôtre, répondait trop bien à l'état des esprits des huguenots pour ne pas les fanatiser et élever leur haine pour le papisme à la hauteur d'une vertu chrétienne ; aussi chez eux le Sinaï avait remplacé le Calvaire, la loi la grâce, Jéhova le Christ, la peine du talion l'amour du prochain ; heureusement, pour les ramener dans les sentiers de l'évangile, Dieu leur avait donné Jean Dousson.

Jean Doussori naquit en 1556, à Villeneuve de Berg, la patrie du célèbre Ollivier de Serre, le père de Tagriculiure en France. Ses parents hurnbles et pieux huguenots lui firent donner une éducation solide et rélevèrent dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain ; destiné au barreau, il fît de brillantes études dans la célèbre école de droit de Toulouse. Ses débuts comme avocat le placèrent au premier rang des maîtres de la parole. Défenseur officiel de ses frères injustement opprimés, les prétoires de Toulouse, de Montpellier, de Nîmes, reten-^ tirent de son éloquence, mais .sans profit pour ses infortunés clients.

Dousson, tout en perdant ses causes, forçait le respect et Tadmiration de ceux qui les lui faisaient perdre. On lui proposa une place de conseiller au parlement de Grenoble s'il voulait abjurer sa foi ; l'avocat repoussa avec dédain cette ofi're, et dit à ses ten-

tateurs: <( A la place du Béarnaus, je n'aurais pas fait le saut périlleux pour une couronne, et vous voudriez que je le fisse pour un bonnet de conseiller! »

A la révocation de Tédit de Nantes, Dousson se réfugia avec sa jeune femme et ses deux enfants à Genève où il avait été précédé par sa grande réputation.

L'avocat, aux jours de sa jeunesse, avait donné, paur ne plus le lui retirer, son cœur à Dieu. La Bible était le pain quotidien de son âme ; comme Gabriel, il ne la lisait pas au pied dii Sinaï, mais au pied du Calvaire. Il admirait les Elie, les Jérémie, les Ezéchiel^ mais il leur préférait saiilt Jean ; ses lèvres ne s'ouvraient jamais pour lancer Tanathème à ses persécuteurs, et pendant que Gabriel les maudissait il démandait à Dieu de leur ouvrir les yeux et de les pardonner.

Dousson était à peine installé à Genève, quand tout à coup il se décida à rentrer en France, et cela au moment où sept cents pasteurs étaient forcés d'en sortir, placés dans la dure alternative d'opter entre le reniement de leur foi et l'exil. Presque tous optèrent pour l'exil.

Tous lés efforts de la femme de Dousson pour le retenir furent vains; une voix intérieure lui criait : « Passe en Yivarais pour secourir tes frères. » Il en

4S l'abbaye de la vallée o'arg

prit le chemin, sachant le sort qui Tattendait s'il tombait entre les mains du prieur de Tabbaye de la vallée d'Arc. A peine arrivé il se mit à Fœuvre, et Dieu bénit au-delà de ses espérances ses pieux efforts pour réveiller la conscience de -ceux de ses coreligionnaires qui avaient abjuré leur foi.

Gabriel et Dousson représentent : le premier, la loi mosaïque avec toutes ses rigueurs; le second, la loi évangélique avec ses inépuisables compassions.

Le contraste si grand qui existe entre ces deux prédicants servant la même cause avec le même zèle, provient d abord de la différence de leur caractère, et ensuite du milieu dans lequel s'est passée leur jeunesse. Dousson se rappelle ses parents chrétiens, humbles, doux, pieux; Gabriel, son père expirant sur un banc de forçat, sa mère, folle de douleur, se précipitant dans un puits tenant son enfant dans ses bras , son corps qui a gardé les empreintes des coups de fouet qu*il a reçus dans l'hôpital général de Valence ; il n'a rien pardonné parce qu'il n*a rien oublié.

En arrivant dans le bas Vivarais, Dousson n'élai pas un inconnu ; aussi, grande fut la joie des huguenots en apprenant qu'il avait échangé sa robe d'avocat contre le mantelet d'un pasteur du désert. Non

l'abbaye de la vallée d'abc 49

moins courageux que Gabriel, mais plus prudent, il exerçait son ministère de manière h n'exposer ni la vie, ni la liberté de ses fidèles ; nul mieux que lui ne savait les amener au pied de la Croix. Il était le Saint-Jean du désert, Gabriel en était l'Elie.

Aux yeux de l'abbé de Ghapias, les deux prédicants étaient deux pestes publiques et la cause de ses insuccès; c'étaient eux qui empêchaient les huguenots d'être véritablemenl de nouveaux convertis. Quand il apprit qu'ils célébraient leur culte au désert, malgré les édits du roi, il eut un accès de rage. Pénétré comme il Tétait des principes intolérants de son église, il était tout naturel qu'il ait eu* l'idée de demander à la force brutale, des succès qu'il n'avait pas obtenus avec les sermons de ses missionnaires. On ne doit pas plus lui en faire un crime qu'à un faucon de déchirer une colombe. Il était logique comme l'est le clérical de nos jours avec son Syllabus ; comme l'était M. Veuillot regrettant qu'on n'eût pas brûlé Luther et Calvin, comme cent ans auparavant on avait brûlé à Constance Jean Huss et Jérôme de Prague son disciple.

Vrais ou faux, ce sont les principes qui gouvernent les hommes, et Madame de Staël disait avec autant de profondeur que de vérité : je crains plus les mauvaises maximes que les mauvaises actions.

53 l'abbaye de la vallée d'abc

Les lauriers de Pélisson et de Loyvois, faisant, le premier, des conversions à coups d'écus, le second à coups de plat de sabre, troublaient le sommeil du Prieur. Il aurait voulu envoyer à Louis XIV des listes d'abjurations, et il était obligé d'écrire à Versailles qu'il glanait à peine dans le champ où il aurait voulu moissonner. Il en était tout honteux ; ses missionnaires étaient découragés.

Il manda auprès de lui ses agents auxquels se joignirent le père Théobald de l'ordre des Théatins, le père Bonafé de celui des Jésuites, le doyen de Vallon, un chanoine de Viviers et le vieux curé de Vagnas. Après leur avoir fait connaître le peu de résultats de ses efforts pour convertir les huguenots, il leur posa cette question : Que faut-il faire pour les ramener dans le bercail d'où leurs ancêtres sont sortis ? Il donna la parole «u père Bonafé.

Le père Bonafé occupait dans sa puissante société une position considérable, lil la devait à Tbabileté consommée qu^il avait déployée auprès de la cour de Rome pour lui faire obtenir du pape de nouveaux privilèges. Obséquieux avec ses supérieurs, fier avec ses inférieurs, son ambition visait haut, et il n'était pas de dignité dans son ordre qu'il crût au-dessus de son mérité. Nourri de bonne heure de la morale relâchée des casuistes du moyen &ge, le vrai et le faux étaient confondus dans son esprit ; il faisait le bien sans enthousiasme, le mal sans remords. Au physique il n'était pas plus beau qu'au moral. Il y avait chez lui du renard et de la fouine ; on n'aurait pas voulu le rencontrer, la nuit, dans un lieu écarté.

— Puisque vous m'ordonnez. Monseigneur, dit le jésuite en s'adressant au Prieur, de prendre la parole, je le ferai en toute liberté sans autre préoccupation que celle des intérêts de notre sainte mère l'Eglise romaine qui ne tend ses bras aux brebis égarées que pour les presser sur son sein.

— Trois moyens ont été employés, jusqu'à ce jour, pour faire cesser le schisme qui la désole :

La parole ; L'argent ; La force»

—Avec la parole nous avons, sans doute, fait des

conquêtes, et quelques-unes même des plus belles; il suffît de citer celle de Turenne le plus grand homme de guerre de ce siècle ; mais avec cette méthode, bien des années s'écouleront avant que dans le royaume, selon le désir de notre auguste monarque, il n*y ait qu'une foi religieuse comtne il n'y a qu'une foi politique. Je suis loin de dédaigner ce moyen de ramener les égarés dans le bon chemin, mais âmes yeux il a un défaut capital, celui dé refivôyèr à un temps indéterminé ce que notre conscience de chrétien nous fait un devoir impérieux de faire aujourd'hui même, et. mieux que moi, monseigneur, vous savez que le salut des âmes ne ^'ajourne pas. »

Le prieur fit un signe d'assentiment.

— Avec l'argent^ continua le jésuite, M.Pélisson a fait merveille ; des milliers de protestants se sont convertis, la plupart pour cinq ou six livres, quelques-uns même pour moins ; mais, entre nous, nous pouvons tout. nous dire; M. Pélisson n'a pri^ dans ses filets d'argent que le menu fretin du protestantisme, payé même trop cher à un petit écu pour chaque conversion.

— Vous avez raison, mon révérend père, lui dit le doyen de Vallon ; mes nouveaux convertis à prix

d'argent yalént moins moralement que mes plus mauvais catholiques. »

Le jésuite s'aperceVant que sa langue lui avait fourché^ continua comme s'il n'avait pas entendu les paroles du doyen. « Ce moyen, dit il, d'amener les protestants à abjurer leurs hérésies ne me répugne pas,, puisque M. Pélisson, en l'employant, se proposait un but excellent ; mais ici, dans nos contréesy nous ne réussirions pas plus avec des sacs d*écus que nous n'avons réussi avec nos sermons ; tous les huguenots de Vallon et des environs, sont aisés, plusieurs même riches. Ils ne se laisseraient donc pas tenter par l'appât de l'or. Au reste, voudrions-nous user de ce moyen de conversion, nous ne le pourrions pas ; depuis longtemps la caisse de M. Pélisson est à sec.

« La force ; son Excellence Monseigneur Louvois, ministre de la guerre de notre auguste et très pieux monarque, l'a employée, et les succès qu'il a obtenus avec ses dragons ont dépassé ses espérances. Des villages entiers, du soir au lendemain, ont abjuré leurs hérésies, et sans exagérations on peut évaluer à 200,000 les huguenots qui se sont faits catholiques.

« De ces trois moyens de conversion, c'est ce dernier que je choisirais parce que Texpérience a cons-.

laté sa supériorité. Au premier abord, il semble que la pitié et la compassion devraient nous l'interdire; mais en y réfléchissant, on ne tarde pas à reconnaître que le bien à venir qui en résultera pour les nouveaux convertis, dépasse de beaucoup leurs souffrances passagères du temps présent ; dans tous les cas, si par entêtement ou par ignorance, ils n*en bénéficiaient pas, leurs enfants en bénéficieraient. N'oublions pas enfin, que Rome tient dans ses mains deux glaives : le spirituel pour confondre l'hérésie ; le temporel pour contraindre ses adhérents à rentrer dans le bercail d*où ils sont sortis. Le chirurgien qui coupe un membre atteint de la gangrène, se laisse-t-il attendrir par les cris de douleur du patient? Nullement. Il sait que le seul moyen de conserver les membres sains c'est de retrancher le membre malade ; ce que nous devons faire pour les hérétiques d'aujourd'hui, c'est ce que notre mère l'Eglise romaine a fait pour ceux d'autrefois. Que serait-elle devenue sans le zèle de la sainte Inquisition ? elle serait aujourd'hui comme un champ de concombre abandonné, ou comme une vigne que les renards ont ravagée. Je me résume et je dis : quand Rome professe la salutaire doctrine qu'il faut, n'importent les moyens, contraindre les hérétiques à entrer dans l'église orthodoxe, ce n'est pas à nous

à hésiter ; car, si la gloire du mattre est de comman* der, la vertu du serviteur est d'obéir. Qu'avons-nous donc à faire, si ce n'eàt de demander à Monseigneur rintendant de Montpellier de nous envoyer une compagnie de dragons ? »

Tous les assistants, à Texception du père Théobald et du doyen de Vallon, accueillirent par de chaleureux applaudissements les paroles du jésuite.

Le doyen de Vallon, de la famille des Montvaillant, était un excellent prêtre qui avait toujours vécu en bonne intelligence avec les protestants de sa paroisse; il les plaignait comme hérétiques, comme hommes il les aimait. 11 ne frappait jamais en vain à leurs portes^ quand il réclamait du secours pour ses pauvres. A son prône, il ne craignait pas de dire à ses fidèles « si votre foi religieuse vaut mieux que celle des huguenots, la conduite des huguenots vaut mieux que la vôtre. « L'une de ses maximes était, quen matière religieuse, les hérésies morales sont plus dangereuses que les hérésies dogmatiques.

Le cœur de ce vénérable ecclésiastique répugnait à toutes les mesures de rigueur; si cela eût dépendu de lui, le moindre désaccord n'eût jamais existé entre les deux cultes; aussi, ce fut avec une vive douleur qu'il apprit la nouvelle de la révocation de rsdit de Nantes, qui réduisait les protestants

à un état pire que celui de Parias ; tout ce qu'il fut possible de faire pour adoucir le sort de ceux de sa paroisse^ il le fi L

— Mon révérend père^ dit le prieur en s' adressant au père Théobald, nous aimerions à avoir votre avis sur le grave sujet qui nous préoccupe.

— Je crains, Monseigneur, lui répondit le Théatin, de ne pas trouver auprès de cette assemblée le niéme accueil que le révérend père Bonafé ; toutefois, comme vous me faites Thonneur de m'accorder la parole, j'en userai en toute liberté.

— Parlez, lui dit le prieur.

— Monseigneur et Messieurs, dit le Théatin, en s'adressantà l'abbé et aux assistants, notre sainte mère l'Eglise traverse de nos jours l'une des crises les plus douloureuses de son histoire; en cela, je suis en parfait accord avec le révérend père Bonafé, mais là où je diffère d'opinion avec lui, c'est sur les causes premières de nos malheurs. Pendant qu'il la signale dans l'hérésie huguenote, je la trouve dans nos péchés qui lui ont donné naissance. Le schisme du dernier siècle aurait-il eu lieu, si l'Eglise n'avait pas été corrompue dans son chef et dans ses membres ?

— Ce sont les huguenots, s'écria le père Bonafé, qui ont fait circuler ces infâmes calomnies.

1,'abbaye de la vallée d arc 59

— Ce ne sOnl. pas des calomnies, mon révérend père, ce sont malheureusement de tristes et honteuses vérités; ceux de qui nous les tenons, ce ne sont ni les Luther, ni les Calvin, ni les Farel, ni les Dumoulin, ce sont les plus saints personnages de notre Eglise, les Gerson, les D'Ailly, les Clémàngis, les sain)^ Bernard et vingt autres qui tous réclamaient à cor et à cris la nécessité d*une sainte réforme alors. dans la communion romaine, et cela, à une époque où on ne savait pas ce que c'étaient qpiç protestants et protestantisme.

— Et vous croyez, dit le jésuite au Théatîn, que la prétendue Réforme n'aurait pas eu lieu sans ces péchés qu'il vous plaît de mettre au compte du clergé romain.

-r- Ce n'est pas moi qui les y mets mon révérend père, c'est l'histoire ; les effacer de ses pages, autant vaudrait blanchir là peau d'un maure ou enlever au léopard ses taches. Ouant au schisme que tous nous déplorons, certainement il n'aurait pas eu lieu, avec un clergé pieux, éclairé, instruit, plus désireux de la rosée du ciel que de la graisse de la terre.

— Voilà qui sent le souffre et le fagot, dit le vieux curé de Vagnas,

-:- Je ne jurerjEiis pas, dit le chanoine de Viviers,

que sous son capuchon de moine, il n'y eût pas un huguenot.

*— Je n'ai, dit le Théatin au chanoine, nulle envie de l'être ; mais je souffre quand je vois notre Eglise demander au sabre d'un dragon ce que...

— Alors, vous seriez d'avis, lui dit le prieur, en l'interrompant, de renoncer, Monseigneur, à ces moyens brutaux de conversion, condamnés formellement par le Christ, le jour où il dit à ses disciples qui lui demandaient de faire descendre le feu du ciel sur Capernaum, vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés?

— Votre avis serait donc, mon révérend père, lui dit le jésuite, d'assister les bras croisés aux ravages que les huguenots font dans notre église qui est la vraie vigne dii Seigneur.

— Nous avons, mon révérend père, mieux à faire qu'à demeurer les bras croisés ; mais mieux vaudrait encore cela que d'appeler à notre aide des dragons.

— Que proposeriez-vous donc pour convertir les huguenots ?

— De nous convertir nous-mêmes avant de penser à les convertir. Quand nous serions de vrais disciples du Christ, nous les attirerions à nous comme les premiers chrétiens attiraient à eux les

L ABBAYE m Là VALLÉE DARC 61

païens par leur charité; tandis qu'en recourant au ministère brutal d'un soldat... »

A ces mots., tous les assistants, à l'exception du doyen du Vallon, se mirent à grincer des dents contre lui. « Tu n'es pas digne d'être en notre compagnie, lui dit le chanoine de Viviers, on en a brûlé plusieurs qui ne Vont pas mérité autant que toi; ces besaciers et coquins de moines gâtetit tout. »

Le Théatin, les bras croisés sur sa poitrine, reçut en silence cette avalanche d'injures. Quand le tu»- Ddulte fut apaisé: «Monseigneur, dit-il en s'adressant au prieur, je suis prêt à rétracter tout ce que j'ai dit quand au lieu de me répondre par des injures on me répondra par de bonnes raisons. »

— Sortez, lui. dit le prieur, d'une voix sévère.

Le Théatin sans proférer une seule parole salua l'assemblée et sortit.

Pendant plusieurs minutes, les assistants se regar* dèrent, tous gardant le silence. Le jésuite le rompit le premier. « Le PèreThéobald, dit-il, en jouant avec le feu, s'y est brûlé. Dans ses controverses avec les huguenots, il a voulu lire les écrits polémiques des Claude, des Drelincourt, des Dumoulin, des Jurieu, et cela à. très bonne intention, afin de les mieux combattre ; mais il ne s'est pas douté qu'il avait affaire à de rusés sophistes déguisés en anges de lu*

mière ; s'il avait médité plus qu'il ne Ta fait les savants écrits du Père Arnoux, de notre grand Bellarmin et de l'illustre cardinal Duperron qui, vous ne l'ignorez pas, abjura l'hérésie huguenote, et infligea une défaite complète à Duplessis Mornay, surnommé le pape des huguenots, il eût pris en pitié les arguments des controversistes de la religion prétendue réformée; mais ne nous préoccupons pas plus du Père Théobald que s'il n'existait pas et revenons à l'objet de notre réunion. Notre Eglise a-t-elle le droit de contraindre par la force les huguenots à renier leurs hérésies ? Poser la question n'est-ce pas la résoudre ? Et comment pourrionsnous hésiter dans lin moment où elle est persécutée comme elle ne l'a jamais été sous le règne des empe- , reurs romfidns ; et que serait-elle devenue si Louisle-Grand de sa main puissante n'empêchait pas ses autels de crouler sous les coups répétés de l'hérésie ? Je cède, Monseigneur et Messieurs, la parole à un plus grand que moi, au vainqueur du célèbre ministre Claude, à celui qui n'a pas de rivaux, parce qu'il n'a pas d'égaux : à. Bossuet.

« Prenez, s'écrie le grand orateur chrétien dans son oraison funèbre du pieux chancelier Letellier prenez vos. plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Eglise ; agiles instruments d'un prompt

l'abbaye Df: LA VALLÉE D*ARG 63

écrivain et d'une main diligente, hâlez-vousde mettre Louis avec les Constantin et les Théodose ; poussons jusqu'au ciel nos actions de grâce, et disons k ce nouveau Constantin, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne ce que les six cent trente-six Pères disaient autrefois dans le concile de Chalcédoîne:Vous avez affirmé la foi, vous avez exterminé les hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère I Par vous l'hérésie n'est plus ; Dieu seul a pu faire cette merveille 1 Roi du ciel, conservez le roi de la terre, c'est le vœu des églises, c'est le vœu des Evéques. »

— C'est aussi les nôtres, s'écrièrent les assistants à l'exception du doyen du vallon.

— Ecoutons encore le grand évêque, dit le Jésuite, lui seul sait parler dignement de la force, des droits et des souffrances de notre Eglise. « Qu'elle est forte I s'écrie-t-il dans son magnifique langage, et que redoutable est le glaive que le fils de Dieu a mis dans ses mains ; mais, c'est un glaive spirituel dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle est fille du Tout-Puissant, mais son père qui la soutient au-dedans, l'abandonna souvent aux persécuteurs, et à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son angoisse : Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous

délaissée! Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes, mais elle n'a pas entendu sa voix agréable, elle n a joui de sa douce présence qu'un moment. Tout d'un coup, il a pris la fuite avec une course rapide, et plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, TEglise ne fait que gémir et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes et le monde qui s'efforce de les lui ravir ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se.plaindre de ses enfants qui Toppriment ; on né cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés ; sa puissance céleste est* affaiblie pour ne pas dire tout à fait éteinte, on se venge sur elle.

— A ce tableau tracé de main de maître, qui ne reconnaîtrait, s'écria le Jésuite, notre sainte mère l'Eglise catholique romaine persécutée par les huguenots ?

— Bossuet ! se dit tout bas le doyen de Vallon, que ce soit vous qui disiez cela, suis-je sur le bord du Nil et n'entends-je pas le cri du crocodile imitant celui de l'enfant qu'il a dévoré ! (1).

(1) Nap. Peyrat. Histoire des parleurs du désert.

Le désir d'en finir avec les huguenots était trop dans les principes des assistants pour ne pas demander à des missionnaires bottés ce qu'on avait vainement demandé à des missionnaires en soutane. On décida d'envoyer le chanoine de Viviers à Montpellier pour prier l'intendant de la province du Haut- Languedoc d'envoyer une compagnie de dragons à Vallon.

Le doyen de Vallon en se retirant, dit au prieur : Je sais, Monseigneur, que vous désirez la conversion des huguenots, et qu'à cet égard, nul ne vous dépasse en dévouement pour notre sainte mère l'Eglise romaine dont vous êtes l'un des plus dignes fils. Toutefois, permettez-moi de vous dire que nous avons au milieu de nous assez de mauvais catholiques sans en augmenter le nombre.

— Je ne vous comprends pas, monsieur le doyen.

— Vous allez, Monseigneur, me comprendre, quand je vous dirai qu'on doit entrer dans notre sainte Communion par la persuasion et non par la contrainte ; car si la persuasion fait les croyants, la contrainte fait les hypocrites. Il y a assez d'ivraie dans nos rangs sans en y semer davantage ; nul plus que moi ne désire la conversion des huguenots ; mais ne vous y trompez pas, Monseigneur^ nos nouveaux convertis nous détestent d'autant plus qu'ils

se regardent comme des apostats ; et, si demain un édit du roi leur rendait la liberté, tous sans exception, quitteraient notre messe pour leur prêche,

— r Alors, d'après vous, monsieur le doyen, il faudrait laisser à Thérésie la liberté de nous infecter de son venin mortel. Si vous aimez les âmes, pouvez-vous le vouloir? que dis-je? en avoir même ridée?

— Je crois, Monseigneur, aimer les âmes que Dieu a confiées à ma garde, et dont il me demandera un compte sévère mais juste. Je désire, et cela du fond de mon cœur, que tous les huguenots de ma paroisse et tous ceux du royaume se convertissent; mais je crois que pour obtenir cet heureux résultat, il nous faut prendre pour modèles les saints apôtres et non les dragons de Monseigneur Louvois. Les premiers avec le seul glaive de la parole sainte ont vaincu le paganisme sans verser d'autre sang que le leur, tandis que les dragons avec leurs sabres ont suscité des ennemis, sans nombre, à notre sainte mère TEglise romaine : c'est, disent-ils, une église de sang, et elle ose se réclamer du divin crucifié qui n'a eu sur sa croix que des paroles de pardon pour ses meurtiers et ses insulteurs 1 Dernièrement, Monseigneur, un huguenot auquel on offrait la vie en échange de son abjuration, répondit : pendez-moi,

je ne serai jamais de la religion de mes bourreaux. — Votre langage, Monsieur le doyen, m'afflige autant qu'il m'étonne ; on dirait que vous êtes presque huguenot, à la manière dont vous prenez le parti de ces hérétiques.

Erreur I Monseigneur, erreur I Je ne prends que eeluî de notre sainte mère FEglise romaine dans laquelle je suis né et dans laquelle je veux mourir, parce que j'ai la certitude que la persécution ne profite qu'aux persécutés. Si nous pouvions en douter, les faits seraient là pour dissiper nos doutes.

— Au lieu de demander à Monseigneur Baville de vous envoyer des dragons, priez-le de vous envoyer des saints François de Sales; leurs voix éloquentes et persuasives iront au cœur des huguenot^, réveilleront leur conscience, éclaireront leur esprit, et en entrant dans notre église, ils la béniront, autant qu'ils la maudiront, s'ils y entrent le poignard sur la gorge*

— Vous préféreriez, Monsieur le doyen, que Monseigneur Baville, au lieu de nous envoyer des dragons nous envoyât des saints François de Sales ; serîez-vous donc le seul à ignorer que Monseigneur de Genève, l'honneur de notre église par sa foi, et de l'humanité par sa douceur, a professé la salutaire doctrine que Rome a le droit de contraindre par 1^

force les hérétiques à rentrer dans le ]>ercail de notre sainte mère l'Eglise romaine ; ignoreriez-vous enfin, que ce saint personnage, après avoir essayé vainement de convertir avec ses sermons les habitants du Ghablais et du Faucigny, obtint du duc de Savoie une compagnie de soldats pour les y contraindre? et, n'est-ce pas à leur aide, que ces deux contrées doivent le privilège inappréciable d'être, de huguenotes qu'elles étaient, devenues catholiques? Vous croiriez-vous, M. le doyen, plus saint, plus charitable que Monseigneur de Genève ? auriez-vous oublié que le glaive temporel, des mains des anciens prophètes d'Israël, est passé dans celles des successeurs de saint Pierre? Glaive divin et bienfaisant qui guérit les blessures qu'il fait.

— Vous oubliez, vous, Monseigneur, lui répondit le doyen, que nous ne sommes plus sous le règne de la loi avec Moïse, mais sous celui de la grâce avec les saints apôtres. Ce glaive des anciens prophètes s'est brisé au pied de cette croix sanglante du haut de laquelle le Christ n'a que des paroles de pardon pour ses meurtriers et ses insulteurs. Notre grand modèle le voilà : Il a vaincu le monde, non pas en crucifiant ses ennemis, mais en se laissant crucifier par eux. Pourrions-nous enfin oublier que la pri-

milive église a fait de son propre sang sa glorieuse semence !

— Ne serîez-vous pas, par hasard, Monsieur le doyen, un huguenot ? lui dit le père Bonafé.

— Moi, un huguenot I mon révérend père, moi un huguenot I Jamais ! J'aime notre sainte mère l'Eglise autant que vous ; seulement nous différons sur les moyens de lui témoigner notre amour; vous voulez vous faire descendre le feu dû ciel sur les "huguenots, moi ses saintes rosées.

— Si nous ne connaissions pas, Monsieur le doyen, votre attachement à notre sainte mère TEglise, lui dit le prieur, nous croirions que l'hérésie huguenote a déteint sur vous, car vous avez prononcé des paroles qui sentent le souffre et le fagot; à Tavenîr, soyez plus réservé dans vos paroles, sinon, mal pourrait vous en arriver. Quand Pierre a parlé, un vrai catholique n'a qu'à baisser la tête et à obéir ; je la baisse et j'obéis. Tenez-vous sur vos gardes, vous pouvez vous retirer. Le bon doyen salua les assistants et sortit.

70 l'abbaye de la vallée d*arg

Appuyé sur son bâton noueux , le curé Olivier, c'était le nom du doyen, se dirigea en pleurant vers Vallon ; deux jours après, il eut un violent accès de fièvre et dans son délire il croyait voir devant son lit des dragons brandissant leurs sabres. Retirezvous, retirez-vous, leur criait-il ; remettez vos sabres dans leurs fourreaux ; les huguenots ne vous ont fait aucun mal, ne leur en faites pas ; au nom de Dieu, retirez-vous. Sa servante éplorée accourut chez des voisins pour réclamer leurs secours ; mais leur présence dans la chambre du malade loin de calmer son agitation ne fît que redoubler son délire. En eux, il voyait des dragons, et les repoussait de sa main. Voyant qu'ils ne s'en allaient pas, il sauta de son lit pour les chasser de sa présence ; des bras forts et vigoureux le forcèrent à se recoucher. Puisque vous voulez les tuer, leur disait-il, tuez-moi, mais épargnez-les, car ils ne vous ont fait aucun

mal; ce sont les plus braves gens de ma paroisse. On ne le comprenait pas» les spectateurs de cette scène étrange disaient : « Notre bon curé a perdu la tête, que lui est-il arrivé pour qu'il soit ainsi ? et ils se perdaient en conjectures. »

Le bon prêtre était sous le coup d'un fort accès de fièvre pernicieuse. Après une nuit orageuse il reprit ses sens, quelques heures de maladie avaient bouleversé ses traits sur lesquels la mort avait gravé ses austères empreintes. L'accès, qui survint la nuit suivante, fit craindre à M« Joseph le Rhabilleur qu'il ne passât pas la nuit ; il sortit cependant de cette crise, mais si faible qu'à vues humaines une nouvelle devait l'emporter.

Le prieur^ en apprenant la maladie du doyen, quitta son abbaye et vint à Vallon pour s'informer de son état. La crise que le Rhabilleur redoutait se déclara avec une grande violence. A la vue du pfieur, saisi de terreur, le malade se mit la main sur ses yeux. pour ne pas le voir : « C'est lui I C'est luil criait-il; c'est le démon, délivrez-moi du démon, il veut m'entraîner avec lui dans l'enfer. Fuyons ! Fuyons I S'en est-il allé ? Non, non, il est encore là avec ses dragons. Ne les tuez pas. Grâce 1 Grâce pour eux, ils n'ont fait aucun mal, et on veut les tuer, les assassiner ! Mon Dieu I Délivrez-les de

72 l'abbaye de la vallée; darc

la main des méchants ; si ma vie peut les sauver, prenez-la, je vous la donne de bon cœur. »

Le prieur, immobile comme une statue, froid comme elle, assitait à cette scène, les bras croisés sur sa poitrine, t Le doyen délire, dit-il, aux assistants, il est puni par où il a péché ; sa faiblesse impardonnable pour les hérétiques a attiré sur sa tête les malédictions de Dieu. J'arrivais avec les saintes huiles et le pardon de TEglise. »

— Mais, Monseigneur, sUl délire, lui dit sa servante, est-il responsable de ce qu'il dit ? Pourriezvous refuser de lui administrer l'exlrème-onction ? Seriez-vous moins miséricordieux à son égard que Notre Seigneur Jésus-Christ à celui du bon Larron ?

— Taisez-vous, lui dit le prieur, d'une voix sévère. Ce n'est pas à vous de m'apprendre ce que j'ai à faire, et ce disant, il sortit de la chambre du mourant.

— Il s'en est allé le démon, dit le bon prêtre, et un éclair de joie illumina son visage. Il s'en est allé, donc on ne les tuera pas, je suis heureux. Il se tut et ferma les yeux.

— Il est mort I s'écria sa servante en poussant des cris.

-r- Ne troublez pas par vos cris ses derniers moments, lui dit le Rhabilleur. Il dort, mais quand il

se réveillera ce sera pour nous faire ses adieux. Il ne se trompait pas.

Une demi-heure après, le mourant ouvritlesyeux; sa faiblesse était extrême, mais il conservait la plénitude de ses facultés. Il promena ses regards autour de ceux qui l'entouraient, et les arrêtant sur M* Joseph, il lui dit : « Je suis bien malade, et toi qui n'as jamais dit un mensonge, dis-moi si je suis près de ma fin. »

— Dieu est puissant, monsieur le doyen, s'il le veut, il peut vous rendre la santé, mais tout faillible que je suis, l'expérience m'a appris qu'après les accès de fièvre que vous avez eus, il faut vous préparer à paraître devant Celui qui rend à chacun selon ses œuvres.

— Je te comprends, Joseph, i II garda un moment le silence, absorbé dans ses pensées, puis le rompant, il dit d'une voix faible, mais bien distincte : « Je suis un pauvre et misérable pécheur. »

— Vous, monsieur le doyen, un pauvre et misérable pécheur I s'écria sa servante ; vous un saint homme qui n'avez jamais fait de mal à personne, et dont toute la vie s'est passée à faire du bien I .

— Vous ne savez ce que vous dites, Catherine, lui dit le mourant : pécheur et grand pécheur je suis ; qui ne l'est pas ? et qui l'est moins que moi ? une

larme brûlante coula sur ses joues; alors joignant ses mains, il s'écria : « Mon Dieu ! Mon Dieu I Grâce et miséricorde, ayez pitié et compassion du pauvre péager. »

Le RhabîUeur ouvrit sa Bible et, s'approchant de l'oreille du mourant, il lui lut le verset XVI du chapitre 3 de l'évangile selon Saint-Jean. « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son fils unique au monde, afin que celui qui croirait en lui ne périt pas, mais qu'il eût la vie éternelle. »

Le mourant écouta ces paroles avec une grande attention. « Chose étrange, dit-il, j'ai souvent lu dans la Yulgate ce verset, et il ne m'a jamais fait l'impression qu^il me fait dans ce moment. Il me semble que ces paroles descendent du ciel. »

— Elles en descendent, en effet, M. le Doyen.

— Répète-les-moi, Joseph. »

Joseph les lui lut de nouveau.

Pendant qu'il les lisait, les yeux du bon curé s'étaient arrêtés sur un grand cruciOx d'ivoire, qu'il contemplait avec amour. « Approche-le de mes lèvres, Joseph, afin que je le baise. »

On lui fit selon son désir.

Il garda un moment le silence, puis d'une voix faible, mais bien distincte, il dit : « Ce n'est pas à ce

crucifix que je regarde, mais à Celui dont il est la représentation. »

— Celui-là, M. le doyen, lui dit !!• Joseph, est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification ; mettez en lui votre confiance et croyez de tout votre cœur qu'il a payé la rançon de vos péchés, en mourant pour vous sur la croix.

— Je le crois, Joseph,.... cela me fait du bien de le croire; je sens là, ajouta-t-il, en posant sa main 8ur son cœur, une joie que je n'ai jamais connue; je sens que je peux mourir en paix. »

En prononçant ces mots, il joignit ses deux mains et leva les yeux vers le ciel, puis il s'assoupit.

« Son agonie va comipencer, dit M*' Joseph ; elle sera douce. » Il ne se trompait pas. Le bon prêtre vers dix heures du matin, s'endormit dans les bras de son Sauveur. Mort, il paraissait dormir, tant il y avait de douce sérénité sur tous les traits de son visage. Il semblait dire aux assistants qui pleuraient. Pourquoi pleurez-vous? Regardez-moi, la mort n'a-t-elle pas été pour moi une messagère de bonnes nouvelles ? Ne m'a-t-elle pas ouvert les portes du ciel ? »

La mort du bon doyen impressionna d'autant plus vivement ses ouailles et les huguenots, que peu d'heures auparavant rien ne la faisait prévoir.

C'est ce damné de Prieur, disait Joseph à qui voulait Tentendre, qui Ta tué, mais béni soit Dieu, la mort lui a épargné la vue des maux qui vont fondre sur sa paroisse. »

On s'attendait à ce qu'on fît de splendides funérailles au bon doyen. Le Prieur s'y opposa. « Il est mort privé des sacrements de l'Eglise, dit-il; sa place dans le cimetière sera avec les suicidés. »

Les Montvaillant, en l'apprenant, réclamèrent le corps de leur parent, et le firent inhumer dans le caveau de leur famille.

La conduite du Prieur fut vivement blâmée, mais, si ce n'est M® Joseph, personne n'osa lui dire combien elle était révoltante et peu chrétienne.

Le huguenot, qui soigna à la* fois le corps et FàiAe du pieux et vénérable doyen de Vallon, était le fils de Jacques Freydier, chirurgien-barbier qui jouissait de quelque réputation. A peine hgé de douze ans, son fils Joseph aidait son père dans ses opérations et ses pansements, et il lâaniait aussi bien le rasoir que le bistouri. Il était né chirurgien comme on naît poète, peintre ; ses plus heureux moments, il les passait en compagnie d'un grand squelette qu'il dévissait et revissait, remettant chaque partie à sa place naturelle. Il se plaisait à faire des poupées avec du bois de sapin, leur cassait bras et jambes, puis les raccordait.

Le père de Tenfant, trop pauvre pour l'envoyer à une école de médecine, obtint du comte du Roure de le faire entrer comme aide domestique à Thôpital de Montpellier, dans Fespérance qu il pourrait y trouver des protecteurs qui, témoins de ses heu-

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reuses dispositions pour la chirurgie, l'aideraient à suivre une carrière pour laquelle il avait un goût si décidé.

Joseph avait vingt ans quand de Vallon il se dirigea vers Montpellier, célèbre par son école de médecine. Les étudiants y accouraient de tous les points de la France pour y apprendre Tart de guérir, et les riches étrangers pour y être guéris ou soulagés* Mais sans manquer de respect à Hippocrate, nous pouvons affirmer, que si depuis l'illustre Am-* broise Paré, la chirurgie avait fait quelques progrès, les médecins que Técole de Montpellier avait formés étaient, pour la plupart, pour ne pas dire tous^ des Diafoirus. Avec leur pharmacopée, leurs saignées et leurs diètes, ils aidaient leurs malades à mourir, et quand ils passaient entre leurs mains « leur conscience ne leur reprochait rien, parce qu'ils allaient de vie à trépas selon toutes les règles du Codex* Revenons à Joseph. A peine eut-il mis le pied dans Thôpital, qu'il s'y sentit comme le poisson dans Teau; il aidait à faire les pansements, et si bien qu'au bout de quelques mois il suppléait au besoin les internes. Il rasait les malades avec tant de dex-^ térité que tous réclamaient le privilège d'offrir leurs mentons à ses rasoirs. Ce qui lui plaisait le plus dans son service, c'était d'assister aux opéra-

l'abbaye de la vallée d*abg 79^

tîons chirurgicales ; son instinct lui faisait instantanément deviner si elles étaient bien ou mal faites. Un jour même il se hasarda à dire à un opérateur qui n'était pas des plus adroits : « Si Monsieur s*y prenait de cette manière, » et il la lui indiqua. Le chirurgien haussa les épaules et continua l'opération à la suite de laquelle Topéré mourut.

Quand Joseph se trouvait seul dans la salle de dissection, il faisait des opérations sur les cadavres et prenait un plaisir extrême à extraire leurs dents. Il ne se doutait pas alors que la science du dentiste ne consiste pas à arracher les dents, mais à les conserver.

Depuis dix-huit mois, il était dans Thôpital, à la grande satisfaction du directeur et des sœurs, quand tout à coup on lui donna son congé.

Voici à quelle occasion :

On avait apporté sur un brancard un homme qui s'était cassé la jambe en tombant de cheval. Depuis deux heures, il attendait avec impatience un chirurgien.

« Voulez-vous que j'essaie de remettre votre jambe ? lui dit Joseï**

— Toil lui dit Thomme en le toisant de la tête aux pieds.

— Oui, moi, répondit Joseph avec tant d'aplomb que rhomme lui dit : « Remets-la moi, mais ne me fais pas trop soufTrir.

— Je ne vous ferai pas souffrir plus qu'un autre, mais j'aurai fait plus vite. Il examina la jambe : « Allons, dit-il au patient, un peu de courage, ce sera bientôt fait. Aidez-moi, dit-il à deux employés de l'hôpital ; » et voilà mon Joseph qui en quelques minutes remit les os cassés à leur place, et appliqua un appareil sur la jambe. L'opération était finie au moment où le chirurgien entra et demanda où était rhomme dont il devait raccommoder la jambe.

— Le voilà. Monsieur, sur son lit ; voyant que vous ne veniez pas, et que peut-être aussi, vous tarderiez trop avenir, j'ai....

— Quoi ! tu t'es permis, toi un gamin, de remettre cette jambe I

— Mais, monsieur, Fenflure pouvait survenir et rendre l'opération difficile. Quand un homme se noie, ne saurait-on pas nager, la charité veut qu'on accoure à son secours. Voilà ce que j'ai fait.

-7- Je te chasse.

— Mais, monsieur, si j'ai bien remis les os à leur, place ?

— Je te chasse.

— Vous me chassez pour avoir bien remis la jambe ! que me feriez donc si je l'avais mal remise I

Du doigt, il montra la porte. « Où a-t-on jamais vu, dit-il, qu'on se permette de faire des opérations chirurgicales sans être chirurgien diplômé ? »

Ce chirurgien était celui auquel Joseph avait indiqué le moyen de ne pas tuer le patient qui était entre ses mains. Il ne lui avait pas pardonné. Il saisit l'occasion de lui faire donner son congé.

L'ignorance vaniteuse est de sa nature rancuneuse.

Joseph retourna à Vallon, où il ne tarda pas à faire parler de lui, soit par son habileté à extraire les dents, soit par ses opérations chirurgicales. De tous les côtés on venait le consulter, et son père, un austère huguenot, bénissait Dieu d'avoir un fils qui, plus habile que lui, volait de ses propres ailes.

Une opération qu'il fit à Burjac, mit le comble à sa réputation. La comtesse du Roure s'était démis la hanche.

Les deux chirurgiens les plus célèbres de Montpellier furent mandés auprès d'elle, mais leurs efforts pour remettre la hanche n'eurent d'autres résultats que de faire souffrir horriblement la comtesse.

— Si madame la comtesse faisait venir Joseph le Rhabilleur, lui dit sa femme de chambre , peut-être serait-il plus heureux que ces messieurs ? On ne parle à Vallon et dans les environs que de ses opérationsy qui sont tellement merveilleuses qu'elles passent souvent pour des miracles.

Faire venir un rhabilleur, un rebouteur, quand on est entre les mains des deux plus habiles opérateurs de la savante école de Montpellier, ne seraitce pas faire un affront à ces deux célébrités chirurgicales ? La comtesse hésitait, et cependant voyant leur impuissance à remettre le membre démis à sa place, elle se décida à faire venir le rhabilleur.

A la vue de ce Vivaraisien, moitié monsieur, moitié paysan, les deux chirurgiens haussèrent les épaules de pitié et allaient se retirer quand ils se firent signe de rester, dans la certitude qu'il en serait de l'opération du rebouteur, comme il en est des remèdes des vieilles femmes.

M® Joseph, au moment où la comtesse était en position d'èlre opérée, donna un coup de genou à la hanche : « C'est fait, messieurs, dit-il aux chirurgiens; vraiment il ne valait pas la peine de vous faire venir de si loin pour si peu. » Puis, s*adressant à Tun des chirurgiens : « Monsieur, lui dit-il, d*un air narquois, vous m'avez fait chasser de l'hôpital de

l'abbaye de la vauée d'arc 83

Montpellier pour avoir remis une jambe» me ferez- Tous chasser de chez madame la comtesse pour avoir remis sa hanche ? Sur ce, j*ai bien Thonneur d*ètre votre très obéissant et très humble serviteur. » Ce disant, il sortit laissant les chirurgiens honteux, confus, bouches closes.

Les deux malheureux opérateurs furent grassement payés pour avoir fait horriblement souffrir la comtesse ; mais elle donna à Joseph une belle botte de chirurgie et il en avait grand besoin, car celle de son père ne brillait ni par le nombre, ni par la bonté des instruments»

Habile chirurgien, Joseph pratiquait la médecine comme on la pratiquait de son temps. 11 saignait ses malades à blanc, leur imposait de longs jeûnes, les droguait, et s'il ne les aidait pas tout à fait à mourir, cela lensût à leur robuste constitution qui résistait à sa médication. — On citait même un certain malade qu'il saigna treize fois en quatorze jours et qui, deux mois après, était complètement guéri d*une terrible fièvre cérébrale. Cette cure fit beaucoup d'honneur à Joseph qui, malgré son esprit pénétrant, ne comprit pas ce qu*on comprend depuis la mort du célèbre Broussais, à savoir que le sang est au corps humain ce que la sève est à Tarbre, c'est-à» dire sa vie.

A l'époque où nous sommes arrivés de nos récits, Joseph avait quarante ans ; sa taille était de moyenne grandeur, mais bien prise, sa tête était ronde et forte, ses yeux brillants pétillaient d'intelligence ; la force et la bonté formaient le fond de son caractère ; il haïssait mortellement les prêtres, et entre tous celui qu'il haïssait le plus, c'était Tabbé de Chapias. Celui-ci le lui rendait bien, car de tous les huguenots de la contrée, il était le seul qui prît hardiment leur défense et ne cachât pas son indignation, quand on manquait à leur égard aux premiers devoirs de la justice. Tout autre à sa place eût été pendu ou envoyé aux galères ; mais tout le monde, et le Prieur en tète, à cause de sa mauvaise santé, avait besoin de ses services. Il devait donc à son habileté chirurgicale l'impunité dont il jouissait : désintéressé, il soignait gratuitement les pauvres ; ce qu'il recevait des autres suffisait à peine pour son entretien et celui de ses deux sœurs; nullement inquiet sur son avenir, quand la vieillesse ou les infirmités rendraient ses mains inhabiles à manier ses instruments de chirurgie, il disait qu'avant tout le chrétien doit rechercher le royaume de Dieu et sa justice, et ne pas plus s'inquiéter du lendemain que l'oiseau de l'air et la bête des champs.

Joseph était austère dans sa vie de chaque jour.

Quoiqu'il eût un cœur aimant, il crut qu*il devait renoncer au mariage afin de pouvoir, dans les jours orageux qu'il traversait, se donner tout entier au soulagement de ses frères ; aimé d'eux, il était leur conseiller toujours écouté.

86 l'abbaye de ia vauée d'arc

Les craintes du pieux doyen de Vallon ne tardèrent pas à se réaliser. Sur la demande qu*en fit Tabbé de Chapias à l'intendant de la province du Languedoc, une compagnie de dragons, ayant à sa tète le capitaine RoUet, se dirigea de Montpellier vers Vallon.

Le capitaine RoUet était, dans toute la force du mot, un troupier. Il s'éiectrisait au son du clairon et s'enivrait à Todeur de la poudre ; se jeter dans la mêlée, et, avec son grand sabre, couper des bras, fendre des têtes était pour lui plaisir de roi. Dans Tart de convertir les huguenots, il n'était pas un novice ; il avait fait son apprentissage sous Saint- Ruth, chargé de dragonner ceux du Dauphiné, ce dont il s'était acquitté à la grande satisfaction de Louvois. Une bête féroce qui ravage une contrée inspire moins d'épouvante que cet étrange convertisseur n'en inspirait aux innocentes populations qui

l'abëaye de la vauée d*abg 87

ne voulaient pas servir Dieu à la manière de Rome. Un poète, dont le nom nous est inconnu, a célébré dans les vers suivants, les exploits du trop célèbre maréchal de camp.

Grands et zélés prédicateurs

Qui da fameux Galviu

Attaquez les erreurs,

Vous prêchez h la vieille mode.

Pourquoi perdre votre latin,

A citer Saint- Grégoire ou bien Saint-Augustin ?

Ne citez que Saint* Rath, c'est la bonne méthode.

Jadis les huguenots n'invoquaient pas les saints

Pour le succès de leurs desseins,

Mais on doit espérer leur retour à rËglise.

Grand Dieu ! Qui l'aurait cru ?

Aujourd'hui, d'une âme soumise.

On les voit implorer monsieur Saint-Buth. (1^

Ennemis de notre repos

Qui troublez follement la paix et le commerce,

Aveugle et malheureux reste des huguenots.

Dieu vous envoie un saint, docteur en controverse.

Accourez au miracle, et venez tous l'entendre ;

Du cœur le plus rebelle il chasse les démons.

Tuer, voler el pendre

Sont les trois points de ses sermons.

RoUet avait un profond mépris pour la vie huïïiaine et toutes les habitudes d'un soudard. Ses vices,

(1) On prononçait Saint-Rhu.

ils étaient plus que rachetés, aux yeux du Prieur, par son zèle pour TEglise et son obéissance à ses commandements. Il buvait fort et sec en carême ; mais si on lui avait dit : La prison ou un bout de saucisse ? Il aurait dit : la prison.

RoUet, à la tête de sa compagnie, arriva tambour battant, à Vallon. Le Prieur accompagné de ses missionnaires, du père Bonafé, et d'un grand nombre de prêtres et de moines, le reçut aux portes du bourg, et lui offrit ainsi qu'à sa troupe des rafraîchissements. Le père Bonafé dit à RoUet : « soyez le bienvenu, Capitaine ; c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots soient pillés et saccagés s'ils refusent de se convertir.

— Amen, dit Rollet en faisant le signe de la croix.

On se rendit à Téglise où une grande messe fut chantée par des choristes pour demander à Dieu la conversion des disciples de Calvin.

Au sortir de l'église, les dragons se mirent à l'œuvre. L'épée haute et le pistolet au poing, ils entrèrent dans les maisons protestantes où leur présence seule opérait des conversions ; et la journée ne s'était pas terminée qu'ils avaient ajouté plus de membres à la Communion romaine que Monseigneur

de Ghapias et ses aides, avec tous leurs sermons, depuis six ans. Le Prieur était dans Tenchantement, et quelques jours après, il écrivait à Louvois : « Je crois que dans la contrée dont votre Excellence nous a confié lapaciBcation, il n'y aura bientôt plus un seul huguenot. C'est par centaines qu'ont lieu les conversions, et je dis, comme madame de Maintenon, qu'il sera bientôt ridicule d'être de la religion de Calvin. »

Les missionnaires bottés trouvèrent plus de résistance qu'ils ne l'avaient cru ; mais ils n'étaient pas geiis à se décourager, car ils avaient à leur service , des arguments auxquels ne pensèrent ni saint Paul, ni saint Pierre ; le premier pour convertir les païens, le second pour convertir les juifs : Procéder comme les deux apôtres, et n'avoir pour armes de controverse que la persuasion et une sainte vie, ils n'en avaient garde ; ils conquéraient des âmes à coups de plat de sabre et le pistolet sur la gorge ; c'était plus expéditif que de se prévaloir des arguments de Bellarmin ou des canons du concile de Trente, dont, au reste, ils n'auraient su se servir : mais s'ils étaient ignorants en droit canon, ils étaient savantissimes en cruautés. Le sexe le plus faible et qui, à cause même de sa faiblesse, a droit à tout notre respect, était l'objet de leurs inso-

lences et de leurs outrages. Ils firent subir à des femmes des tourments atroces ; ils leur crachaient au visage, les dépouillaient de leurs vêtements^ les fouettaient, les suspendaient par les pieds ou par les bras à des poutres, les faisaient asseoir sur des charbons ardents, leur broyaient les doigts avec des tenailles et les jetaient dans des fosses infectes. Les sœurs GuigOB, du Mas de Chalamelas, deux jeunes filles de la plus grande beauté, furent défigurées ; on leur balafra le visage, et avec des pelles rougies au feu on leur brûla le cou.

Les Néron et les Domiti^n, ces monstres à face humaine, n'étaient que des novices dans Fart du tourmenteur, dans lequel les dragons étaient passés maîtres ; les sauvages des lies Fitji auraient été émerveillés de leur science ; et, si Satan était sorti du fond de ses abîmes, il ne leur aurait pas épargné ses éloges, tant leurs moyens de conversions étaient nombreux et ingénieax. Quand l'un de ces moyens ne réussissait pas, ils avaient recours à un autre; après celui-là à un autre encore, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé le bon.

Ils aimaient à brûler les pieds et les mains do leurs catéchumènes ; ils se plaisaient à leur enfoncer les côtes, à rompre leurs bras et leurs jambes à coups de bâton. Quand ils leur tailladaient le visage,

ils avaient soin de verser du vinaigre sur les plaies vives.

Au Mas de Raveiron, ils s*emparèrent de Jacques Eyrioux dont la vie était exemplaire : sur son refus de se convertir, ils lui lièrent les pieds et les mains, et lui firent avaler tellement d'eau qu'il ne leur resta qu'un cadavre entre les mains. En cela ils s'écar-tèrent de leur programme. Tout leur était permis à Tégardde leurs catéchumènes, pourvu que la mort ne s'ensuivit pas. Ils ne furent pas punis ; on se contenta de leur recommander d'être plus prudents à l'avenir.

Quand les femmes sont cruelles, elles le sont rarement à demi ; la comtesse de Sampyon, jusqu'à l'âge de quarante ans, avait passé pour Tune des femmes les plus belles et les plus galantes de la contrée. Devenue vieille par les années et laide par le vice, elle voulut faire son salut. Elle avait dans la Madeleine repentante un admirable modèle ; elle préféra imiter Louis XIV qui expiait les scandales de sa vie sur le dos des protestants. Accompagnée d'une escouade de dragons, cette vieille pécheresse allait de maison en maison enlever les huguenots, qu'elle jetait dans les caves humide de son manoir ; elle était la terreur des mères, car elle se plaisait à faire des razzias d'enfants, qu'elle envoyait aux Ursulines d'Uzès.

Un moment, Tépouvante fut si grande que quelques femmes affolées de terreur, prenant leurs nourrissons dans leurs bras, se précipitèrent dans TArdèche, du haut du Rocher-de-Gos, pour éviter les outrages des dragons.

Un bourgeois catholique du Mas de Raveiron, appelé Jean Lichière, témoin de ces horreurs, ne put cacher son indignation, et dit à Tabbé de Ghapias : Jusqu'à ce jour, j'avais cru que ma religion était la religion de Jésus-Ghrist, je reconnais aujourd'hui, qu'elle est la religion du diable. Je suis huguenot.

— Qu'on le dragonne, dit le Prieur,

On le dragonna et si bien qu'il en mourut.

Toutes ces scènes d'horreur, dont nous ne donnons qu'un très court abrégé, seraient incroyables, si rhistoire ne les avait pas inscrites sur ses tables d'airain.

Tout crime ici-bas a son expiation. Rome papale a la sienne, et, de toutes la plus terrible et la plus méritée. Elle ne peut pas plus renier ses dragons que ses ligueurs ; et pendant qu'elle jette l'anathème aux Marat, aux Fouquier-Thinville, aux Robespierre, elle plaide les circonstances atténuantes en faveur des d'Oppède, des Baville, des Du Ghailla, des Biaise de Montluc; elle flétrit Carrier et ses

noyades, et de la Saint-Barthélémy elle dit : Ce fut une saignée salutaire.

Revenons aux dragons. Jamais les Bridaine, les Bourdaloue et les Massillon n'obtinrent, leur vie durant, autant de conversions de huguenots par leur éloquence, qu'eux avec leurs sabres. Quelques jours leur suffirent pour catholiciser Vallon et ses environs. Toutefois, une vingtaine de jeunes huguenots, voulant échapper à une apostasie qui pour être forcée n*en était pas moins coupable aux yeux de Dieu, résolurent de prendre la fuite. Favorisés par une nuit obscure, ils allèrent chercher un refuge momentané dans la forêt de bois sauvage située dans la commune de Lagorce, pour de là, franchir la frontière et gagner Genève.

Il se passa dans ce lieu solitaire une scène des plus touchantes : de la bouche de ces jeunes gens qui avaient été témoins des brutalités des dragons à l'égard de leurs parents et de leurs amis, il ne sortit pas une parole de malédiction contre leurs bourreaux. Ils reconnurent humblement que leur tiédeur et leur indifférence dans le service de Dieu avaient attiré sur leurs têtes ces déluges de maux. — « Si nous sommes châtiés, dirent-ils en versant des larmes, c'est que nous l'avons mérité ; à nous donc de courber la tête et d'adorer la main divine qui

nous frappe, trop heureux encore de savoir que cette main est celle d'un Père, qui guérit les blessures qu'elle fait. »

Trop nombreux pour cheminer ensemble sans danger, ils se divisèrent par petites bandes ; mar^ chant la nuit, se cachant le jour, ils arrivèrent près de Genève. A la vue de la ville de refuge, ils fondirent en larmes et, se jetant à genoux, ils remercièrent Dieu de les avoir délivrés de la main des bourreaux de Louis XIV.

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Pendant ces scènes d'horreur, Dousson s'était réfugié dans la caverne de Gabriel. La nuit, les deuxprédicants sortaient de leur retraite, et allaient frapper à la porte de leurs coreligionnaires pour les consoler et les fortifier dans leurs douloureuses épreuves.

Dans Tune de leurs excursions nocturnes, après avoir franchi le mas de Mezelet, ils gravirent la pente raide qui du mas de La Roche conduit aux ruines du château du vieux Vallon. A peine arrivés, ils aperçurent au pied de la côte, à la lueur sinistre des flammes qui dévoraient une maison huguenote, ^n père de famille que des dragons poussaient de- Tant eux à coups de plat de sabre, et, derrière lui, sa femme qui s'arrachait les cheveux et poussait des cris déchirants,

— Dieu des anciens prophètes d'Israël I s'écria Gabriel^ le cœur débordant de colère et d'indigna-

tion, que ne suis-je un Elie pour le demander de faire descendre le feu du ciel sur ces abominables dragons, ou plutôt sur ces prêtres de Rome qui sont la tête satanique qui ordonne, tandis qu'ils ne sont, eux, que le bras brutal qui exécute; et dire que Louis XIV pourrait d'un seul mot mettre fin à ces horreurs; et ce mot il ne le dit pasi lui, roi ! Il est tyran, et plus tyran que ne le furent jamais les Néron et les Domitien.

— Calme-toi, Gabriel, calme-toi, lui dit Dousson ; ne sais-tu pas que toutes les puissances sont instituées de Dieu, et que si saint Pierre nous dit : Craignez Dieu, il nous dit aussi: Honorez le roi» L'honores-tu quand de tes lèvres s'échappent des paroles de colère et de malédiction ?

— Et tu voudrais, frère, que je fisse fumer devant lui des cassolettes d'encens, comme ses courtisans et ses évêques qui ne sont que de plats valets, et dont il se ferait adorer, si la fantaisie lui en prenait! Lui, mon roi! non il ne l'est pas : un roi est père; lui, l'est-il, quand il a pour nous, prédicants, ses potences et ses bûchers; pour nos huguenots ses galères; pour nos mères, nos épouses, nos sœurs, nos filles, sa tour de Constance et ses cachots de Narbonne; pour nos enfants ses moines et ses nonnes qui leur apprennent à maudire la religion dans laquelle leurs pa-

rents les auraient élevés ? Ah I s'il ne lious prenait que nos biens et notre vie, je lui pardonnerais ; mais nous arracher notre foi pour nous jeter dans sa Babylone papale, qui est la porte de lenfer, c'est ce que je ne lui pardonnerai pas, quand même un ange du ciel me dirait : Pardonne !

— En t'entendant, Gabriel, on dirait que tu as été élevé au pied du Sinaï, et que tes regards ne se sont jamais arrêtés sur le Calvaire; le divin crucifié, du haut de sa croix, a-t-il laissé échapper de ses lèvres mourantes des paroles de malédiction contre ses bourreaux et ses insulteurs ? Serait-il, dis^moi, plus grand, plus Dieu, s'il avait dit à la terre : « Entr 'ouvre-toi et engloutis-les dans tes abîmes? » Il ae Ta pas fait, parce qu'il est l'amour^ la grâce, le pardon.

— Tu es tellement pénétré, frère, de la doctrine du droit divin des rois, que si le Néron de Versailles était plus tyran qu'il né l'est, si toutefois il était possible qu'il le fût davantage, tu dirais encore de lui : il est mon roi ; mais moi, je te dis : il n'est pas le mien, car il a cessé de l'être, le jour où il a déchiré de ses propres mains le contrat qui nous liait l'un à l'autre ; car si le sujet doit être soumis, le prince doit être juste. Louis XIV ne l'est pas. Si j'en avais le pouvoir comme j'en ai la volonté, je pro-

nonceraîs sa déchéance. C'est notre ignorance et notre habitude de courber la tête sous le joug royal, qui ont élevé à la hauteur d'un principe chrétien ce prétendu dogme du droit divin des rois,. condamné autant par la Bible, sur laquelle on l'appuie à faux, que par le sens commun. Ah I il fallait que cette croyance à ce dogme absurde fût bien enracinée dans le cœur des masses, pour que nos réformateurs se soient inclinés devant lui.

Au moment où Gabriel prononçait ces paroles, le toit de la maison incendiée s'effondrait avec un grand fracas, en laissant échapper des colonnes de flammes. Une foule nombreuse et curieuse assistait à ce triste spectacle et y prenait plaisir. Au milieu d'elle, à leurs robes noires, on distinguait quelques prêtres.

— Que n'ai-je avec moî, s'écria Gabriel, une trentaine de Cévenols !

"^ Que ferais-tu, frère^ si tu les avais ?

— Je m'élancerais sur ces prêtres de Moloch et je les livrerais à ces flammes qu'ils ont allumées.

— Ce que Dieu permet, Gabriel, pouvons-nous l'empêcher? Nous souffrons, mais ne vaut-il pas mieux souffrir que de faire souffrir? Le rôle de martyr n'est-il pas plus enviable que celui de bourreau ?

l'abbaye de la vallée d*arg 99

— A l'entendre, s'écria Gabriel, on dirait qae ta mémoire te fait défaut. Rappelle-toi tons les édits de Louis XIV, qui ont réduit nos frères à un état pire que celui des parias ; la seule chose qu'il leur permette, c'est d'être agriculteurs, bergers pour nourrir son peuple, industriels et commerçants pour remplir les caisses de l'Etat qu'il vide pour bâtir des châteaux, entretenir le luxe ruineux de sa cour et apanager ses bâtards adultérins ; il nous permet aussi de verser notre sang sur les champs de bataille ; et ta voudrais, Dousson, que je reconnusse cet homme pour mon roi I Jamais ! Je te le répète, si j'en avais le pouvoir, comme j'en ai le droit, je prononcerais sa déchéance, je ferais plus : je le ferais décapiter comme les Anglais ont fait décapiter leur Charles !«*, bien moins coupable que lui.

— Si tu le faisais, Gabriel, accomplirais-tu la justice de Dieu ? A lui seul appartient la vengeance, car seul il sait l'exercer ; les hommes sont trop souvent bourreaux, lui il est juge. Crois-tu que ses yeux aient été tellement fermés qu'il n'ait pas vu la vie scandaleuse des Valois, et que ses oreilles aient été tellement sourdes qu'il n'ait pas entendu les cris de douleur de nos frères? Il a tout vu, tout entendu. Si les victimes ont souffert, les bourreaux n'ont pas été épargnés. Ils ont eu leurs potenceset leurs bûchers :

100 l'abbaye de liA VALLÉE d'aRC

Regarde à la dernière étape de la vie de François I", en fut-il une plus triste? Dans la force de Tâge, le corps rongé par un ulcère, fruit de ses débauches, il meurt comme un laquais dans une chambre du château de Rambouillet. Cette chambre déserte, solitaire, à la porte de laquelle on entend les éclats de rire de Diane de Poitiers, n'est-elle pas pour le royal moribond de tous les bûchers le plus douloureux, parce que de tous il est le plus honteux ? Son fils Henri II, rhéritier de son trône et de ses vices, meurt d'un coup de lance qu'il reçoit dans un tournoi où il paradait comme un chevalier de cirque, pendant qu'on dres3ait le bûcher d'Anne Dubourg. Son fils, François II, s'éteint à l'Âge de 18 ans; sa veuve, Marie Stuart, est décapitée; Charles IX ' expire dans un bain de sang; Henri III, son frère, tombe, frappé mortellement, sous le coup de couteau de Jacques Clément; Catherine de Médicis, la mère des Valois, après avoir brillé à la coût* de son fils comme une Junon, vieille, délaissée, mais toujours ambitieuse, s'en va de vie à trépas dans une chambre du château de Blois, et sa mort ne cause pas plus d'impression que s'il se fût agi d'une chèvre morte. Henri IV qui dit : Paris vaut bien une messe, succombe sous le poignard de Ravaillac. Louis XUI auit à quelques jours de distance, le terrible cardi-

nal de Richeliea qui le dominait de toute la hauteur de soD génie. Quant à Louis XIV, son fils, n'en doute pas, Gabriel, son tour viendra, et c'est Dieu qui se chargera de la punition ; elle sera d'autant plus terrible que sa patience a été plus longue. Je ne sois pas prophète, et ne prétends pas^ comme le grand Jurieu, à l'être; mais quand Dieu nous dit qu'il punira les méchants dans leur postérité jusqu'à la troisième et à la quatrième génération, je n'entrevois que malheurs pour notre chère patrie. Les Bourbons en nous chassant de France,y amèneront fatalement l'incrédulité ; c'est elle qui les châtiera, et qui mettra fin à leur règne. Je ne sais comment, mais ce sera d'une manière tragique : cette famille a semé le tourbillon, que peut-elle récolter si ce n'est la tempête ? Dieu est patient, Gabriel, sois-le aussi; le chrétien doit mieux faire encore que de lui laisser le soin de le venger de ses persécuteurs, il doit implorer pour eux son pardon ; car si coupables qu'ils soient à son égard, il Test plus encore à ses yeux. S'il veut être pardonné il doit pardonner.

— Je voudrais avoir, frère, lui dit Gabriel, ta chaîHé, mais voilà, c'est plus fort que moi ; regarde cette maison dont le toit vient de s'effondrer avec fracas, est-ce possible que je sois calme?

— Croirais-tu par hasard, frère, que je regarde ce

102 l'abbatb de la vallés d*arg

navrant spectacle d*uh œil indiflférent ; mets la main sur mon cœur, tu le sentiras battre comme il n*a jamais battu ; les deuils de nos pères sont mes deuils ; leurs souffrances mes souffrances ; je les aime jusqu'au sacrifice de mon repos et de ma vie. Que de fois j'aurais succombé sous le lourd fardeau de mon apostolat, si Dieu ne m'avait pas soutenu par sa grâce toute puissante, et si les souffrances du temps présent ne m'avaient pas paru légères en comparaison de la gloire réservée dans les cieux aux fidèles disciples de Jésus^Christ. Je ne suis comme toi qu'un pauvre prédicant, et cependant je n'échangerais pas ma vie errante et semée de périls sans nombre contre celle du plus heureux de nos frères réfugiés à l'étranger.

Au moment où Dousson prononçait ces paroles : Frère, lui dit Gabriel, j'entends du bruit ; à sa voix, j'ai reconnu l'Écureuil, ne perdons pas un instant, partons.

l'abbaye be la vallée d*arc 103

Pierre Chazalon ne connut jamais son père ; sa mère arriva un jour à Vallon, le portant dans une hotte derrière sans dos« L'enfant fut élevé dans la rue et grandit à la belle étoile. Il était vif, alerte, espiègle et par dessus tout gamin en attendant qu'il devint un mauvais sujet. Il apprit à lire et à écrire comme en se jouant. Le prédécesseur du curé Olivier, doyen de Vallon, fit de lui un enfant de chœur. Tant bien que mal, il servait la messe, il lavait ses mains dans le bénitier de Téglise, parfois il mangeait les hosties consacrées et vidait le vin du calice. Il ne se commettait pas une seule polissonnerie à Vallon sans que Chazalon n'y fût pour une bonne part. La nuit, il criait : au feu ! réveillait les bourgeois en frappant à leur porte ; une fois il sonna le tocsin et mit toute la localité sur pied. Il était Teffroi des jardiniers, dont il dévalisait les arbres avant que leurs fruits fussent mûrs ; il dénichait les pies, les merles,

et braconnait d* un bout de l'année à Vautre. Il grimpait sur les arbres avec une agilité si surprenante qu'on le surnomma Y Ecureuil, A dix-huit ans, il s'engagea ; Vallon en fut débarrassé.

Pendant les premiers mois de son .service, ses chefs furent très satisfaits de lui ; il apprenait en un jour ce que ses camarades apprenaient à peine dans une semaine. Son sergent, un vieux grognard, disait de lui : « il ira loin ce gamin, il en sait presque autant que moi. » Ghazalon ne persista pas dans ses bonnes dispositions ; avant d'avoir achevé sa première année de service, il n'en était plus à compter ses jours de salle de police. Il porta si loin l'esprit d'indiscipline qu'il fut rayé des cadres de l'armée et condamné à trois ans de prison.

Après l'expiration de sa peine, il alla à Paris, et y vécut au jour le jour, s'ingéniant à gagner sa vie, comptant plus de jours maigres que de jours gras, et dormant plus souvent à la belle étoile que dans un bon lit. Un dimanche matin, Qânant dans les rues, il entend crier : « au voleur ! au voleur ! » Il écoute de quels côtés viennent les cris, et il aperçoit un homme poursuivi par trois agents de la sûreté publique. « Tiens, se dit-il, à trois ils ue l'attraperont pas, si je ne m'en mêle » et le voilà à la poursuite du fuyard qui jouait merveilleusement des jambes.

tant la crainte d'être arrêté donnait des ailes à ses pieds. « Va, va, lui criait^il, courrais*tu deux fois plus vite que je t'atteindrais I » En effet, il Tatteignit, et le saisissant fortement an collet, il lui dit : Si tu bouges je t'assomme. Le voleur sentant qu'il avait affaire à plus fort que lui, ne fit aucune résistance. Un moment après, les trois agents de la sAreté publique arrivèrent tout essoufflés, complimentèrent Ghazalon de sa prise, et lui demandèrent quel était son métier.

— Je n'en ai pas d'autre, leur dit-il, en riant, que celui que vous venez de me voir faire.

— Serais-tu disposé, lui dit Tun des agents, & entrer dans la police ?

— Mais, très volontiers, et d'autant plus volontiers que depuis plusieurs semaines, je bats le pavé de Paris sans trouver d'occupation, ne sachant pas le soir ce que je mangerai le lendemain, et au reste, le métier de policier m'irait assez. » Quelques jours après, il entrait dans la police où il ne tarda pas à se faire distinguer de ses chefs par son zèle et surtout par son Qair. Un rien le mettait ^ur la piste d'un malfaiteur. Nul ne savait mieux que lui filer un homme, et il savait si bien se grimer que ses camarades même ne le reconnaissaient pas. Sans sa nature bohème, vagabonde, ennemie de tout frein, il eût pu

être le Vidocq de son temps ; il frisa, maintes fois, la police correctionnelle et fut obligé de retourner à Vallon où il avait laissé la répiutation d'un franc vaurien. Pour gagner les bonnes grâces de Tabbé de Chapias, il se fit dévot, et il les gagna si bien, qu'il le chargea de surveiller les nouveaux convertis et de lui faire des rapports journaliers sur Fétat des esprits à Vallon et dans les environs. Nul n'était plus apte au métier d'espion que l'Ecureuil (nous le désignerons parfois sous ce nom). A sa volonté, il était porte-balle, mendiant, aveugle, paralytique, joueur d'orgue de barbarie, charlatan, diseur de la bonne aventure, sans que personne pût le reconnaître sous ses divers déguisements, tant il avait dans sa voix des notes à son service ; aussi, de tous les agents de l'abbé de Chapias il était, à la fois, le plus actif et le plus habile ; son zèle ne lui venait pas de son attachement à son Eglise dont il se souciait comme un poisson d'une pomme, mais de la prime de 5,000 livres promise à celui qui s'emparerait d'un prédicant. Aussi un chasseur à laffût, ne guette pas plus son gibier qu'il ne guettait Dousson et Gabriel dont les têtes étaient mises à un prix des plus élevés.

Pendant la dragonnade,Chazalon fut le bras droit de Rollet et son conseil toujours écouté ; car il

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s'était imposé au capitaine, qu'il dominait de toute la hauteur de son intelligence et de son esprit inventif. Un événement tragique, qui jeta répouvante et la consternation dans toute la contrée, et qui fît, un moment, oublier les exploits des missionnaires bottés, n'aurait pas eu lieu, si Chazalon n'avait pas livré à l*abbé de Ghapias une nouvelle victime.

Cet épisode de l'intolérance catholique romaine est trop important pour que nous ne le racontions pas avec quelques détails.

108 l'abbate de la vauée d'arc

Berthe de la Bastide, à peine âgée de dix-huit ans, épousa Paul de Ghauvieux. Des fêtes brillantes eurent lieu à l'occasion de leur mariage, béni par révêque de Viviers. Les invités appartenaient à la noblesse du haut et du bas Yivarais. Rarement, époux commencèrent la vie à deux, sous de plus heureux auspices ; ils étaient jeunes, beaux, riches, considérés, aimés ; rien n'eût manqué à leur bonheur, si un ou plusieurs enfants eussent embelli de leurs joyeux ébats leur foyer domestique. « Paul m'aime bien, se disait Berthe ; mais, comme il m'aimerait davantage si je le rendais père, et j*ai tant besoin d*être aimée I » Son mari qui lisait dans ses yeux ce qui se passait dans son cœur, lui dit : « Chère enfant, pourquoi te chagrines-tu ? Si Dieu veut nous refuser la joie d'avoir des enfants, est-ce à nous de murmurer ? Sur cette terre de misère, notre lot n est-il pas assez beau ? Je peux te dire en

toute vérité que je ne t*ai jamais tant aimée, moi qui t'aime tant depuis que je te vois triste et mélancolique; » et, la pauvre femme sautait au cou de sou mari, et l'embrassait en lui disant : « Que tu es bon! que tu es bon, mon Paul ! »

Paul de Chauvieux avait eu pour directeur religieux le curé Olivier, doyen de Vallon. A Técole de ce vénérable prêtre, il était devenu sérieux à un âge où on ne Test guère. Zélé pour sa religion, il n'en avait pas le fanatisme, et de lui on pouvait dire que s'il n'avait pas la foi de saint Paul, il s'efforçait de marcher sur les traces de saint Jacques. Il dési* rait la conversion des protestants, mais jamais il n'eut ridée qu'il fallait recourir à la force brutale pour les y contraindre. 11 avait des rapports journaliers avec eux, et quand il affermait ses terres, il les préférait aux catholiques, ce dont ces derniers lui faisaient un crime, et cependant ils ne pouvaient le soupçonner de huguçnotisme, car nul plus assidûment que lui n'assistait à la messe ; il donnait et offrait le pain bénit; un cierge à la main, il suivait les processions; pendant tout le carême, il s'abstenait de tout mets gras ; sa femme l'égalait, si elle ne le surpassait, dans l'observation des formalités de leur culte. Â l'insu de son mari, elle faisait dire des messes pour que Dieu la rendit mère, et plusieurs fois

elle alla en pèlerinage au sanctuaire de Montferré, dans l'espérance que Dieu exaucerait les prières qu'elle faisait dans le secret de son cœur.

Un jour, jour heureux entre tous, elle sauta au cou de son mari, et avec des éclairs de joie dans les yeux, elle lui dit : « Dieu a exaucé mes prières, je te rendrai père. »

Ces paroles furent comme de doux et vifs rayons de soleil qui éclairèrent d'un jour nouveau leur manoir; mais hélas! leur joie fut courte; deux mois après, M. de Chauvieux chassait dans les bois de Salavas ; en sautant un fossé, son fusil partit et il en reçut la charge en pleine poitrine. On le ramena sur un brancard à son manoir, au moment où sa femme toute joyeuse venait à sa rencontre. A la vue du blessé, elle poussa un cri perçant et s'affaissa sur elle-même.

Quand elle revint de son évanouissement, son mari respirait encore. Elle s'approcha de lui, et le dévorant des yeux : « Me vois-tu ? M'enlends-tu ? mon Paul. Regarde-moi, parle-moi, » lui disait-elle^ et le moribond ouvrait les yeux, la regardait, mais pas une parole ne sortait de ses lèvres décolorées.

Baptiste, le garde-chasse du blessé, sella un che^ val et'partit pour Vallon à bride abattue pour amener M® Joseph.

Le mourant regardait toujours sa femme, et elle, avec son voile, épongeait le sang qui coulait de ses blessures. « Mcyi Dieu I Mon Dieu ! s'écria-t-elle en tombant à genoux, conservei-le pour moi et pour mon enfant. »

Le blessé continuait à la regarder ; par moments il semblait comprendre ; sa bouche s'ouvrait comme s'il eût voulu parler.

« M'entends-tu ? Me vois-tu ? Mon bien-aimé. Que ne donnerais-je pas pour une seule de tes paroles I »

Le mourant leva sa main comme pour chercher celle de sa femme. Elle la prit dans les siennes et la couvrit de baisers.

On transporta le blessé dans son manoir, et on le coucha sur un pliant dressé à la hâte dans le grand salon.

M® Joseph, accompagné du curé Olivier, arriva une heure après.

A la vue du Rhabilleur, madame de Chauvieux se précipita vers lui, en s'écriant : — « M® Joseph, sauvez, sauvez mon mari, je vous le demande au nom du même Dieu que nous servons, sauvez-le ! saavez-le I »

A la vue d'une aussi grande douleur, le Rhabilleur, ordinairement si impassible devant ses malades, sentit de grosses larmes jaillir de ses yeux. « Ce n'est

pas le moment de pleurer, se dit-il, mais d'agir. » Il s'approcha du blessé, avec ses ciseaux déchira sa chemise, et sonda ses blessures pendant que Madame de Chauvieux cherchait à lire dans ses yeux ce qu'il pensait de Tétat de son mari.

— Je ne peux pas vous cacher, madame, lui dit-il, que je suis inquiet, je crains...

— Que craignez-vous? lui dit-elle d'une voix haletante...

T— Hélas ! madame, que mes soins ne soient impuissants.

— Mais vous avez fait des miracles I Faites-en un pour moi.

— Nous pouvons faire des cures merveilleuses, madame; quant à faire des miracles, il n'y a que Celui qui est là-haut, dit-il en levant la main vers le ciel, qui en peut faire. »

Le curé Olivier, les larmes aux yeux, assistait à cette scène déchirante.

Le mourant regardait toujours sa femme, qui tenait l'une de ses mains dans les siennes. Il semblait avoir conscience de son état, un sourire erra sur ses lèvres.

(( Il est sauvé I II est sauvé ! s'écria sa femme, il m'a souri.

— Hélas ! hélas I se dit M' Joseph, ce sourire est

L*ABBÀYK DE LÀ VALLÉE d'ARG 113

comme la lampe dont la flamme brille le plus au moment où elle va s'éteindre, w II ne se trompait pas; un quart d'heure après, Paul de Chauvieux rendait le dernier soupir.

— Il n'est pas mort ! Non, il n'est pas mort, disait Berthe, il m'a souri, n'est-ce pas que tu m'as souri ? Mon bien-aimé, souris-moi encore, » et la pauvre femme cherchait en vain ce sourire sur les lèvres décolorées de Paul; elle le regardait; ses yeux étaient fermés ; elle poussa nn cri déchirant.

— Ma fille, lui dit le bon curé Olivier, ne nous faut-il pas vouloir ce que Dieu veut ?

— Mais, Dieu peut-il vouloir que mon bien-aimé meure, lui si bon, lui qui n'eut jamais à cœur que le bien ? Non, non, il ne peut le vouloir. »

Quant la pauvre infortunée eut conscience de la terrible vérité, elle se jeta au cou de son mari et le couvrit de baisers.

On voulut l'arracher de ce lit de mort.

— Laissez-la^ dit M® Joseph, s'abandonner à toute sa douleur ; la prostration des forces ne tardera pas à arriver, alors vous l'emporterez pour la coucher dans son lit.

Pendant de longs jours, madame de Chauvieux fut en danger de mort ; sa santé, toute robuste qu'elle fût, ne Taurait pas empêchée de rejoindre son mari

dans la tombe, si elle ne s'était pas rappelé (elle l'avait oublié) qu'elle portait un enfant dans son sein ; c'est ce qui la sauva et lui donna le courage de vivre ; mais les joies de la mère, toutes vives qu'elles fussent, n'effaçaient pas les tristesses de l'épouse.

Nos lecteurs ne peuvent maintenant que se demander comment la veuve de Paul de Chauvieux, si attachée au culte de l'Eglise romaine, a pu être visitée par les dragons ; nous allons leur en dire la cause.

l'abbaye de la vallée d'abc 115

Un soir Dousson, poursuivi par les agents de l'Ecureuil, risquait de tomber entre leurs mains lorsque harassé de fatigues, sentant que ses forces Tabandonnaient, à tout hasard, il se décida à demander rhospitalité à madame de Chauvieux, quoi* qu'il sût qu'elle était catholique et même, fervente catholique. Il frappa à la porte du manoir, et de-* manda qu'on le conduisit auprès de la châtelaine : « Madame» lui dit-il en Tabordant, je suis le prédicant Dousson ; poursuivi par les agents de Ghaza- Ion, je viens vous demander un asile pour cette nuit, car ce n'est pas chez vous qu'ils viendront me chercher. »

Madame de Chauvieux, qui peut-être aurait dit à Gabriel, « cherchez un asile ailleurs, » dit à Dousson, dont le curé Olivier lui avait fait l'éloge : « cet asile que vous me demandez, je vous Taccorde pour cette nuit et pour d'autres encore, si c'est nécessaire,

il6 L*ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRG

quoique je sache qu'il y a péril pour moi à vous raccorder. »

Le lendemain, vers dix heures du soir, par une nuit des plus obscures, Dousson se réfugia au mas de Mezelet, chez la mère Mazelier.

L'entretien que le prédicant avait eu avec madame de Chauvieux avait fait sur le cœur de la pauvre veuve une forte impression. Pour la première fois, elle s'était trouvée en contact avec un saint homme de Dieu ; sa douceur, sa simplicité l'avaient touchée. En s'associant à ses douleurs, il lui avait parlé avec tant de cœur de ce Dieu qui a soin de Torphelin et qui recueille les larmes de la veuve dans ses vaisseaux, et de ce Christ consolateur qui, du haut de sa croix expiatoire, dit aux âmes chargées et travaillées : « Venez à moi et je vous soulagerai, et vous aurez le repos de vos âmes ! » La lumière de FEvangile avait brillé devantses yeux, et ses divines consolations avaient pénétré dans son cœur souffrant. Elle s'était sentie revivre.

Depuis que Dousson avait quitté son manoir, elle ne cessait de penser à lui : « Ah ! se disait-elle, avec quelle joie je le recevrais, s'il venait frappera ma porte ; comme il est différent de nos prêtres, et surtout de cet abbé de Ghapias qui n'a jamais que des paroles de malédiction sur les lèvres ! » Sans s'en

l'abbaye de la vallée d'arc U7

•douter, un travail intérieur se faisait en elle, et elle s'acheminait doucement vers les sentiers de l'Evangile du Fils de Dieu.

Son désir de revoir Dousson fut si vif, qu'elle fit prier M** Joseph de venir à Chauvieux. Il y vint.

« M* Joseph, lui dit-elle, je sais que vous êtes un homme de cœur, je l'ai vu à la mort de mon cher mari ; je sais aussi que vous êtes un homme probe, intègre, auquel on peut se confier en toute sûreté.

— Si vous m'accordez votre confiance, madame, lui répondit M« Joseph, je m'efforcerai de m'en rendre digne*

— Je vais vous demander un service qui vous étonnera I

— - Lequel ? madame.

— De me faciliter le moyen de revoir le prédicant Dousson.

— Vous l'avez déjà vu? Mais savez-vous, madame, quel danger vous avez couru ?

— Je le sais : celui d'être enfermée pour le reste de mes jours dans la tour de Constance, ou dans les cachots de Narbonne; » et alors elle lui raconta comment elle avait accueilli dans son manoir le prédicant poursuivi par les agents de l'Ecureuil, l'impression profonde que la Parole de Dieu avait faite sur elle,

el les doutes qui Tavaient assaillie sur les enseigne* ments de la religion romaine. « M' Dousson, ditelle, ne m'a parlé ni de la messe, ni du purgatoire, ni de la confession auriculaire, ni de tout ce qu'on m'a enseignée au couvent des Ursulines d'Uzès ; il ne m'a parlé que de Jésus, le bon berger qui donne sa vie pour ses brebis, de l'amour qu'il a pour nous, et de celui que nous devons avoir pour Lui, qui est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification. Il m'a surtout parlé du bonheur qu'il y a de se confier en lui aux jours de nos plus dures épreuves. En me parlant, il avait tant de douceur dans la voix, qu'il faisait du bien à mon pauvre cœur soufiTranl, et il me semblait qu'un lourd fardeau se détachait de dessus mes épaules. — Je a^ous ai dit, M® Joseph, que M. Douss^on ne me dit pas un seul mot des traditions de mon Église ; eh bien, en lisant le Nouveau Testament qu'il m'a donné (tenez, le voilà, lui dit-elle, en le lui montrant, je le garde comme la plus précieuse des reliques), j'ai cessé de croire à la messe, au purgatoire, au culte de la Vierge et des saints, bref, à tout ce qui est à la base des enseignements de notre clergé. Avant, en dévidant mon chapelet, et en disant force Pater et force AveMaria/}^ croyais prier; aujourd'hui dans mes prières, je m'adresse à Dieu, comme je m'adres-

serais à un protecteur ou à un ami, et je sens qu'il m'exauce. Avant, je ne sentais rien. Je dois ajouter que ce saint homme ne me dit pas un mot de blâme à Tendroit de ceux qui en veulent à sa vie. — Ah! s*écria le Rhabilleur,je reconnais bien là Dousson, le saint Jeetn du désert, un cœur sans fiel comme celui de la colombe ; que de fois j'ai envié sa charité inépuisable ; mais^qui ne se sentirait pas, par moments, pris d'une sainte colère à la vue de ces dragons qui font des conversions à coups de plat de sabre, moins coupables pourtant que ce prieur de r Abbaye de la Vallée d'Arc et de son âme damnée, le jésuite Bonafé ?» — Modère-toi, Joseph ^ modèretoi, mets un frein à ta langue ; dans ce moment tu es plus le disciple de Gabriel que de Dousson.

Malgré le danger auquel s'exposait madame de Chauvieux , en recevant Dousson chez elle , M^ Joseph sentit qu'il ne pouvait se refuser à faciliter leurs enti'evues. « Je ferai, madame, lui dit-il, ce que vous me demandez ; et j^espère prendre des précautions telles qu'il n'y aura, ni pour vous, ni pour M. Dousson, aucun danger à courir. »

Quelques jours après, le prédicant était l'hôte de madame de Chauvieux. Il espaçait ses visites, ne voulant pas, en les rendant trop fréquentes, éveiller les soupçons»

120 i'ABBAYE DE LA VALLÉE DARC

Depuis quelque temps^ on faisait la remarque que la châtelaine n'assistait plus à la messe, qu'elle ne donnait plus le pain bénit. Toutefois, comme, depuis la mort de* son mari, on ne la voyait nulle part, on pensait qu'un prêtre devait dire la messe dans la petite chapelle du manoir ; sans TEcureuil, on ne se serait occupé de la jeune veuve que pour la plaindre, car tous ceux qui la connaissaient, (et ils étaient nombreux), ne se lassaient pas de parler de sa bonté, de sa charité inépuisable pour les pauvres, et surtout pour les pauvres honteux. On ne sortait jamais de son manoir les mains vides. « Ahl si tous nos riches, disait le petit peuple, étaient comme elle, il y aurait moins de malheureux; mais la plupart sont d'affreux égoïstes qui ne pensent qu'à eux; et si ce n'étaient les huguenots qui sont charitables^

ils nous laisseraient mourir de faim. » Et cependant, ce petit peuple, fanatisé par les prêtres, prenait plaisir à voir dragonner ses bienfaiteurs.

Un jour, déguisé en mendiant, TEcureuil rencontra une paysanne, suivie d'une autre un peu plus \ âgée, qui se dirigeait du côté du bois de Salavas. Sa \ vue le frappa ; il lui sembla avoir aperçu quelque .| part cette figure, mais sous un autre costume ; ses i traits fins n'étaient pas ceux d'une fille de cam- \ pagnard. Il s'approcha d'elle, en criant d'une voix lamentable : « Faites-moi Taumône, au nom de Dieu ! » Pendant que la paysanne sortait d'une jolie bourse de sore une pièce blanche pour la lui donner, le faux mendiant la remerciait, à mains jointes,' en levant les yeux sur elle. « Jeune femme, jeune fllle, je ne sais laquelle des deux vous êtes, lui dit-il, mais je réciterai pour vous des Pater et des Ave Maria.

— Je n'ai que faire de vos Pater et de vos Ave Maria, dites-les pour d'autres, mon ami. Et elle continua sa route.

— Mais, c'est la dame de Ghauvieux! s'écria l'Ecureuil ; où va- t-elle déguisée en paysanne ? Il y a quelque mystère là-dessous, je le percerai à jour ou j'yperderai mon nom. » Il suivit de loin les deux femmes, mais sans les perdre un seul instant de vue. Après trois quarts d'heure de marche, il vit

122 L*ABBAY£ DE LA VAUÉE D*ARC

qu'elles se dirigeaient vers un endroit solitaire, loin de toute voie de communication. Il avança de quelques pas, sortit une lunette d'approche de sa pochei et il les vit se joindre à un groupe de personnes réunies autour d'une chaire portative dans laquelle était un prédicant qui, levant ses yeux au ciel, faisait une prière. Il ne put discerner si c'était Gabriel ou Dousson.

— Ah ! je sais maintenant, s'écria l'Ecureuil en se frottant les mains de joie, pourquoi la dame de Chau vieux ne va plus à la messe ; parbleu, c'est parce qu'elle va au prêche. Sot que je suis ! Comment ne l'ai-je pas deviné ? Ce sera probablement Dousson qui l'aura ensorcelée. Si j'allais, au pas de course, avertir RoUet, il y aurait un beau coup de filet pour lui, et pour moi surtout. » — Ce disant il rebroussa chemin ; mais, arrivé à Salavas, il s'arrêta tout à coup, à la pensée qu'il pourrait bien avoir pris une autre personne pour la damedeChauvieux, quoique se ressemblant comme deux gouttes d'eau. Et au lieu de se diriger vers Vallon, il se porta vers le mas de Chauvieux. « Si ma belle paysanne entre dans le manoir, se dit-il, alors plus de doute, c'est la châtelaine que j'ai vue. » Cela dit, il s'assit sur un tronc d'arbre, avec la patience du braconnier qui attend l'heure où le gibier passera à la portée de son fusil.

A la nuit tombante, il aperçut les deux paysannes qui se rendaient vers le manoir. Il s'approcha d'elles, et à celle qui lui avait fait Taumône il dit : « Quand vous m'avez donné une pièce de monnaie, je ne me suis pas aperçu si elle était d'argent ou de cuivre ; je vous ai attendue pour vous rendre celle que vous m'avez donnée, parce que je ne suis pas habitué à en recevoir de pareilles ; vous avez fait certainement erreur en me la donnant ; la voici, je vous la rends.

— Brave homme ! lui dit la paysanne, quand je donne une pièce d'argent ou d'or à un pauvre, ce n'est pas dans mes habitudes de la reprendre, me serais-je trompée ; ce qui est donné est bien donné. Gardez-la, et puissiez-vous, tous les jours, en recevoir une pareille. Partez, et que Dieu vous soit en aide, et il le sera, car sur cent pauvres, à votre place, il ne s'en serait pas trouvé peut-être un seul qui eût fait ce que vous avez fait.

Les deux femmes, une minute ou deux après, entraient dans le manoir.

— Cette fois, se dit l'Ecureuil, je suis sûr de mon fait, c'est bien la dame de Cbauvieux que j'ai vue de mes yeux.

Le lendemain, de bon matin, TEcureuil arriva à Tabbaye de la vallée d'Arc, au moment où le Prieur dévidait son chapelet, en marmottant ses prières. Il attendit qu'il descendît de sa chambre et se tint dans la sacristie de l'église.

— Ahl te voilà, l'Ecureuil, lui dit le Prieur, tu es matinal aujourd'hui.

— C'est que, Monseigneur, j'ai une nouvelle à vous apprendre, qui vous étonnera comme elle étonnera tout le monde.

— Quelle est cette nouvelle ?

— L'une de nos plus grandes dames catholiques s'est faite huguenote.

— Tu l'as rêvé !

— Non, Monseigneur, je ne l'ai pas rêvé ; » et il lui raconta ce que nos lecteurs connaissent déjà.

Si le Prieur eût eu un tempérament apoplectique, il eût pu être foudroyé par un coup de sang, en

apprenant que la dame de Ghauvieux avait assisté à une assemblée huguenote. Pendant querEcureuil faisait le récit de sa campagne, il ne prononça pas une seule parole ; ses yeux injectés de sang sortaient de leurs orbites. Il se mordait les lèvres, et de son pied il frappait le plancher de la sacristie. Il se leva tout à coup de sa chaise, et toujours silencieux, ses bras décharnés croisés sur sa maigre poitrine, il ressemblait à un somnambule qui fait un mauvais rêve. L'Ecureuil ne l'avait jamais vu dans un pareil état : « Monseigneur, lui dit-il, j*ai eu peut-être tort de vous avoir tout dit. »

— Tu n'as fait que ton devoir; va dire au père Bonaféque je l'attends.

— Celui-là, se dit Chazalon en se rendant chez le Jésuite, apprendra la grande nouvelle sans qu'elle trouble sa digestion. Je ne vaux pas grand chose, et cependant je crois que je vaux mieux que lui. Il arrivera aux six vingts, car il a l'estomac chaud et le cœur froid comme un morceau de marbre, tandis que le Prieur peut être emporté, l'un de ces matins, dans un accès de rage. Au reste, qu'il aille au diable aujourd'hui ou demain, cela ne m'importerait guère s'il me laissait le temps de gagner mes deux primes de 5,000 livres chacune, en lui amenant Gabriel et Dousson, morts ou vifs.» C'esten faisant ces réflexions

126 l'abbaye de la vallée d*arg

charitables qu'il alla trouver le Jésuite dans sa cellule, et il lai dit que Monseigneur l'attendait dans la sacristie.

Quelques moments après, les deux prêtres étaient en face l'un de l'autre. Le Jésuite, frappé de l'altération des traits du Prieur, lui dit : « Monseigneur, seriez-vous malade ? »

— Si j'étais malade, ce ne serait rien au prix de la nouvelle que je viens d'apprendre. La dame de Gbauvieux a passé au huguenotisme ; après ce que l'Ecureuil m'a raconté, le doute n'est pas permis. Ma*première pensée a été de lui envoyer nos dragons; mais, avant de le faire, j'ai voulu prendre vos conseils, car ce n'est jamais qu'à tête froide que vous me les donnez, tandis que moi...

— Je vous comprends. Monseigneur, quand on est comme vous dévoré du zèle de la maison de Dieu, on ne consulte ni la chair, ni le sang; on va de l'avant; ce n'est pas un reproche que je vous adresse, c'est un éloge. Pendant que vous agissez, je pèse le pour et le contre ; difficile à me décider, j'échoue là où vous réussissez. Je viens à la grande question qui nous occupe, à savoir ce qu'il faut faire pour obtenir de la dame de Gbauvieux une abjuration. La remettre entre les mains des dragons, non seulement vous le pouvez, mais encore

VOUS le devez ; cependant, en y réfléchissant, il me semble qu'avant d'arriver à cette extrémité, on pourrait employer un moyen plus doux, et peutêtre plus efficace.

-— Lequel, mon révérend Père?

— Madame de Chauvieux, Monseigneur, n est pas la première venue ; elle est Tune des plus grandes^ sinon la plus grande dame de nos contrées. Elle y est aimée, estimée tant par les catholiques que par les huguenots, à cause de sa haute honorabilité et de ses charités inépuisables pour les pauvres. La faire dragonner exciterait la pitié et la compassion Mes catholiques, et loin de rendre les huguenots plus disposés à se convertir, les rendrait plus obstinés dans leurs hérésies ; ils se glorifieraient d'avoir fait dans la dame de Chauvieux la plus belle de leurs conquêtes, et ils diraient à qui voudrait les entendre, qu'à leurs yeux, elle vaut mieux que toutes les nôtres, car, entre nous, nous ne prenons que le menu fretin des huguenots.

— Je vous comprends, mon révérend Père, mais si nous ne faisons pas dragonner la dame de Chauvieux, ne serons-nous pas coupables devant Dieu ? Ne négligerons-nous pas le meilleur moyen de faire rentrer cette brebis égarée dans le bercail du bon berger ?

— Ce moyen, Monseigneur, sauf meilleur avis, je crois l'avoir trouvé ; le voici : Rédiger un formulaire d'abjuration et le faire présenter à la dame de Chauvieux, en lui déclarant que si dans la huitaine elle ne l'a pas signé, elle sera enfermée dans la tour de Constance pour le reste de ses jours, pour avoir désobéi aux édits de notre gracieux souverain, en assistant à une assemblée huguenote. A cette menace il faudrait ajouter celle-ci, qui la terrorisera plus encore que la première, à savoir, que sa petite fille sera enfermée dans un couvent, et qu'elle ne la reverra plus.

Le Prieur réfléchit un moment, puis il dit au Jésuite : « Je croîs que vous avez raison, c'est Dieu qui parle par votre bouche, tant il y a de sagesse dans vos paroles.

— Vous me flattez, monseigneur ; si j'ai quelque sagesse, ce n'est pas à moi, pauvre pécheur, que la gloire en revient, mais à Dieu, car toute grâce excellente et tout don parfait vient de lui, comnne nous le lisons dans l'Ecriture sainte.

Séance tenante, le Jésuite rédigea le formulaire d'abjuration, et Chazalon fut chargé de le porter à la dame de Chauvieux.

Deux heures après, l'Ecureuil remettait à la jeune veuve le formulaire d'abjuration, au moment où elle berçait son enfant pour Tendorriiir.

Elle déchira Tenveloppe et, après avoir lu le contenu, elle poussa un cri d'effroi. « Que me veuton ? s'écria-t-elle. Quel mal aî-je fait, pour qu'on veuille me contraindre à abjurer ma foi ? La prison, la mort, je ne les crains pas ; mais vouloir me voler mon enfant I L'arracher de mes bras! Ahl pourquoi suis-je mère ? » et elle éclata en sanglots,

Ghazalon, qui ne s'émouvait de rien, fut ému cette fois, à la vue d'une aussi grande douleur. « Madame, dit-il à la pauvre veuve, ne me trahissez pas, ne perdez pas un jour, pas une heure, fuyez, fuyez vite. Quoiqu'on vous ait accordé un délai de huit jours pour signer le formulaire d'abiuration, on n'attendra pas si longtemps pour vous envoyer les dragons. Je compte sur votre silence,

car si le Prieur savait ou même soupçonnait que je vous ai conseillé de fuir, il me ferait pendre bel et bien, s*il ne me faisait pas brûler. »

La dame de Chauvieux prit quelques pièces d'or dans son secrétaire : « Prenez ceci, mon ami, lui ditelle, ne me refusez pas, vous êtes un brave homme, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez. »

Chazalon n'eut garde de refuser les pièces d'or, et en quittant le mas de Chauvieux, se parlant à luimême, il se disait : « On t'a complimenté sur ton flair, ton habileté, tes ruses, tes trucs, tes déguisements, mais jamais, si ce n'est aujourd'hui, on n'a dit en parlant de toi : L'Ecureuil est un brave homme. Mais gare à toi, si le Prieur le savait; pour le coup, tu n'aurais qu'à attacher des ailes à tes pieds pour mettre entre vous deux une telle distance que sa main ne pût se poser sur toi. Tout de même on éprouve du plaisir à faire du bien ; si tu renonçais au vilain métier que tu fais ! » Mais, à peine arrivé à Vallon, ses bonnes dispositions s'évanouirent comme les rêves de la nuit. Il redevint ce qu'il était, un vaurien, un buveur, un mauvais sujet. Tant qu'il lui resta un petit écu des pièces d'or de la châtelaine de Chauvieux, il ne démarra pas du cabareL

La jeune veuve avait encore sa mère, qui ne Taimait pas, et qu'elle se reprochait amèrement de ne pouvoir aimer. Madame de la Bastide, jusqu'à Tâge de quarante* ans, avait été Tune des plus belles femmes du haut et du bas Vivarais; si on la citait comme un modèle de beauté , on ne la citait pas comme un modèle de A'^ertu ; les bruits défavorables qui couraient sur son compte n'étaient que trop justifiés par son inconduite. Son mari, qui Taimait comme aux premiers jours de leur mariage, ignorait ce que tout le monde savait. Il mourut âgé de quarante ans; madame de Chauvieux était leur unique enfant.

Il arriva à madame de la Bastide ce qui arrive presque toujours, pour ne pas dire toujours, aux femmes galantes, lorsque les années accumulées sur leurs tètes les font ressembler aux roses, quand elles ont perdu la fraîcheur de leurs fleurs. Elle se fît

13i L ABBAYE DE LA VALLÉE D ARC

dévote, non pour expier ses péchés, mais pour jouer dans son église le rôle de dame patronnesse, dont elle s'acquittait à merveille. Riche des biens de ce inonde, les pauvres et les prêtres surtout étaient Tobjet de ses largesses ; elle les recevait fréquemment à sa table. M»' Tévêque de Viviers, pour lequel elle avait fait construire un oratoire, avait dans son château de la Bastide-sous-Sampzon, une chambre que nul n'occupait que lui. Comme aux jours de sa beauté, elle avait son cercle d'adorateurs, composé de prêtres, de moines et de plusieurs gentilshommes dont quelques-uns lui avaient fait la cour. Pour directeur de sa conscience, elle avait un moine facétieux de Tordre de saint François, qui lavait absoute de tous ses péchés passés, présents et à venir. Quand elle se rappelait ceux de sa vie galante, elle n'avait qu*un seul regret, celui de ne pouvoir plus les renouveler. Elle haïssait d'une par- ' faite haine les grandes dames huguenotes ; leur vie pure, chaste, l'affection qu'elles avaient pour leurs maris, les soins avec lesquels elles veillaient à l'instruction et à l'éducation de leurs enfants l'importunaient ; si cela eût dépendu d'elle, elles auraient toutes pris le chemin de Fexil. Elle donna un grand repas pour fêter la Révocation de l'édit de Nantes. Ses rapports avec le Prieur étaient des plus intimes.

C'est vers le château de la Bastide que madame de Chauvieux se dirigea avec Annette, sa fidèle femme de chambre, qui tenait dans sesbrasla petite Paulette. « Ma mère voudra-t-elle me recevoir ? se disait la pauvre veuve. Non, non, il n'est pas possible qu'elle soit insensible au danger qui me menace ; si elle n'a pas pitié de moi, elle aura pitié de mon enfant. » C'est en doutant et en espérant qu'elle se présenta devant sa mère.

Quand celle-ci apprit que sa fille avait embrassé la foi huguenote, elle eut un accès violent de colère : « Misérable, lui dit-elle, tu oses te présenter devant moi ! sors d'ici, va-t-en, que je ne voie jamais ta face ; tu as déshonoré le nom que tu portes.

— Ma mère ! Ma mère I s'écria la pauvre veuve, si vous n'avez pas pitié de moi, ayez au moins pitié de votre petite fille...

— Allons, pas tant de paroles I ne perdons pas notre temps ; signe le formulaire d'abjuration.

— Jamais 1 plutôt la mort.

— Eh bien I meurs ; je te préfère mille fois plutôt morte que huguenote. Veux- tu signer ?

— Non.

— Eh bien, va-t-en I

— Votre petite-fille, doisje vous la laisser ?

— Emporte-ia.

Voyant qu'insister plus longtemps était inutile , madame de Ghauvieux reprit en pleurant le chemin de son manoir^ où elle arriva à la nuit tombante. Un moment après, Annette se dirigeait vers Vallon, par^ teuse d'un billet de sa maîtresse, dans lequel elle priait M* Joseph de venir la trouver en toute hâte.

En engageant madame de Chau vieux à prendre la fuile, Ghazalon ne s'était pas trompé. Il était à peine parti, porteur du formulaire d'abjuration, que le père Bonafé, se frappant le front, se dit : « Où donc était ma tête quand j'ai accordé à la châtelaine de Ghauvieux huit jours pour signer le formulaire ? En le faisant, n'est-ce pas lui donner le temps de fuir? » Il appela Baptiste.

— Me voici à vos ordres, mon révérend Père, lui répondit le portier de l'abbaye.

— - Ghazalon vient de partir, rattrape-le et ramène-le ici.

— Moi, mon révérend Père ! rattraper l'Ecureuil, autant vaudrait mettre une tortue à la poursuite d'an lièvre.

— Depuis combien de temps est-il parti ? Depuis un quart d'heure tout au plus?

— Impossible, mon révérend Père, de l'atteindre;

je ne dirais pas non , si sur la route de la vallée d'Arc à Vallon, il y avait une buvette ou un cabaret. Voudriez-vous bien me dire de quoi il s'agit, peut-être...

— Cela ne te regarde pas, retourne à tes occupations.

Baptiste fit un profond salut au Jésuite et sortit.

— Attendre le retour de Chazalon, se dit le Jésuite, c'est tout ce que» nous pouvons faire once moment; s*il nous rapporte le formulaire signé de la main de madame de Ghauvieux nous n'aurons pas atteint notre but. »

Le Jésuite rentra dans sa cellule, marmotta ses prières et dormit d'un bon somme.

Le lendemain, vers dix heures du matin, l'Ecureuil arriva à l'abbaye au moment où le Prieur achevait de dire sa messe.

La première parole qu'il lui adressa fut pour lui demander si la dame de Ghauvieux avait signé le formulaire d'abjuration.

— Non, Monseigneur.

— Je m'en doutais, dit le Jésuite.

— A-t-elle dit les raisons pour lesquelles elle refusait de signer ? ajouta le Prieur,

— Elle n'a pas précisément refusé de signer, Mon-

l'abbâye de la «tallée d*arc 137

seigneur; seulement elle a dit qu'elle avait huit jours pour y réfléchir.

— A sa manière de te répondre, crois-tu, toi qui es physionomiste, qu'elle signera ?

— Je crois qu'à sa place, je n'hésiterais pas. Elle est jeune, riche, belle ; à son âge on n'a guère de vocation pour un bûcher ou pour un cachot, car c'est ce qui lui pend à l'oreille si elle ne signe pas le formulaire.

— Quand tu le lui as présenté , a-t-elle pâli , pleuré ?

— Dame, Monseigneur, j'ai vu un peu de rougeur colorer son visage pâle. Mais on rougirait à moins.

— A-t-elle crié à l'injustice, à la cruauté ?

— Je ne crois pas ; elle a seulement dit : « Je ne sais ce qu'on me veut, je n'ai fait de mal à personne; » je dois ajouter, pour ne rien oublier, que j'ai Vu deux grosses larmes rouler sur ses joues.

— Monseigneur^ dit le Jésuite en s'adrcssant au Prieur, Chazalon était à peine parti porteur du formulaire -d'abjuration que j'aurais voulu le rappeler ; à mon grand regret, je ne l'ai pu... car j'ai commis une faute, peut-être irréparable, en accordant à la dame de Chauvieux huit jours de réflexions. Je crois assez connaître la puissance du fanatisme, surtout

138 l'abbaye de îa vallée d'arc

chez les femmes, pour être certain qu'elle profitera du délai que j'ai eu la faiblesse de lui accorder et dont j'assume &eul la responsabilité, pour prendre la fuite ou se cacher dans quelques châteaux où nous ne pourrons la découvrir. Je crois donc qu'il faut lui envoyer de suite, sans perdre un instant, le capitaine Rollet pour qu'il l'amène ici, soit qu'elle signe ou qu'elle ne signe pas le formulaire.

— Mais, mon révérend Père, si elle le signe, pouvons-nous exiger d'elle quelque chose de plus ?

— Vous avez, Monseigneur, la plus belle des trois vertus cardinales, la charité qui croit tout, espère tout et ne soupçonne jamais le mal ; vous jugez des autres par vous-même ; votre oui est oui, votre non, non, et cependant permettez-moi d'ajouter, et je le dis à votre honneur, que si vous avez la simplicité de la colombe, vous n'avez pas àl'égard des huguenots la prudence du serpent. Je ne vous l'ai pas dit pour ne pas affliger votre cœur paternel : plusieurs de ceux qui ont abjuré leurs hérésies vont de nuit Bissister à des assemblées, et ceux qui peuvent quitter la contrée ne se font pas faute de le faire. Je reviens à la dame de Chauvieux : Supposez qu'elle signe le formulaire ; ne craignez-vous pas qu'elle ne profite de sa liberté pour se réfugier en Hollande ou en Suisse ?

— Je n'avais pas pensé à cela, mon révérend Père, décidez vous-même ce qu'il faut faire. .

— Charger, Monseigneur, le capitaine Rollet de l'amener ici avec sa fille ; une fois qu'elle sera sous votre garde, vous déciderez vous-même, dans votre sagesse, ce qu'il faut faire pour la ramener dans les sentiers de la vérité, qu'elle a abandonnés.

— Je ne saurais assez bénir Dieu, mon révérend Père, de m'avoir donné dans votre personne un conseiller qui à la simplicité de la colombe joint la prudence du serpent. » Se tournantvers Chazalon, il lui dit : « Sans perdre un instant, tu vas dire au capitaine Rollet d'amener ici madame de Ghauvieuxet sa fille, soit qu'elle signe ou ne signe pas le formulaire. »

— Je suis à vos ordres, Monseigneur, mais je prendrai la liberté de vous dire que le capitaine est dans rimpossibilité, au moins aujourd'hui, de remplir la commission dont vous l'honorez.

— Pourquoi ?

— En deux mots je vous le dirai ; je l'ai trouvé, au moment de partir de Vallon, dans un état complet d'ivresse, et comme probablement il a continué de boire, il ne lui faut rien moins que la nuit prochaine pour se dégriser.

— S'enivre-t-il souvent ? lui dit le Prieur.

— Plutôt sept fois par semaine que six, Monseir gneur.

— Le pauvre homme ! dit le Prieur. Quel dommage qu'un si zélé catholique» qui nous rend tant de services, n'ait pas le courage de renoncer à Tivrognerie, qui est Tun des sept péchés capitaux. Ne croyez-vo.us pas, mon révérend Père, dit-il en s adressant au Jésuite, que nous ne devrions pas, malgré tout le regret que j'aurais à me séparer de lui, employer, pour une cause aussi sainte que la nôtre, un homme qui, d'après ce que dit TEcureuil, ne serait qu'un sac à vin?

Le Jésuite, la tète appuyée sur ses deux mains, garda le silence.

— Vous ne me répondez pas, mon révérend Père ?

— Je réfléchis, Monseigneur, à votre question, la seule de ce genre qui m'ait été posée : ma première impression serait de dire non.

— Et moi aussi, je dirais non, se permit de dire Ghazalon.

— Pourquoi dirais-tu non ? lui dit le Jésuite ; t erigerais-tu par hasard en professeur des cas de conscience ? car c'est un cas de conscience que m'a posé Monseigneur.

— Je dirais non, à cause de ce que j'ai entendu dire par...

— Par qui?

— Par les huguenots.

— Que disent-ils ?

— Je n'ose, tant je souffre quand j'entends parler mal de notre sainte mère l'Eglise. En le répétant, il me semblerait que c'est moi qui dirais du mal d'elle.

— Tout vaurien qu'il est, se dit le Prieur, l'Ecureuil est cependant un bon catholique.

— Toutefois, ajouta Chazalon, si vous me l'ordonnez, Monseigneur...

— Parle.

— Eh bien ! les huguenots disent : Qu'une Eglise qui fait son principal missionnaire d'un ivrogne tel que le capitaine RoUet, ne peut-être que l'église du diable.

— Les insolents 1 s'écria le Prieur pâle de colère» et cela, tu l'as entendu quelques fois ?

— Si souvent, Monseigneur, que les oreilles m'en cornent, et ce qui par-dessus tout m'a causé de la peine, c'est que plusieurs catholiques, les moins mauvais de la paroisse, en voyant la manière dont le capitaine fait des conversions, se convertiraient au protestantisme, s'ils l'osaient. J'en connais un.

— Son nom ?

— Pierre Alzas de Bourdaric.

— Et tu ne me Tas pas dénoncé î î I

— Il avait gagné la clef des champs quand j'allais le faire arrêter ; à cette heure, il doit être -en Suîssd. •

— Aie Tœil sur les catholiques assez lâches et assez abandonnés de Dieu pour renier leur foi. Pour chaque dénonciation tu auras cinquante livres.» Puis le Prieur s'adressant au Jésuite : » Ne ferions-nous pas bien de remercier le capitaine Rollet de ses services, puisqu'ils nous nuisent plus qu'ils ne nous servent?

— Je prends la liberté, Monseigneur, de ne pas partager votre avis, car le capitaine a, en quelques jours, obtenu plus de conversions que nous n'en obtiendrions en bien des années avec une armée de missionnaires. Au reste, j'aurai la joie de vous présenter bientôt une longue liste de conversions, et elle sera envoyée à Versailles à notre auguste souverain qui demanderait pour vous au Saint-Père le chapeau rouge, s'il ne savait que vous n'avez d'autre ambition que celle de la conversion des huguenots.

— Vous dites vrai, mon révérend Père ; je n'en ai jamais eu d'autre, maiéje reviens à la question que je vous ai posée.

— J'aurais dû, Monseigneur, y répondre de suite et sans hésiter; aussi suis-je à me demander commentée ne l'ai pas fait, tant cela me paraît facile en

ce moment. De toutes les œuvres, la plus belle, la plus glorieuse, c'est sans contredit celle de la Rédemption. Il fallait un homme pour livrer le Christ aux Pharisiens et aux docteurs de la loi. Quel fut cet homme ? Un avare, Tinfâme Judas Iscariot. Or, ne pouvons-nous pas nous servir d'un ivrogne, du capitaine RoUet, pour opérer la conversion des huguenots ?

— Vous éteis, mon révérend père, , un puits de sagesse ; une science divine découle de vos lèvres, vous jetez des rayons de lumière sur les questions les plus difficiles à résoudre. Il vous suffit de quelques paroles pour rendre clair ce qui nous parait obscur.»

L'Ecureuil se dit. tout bas : « Ce rusé de Jésuite serait de force à faire croire à cet imbécile de Prieur que le diable est Dieu et que Dieu est le dia- We. Je ne crois ni à l'un, ni à l'autre ; mais s'il y avait un diable quelque part, et qu'il nous honorât de sa visite,, il y viendrait certainement sous la figure de ce disciple de Loyola. »

On décida de ne pas se priver des services du capitaine RoUet, et on chargea Ghazalon d'aller lui donner l'ordre d'arrêter la dame de Chauvieux, qu'elle signât ou non le formulaire d'abjuration, et de l'amener avec sa fille à l'abbaye.

Revenons à madame de Chauvieux.

La jeune et belle veuve attendait avec autant d'impatience que d'anxiété le retour de sa fidèle Annette. Elle revint sans amener avec elle maître Joseph qui était parti la veille pour faire l'opération de la taille à un vieux chanoine de Viviers.

La pauvre femme sentit son courage l'abandonner; fondant en larmes, elle s'écria : « Que vais-je devenir, seule, sans appui, repoussée par ma mère, et personne autour de moi pour me donner un conseil II!

— Ne suis-je pas là ? lui dit Annette.

— Je t'avais oubliée dans l'excès de mes maux, ma pauvre Annette, pardonne-le moi.

— Vous n'avez rien à me pardonner, madame.

Ah I si ma vie pouvait sauver la vôtre, comme je vous la donnerais avec joie I

— Ce n'est pas ta vie que je demande, c'est un conseil.

— J'ai été, madame, pendant quelque temps, femme de chambre de madame de Laborie, une protestante , mais si bonne, si pieuse que si j'avais continué à la servir, je serais devenue huguenote ; et je ne sais pas si dans ce moment je ne le suis pas un peu. Allons lui demander un refuge , je suis certaine qu'elle ne nous fermera pas sa porte.

— Tu as raison, Annette ; je vais en toute hâte prendre mon or et mes bijoux, et toi, occupe-toi de notre chère petite Paulette.

Un quart d'heure après, vers dix heures du soir, les deux femmes allaient partir, quand des coups redoublés retentirent à la grande porte du manoir.

— Seraient-ce les dragons? s'écria madame de Chauvieux, en poussant un cri d'effroi.

— Je le crains, madame, lui répondit Annette toute tremblante.

— Ouvrez, cria une voix forte et éraillée ; ouvrez (le suite, si vous ne voulez pas que nous enfoncions la porte ou que nous y mettions le feu.

— 11 faut ouvrir, dit Annette, car ces scélérats sont capables de tout.

On ouvrit la porte. Le capitaine RoUet, en grand uniforme, suivi de douze dragons, entra dans le ves-

tibule et demanda d'une voix impérieuse à voir madame de Ghauvieux. * La jeune veuve s'était réfugiée dans sa chambre.

— Ce que vous avez, capitaine, à communiquera madame, vous pouvez me le dire, j'irai le lui rapporter, lui dit Annette.

— Ce n'est pas à vous que j'ai à faire, mais à la dame du lieu ; conduisez-moi vers elle ; » et comme Annette hésitait : « Ah, tu hésites ! tu veux donc que je mette le feu à la maison ? »

Convaincue que le capitaine, des menaces en viendrait au fait, Annette conduisit Rollet vers sa maîtresse, qui paraissait aussi calme qu'elle était agitée un moment auparavant. Quelques instants avaient suffi pour lui faire prendre l'une de ces résolutions que l'on ne prend qu'aux heures des périls extrêmes.

— Je viens, madame, lui dit le capitaine, vous demander si vous avez reçu le formulaire d'abjuration qui vous a été remis par Chazalon.

— Je l'ai reçu, capitaine.

— L'avez-vous signé?

— Non.

— Voulez-vous le signer ?

— On m'a accordé un délai de huit jours ; or, de huit deux seulement se sont écoulés; revenez au bout de six jours.

— Non, certes, je ne reviendrai pas, car j'ai reçu l'ordre de vous conduire, vous et votre petite fille, à labbaye de la vallée d'Arc, que vous ayez signé ou non le formulaire d'abjuration. Là, vous vous arrangerez comme vous l'entendrez avec le Prieur; ce n'est pas mon affaire. Signez-vous, oui non?

— Je ne signe pas.

— Alors, suivez-moi. Vous hésitez, voulez-vous que j'appelle mes gens ? Ces gaillards n'y vont pas de o^ain morte ; on ne gagne que des coups à leur résister.

— Capitaine, si je refuse de signer le formulaire d'abjuration, je ne refuse pas de vous suivre, mais avant j'ai une grâce à vous demander.

— Une grâce à me demander, madame ? Nous n'en accordons jamais.

—Cependant j'ai appris que Jacques Ginozier, que vous empêchiez de dormir par le bruit de vos tambours, a obtenu de vous deux heures de sommeil.

— C'est vrai, madame, mais il les a payées assez cher : dix écus par heure.

— Et si je vous priais de ne me conduire à l'abbaye de la vallée d'Arc que demain matin?

— C'est impossible, madame. J'ai reçu l'ordre de vous y conduire sans retard. Pour nous, militaires, l'obéissance est le premier de nos devoirs.

— Mais, capitaine, il importe peu au Prieur que j'arrive quelques heures plus tôt ou quelques heures plus tard ; si nous arrivons à minuit, le réveillerezvous pour lui dire : nous vous amenons madame de Chauvieux? N'est-il pas plus simple que vous me présentiez à lui à son réveil ?

— C'est vrai, madame, mais le devoir?

— Votre devoir, capitaine, était d'empêcher Jacques Ginozier de dormir, et cependant vous lui av^ez accordé deux heures de sommeil. Pourquoi ne m'en accorderiez-vous pas huit, si au lieu de dix écus par heure, je vous en donnais cinquante, et plus même, si vous l'exigez ; et cela pour passer la nuit dans ma chamhre avec ma fille ?

Ces mots, « cinquante écus par heure, «firent merveille ; le capitaine se radoucit.

Madame de Chauvieux ouvrit son secrétaire et prit dans l'un de ses tiroirs un rouleau d'or. « Ne vaut-il pas les huit heures que je vous prie de m'accorder, lui dit-elle, en le lui mettant dans les mains ? »

— Je le garde, madame, mais à une condition.

— Laquelle ?

— Que personne ne saura jamais que vous me l'avez donné.

— Ne craignez rien, capitaine. En disant cela elle sentit un frisson lui courir par tout le corps.

RoUet, en prenant congé de la jeune veuve, lui dit : Madame, ni moi, ni mes gens n'avons pas soupe.

— Je vous comprends, capitaine : pain, vin, viande, tout ce qu'il y a dans mon manoir, je le mets à votre disposition, mais j'ai une recommandalion à vous faire.

— Laquelle, madame ?

— De ne pas faire de la peine à mes domestiques.

— Je vous le jure, et malheur à celui de mes gens qui se permettrait la moindre impertinence ; s'ils s'en avisaient, il leur en cuirait. » Sur ce, il sortit de la chambre, et ferma la porte dont il emporta la clef.

A peine était-il parti, qu'à bout de ses forces la jeune veuve s'évanouit. Quand elle revint de son évanouissement, elle reprit peu à peu ses sens, et crut un moment qu'elle venait de faire un horrible rêve ; mais elle ne tarda pas à se trouver en face de la plus terrible des réalités. Placée entre une abjuration, qu'elle ne voulait faire à aucun prix, et la petite Paulette qu'on lui volerait et qu'elle ne reverrait plus, c'était à la rendre folle.

Elle ouvrit sa boîte de pharmacie. « Voici pour moi et pour toi, ma chère Paulette, » dit-elle, en prenant un flacon d'opium.

Elle s'approcha du berceau de l'enfant. Paulette dormait d'un sommeil paisible ; un sourire errait sur ses lèvres roses.

« Chère petite, tout est fleur pour toi en ce moment, et tout épines pour ta pauvre mère. Serait-ce bien là ton dernier sommeil ? et c'est moi qui te donnerais la mort I Jamais 1 Jamais I Si je reniais ma foi pour te conserver, serais-je bien coupable devant Dieu? Bien d'autres àVallon l'ont fait, et ils n'avaient pas les mêmes raisons que moi. Vis donc, ma chérie, vis ; ta pauvre mère vivra dans les larmes. Quand je perdis ton père, je crus que j'avais souffert tout ce qu'on peut souffrir ici bas. Je me trompais.» Elle garda quelques moments le silence, la tête appuyée sur ses mains, quand tout à coup il lui sembla qu'elle entendait une voix qui lui criait : <c Celui qui me reniera sur la terre, je le renierai dans le Ciel. »

Un frisson parcourut tout son corps.

« mon sauveur I s'écria-t-elle ; on me demande de te renier, non, non, je ne te renierai pas ; mais ma Paulette ! ma Paulette I Que deviendra-t-elle?» Et ses souffrances étaient d'autant plus atroces qu'elle ne pouvait pas pleurer. Sa tète était brûlante.

Dans ce moment, les dragons étaient attablés, riaient aux éclats et hurlaient plutôt qu'ils ne chan-

taient des chansons obscènes. Ils étaient tous ivres. « Allons rendre, dirent deux des plus abrutis, visite à la belle châtelaine, » et, chancelants sur leurs jambes, ils montèrent au premier étage du manoir et frappèrent à la porte de sa chambre à coups redoublés.

— Que me voulez-vous, misérables ! s'écria la pauvre femme. Retirez-vous.

— Nous voulons entrer, lui crièrent-ils. Allons, pas tant de façons, ouvre-nous, sinon nous enfoncerons ta porte.

Au moment où ils allaient le faire, Rollet les saisit au collet : « Gredins, leur dit-il, descendez. Ah ! vous hésitez, vous voulez donc que je vous loge à chacun une balle dans la tête ? »

Sachant que le capitaine ne badinait pas, les deux ivrognes redescendirent à la cuisine. En les entendant pousser de gros jurons, les hésitations de la jeune veuve cessèrent : laisser son enfant entre les mains de religieuses qui lui apprendraient à maudire la foi de sa mère, à laquelle elle venait de sourire et à laquelle elle ne sourirait plus I Elle s'approcha du berceau de Paulette : « Mieux vaut pour toi, chère enfant, que je t'endorme sur la terre pour qu'ange radieux tu te réveilles dans le ciel. Comme celle qui t'a portée dans son sein et nourrie de son

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lait, tu ne sauras pas ce que sont les douleurs de la terre. » '

Elle se tut. Après tin moment de silence, elle dit : « Ah I si ces démons vomis de Tenfer pouvaient mettre le feu au château, quel bonheur I Quel bonheur I Chère Paulette, nous mourrions ensemble; tu souffrirais, chère enfant, mais au moins ce ne serait pas moi qui... » Elle n'osa achever...

Elle s'assit à son bureau, écrivit quelques mots qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de sa fidèle Annette, puis elle s'approcha du berceau de l'enfant qui dormait. Un sourire errait toujours sur ses lèvres roses.

« Mon Dieu 1 Mon Dieu ! s'écria-t-elle, une mère donner la mort à son enfant, mais c'est affreux! cela ne s'est jamais vu I » et d^ grosses gouttes de sueur perlaient sur son front brûlant. Dans ce moment comme si elle eût une révélation de ce que serait Paulette élevée dans la religion de ses bourreaux, ses hésitations cessèrent : elle souleva la tête de l'enfant qui, en se réveillant, lui sourit, et elle lui donna une forte dose d'opium. Un moment après, Paulette se rendormit pour ne plus se réveiller.

La pauvre mère s'agenouilla près du berceau de son enfant et levant ses mains suppliantes vers le

ciel s'écria : « mon sauveur ! tu feras de moi ce que tu voudras ; mais tu recevras dans ta demeure céleste ma Paulette bien aimée, tu le feras, toi qui pris les petits enfants dans tes bras et les bénis, en disant que le ciel était pour ceux qui leur ressemblaient. Ce que je viens de faire, ô mon Dieu, est-ce plus coupable, à tes yeux, que ce qu'ont fait les femmes de Vallon qui, pour échapper aux brutalités des dragons, se sont précipitées du haut du rocher de Gos dans l'Ardèche, en tenant leurs enfants dans leurs bras? Toi, si bon, si tendre, si miséricordieux, leur as-tu fermé ton ciel, pendant que tu l'as ouvert à leurs enfants ? Dieu bon. Dieu juste, la plus infortunée des créatures qui eût regardé comme un honneur de te glorifier sur un bûcher, si elle n'eût pas été mère, se jette entre tes bras d'amour et de miséricorde. »Elle garda quelques moments le silence. Puis elle fit sa toilette funèbre, se coucha dans son lit, prit son enfant dans ses bras, but à deux reprises une forte dose d'opium et ne tarda pas à entrer dans ce demi-sommeil qui est l'avant coureur de la mort. Elle pressait sur son cœur sa Paulette, prononçant des noms qui lui étaient chers : Paul, Paulette, Dousson, Jésus, pardon. Elle eut un moment d'angoisse qui fut court ; elle ouvrit les yeux, puis elle les ferma pour toujours.

Le lendemaih matin, vers sept heures, le capitaine RoUet, à demi ivre, frappa à la porte de la jeune veuve. « Madame, lui cria-t-il, c'est le moment de se réveiller, il nous faut partir. » Ne recevant aucune réponse, il voulut ouvrir la porte ; elle était fermée en dedans.

— Si vous ne m'entendez pas, madame, cria-t-il, en poussant un gros juron, il faut que vous ayez le sommeil bien dur. Ouvrez, sinon j'enfonce la porte.

— Elle ne répond pas, se dit le capitaine, est-ce que par hasard elle se serait échappée ? Imbécile, j'aurais dû inspecter la chambre pour savoir s'il n'y avait pas quelque porte dérobée. Ah I c'est pour le coup que j'aurais aflaire au Prieur ; il ne me le pardonnerait pas. y> Puis, il fit la réflexion que le sommeil de la prisonnière aurait pu être si lourd qu'elle ne l'aurait pas entendu, se rappelant que parfois son sommeil à lui était si profond qu'un coup de canon ne pouvait pas le réveiller. « Bath... si elle dort, cette fois-ci, elle m'entendra, » et ce disant, il frappa la porte au point de l'enfoncer : « M'entendez-vous, cette fois-ci, madame ? »

— Elle ne me répond pas... Plus de doute, elle s'est échappée I » En disant ces mots, avec une force de taureau, il se cogna contre la porte; elle céda.

Il entra dans la chambre, et vit la jeune veuve

étendue dans son lit, tenant son enfant dans ses bras. Il s'approcha du lit, et comme il avait la vue trouble, étant à moitié ivre, il secoua le bras droit de la morte, en disant : a Madame, vous avez le sommeil bien lourd; allons, réveillez-vous, habillez-vous, rheure de partir est déjà passée. Mais, tiens, sa main est froide, glacée, serait-elle morte ?» Il la regarda, passa sa grosse main sur son visage, plus de doute, le capitaine était en présence de deux cadavres.

Il garda quelques moments le silence, puis il dit : « J'aurais dû me douter de quelque chose, quand elle insistait tant pour que je lui laisse passer la nuit dans sa chambre. Le Prieur dira ce qu'il voudra et personne ne saura à quel prix je lui ai vendu huit heures de sommeil ; après tout, sans m'en douter, je lui ai rendu service, car le Prieur ne lui aurait fait grâce ni du bûcher, ni du cachot. »

La fin si tragique et si inattendue de madame de Chauvieux jeta un voile de tristesse sur toute la contrée. Bien des larmes coulèrent des yeux des protestants et des catholiques, au souvenir de sa douceur, de sa bonté et de ses bienfaits qui faisaient d'elle une sœur de charité.

Le Prieur, en apprenant sa mort, dit sèchement : « Infectée de l'hérésie huguenote, elle a été punie par

où elle avait péché. Elle avait commis ce péché qui va à la mort, dont nous parle saint Jean. » Il aurait bien voulu faire traîner sur la claie le cadavre de la jeune veuve. Il ne Fosa pas.

Conformément au désir exprimé par la pauvre morte, dans les quelques lignes adressées à Annette, on déposa dans la même bière la mère et l'enfant, et on la plaça à côté de celle de Paul de Ghauvieux, dans la chapelle mortuaire de sa famille.

Peu de personnes suivirent le convoi de la jeune veuve, dans la crainte de se compromettre. Quand la nuit fut venue, un homme déguisé en mendiant se dirigea vers la chapelle, devant laquelle il se tint longtemps debout, les bras croisés sur sa poitrine. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Puis il s'agenouilla et dit à voix basse, pour n'être pas entendu : « Seigneur Jésus, ta servante a comparu devant toi, lui iniputeras-tu la mort de son enfant et la sienne ? Oh I non, tu ne le feras pas, toi si bon, si miséricordieux qui eus des paroles de pardon pour tes insulteurs et tes bourreaux. Pendant hélas 1 que tant des nôtres, par crainte des galères, ont renié ton saint nom et portent le signe de la bête, elle n'a pas voulu te renier. Je sens, ô mon sauveur, quelque chose au-dedans de moi qui me dit : Non, non, celui qui n'a pas fermé son ciel à Marie-Made-

leine, au péager et au brigand, son compagnon de supplice, ne le fermera pas à toi, qui, hier vivante, reposes maintenant dans ton froid cercueil. Au revoir I au revoir I ma sœur, dans le ciel où il n'y a ni nuit, ni deuil ; au revoir I » En prononçant ces paroles, Dousson, car c'était lui, prit à pas lents le chemin de sa retraite.

138 l'abbaye de la vauée d'arc

De tous les missionnaires qui, sous la haute direction du Prieur de Tabbaye de la vallée d'Arc, travaillaient à la conversion des huguenots, Raoul de Montvaillant était, à la fois, le plus capable par ses talents et le plus sincèrement attaché à la foi romaine. De bonne heure, il se sentit appelé à la prêtrise. Ses parents, qui appartenaient à la petite noblesse du Gévaudan, loin de contrarier ses goûts, le virent avec plaisir entrer dans la carrière ecclésiastique, ne doutant pas qu'un brillant avenir ne s'ouvrît devant lui.

Le jeune Raoul fît ses études théologiques dans le grand séminaire de Mende, où il se distingua par son intelligence et sa piété. Aux yeux de ses professeurs, c'était un élève de choix, et de lui ils disaient qu'il serait une des lumières de l'Eglise.

Ce fut pour le jeune séminariste un jour heureux entre tous, que celui où il fut ordonné prêtre par

L*ÂBBAYE DE LA VAUÉE D'aRG 159

Tévéque de Mende. La première prédication qu'il donna dans cette ville en présence du prélat, de son chapitre et de ses parents, attira sur lui l'attention publique.

La nature à son égard avait été prodigue : beauté du corps, vive intelligence, voix à la fois douce et forte, cœur aimant. Possédant les dons de l'orateur chrétien, humble et modeste, il ne s'enorgueillissait pas de ses succès, n'ayant d'autre désir que le salut des âmes. Le bruit du monde ne venait pas jusqu'à lui, et s'il eût consulté ses goûts, il aurait préféré la solitude d'un monastère à la vie active qui s'ouvrait devant lui.

L'abbé de Chapias, qui avait entendu parler de lui, obtint non sans peine de l'évêque de Mende de le lui céder.

Ce fut avec une grande joie que Raoul commença son œuvre au milieu des disciples de Calvin, ne doutant pas, tant sa foi à la divinité de son Eglise était grande, de les ramener dans le bon chemin. Sa prédication différait du tout au tout de celle de ses compagnons d'œuvre, tous plus ou moins ignorants, tous ne sachant que vomir des injures contre les réformateurs, traitant leur enseignement de doctrines de démons, et vouant tous leurs [adhérents aux tourments de l'enfer.

Raoul ne haïssait pas les hugnenois, il les plaignait et il aurait, sans hésiter, donné sa vie pour les ramener dans la bonne voie. Les huguenots, en Tentendant, disaient : « Si tous les missionnaires de Fabbé de Chapias étaient comme lui, ils nous rapprocheraient de TEglise romaine autant qu'ils nous en éloignent, » et ils ajoutaient : « Il n'est pas possible que Dieu n'ouvre pas les yeux à ce jeune prêtre si bon qui, loin de demander, comme ses compagnons, que Dieu fasse descendre le feu du ciel sur nous, désire pour nous qu'il en fasse descendre les rosées. »

Les parents de Raoul avaient leur manoir sur les bords du gardon d'Anduze ; c'était fête pour eux quand leur fils y venait passer quelques jours pour s'y reposer de ses fatigues. Catholiques zélés sans fanatisme, ils avaient des relations avec quelques grandes familles protestantes et particulièrement avec celle des de Laborie, leurs alliés.

Pendant l'automne de 1586, M. de Laborie, sa femme et leur fille Sarah arrivèrent au manoir des Montvaillant. La vue de Sarah fit sur le jeune prêtre une impression profonde dont il ne se rendit pas d'abord compte. Si à ce moment on lui eût dit : Ce que vous éprouvez pour mademoiselle de Laborie, c est de l'amour, il se serait écrié : Moi ! un prêtre du Seigneur, voué pour toujours au service des

LABBAYE DE LA VALLÉE d'aRC 161

autels , aimer une huguenote I Jamais ! Jamais !

Sarah, à dix-huit ans, avait toutes les grâces de la jeune fille. Un Raphaël voulant peindre une vierge l'aurait prise pour modèle. La pureté de son âme se reflétait sur tous les traits de son beau visage ; rien de plus doux que le son de sa voix, de plus gracieux que son sourire.

Raoul qui n'avait vu que des paysans huguenots, en entendant monsieur et madame de Laborie causer avec ses parents sur des sujets autres que des sujets religieux, qu'ils s'interdisaient pour ne pas rompre la bonne harmonie qui existait entre eux, s'étonnait de trouver chez des hérétiques tant de connaissances, d'urbanité, de délicatesse de sentiments. M. de Laborie avait tous les dehors d'un parfait gentilhomme, et sa femme, sous les dehors de la plus grande simplicité, était dans toute l'acception du mot une grande dame.

Sachant par ses parents que leurs hôtes étaient renommés par leur bienfaisance, et que les pauvres n'appelaient jamais madame de Laborie que la belle et bonne dame, Raoul regrettait qu'ils ne fussent pas catholiques et les plaignait d'être protestants.

Les parents du jeune prêtre ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur fils, depuis l'arrivée de leurs hôtes, avait tout à coup perdu sa gaieté et son en-

train. Il était taciturne ; au Keu de rechercher leur société, il la fuyait. A table, il n'osait pas regarder Sarah ; s'il entendait faire son éloge, il rougissait ; était-il près d'elle dans le salon, il ne lui adressait jamais la parole. Mais, si dans le parc du manoir il pouvait la voir sans qu'elle le vît, il la dévorait du regard. Cet instant de douce jouissance, il le payait chèrement. Il allait se renfermer dans sa chambre, et là il se faisait devant Dieu un crime des sentiments que la vue de la belle huguenote faisait naître dans son cœur. Il aurait voulu ne l'avoir jamais vue, avoir ignoré jusqu'à son nom, et cependant si on lui eût dit : Elle va quitter le manoir de tes parents, tu ne la verras plus, il eût senti comme une flèche lui percer le cœur ; il aimait ce qui le faisait souffrir.

Sarah, de son côté, à la vue de ce jeune prêtre si triste, si mélancolique, se disait : Qu'a-t-il pour qu'il ait l'air si malheureux ? Se repent-il d'avoir embrassé l'état ecclésiastique ? Pourquoi ne m'adresset-il jamais la parole ? Pourquoi dans le parc, quand il me voit arriver dans une allée, rebrousse-t-il chemin ? Serait-ce parce que je suis protestante et qu'il croit que je serai damnée? — Et elle le plaignait, et plus elle aurait voulu connaître les causes de sa tristesse, plus elle sentait se glisser dans son cœur

des sentiments qu'elle éprouvait pour la première fois ; si on lui eût dit qu'elle aimait d*amour Raoul, elle se serait écrié : Moi, une protestante, aimer un prêtre catholique ? Jamais! Jamais ! — Et, cependant elle ne pensait qu'à Raoul, qu'elle voyait jusque dans ses rêves, et plus d'une fois elle se dit : Quel malheur qu'il ne soit pas protestant !

Sans s'en douter, elle et Raoul avaient reçu le coup de foudre et n'avaient pas pensé qu'un abîme les séparait.

Le jeune prêtre avait une sœur du même âge que Sarah, belle comme elle. Eléonore, arrivée depuis quelques mois du couvent des ursulines d'Uzès, eut à peine entrevu mademoiselle de Laborie qu'elle se sentit attirée vers elle ; quelques heures suffirent pour faire des deux jeunes filles deux amies qui ne se doutaient pas, en se promenant dans les allées du parc du manoir des Montvaillant, de la fin tragique qui les attendait au printemps de leur vie.

Eléonore avait emporté du couvent où elle avait passé plusieurs années des souvenirs qui n'étaient pas à l'avantage des Ursulines. Ce qui l'avait surtout frappée chez elles, c'était leur dureté. Un jour elle avait été témoin du supplice infligé à une jeune huguenote qu'on leur avait confiée pour la convertir; là où il fallait employer la douceur, la persuasion.

elles se servirent de verges dont elles la frappèrent jusqu'à faire jaillir le sang de ses chairs meurtries.

A la vue de l'innocente victime qui poussait des cris déchirants, Eléonore s'écria : « Au nom de Dieu, mes sœurs, ne la tuez pas ! »

La pauvre huguenote jeta sur elle un regard plein de douceur et de reconnaissance, et lui dit : « Mademoiselle, je ne suis pas une Madeleine pécheresse, mais en supposant que je le fusse, Jésus, mon bon Sauveur, m'aurait-il fouettée comme ces dames le font? »

— Silence, maudite hérétique, lui dit la Supérieure de sa voix la plus aigre, et vous, Mademoiselle, dit-elle à Eléonore, que faites-vous ici ? Rentrez dans votre chambre.

Plus tard, quand Eléonore connut Sarah, elle vit ce qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, à savoir que les huguenots étaient les orthodoxes et les catholiques romains les hérétiques. Sans son frère qu'elle aimait et dont elle admirait le zèle et la piété, elle n'aurait pas hésité, même au péril de sa vie, à se déclarer protestante.

La veille du départ des Laborie, elle dit à Sarah : « Tu as un livre que tu lis matin et soir, donne-le moi en souvenir de ton séjour chez mes parents. »

— Mais, Eléonore, c'est un Nouveau Testament, et tu es catholique I

— Pas tant que tu le crois ; donne-le moi.

Sarah alla chercher le livre sacré : « Tiens, le

voilà, dit-elle à son amie en Tembrassant, mais ne le montre pas à tes parents, car ils croiraient que nous sommes venus ici pour faire du prosélytisme ; si tu ne me l'avais pas demandé, je n'aurais pas eu même la pensée de te le donner. »

Le départ des hôtes du manoir des Montvaillant fut, pour Raoul tout à la fois un soulagement et une peine. Un soulagement, car il ne voyait plus celle dont la vue le troublait et mettait à la torture sa conscience de prêtre; une peine, car en s'éloignant Sarah emportait son bonheur.

Raoul prit congé de ses parents et au lieu de se diriger vers l'abbaye de la vallée d'Arc, il alla à la Trappe de Notre-Dame des Neiges, située aune petite distance de Saint-Laurent-les-Bains. Ce monastère extérieurement n'a rien de remarquable ; à le voir, on dirait une grande maison d'exploitation agricole. En effet, c'en est une, car les religieux s'occupent de la culture des terres et de l'élevage des bestiaux.

A part le Prieur et deux ou trois pères, tous les autres solitaires avaient dans leurs regards cette stupidité qu'on remarque dans les yeux des veaux. Ce qui

ïiy{y l'abbaye DE LA VALLÉE d'aRC

ne contribuait pas peu à les rabaisser au niveau de la brute, c'était la défense absolue de parler entre eux et de se communiquer leurs idées et leurs impressions. Se voyant tous les jours, ils ne se connaissaient pas, aussi étrangers les uns aux autres que s'ils ne s'étaient jamais vus. La seule occasion où ils pouvaient sans pécher ouvrir la bouche, c'est quand ils allaient à confesse ou quand ils chantaient Matines.

Raoul n'était jamais entré dans un couvent d'hommes. L'impression qu'il éprouva en pénétrant dans l'intérieur du monastère fut profonde, car tout lui parlait du néant des choses d'ici-bas et de la nécessité de gagner le ciel. Là, plus qu'ailleurs, l'âme devait se trouver à l'abri des passions du monde, puisque ses bruits n'y parvenaient pas ; et, après tout, comme on le lisait en gros caractères dans la salle du réfectoire : « Le plaisir de mourir sans peine valait bien la peine de vivre sans plaisir. » Dans cet asile solitaire, où planait la pensée de la mort, tout la rappelait aux moines, depuis la fosse ouverte qui les attendait jusqu'à la tète de mort peinte sur la porte de leurs cellules.

Raoul, pendant les deux premiers jours de son séjour au milieu des religieux, s'asseyant à leur table plus que frugale, assistant à tous leurs offices

de jour et de nuit, éprouva un calme relatif; la pensée de Sarah avait presque cessé de le hanter. 11 aurait voulu rester dans cet asile de paix, n'en plus sortir et avoir sa fosse à côté de celle des frères, dans le cimetière du couvent, heureux, trop heureux, si elle s'entr ouvrait bientôt pour l'y recevoir. Il aimait à se faire illusion sur les sentiments qu'il éprouvait pour Sarah; Satan seul pouvait les lui avoir inspirés pour perdre son âme ; mais au moment où il croyait qu'il était sorti victorieux de sa lutte avec l'esprit des ténèbres, il se reprenait à aimer son péché ; et plus que jamais il aimait le mal qui le consumait, au moment où il reçut l'ordre de Tévèque d'Alais de se rendre à Durfort, pour essayer de convertir un avocat huguenot condamné à être brûlé pour avoir désobéi aux ordres du Roi.

Ce condamné était un vieillard connu dans toute la contrée par ses talents et la haute honorabilité de sa vie. Il avait été arrêté par la maréchaussée d'Anduze au moment où il présidait une assemblée dans les ruines du château de Tornac. Sans respect pour ses cheveux blancs, on ne lui épargna ni les injures ni les moqueries.

En entendant prononcer sa sentence de mort, il tomba à genoux et levant ses mains vers le ciel, il s'écria : « Seigneur Jésus, sois mille fois béni de ce

que ta ne m'as pas jugé indigne de mourir pour ton saint nom. »

Raoul alla le trouver dans son cachot et le supplia, les larmes aux yeux, d'avoir pitié de son âme et d'abjurer ses funestes hérésies.

L'avocat Técouta avec une grande attention, puis il lui prit les mains, qu'il serra affectueusement dans les siennes, et après l'avoir regardé quelques instants en silence, il lui dit : « Jeune homme, votre zèle me touche; mais ce qui me touche plus encore, c'est que vous n'avez pas un cœur de prêtre, car le vôtre est fermé à la haine et ouvert à la pitié ; mais en me demandant d'avoir pitié de mon âme, vous ne comprenez pas que ce qui, d'après vos croyances, lui ouvrirait les portes du Ciel les lui fermerait d'après les miennes. Je sais le sort qui m'attend, mais béni soit Dieu, je ne redoute pas plus dans mon cachot les flammes d'un bâcher, que saint Paul, dans les froides prisons mamertimes de Rome, le cimeterre du soldat qui le décapita. La foi du grand apôtre, c'est la mienne ; là où il puisait son calme, sa paix, ses espérances, je puisé mon calme, ma paix, mon espérance.

« Jeune homme, si au lieu d'avoir eu pour guide dans vos études vos Bellarmin et vos Duperron, vous aviez eu les apôtres et les prophètes, vous sau-

riez que la religion chrétienne est une religion de paix et d'amour et que le Christ n'a jamais versé d'autre sang que le sien ; vous êtes une des nombreuses victimes de l'enseignement antichrétien qu'on donne dans vos séminaires ; ne me plaignez pas, laissez-moi plutôt vous plaindre. »

Raoul pleurait.

— Ne pleurez pas sur moi, lui dit l'avocat, mais pleurez plutôt sur vos prêtres qui déshonorent le christianisme par leurs lâches et froides cruautés ; ils sont à plaindre comme ceux qui lapidaient saint Etienne. Les aveugles! de chrétien, ils n'ont que le nom.

Raoul continuait de pleurer, admirant et plaignant à la fois cet hérétique qui, sur le seuil de l'éternité, lui parlait du sort qui l'attendait avec le même calme que s'il se fût agi d'un étranger. Il aurait passé la nuit avec lui si le geôlier ne l'eût averti qu'il fallait sortir de son cachot.

La veille de son supplice, l'avocat, en présentant sa Bible à Raoul, lui dit : « Acceptez ce livre, c'est dans ses pages sacrées que j'ai appris à connaître Dieu, à l'aimer, à le servir ; acceptez-le comme un souvenir de ma part, et puissiez-vous y trouver ce que j'y ai trouvé, la paix de votre âme et l'assurance de votre salut. »

Raoul hésitait, il n'avançait pas la main pour prendre le livre sacré.

— Vous hésitez, jeune homme, lui dit le prisonnier, je n'en suis pas étonné : votre Eglise ne peut aimer ce livre, parce que dans ses pages elle lit en caractères de feu sa condamnation ; cependant pourriez-vous hésiter à Taccepter de ma main, quand le concile de Trente, dont les décisions sont tenues par elle pour infaillibles, déclare qu'il est la règle de la foi et des mœurs? »

Raoul prit le livre, le cacha sous sa soutane et serra la main du prisonnier qui , avec un doux sourire, lui dit : « A demain. »

Le prisonnier dormit du sommeil doux et paisible du juste ; il fallut le réveiller pour lui annoncer que le moment suprême était venu.

— Je suis prêt, dit-il aux soldats, partons.

De tous les environs on était accouru pour assister à son supplice. Toute fanatisée que fût la foule, elle ne put maîtriser son émotion en présence de ce vieillard à la figure vénérable et qui portait sur sa tête une belle couronne de cheveux blancs. A le voir calme et serein, s'avançant vers son bûcher au milieu d'une haie de soldats, on n'aurait jamais eu ridée, si on ne l'eût su, qu'il était la victime qu'on

allait immoler. Raoul pâle, défait, marchait à côté de lui et récitait les prières des agonisants.

« Ce ne sont pas des Miserere^ mon jeune ami, lui dit le martyr qu'il faut réciter, ce sont des Te Deum qu'il faut chanter. » Et au même moment, à la vue de son bûcher, d'une voix forte et vibrante, il entonna le psaume CIII.

— Abjurez vos hérésies, lui dit Raoul, et on vous fera grâce de la vie.

— Depuis quarante ans que je sers mon Sauveur, lui répondit le martyr, il ne m'a jamais fait aucun mal, et je le renierais aujourd'hui! » En prononçant ces mots, il tomba à genoux au pied de son bûcher et levant vers le ciel des yeux pleins d'une joie céleste, il s'écria : « Oh ! Dieu du ciel et de la terre, père de mon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, je te rends grâce de ce que tu ne m'aspas, malgré ma petitesse, jugé indigne de souffrir la persécution pour ton saint nom; accomplis dans ce moment ta force dans mon infirmité, car sans ton puissant secours ma nature pécheresse serait capable de toutes les lâchetés ; mais tu ne m'abandonneras pas, je le sens. Pardonne à ces pauvres aveugles qui, en me faisant mourir, croient t'être agréables, éclaire-les pour leur faire comprendre que les disciples âù Christ sont martyrs, jamais bourreaux. »

Raoul s'évanouit.

Le vieillard laissa tomber sur lui un regard de tendre compassion : « Pauvre jeune homme I s'écriat-il, le courage t'a manqué. Je t'en félicite, vaî Ma dernière prière sera pour toi. — Emportez-le, ditil aux soldats, à me voir mourir il souffrirait plus que moi. » En prononçâht ces mots, d'un pas ferme il monta sur son bûcher, du haut duquel il fit sa dernière plaidoirie. Jamais il n'avait été plus éloquent, plus pressant ; la cause qu'il défendait était celle de l'Evangile du Fils de Dieu contre les prêtres de Rome qui le mettent sous le boisseau. « Ah î s'écriat-il, couvririez-vous de bûchers et de potences le sol de la France que vous ne détruiriez pas les germes de vie divine que nos grands réformateurs y ont déposés. »

Un silence profond régnait au milieu des assistants suspendus aux lèvres du vieillard ; chacune de ses paroles se gravait en caractères de feu dans leurs cœurs; des larmes coulaient sur tous les visages, et on se disait l'un à l'autre : « Si cet homme était un damné parlerait-il comme il parle ? «Les nouveaux convertis baissaient la tète, et une voix accusatrice leur criait : « Celui qui renie Jésus sur la terre, Jésus le reniera dans le ciel. »

Un vieux moine de l'ordre de saint François,

témoin da mauvais effet des paroles du vieillard, cria au bourreau : « Pais ton ofBce. »

Celui-ci prit sa torche, quelques instants après le bûcher flamboyait et le corps du martyr était réduit en cendres.

La foule vivement impressionnée se retira en silence.

Raoul partit le lendemain de Durfort et se dirigea vers Vallon. Le soir du même jour il se rendit à labbaye de la vallée d'Arc et raconta au Prieur la scène tragique dont il avait été témoin en supprimant, toutefois, certains détails intimes qui le concernaient.

— Ces exécutions d'hérétiques, lui dit son supérieur pâle de colère, loin d'efTrayer les rebelles ne font que les affermir dans leurs damnables hérésies; ils prennent pour de saints martyrs ces suppôts de Satan qui se pavanent sur leurs bûchers dont ils se font des chaires pour propager leurs détestables enseignements. Notre sainte mère l'Eglise est trop charitable à leur égard ; au lieu de leur laisser la liberté de la parole, on devrait, comme aux glorieux jours^du règne de Henri II, leur mettre un bâillon aux lèvres, et mieux encore leur couper la langue. Pour ces empoisonneurs publics, pour ces meur-

triers d'âmes, les édits de notre gracieux souverain Louis-le-Grand sont trop doux. »

En se retirant dans sa cellule, Raoul n'avait pas encore ouvert la Bible que Tavocat lui avait donnée; il ne l'avait pas osé ; c'était déjà beaucoup de l'avoir reçue. La cacher à son confesseur, le pouvait-il ? S'il la lisait, aurait-il le courage de l'avouer ? Ses perplexités étaient grandes, ses maîtres layant façonné de bonne heure à l'obéissance passive, la première vertu du prêtre catholique romain.

Raoul n'aurait pas ouvert le livre sacré sans les souvenirs des scènes émouvantes dont il avait été témoin à Durfort. Ce vieillard qui prie, chante les louanges de Dieu et meurt avec le nom de Jésus sur ses lèvres, serait-il un damné ? Sarah ! Sarah, dont rimage le suit jusque sur les marches de l'autel, serait-elle aussi vouée au feu éternel ? « Non, non, cela n'est pas possible, se dit-il, si cela était, Dieu serait-il juste ? Le serait-il, en ouvrant l'enfer aux victimes et son ciel aux bourreaux? »

Le jeune missionnaire prit la Bible. Au moment où il l'ouvrait il entendit du bruit ; il éteignit sa lampe.

Le lendemain il était tellement pâle et défait qu'on le crut malade.

Les nuits suivantes, quand il était certain que

L*ABBAYE DE LA VALLÉE D*ARG 175 j

tous les hôtes du Prieur dormaient d'un sommeil ^

profond, il allumait sa lampe et lisait avec une fié- {

vreuse ardeur le livre sacré. Sa lecture lai ouvrait

des horizons inconnus, et il était à la fois étonné et

effrayé de trouver dans ses pages des enseignements contraires à ceux que lui avaient donnés ses maîtres au séminaire de Mende. Entre la foi des prophètes et des apôtres et celle du concile de Trente, il n'y avait pas des nuances, mais des contradictions palpables; non seulement il ne trouvait pas dans la Bible la primauté de saint Pierre, la messe, le purgatoire, la confession auriculaire, le culte de Marie, des saints et des reliques, mais encore il y trouvait des passages qui les condamnaient formellement. Ce qui Timpressionna au plus haut point, ce fut d'apprendre que saint Pierre et plusieurs des apôtres étaient mariés et que les anciens et les évéques Tétaient, et que l'Esprit saint prédisait qu'il s'élèverait dans le sein de l'Eglise des docteurs sataniques, hypocrites, en révolte contre la foi, qui défendraient le mariage et l'usage des viandes.

Toutes ces découvertes successives jetaient le jeune prêtre dans de grandes perplexités, et, lui qui, jusqu'à ce jour, n'avait jamais un seul instant mis en doute que Rome ne fût la mère et la maîtresse

de toutes les Eglises, le centre de 1* unité chrétienne, la source de la vérité révélée, entendait une voix qui lui criait : « Ce qu'on t'a enseigné à Mende n'est qu'une sacrilège contrefaçon des vérités apostoliques ; » et cette voix n'était pas celle d'un docteur faillible, c'était celle de saint Paul, le grand docteur des Gentils. « Non, non, ce n'est pas possible, se disait Raoul, je dois me tromper, j'ai mal lu, j'ai mal compris ; » et il relisait le texte sacré à plusieurs reprises, se défiant de son sens privé. « Ne serais-je pas un orgueilleux, un rebelle, ajoutait-il, si je me permettais d'interpréter la Bible autrement que les papes et les conciles ? Ne m'a-t-on pas dit et répété à Mende que le droit d'examen conduit à toutes les hérésies et à l'abandon de la foi catholique ? Que fais-je dans ce moment, si ce n'est du libre examen? Vais-je devenir huguenot ? Jamais ! Jamais I » Et il fermait la Bible en disant : « Puissé-je n'avoir jamais ouvert ce livre ! »

Raoul, luttantavec énergie contre lui-même, aurait voulu croire que la Bible du martyr de Durfort était une fausse Bible traduite à l'usage des huguenots et dans laquelle on aurait intercalé tous les passages qui condamnent formellement les enseignements de son Eglise. Le livre sacré fut plus fort que sa volonté, et, comme Farel aux premiers jours de la Réforma-

tion Jl comprît que son Eglise s'était détournée de la foi apostolique. Que faire ? Il ne le savait pas ; après bien des hésitations, il se décida à ouvrir son cœur au Père Théobald, qui avait gagné sa confiance, il lui raconta ce qui s'était passé entre le martyr de Durfort et lui, mais il ne lui parla pas de Sarah, il ne l'aurait pas osé.

Il s'attendait à ce que le Père Théobald l'exhortât à tenir pour des hérésies damnables, ce qu'il regardait déjà comme des enseignements apostoliques. Â sa grande surprise, il n'en fut rien. « Mon jeune ami, lui dit le Théatin, vos doutes sur la foi de notre Eglise sont presque les miens; et ce n'est pas d'aujourd'hui que je* commence à comprendre que les huguenots pourraient bien être de vrais chrétiens et nous des hérétiques; vous êtes plein d'anxiétés, je le suis aussi : Que faire si ce n'est d'attendre en paix que Dieu nous montre notre chemin ? »

— Mais, mon Père, lui dit Raoul, puis-je en bonne conscience dire la messe si le doute me suit sur les marches de l'autel ? Puis-je me confesser à vous, si je ne crois pas que vous ayez le pouvoir de me donner l'absolution ? Dites-moi, mon Père, que dois-je faire ?

— Quittez Tabbaye, mon fils ; le prétexte, vous l'avez ; dites que vous êtes malade, car vous l'êtes,

et partez pour Hyères. La, Dieu vous tracera votre voie.

— Et vous, mon Père,viendrez-vous avec moi?

— Non, mon fils, je reste ici, car je puis y être utile pour empêcher le père Bonafé de pousser le Prieur à toutes les mesures les plus cruelles contre les huguenots; je sais qu'il serait plus prudent pour moi de vous accompagner, mais une voix me dit : « Reste ; » je resterai. Si Dieu veut que je sois une des victimes du Prieur, que sa volonté soit faite ; je lui ai fait le sacrifice de ma vie. »

Raoul se jeta en pleurant dans les bras du Théatin, qui le pressa sur son cœur et mêla ses larmes à celles du jeune missionnaire qui serait parti le lendemain pour Hyères, s'il n'avait pas redouté pour la famille de Laborie la visite des dragons.

Le voyageur, qui de Vallon remonte TArdèche jusqu'à Aubenas, aperçoit de nos jours, entre Pradons et Vogué, sur la rive gauche de la rivière, les ruines du château des Laborie, noble famille qui embrassa la Réforme en 1560 et dont M. de Laborie, rallié des Montvaillant, était Tunique représentant. N'ayant eu de son mariage avec mademoiselle de Montbrison qu^une fille, Sarah,que nos lecteurs connaissent, il ne lui fallut rien moins que sa piété vivante pour s'accoutumer à l'idée que le nom des Laborie s'éteindrait avec lui. Il apprit de bonne heure à dire de cœur : « Dieu ! que ta volonté soit fait^ I » Prière de toutes la plus courte, mais de toutes c'est celle qui ne se trouve que sur les lèvres des grands chrétiens.

Avant et après la révocation de TEdit de Nantes, grâce à de hautes protections, il ne fut pas inquiété,

mais il dut renvoyer son ministre et s'abstenir d'assister aux assemblées du désert.

M. de Laborie, en dehors de ses séjours à Genève pour réducation de sa fille Sarah, ne s*absentait de son château que pour aller passer quelques semaines chez ses alliés, les Montvaillant. Quelque grand que fût le danger de recevoir sous son toit les prédicants, il n'hésita pas à le faire ; mais en homme prudent, moins encore pour sa sûreté que pour celle de ses hôtes dont les tètes étaient mises à prix, il avait fait construire dans l'intérieur de son château plusieurs cachettes qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de découvrir. De toutes, la plus sûre était celle qui avait été construite derrière le foyer de la cheminée de la salle à manger.

Les prédicants, pour se rendre chez le gentilhomme huguenot, choisissaient les nuits les plus obscures et les plus orageuses. Servi par des domestiques pieux, M. de Laborie pouvait les garder plusieurs jours, et profiter de leurs exhortations. De tous les prédicants, le préféré était Dousson. C'était fête au château chaque fois qu'il y célébrait le culte et distribuait le pain et le vin de la sainte cène. Sarah suspendue à ses lèvres ne pouvait se lasser de lentendre, et cherchait, en donnant son cœur à Dieu, à éteindre Tamour profane qu'elle avait pour

Raoul de Montyaîllant ; mais pas plus que le séminariste de Mende, la jeune huguenote ne pouvait le vaincre. Comment se serait-elle vaincue? Elle aimait ce qui la faisait souffrir.

M. de Laborie» malgré ses puissants protecteurs, n'était pas sans inquiétudes sur son avenir et sur celui de sa femme et de sa fille, ces deux trésors qui jetaient tant de charmes dans sa vie. Ses craintes devinrent plus vives encore, quand il apprît que le Prieur de l'abbaye de la vallée d'Arc avait demandé à l'Intendant de Montpellier une compagnie de dragons.

Après y avoir mûrement réfléchi, il prit la résolution de s'expatrier et d'aller à Genève, pour y servir Dieu selon son cœur et sa conscience. Avant d'arrêter l'heure de sa fuite, il envoya l'un de ses serviteurs auprès de Gabriel, avec prière de venir le trouver pour lui indiquer un guide qui l'aiderait à franchir la frontière, et auquel il donnerait une somme très considérable, à cause des dangers auxquels il s'exposait, car il n'encourait rien moins que la peine des galères à perpétuité.

Raoul, témoin des brutalités des dragons et de la joie du Prieur, chaque fois que Rollet venait lui rendre compte de ses exploits, apprit par le père Théobald que M. de Laborie recevrait la visite des missionnaires bottés. La pensée que Sarab pouvait être tailladée, défigurée par ces bandits, lui causa une douleur si vive qu'il s'alita.

Le Prieur envoya chercher M® Joseph. Quand il arriva à Tabbaye, il trouva Raoul dans un état de surexcitation extraordinaire ; toutefois il ne délirait pas.

— C'est Teôprit, se dit le Rhabilleur, qui chez lui est plus malade que le corps. Quelque chose d'extraordinaire doit s'être passé chez ce jeune prêtre. Il l'interrogea et lui demanda où était le siège de son mal.

Raoul mit la main sur son cœur, et il s'écria « Gomment n'y serait-il pas avec... » Il n'acheva pas

la phrase. Puis, regardant autour de lui, pour voir si personne ne l'entendait, il dit à voix basse au Rhabilleur : « Penchez-vous sur moi. »

M® Joseph se pencha sur lui. « Si vous n'étiez pas venu à Fabbaye, lui dit Raoul, je serais allé à Vallon vous trouver, pour vous supplier d'avertir M. de Laborie que le Prieur doit lui envoyer les dragons. »

— Le misérable ! Il en est bien capable, s'écria M* Joseph. J'aurais dû y penser. La commission sera faite aujourd'hui même. Je ferai plus, je lui enverrai, cette nuit, un guide sûr et fidèle qui l'aidera à fuir cette terre maudite et cependant tant aimée ! / .

— Vous m'avez guéri, lui dit Raoul en pressant ses mains dans les siennes. Il ajouta :« Depuis quelques jours cette abbaye est pour moi un enfer ; aidez-moi à en sortir. »

Le Rhabilleur, après avoir réfléchi quelques minutes, lui dit : « Je sors ; prenez patience ; je ne tarderai pas à revenir. »

Un quart d'heure après, il était auprès de Raoul. « J'ai vu le Prieur, lui dit-il, il vous permet de vous rendre à Hyères pour y rétablir votre santé. »

— Quand puis-je partir ?

— Quand vous serez rétabli.

— Mais je ne suis pas malade !

— Je le sais, mais avec ce Satan de Prieur, prudence est mère de la sûreté. Retardez de quelques jours. Je continuerai à vous visiter, et, à l'heure propice c'est moi qui vous donnerai la clef des champs. Je vous quitte pour faire ma tournée; mes estropiés m'attendent. Ah ! ces maudits dragons me donnentils de l'occupation ! je passe mes jours et mes nuits à remettre des bras, des jambes, des épaules, à panser des plaies ; une horde de sauvages nous aurait visité qu'ils n'auraient pas fait pis. Ces scélérats ne respectent rien, mais plus scélérats encore sont ceux qui se servent de leurs sabres pour faire apostasier mes frères ; mais le temps presse, je n'ai pas une minute à perdre, cette nuit, j'enverrai un guide à M. de Laborie. Adieu, jeune homme, vous valez mieux que votre robe, et le jour où vous vous en débarrasserez de votre soutane, vous vous débarrasserez d'une peau de loup.

Le Rhabilleur serra la main de Raoul et partit.

Revenons à la famille de Laborie ; dix heures sonnaient à Tantique pendule de la salle à manger, quand Tun des serviteurs vint annoncer à son maître qu'un étranger demandait à être introduit dans le château, étant chargé pour lui d'une commission des plus pressantes.

— Faites-le entrer dans mon cabinet de travail, lui dit M. de Laborie, je vais l'y rejoindre.

Un instant après, l'étranger lui présentait une lettre du Rhabilleur. « Monsieur, lui dit-il, cette lettre vous apprendra que vous n'avez pas un instant à perdre, car cette nuit même vous recevrez la visite des dragons. Me voulez-vous pour guide ? Je suis prêt à exposer ma vie pour sauver la vôtre ; le métier que je fais est périlleux, mais je le fais moins pour m'enrichir que pour rendre service, et vous ne seriez pas le premier que j'aurais aidé à franchir la frontière pour trouver à l'étranger la

liberté de servir Dieu, liberté qu'on ne trouve pas en France ; vous ne le savez que trop. »

M. de Laborie décacheta la lettre du Rhabilleur, la lut et dit : « C'est bien là l'écriture de ce brave homme, je la connais ; mais croyez-vous que le danger soit aussi grand que vous le dites ? »

— Plus grand peut-être, car en venant ici à pas de course, il me semblait à tout moment entendre derrière moi le pas des chevaux des dragons.

Quitter son château à cette heure de la nuit, paraissait dur au gentilhomme. « Si nous attendions ici les dragons, dit-il au guide, peut-être en leur offrant à manger et à boire, et en leur donnant de l'argent, ils se retireraient sans nous faire le moindre mal. »

— Si comme moi vous aviez vu ces démons à l'œuvre, vous ne tiendriez pas ce langage. On pourrait attendrir l'enfer, eux jamais. Quand ils sont pris de vin, il n'est pas d'excès qu'ils ne commettent. S'ils vous trouvent dans votre château, ils vous suspendront par les aisselles dans le puits de votre basse-cour, feront asseoir votre femme sur des charbons ardents, et défigureront votre fille en lui tailladant le visage. Ils ont tout pouvoir sur vous, excepté la permission de vous tuer.

— Partons ! s'écria le gentilhomme saisi d'horreur, partons.

— Et partons vite, dit le guide, c'est déjà onze heures; à minuit et peut-être avant, les dragons seront ici.

M. de Laborie avertit sa femme et sa fille qui versaient des larmes. « Ce n'est pas le moment de pleurer, leur dit-il, mais de mettre des ailes à vos pieds. Dépêchez-vous, prenez avec vous vos bijoux, je vais prendre mon or. »

Un quart d'heure après, tous les trois, précédés de leur guide, sortaient par la poterne du château et gagnaient la montagne du côté des Terriers.

Minuit sonnait quand Gabriel annonça sa venue par la manière dont il faisait jouer le marteau de la porte d'entrée.

On lui ouvrit. « Fermez vite, tirez les verroux, dit-il aux domestiques, les dragons sont là. » Ils y étaient en effet. ^

— M. de Laborie ? dit le prédicant.

— 11 vient de partir avec sa femme et sa fille. .

— Seuls ?

— Non, avec un guide.

— - Y a-t-il longtemps ?

— Depuis une demi-heure.

— Pourquoi ne sont-ils pas partis plus tôt ?

— Ils ne le pouvaient pas. Il y a à peine une heure que leur guide est venu les avertir de la visite des dragons.

— Les scélérats I que n'ai-je avec moi, s'écria Gabriel, quelques braves Cévenols ! ils n'entreraient ici qu'en marchant sur nos cadavres, mais ils nous le paieraient cher.

Dans ce moment, des coups redoublés à la porte du château annoncèrent l'arrivée des dragons; voyant qu'on ne leur ouvrait pas, ils poussèrent des cris affreux, menaçant de mettre le feu au château.

Les serviteurs de M. de Laborie étaient consternés. Seul le prédicant conservait son sang-froid.

Que faire ? soutenir un assaut contre ces démons ? en tuer quelques-uns pour les envoyer en enfer ; il l'aurait fait, sans se croire plus meurtrier que le grand Elie quand il immola les prêtres de Bahal; mais en le faisant il exposait à une mort certaine les serviteurs de M. de Laborie ; devait-il le faire? Non...

Les cris des dragons ressemblaient à des hurlements de bêtes sauvages. Au milieu de l'obscurité de la nuit, c'était terrifiant à entendre.

— Sortons du château par la poterne, dit le prédicant ; c'est notre seul moyen de salut.

Ils se précipitent vers la poterne ; elle était fer-

mée : M. de Laborie, daiis sa fuite, avait emporté la clef de la porte.

« Nous sommes donc perdus I » s'écria Gabriel. Au moment où il prononçait ces paroles, la porte du château s'ouvrait sous les coups répétés d'un gros tronc de mûrier qui servait de bélier aux dragons.

— Si au moins, j'étais seul ici ! s'écria le prédicant, en frappant du pied le parquet de la salle à manger. Scélérats I je vous vendrais cher ma peau, et vous pourriez la porter en triomphe au tigre de l'abbaye de la vallée d'Arc pour en faire un tambour. Mais ces braves gens ! mon Dieu I Mon Dieu ! Nous aurais-tu abandonnés ? Ta foudre se serait-elle éteinte entre tes mains, que tu n'en fasses pas tomber les éclats sur ces sauterelles vomies de l'abîme !

Les dragons sont dans la cour du château ; plusieurs ont des torches enflammées dans leurs mains. Leurs cris deviennent de plus en plus perçants.

Gabriel se frappe le front; une idée en sort. « Eteignez les lumières, dit-il aux serviteurs de M. de Laborie, et allez vous blottir dans les cachettes du château, que vous connaissez; j'en vais faire autant.» Et il alla s'enfermer dans celle qui était pratiquée derrière la cheminée de la salle à manger.

Les dragons sont dans le château du gentilhomme,

qu'ils fouillent de la cave au grenier, enfonçant les armoires, les coffres, les buffets, ne trouvant pas ce qu'ils cherchent. Munis de torches, ils visitent les cours, le jardin. Chazalon, par l'ouverture d'une lucarne, grimpe sur les toits ; ses recherches n'amènent aucun résultat. Il est désespéré ; la proie qu'il convoitait lui échappe.

— Ah ça ! dit RoUet, à moins que le châtelain et ses gens aient tout emporté, il doit y avoir ici de quoi boire et manger ; il ne faut pas que nous y soyons venus pour regarder ces portraits que voilà. J'ai faim, j'ai soif. A ces mots, les uns descendent à la cave, les autres dans la cuisine, et bientôt après, ils ont vin, viande, dessert en abondance. Ils ne mangent pas, ils dévorent ; leurs verres se remplissent à mesure qu'ils se vident; les têtes s'échauffent, ils parlent, ils crient, ils gesticulent, lâchent de gros jurons; les uns imitent les protestants quand ils chantent leurs psaumes, les prédicants quand ils prêchent ; ils profanent la cène du Seigneur en se présentant mutuellement du pain et du vin en riant aux éclats ; ils se servent de leurs casques en guise de coupes, se lèvent en chancelant sur leurs jambes et se mettent à faire des rondes; de lassitude ils s'étendent par terre et salissent de leurs vomissements le plancher de la salle à manger.

l'abbaye de la vallée d*arg 191

L'Ecureuil seal ne prit pas part à Forgie : assis dans un fauteuil, il ne pensait qu'à la belle proie qu'il croyait tenir, et qui lui était échappée.

Gabriel, par de petites ouvertures habilement masquées, assistait du fond de sa cachette à l'orgie de ces bandits. Plusieurs fois il fut tenté d'en sortir pour tomber sur eux à Timproviste, et de leur casser la tête avec la crosse de l'un de leurs fusils. Chaque fois, il fut retenu par la pensée que sa mort étant certaine, vu l'inégalité de la lutte, serait un deuil pour ses frères et une joie pour leurs ennemis. « mon Dieu ! disait-il, je ne suis qu'un pauvre et misérable pécheur; mais jamais je ne me suis plus senti pressé de te rendre grâce de m'avoir fait naître dans l'église protestante. Les voilà donc tes missionnaires, Rome papale I Ils sont dignes de toi ; tu peux t'en glorifier. Tu te dis la fille ainée de Dieu ; tu Tas été aux jours bénis de l'Eglise primitive ; alors tu ne convertissais pas le monde en tuant, mais en te faisant tuer ; depuis, tu as bien dégénéré ; épouse infidèle du Christ, tu t'es livrée corps et âme comme une prostituée, tu n'es plus persécutée, lu persécutes, on te livrait aux bêtes du cirque, tu livres les fidèles disciples du Christ à tes dragons ; les papes valent moins que les Césars, je te rends cependant cette justice : tu as horreur du sang, car

tu ne nous décapites pas, mais tu nous roues, tu nous brûles, tu nous pends, tu nous noies, tu nous enterres vivants, et de tes cachots tu nous construis des tombes. Babylone ! Babylone maudite !

— Allons, debout, dit l'Ecureuil, c'est l'heure de partir.

— Encore quelques moments, dit RoUet; il y a des restes sur la table, et des fonds de bouteilles à vider.

— C'est vrai, dirent les dragons en se redressant sur leurs pieds, et ils s'attablèrent de nouveau.

Le froid était très vif : « Pourquoi me geler comme un glaçon, dit l'Ecureuil, quand il y a ici une grande cheminée et du bois ? Faisons un bon feu. »

— Ce misérable, se dit Gabriel, va donc m'enfumer dans ma cachette, comme un renard dans son terrier. Eh bien, qu'il m'enfume ; j'aime autant être asphyxié que roué ou pendu sur la place du marché de Vallon. » Il lutta donc contre la chaleur du feu et la fumée avec toute l'énergie dont il était capable ; mais il avait affaire à plus fort que lui. Il sortit de sa cachette, et dit aux dragons tout stupéfaits de cette apparition à laquelle ils ne s'attendaient pas ; « Je suis celui que vous cherchez, faites de moi ce qu'il vous plaira; ce n'est pas, au reste, d'aujourd'hui, que je sais le sort qui m'attend. »

— Ah ! je te tiens enfin I lui dit TEcureuil dans les yeux duquel brillait une joie sauvage ; j'aurais pris tous les prédicants qui infestent nos contrées que je considérerais leur prise moins importante que la tienne. Mettez-lui les menottes, » dit-il aux dragons ; ce qu'ils firent en un clin d'oeil avec leur habileté accoutumée.

— En marche, maintenant! cria l'Ecureuil, et que deux d'entre vous, montés sur leurs chevaux, aillent au grand galop, annoncer à monseigneur de Ghapias que nous lui amenons Gabriel.

Le prédicant jeta sur lui un regard de dédaigneuse pitié.

— Ah ! tu fais le fier, lui dit l'Ecureuil ; nous verrons si tu le feras au pied de la potence où l'on te hissera demain, si ce n'est pas aujourd'hui.

Gabriel haussa les épaules.

Dans ce moment l'âne d'un paysan, qui passait devant la porte du manoir, se mit à braire.

— Vieux pelé I s'écria l'Ecureuil, sois le bienvenu; tu serviras de monture au prophète. Allons, qu'on le mette à califourchon sur la bête, sa tète tournée vers la queue.

Les dragons obéirent. Le cortège se mit en marche et se dirigea vers la vallée d'Arc, au milieu des huées et des insultes d'une population fanatisée,

pendant que Ghazalon, avec trois de ses gens, allait à la recherche de M. de Laborie.

Le Prieur prévenu de la capture du prédicant» Tattendait avec une fiévreuse impatience, debout sur la porte de son abbaye. Quand il l'aperçut, il tressaillit de joie comme le tigre affamé à la vue de sa proie. Gabriel de moins dans la contrée, c'était, à ses yeux, la pacification du haut et du bas Vivarais. Il s'était demandé par quelle mort il se débarrasserait de lui ; la plus atroce lui paraissait trop douce. Sans même .lui adresser une seule parole, ii ordonna qu'on l'enfermât dans les oubliettes de l'abbaye.

Sous la conduite de leur guide, M. de Laborie, sa femme et sa fille se dirigèrent à pied vers le mas des Terriers où ils n'arrivèrent qu'à une heure du matin. M"** de Laborie se mit à. verser des larmes en disant : « Il m'est impossible de faire un pas de plus; je suis à bout de mes forces; que ne donneraisje pas pour avoir des ailes à mes pieds ! Laissez-moi ici ; vous, partez. »

— Te laisser ici ! ma chère Anna, jamais, lui dit son mari ; ne perds pas courage, le Dieu qui nous a délivrés de la main des dragons ne cessera pas de nous protéger. Ne savons-nous pas que nos jours sont entre ses mains ? Courage I Confiance I

— Le courage, mon ami, ne me manque pas plus que la confiance, mais je suis si lasse, si lasse, qu'il me semble que je ne pourrais faire cinquante pas pour fuir les dragons, si je les voyais s'approcher le sabre à la main.

Sarah gardait le silence et pleurait. « Pauvre mère ! disait-elle, en se parlant à elle-même, si je pouvais échanger tes jambes fatiguées contre les miennes, comme je le ferais avec joie I »

— Madame, dit le guide à M"® de Laborie,ne vous découragez pas ; nous aurons bientôt, pour vous et pour votre demoiselle, deux mules qui vous épargneront toutes les fatigues de la marche. » Un moment après Villard, c'est le nom du guide, frappait à la porte de la maison de Pierre Tendil, de manière à être entendu du maître.

— Qui frappe, à cette heure de la nuit ? dit Pierre d'une voix maussade, à faire comprendre qu'on n'aurait pas dû interrompre son sommeil.

— Moi, lui dit le guide.

— Ah! c'est toi, Villard, es-tu seul ?

— Non ; je suis avec M. de Laborie. Il nous faut tes deux mules pour conduire sa femme et sa fille au mas de Baravon, et cela sans une heure de retard.

— Je n'ai rien à refuser à M. de Laborie, répondit Pierre, c'est un brave homme qui vaut son pesant d'or. Mais pourquoi quitte-t-il son château à cette heure ?

— Il le quitte pour ne pas tomber entre les mains des dragons de l'abbé de Ghapias.

— Ah! le monstre ! dit Pierre, si je le tenais dans mes mains, je lui ferais passer un mauvais quart d'heure ; et si je Tavais là, quand je cuis mon pain, il ne sortirait pas vivant de mon four.

— Nous parlerons une autre fois de Tabbé, lui dit Villard ; mais, pour le moment, il faut se hâter. Allons, dépêche-toi.

Pierre s'habilla à la hâte, ouvrit sa porte aux fugitifs ; et, pendant que sa femme allumait un grand feu dans la cuisine et leur offrait du vin chaud, il harnacha ses mules.

M"* de Laborie se sentit plus forte, et autant que son mari, elle avait hâte de partir.

— Etes-vous prêts ? dit Pierre à ses hôtes.

— Nous le sommes, dirent-ils.

Assises sur les bardes de leurs mules, M"' de Laborie et sa fille craignaient, à chaque pas de leurs montures, de perdre Téquilibre et de rouler à terre.

— Ne craignez rien, mesdames, leur dit Pierre, mes mules ont les pieds solides, et ce n'est pas la première fois qu'elles vont à Baravon, d'où elles reviennent chargées de buis. Allez, je les connais, mes mules, je ne crois pas qu'elles aient jamais fait un faux pas.

Rassurées par les paroles du brave paysan, la mère et la fille se remirent de leur fraveur.

Pierre Tendit était un nouveau converti qui n avait jamais plus haï les prêtres, que depuis le jour où, sous peine des galères, on l'avait contraint d'aller à la messe. Mal en règle avec sa conscience, il était malheureux. S'il eût pu, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, sortir du royaume, il n'eût pas hésité un seul instant.

Vers quatre heures du matin on arri^ au mas de Baravon. Le guide frappa à la porte de la maison de Jacques Eldin qui se réveilla en sursaut, n'étant pas habitué à recevoir des visites à cette heure de la nuit. Il ouvrit une fenêtre, et, avant qu'il eût prononcé une parole, le guide lui dit : « Jacques, M. de Laborie, craignant pour sa liberté, veut se réfugier en Suisse. »

— Je comprends, répondit Jacques ; je descends. « Ah I ce scélérat de Prieur, s'écria-t-il, il n'en fait pas d'autres ! »

Un moment après, tous les fugitifs étaient réunis dans la cuisine, autour d'un grand feu, pendant que la femme de Jacques leur préparait une collation.

Une heure après, ils seraient partis, mais M"*® de Laborie qui n'était pas habituée à voyager sur une mule, était extrêmement fatiguée, et dans Tincapacité physique de faire pour le moment une seconde étape.

L* ABBAYE DE LA VAIXÉE D'aRG 199

— C'est malheureux, madame, lui dit le guide, que nous ne puissions continuer notre route, car, sans nul doute, à Theure qu'il est, TEcureuil doit être à notre recherche ; et certes, il n'aura pas pris le chemin de Barjac, ni celui d'Aubenas; c'est du côté du Rhône qu'il se sera infailliblement dirigé. Sera-ce du côté du Theil, de Viviers ou du Bourg- Saint-Andéol? Je ne saurais le dire; et, si pour le savoir, il fallait donner deux doigts de ma main, je les donnerais volontiers.

— Vous êtes un brave homme, lui dit M. de Laborie, en lui pressant les mains dans les siennes ; nous avons confiance en vous.

— Si vous ne pouvez pas partir, dit Jacques Eldin au guide, j'ai le moyen de vous dérober à la recherche de l'Ecureuil, viendrait-il ici avec une compagnie de dragons. Peut-être feriez-vous bien de séjourner ici quelques jours, car s'il ne vous trouve pas sur les bords du Rhône, il croira que vous l'avez devancé ; alors, il retournera à Vallon bredouille comme un chasseur qui regagne sa maison, sa carnassière vide. Ah I le gredin ! si je le rencontrais seul dans mon bois sauvage, je priverais le Prieur de ses services, en le pendant à l'un de mes chênes verts, et, cçrtes, il ne l'aurait pas volé.

— Il ne faut pas, M« Jacques, lui dit M. de Labo-

rie, rendre le mal par le mal; la sainte Ecriture nous le défend.

— Ta, ta, ta, Monsieur, est-ce que j'épargne les loups qui sont à la portée de mon fusil ? Je leur plante une chevrotine dans la tète, et, loup pour loup, je tiens TEcureuil pour le pire des loups. Sans lui. M"® de Chauvieux serait pleine de vie. Pauvre femme ! J'ai pleuré quand j'ai appris sa fin tragique. Bon Dieu I Dans quel temps vivons-nous ! Plus on est un bon protestant, plus on court le risque de la corde ou des galères.

Pendant que Jacques laissait déborder le trop plein de son cœur indigné, le guide réfléchissait ; regrettant de ne pouvoir, au point du jour, traverser le Rhône et remettre M. de Laborie, sa femme et sa fille à l'homme, qui sans trop de danger, en les confiant à un autre, leur ferait franchir la frontière. Retarder leur départ, c'était rendre leur fuite plus difficile ; il connaissait assez l'Ecureuil pour savoir que s'il ne s'emparait pas des fugitifs, il donnerait partout leur signalement, et que les bords du Rhône seraient gardés nuit et jour parles gens de la maréchaussée. Après avoir longtemps réfléchi, il dit à M. de Laborie. « Je vais prévenir le batelier qui doit nous faire traverser le Rhône, de se tenir prêt. Restez ici puisque vous y êtes en sûreté. Demain matin,

je serai de retour. » Ce disant, il prit un morceau de pain, but un verre de vin et se mit en route.

Le lendemain matin, vers neuf heures, il était de retour.

— Si M"*® de Laborie n'est pas trop fatiguée, ditil à son mari, nous allons partir.

— De jour! s'écria M. de Laborie; n'est-ce pas nous exposer à être arrêtés ?

— Sans doute, habillés comme vous l'êtes.

— Mais alors, guide?

— Il faut, monsieur, que vous et vos dames vous laissiez ici vos vêtements, et que vous soyez habillés, vous comme un paysan, vos dames comme des paysannes. Le principal c'est qu'on ne fasse pas attention à vous ; les habits que vous portez vous trahiraient, car on n'est pas habitué dans cette contrée, à voir des messieurs et des dames. Vous trouverez ici, chez Jacques^ de quoi vous déguiser. Le temps presse, les bords du Rhône ne sont pas gardés aujourd'hui; demain, probablement, et peut-être ce soir, ils le seront* Il faut battre le fer quand il est chaud; dans ce moment, pour nous, les heures comptent pour les jours,

— Ce qu'il faut, il le faut, dit M. de Laborie.

On fit ce que conseillait le guide. Les habits de Jacques remplacèrent ceux du gentilhomme, les

robes de sa femme et de sa fille remplacèrent celles des dames. Il fallait les regarder de près pour reconnaître que le mari n'était pas un paysan, la femme et la fille des paysannes.

M. de Laborie remercia Jacques de ses bontés en lui exprimant, dans les termes les plus touchants, sa vive et profonde reconnaissance.

— Que Dieu vous accompagne^ lui dit l'honnête huguenot ; je garde vos habits, et j'espère avoir un jour la joie de vous voir venir les reprendre.

Madame de Laborie ôta une belle bague de son doigt et la passa au doigt de la femme de Jacques, en lui disant : « Gardez-la en souvenir de moi et des miens. »

— Que vous êtes bonne, madame I s'écria la paysanne; voudriez-vous me permettre de vous embrasser et de vous souhaiter un heureux voyage? Nous prierons le bon Dieu de vous l'accorder.

— Très volontiers, ma bonne, lui dit madame de Laborie, et, la première, elle embrassa la paysanne des yeux de laquelle coulaient de grosses larmes qu'elle essuya avec l'un des coins de son tablier. Sarah l'embrassa aussi.

— Et vous aussi, mademoiselle, vous m'embrassez I Vous êtes aussi bonne que belle.

— Je t'avais prié, dit le guide à Pierre, de nous

conduire jusqu'au mas de Baravon; mais tu vas nous conduire à une demi-heure du Theil ; après tu t'en retourneras.

— On ne peut rien refuser à M. de Laborie, lui répondit Pierre, j'irai plus loin s'il le faut ; mes maies ont le pied solide, et, de plus, elles ne sont pas fatiguées, habituées qu'elle sont à porter des fardeaux plus lourds que ces deux dames.

Après avoir pris congé de Jacques et de sa femme, trois heures après, on était arrivé à une petite distance du Theil. « Nous allons, mesdames, vous aider à descendre de vos mules, » dit le guide à madame et à mademoiselle de Laborie.

Quand elles furent descendues, le guide dit à Pierre : « Maintenant tu peux t'en retourner. »

M. de Laborie prit dans sa poche une poignée d'écus, et, tendant la main à Pierre, il lui dit : « Acceptez ceci avec mes plus vifs remerciements. »

— Remettez, monsieur, vos écus dans votre poche, et payez-moi avec une bonne poignée de main ; et, vous, mesdames, laissez-moi aussi vous serrer la main, et vous sbuhaiter à tous un heureux voyage.

Le brave Pierre rebroussa chemin, en disant : « Si je rencontre l'Ecureuil, et qu'il soit seul, je lui ferai passer un mauvais quart d'heure. »

Le guide prit sa lunette d'approche, et vit sur les bords du Rhône le batelier qui l'attendait ; mais, un instant après, il attachait sa barque et se dirigeait du côté de Viviers. « Ceci m'étonne, se dit-il, nous avions fixé onze heures pour notre rendez-vous, et ce n'est pas encore midi ; que s'est-il passé ? » Et, tout en se parlant à lui-même, il se servait de sa lunette pour'voir s'il ne reviendrait pas sur ses pas. « Je comprends maintenant pourquoi il ne nous attend pas ; j'aperçois plusieurs personnes, qui me paraissent être des gens de la maréchaussée, qui se promènent sur les bords du fleuve. L'Ecureuil nous a devancés, le misérable ! » Se tournant vers M. de Laborie : « Monsieur, lui dit-il, ne pouvant avancer sans danger, il faut reculer pour notre sûreté ; les bords du Rhône sont gardés, à ne pas en douter. A une demi- heure d'ici, il y a une carrière d'où on extrait de la pierre à chaux; je vais vous y conduire. Immédiatement après, j'irai trouver le batelier, qui me dira la cause pour laquelle il ne nous a pas attendus et que je crois deviner; il a craint de compromettre votre sûreté, en voyant qu'il était surveillé. »

Les fugitifs se dirigèrent vers la carrière, et s'y installèrent tant bien que mal, attendant, non sans impatience, l'arrivée de leur guide. Il revint vers

les deux heures de Taprès-midi, apportant avec lui du vin et quelques provisions de bouche auxquelles on fit honneur. « Je ne me tronapais pas, dit-il à M, de Laborie, quand je disais que notre batelier ne nous a pas attendus parce qu'il se sentait surveillé ; ce soir, vers 6 heures, il sera prêt à nous transporter de l'autre côté du Rhône où vous n'aurez pas à courir la dixième partie des dangers qu'on court de ce côté.

— Et la raison, guide? lui dit M. de Laborie.

— Ni à Valence, ni à Grenoble, il n'y a pas des abbés de Ghapias; et puis, quand je vous aurai confié au guide de Grenoble, l'un de mes bons amis, vous pourrez vous dire à Tabri de tout danger,

— Que Dieu vous entende ! lui dit madame de Laborie.

Sarah, la tête appuyée sur ses mains, rêvait de Raoul.

Vers six heures, par une nuit noire (c'était fin novembre), les fugitifs, sous la conduite de Villard, n'étaient qu'à quelques pas du batelier, qui les attendait, quand tout à coup, ils entrevirent des hommes qui s'avançaient rapidement vers eux, en poussant des cris qui les remplirent d'effroi. Ils étaient sauvés, si le batelier, plus soigneux de sa vie que de la leur, ne leur avait pas laissé le temps de se jeter

dans sa fréle nacelle. La voyant s'éloigner, ils s'élancèrent dans Veau pour Tatteindre.

— A l'eau ! A l'eau I cria l'Ecureuil à ses gens. A l'eau I

Ils se précipitèrent dans le fleuve, et ramenèrent sur le rivage Sarah qui avait perdu complètement l'usage de ses sens. Quand elle les recouvra, elle était enfermée à Aubenas dans le couvent des Ursulines,où elle trouva Suzon, sa femme de chambre, et Eléonore de Montvaillant qui n'avait pas craint de se déclarer protestante en apprenant la fin tragique de madame de Chauvieux.

M. de Laborie qui savait nager, fît des efforts surhumains pour sauver sa femme ; mais entraîné comme elle par le courant, comme elle ir disparut dans les flots. Unis pendant leur vie, ils le furent dans la mort.

Leur guide s'échappa, ainsi que le batelier.

Cinq jours après la capture de Gabriel, dans le réfectoire de Tabbaye, autour du Prieur assis dans son fauteuil abbatial, se pressaient ses hôtes habituels, des moines et tous les curés des environs, accourus pour voir le prédicant aux prises avec le célèbre docteur Estéphane.

Le spectacle que présentait l'assemblée était imposant ; et on était d'autant plus émotionné que chacun pouvait voir de sa place, une potence dressée dans l'avenue de Fabbaye.

« Messieurs, dit le Prieur, en s'adressant à ses hôtes et à ses invités, Dieu dans sa bonté a fait tomber entre nos mains le prédicant Gabriel, Tun des plus grands ennemis de notre sainte mère TEglise romaine. Dire le nombre des catholiques qu'il a pervertis et celui des nouveaux convertis qu'il a fait retourner comme la truie à son bourbier et comme la chienne à son vomissement, ne serait pas possible.

Nous étions résolu à le suspendre à une potence ; mais ayant le privilège d'avoir au milieu de nous le docteur Estéphane, l'un des flambeaux de notre Eglise, sur la proposition qu'il nous a faite de prouver à Gabriel qu'il est un hérétique, nous avons décidé qu'il aurait un entretien avec lui, et que, si leprédicant abjurait ses hérésies, nous lui ferions grâce de la vie; notre sainte mère l'Eglise ne voulant pas la mort du pécheur, même du pécheur le plus obstiné, mais sa conversion et sa vie. »

Les assistants accueillirent les paroles du Prieur, par des applaudissements.

Conduit par deux arquebusiers, Gabriel fît son entrée dans le réfectoire, où sa présence excita la plus vive curiosité ; tous les regards étaient fixés sur lui; quant à lui, à part la pâleur de son visage, nul ne se serait douté qu'il avait devant lui un condamné à mort, tant il Semblait étranger à la scène terrible dont il devait être la victime, s'il n'abjurait pas l'hérésie calviniste.

Le docteur Estéphane était assis dans un fauteuil à droite, au-dessous de celui du Prieur; à gauche, se trouvait une chaise sur laquelle on fît à Gabriel la gracieuseté de le faire asseoir.

— La séance est ouverte, dit le Prieur; je donne la parole au docteur Estéphane.

— Monseigneur et messieurs, dit le docteur en s adressant au Prieur et à rassemblée, le malheureux schisme du dernier siècle n'aurait pas eu lieu sans Lulher et Calvin, ces deux monstres vomis de Tenfer pour perdre les âmes.

— Je prie le docteur, dit Gabriel, en se levant vivement de sa chaise, de s'abstenir d'attaques personnelles contre les Réformateurs, s'il veut que je m'en abstienne à l'égard des papes; ce n'est pas que je redoute le terrain où les personnes sont en jeu ; au reste, libre au docteur d'y descendre, je l'y suivrai.

— Je vois, dit le docteur, que j'ai affaire avec un homme trop vif, trop impressionnable, je dirai plus, trop plein de préjugés pour espérer de lui ouvrir les yeux sur ses grossières erreurs ; aussi, je prie la bienheureuse Vierge et tous les saints du Paradis d'exaucer la prière que je fais pour le contraindre, par la puissance des faits, à saluer dans la personne des papes, les successeurs de saint Pierre et les vicaires de Jésus-Christ.

— Faut-il, docteur, lui dit Gabriel, d'une voix ironique, que je reconnaisse pour les vicaires de Jésus-Christ, les Jean, les Benoit, les Boniface, les Formose, les Innocents VIII, les Rodéric Borgia? Sont-ce là les vicaires de mon Sauveur? et vous, pou-

vez-vous croire qu'il ait choisi de pareils monstres pour nourrir son Eglise du pain de vie ! Ne serait-ce pas plutôt Satan qui les aurait choisis pour lui faire abandonner les sentiers de la vérité et la pousser dans ceux de Terreur ? Je ne voulais pas mettre le pied sur le terrain des personnes, mais vous m'y avez obligé, en disant que vous me contraindriez à reconnaître dans les papes des vicaires de Jésus- Christ.

— Monseigneur, dit leprédicanten s'adressanl au Prieur, je promets d'abjurer entre vos mains, si on peut me citer, depuis le X** jusqu'au XVI' siècle, une demi-douzaine de papes qui soient, je ne dirai pas chrétiens, ils ne l'ont jamais été, mais des honnêtes gens.

— J'ai eu tort, lui répondit le Prieur d'une voix sévère, de permettre cette controverse. J'aurais dû savoir, par tout ce que je connais de vos agissements, que dans une tète aussi dure que la vôtre, le Christ lui-même n'aurait pu y faire pénétrer une seule vérité.

— Pourquoi, monseigneur ?

— Parce qu'il y a dans votre air, dans vos gestes et dans vos paroles, tout ce qui caractérise un réprouvé.

— Heureusement, monseigneur, si, juge temporel.

l'abbaye de la vallée d*arg 211

vous pouvez me faire suspendre à cette potence que je vois d'ici, dit le prédicant en la désignant du doigt, il n'est pas en votre pouvoir de me fermer la porte du ciel qui m'a été ouverte par la mort expiatoire de mon Rédempteur.

Après quelques instants de sileiice, le docteur Estéphane, s' adressant au Prieur, lui dit : « Il est inutile, monseigneur, de continuer notre conférence avec un homme qui, au lieu de voir dans les évoques de Rome de saints apôtres, n'y voit que des Judas. On ne doit pas disputer des couleurs avec un aveugle, ni des sons avec un sourd. »

— L'aveugle n'est pas moi, répartit Gabriel, c'est vous, parce que vous ne voulez ni voir, ni entendre. Vous pouvez récuser mon témoignage quand j'affirme que vos papes ont été le fléau de la chrétienté et ont plus que légitimé la glorieuse réformation du XVI** siècle ; mais pouvez-vous récuser celui du cardinal Baronius ? Faites apporter ses Annales^ elles doivent être dans la bibliothèque de cette abbaye ; si elles n'y sont pas, faites-moi crédit de vingtquatre heures de vie ; envoyez-les chercher à la bibliothèque du grand séminaire de Viviers ou d'Avignon; et si dans leurs pages, vous ne trouvez pas la confirmation de mes accusations, je promets

d'abjurer publiquement ma foi entre les mains de monseigneur l'abbé de Chapias.

Le père Bonafé, qui avait gardé le silence, sentit avec son flair habituel que les accusations lancées à brûle-pourpoint par Gabriel contre les papes, avec offre de prendre pour témoin de ses si graves accusations l'un des plus grands et des plus savants dignitaires du Sacré-CoUège des Cardinaux, pourraient faire naître des doutes dans l'esprit de plusieurs membres de l'assemblée sur la divinité de l'Eglise romaine. Il prit la parole : « Monseigneur et Messieurs, dit-il en s'adressant au Prieur et à l'assemblée, nous ne pouvons nous inscrire en faux contre certaines des accusations du prédicant; il n*est malheureusement que trop vrai, que quelques papes s'étant détournés de la foi apostolique, auraient causé la ruine de l'Eglise, si les portes de l'Enfer avaient pu prévaloir contre elle. Eh bien! de toutes les preuves de sa divinité, la plus grande, la plus probante, la plus évidente c'est qu'elle soit demeurée debout avec d'aussi indignes conducteurs. A vues humaines, il ne devrait rester d'elle que de tristes et honteux souvenirs; mais que la gloire en revienne tout entière à Dieu ! Elle est debout, bien debout, et quel est l'Hercule qui pourrait ébranler ses colonnes ? Quel est celui qui, à la vue de cet

admirable monument de la protection divine, ne s'écrierait : Israël, qiîe tes sanctuaires sont aimables ! Jacob, que tes tentes sont belles I A l'appui de la thèse que je soutiens, j'invoque l'autorité d'un savant médecin juif. Témoin du débordement de mœurs qui régnait dans la ville éternelle où tout, comme le dit le poète Mantouan, était à vendre : encens, prières, autels et Dieu même, il en fut tellement frappé qu'il dit : « La religion catholique romaine est une religion divine, puisqu'avec un clergé corrompu dans son chef et dans ses membres, elle devrait être couchée dans sa tombe, tandis qu'elle est debout. »

— Docteur, lui dit Gabriel, je connais le fait ; ce que vous prenez pour un éloge est la plus sanglante satire qu'on ait jamais lancée contre votre Eglise.

A ces mots, plusieurs des assistants élevant la voix , crièrent : « A la potence ! à la potence, ce chien de huguenot, ce damné I... »

Gabriel, les bras croisés sur sa poitrine, leur dit d'une voix où la compassion se mêlait à l'ironie : « Si vous croyez m'effrayer, vous y perdrez vos peines. Quand j'ai quitté Genève pour venir au secours de mes frères si injustement opprimés, je fis à mon Dieu et non pas au vôtre le sacrifice de ma vie; je savais , venant dans le Vivarais, que

j'étais un candidat au martyre, et que vous ne m'épargneriez pas plus que vous n'avez épargné mon père, qui est mort martyr sur un banc de galerien, et ma mère qui, folle de désespoir, s*est précipitée dans un puits, tenant son enfant dans ses bras. Toutefois, messieurs, vous êtes plus gracieux pour moi que je n'aurais osé Tespérer ; vous m'octroyez dans votre charité une potence, et vous me faites grâce d'un bûcher. » En prononçant ces mots, de sa main droite il montrait la potence.

— Tu railles I lui dit le Prieur, tu nous braves 1 La pendaison est un supplice trop doux pour un faux prophète tel que toi. Où est Ghazalon ?

— Me voici, monseigneur.

— Ah! te voilà. Enlève cette potence, et à sa place dresse un bûcher.

— J'y vais, monseigneur, lui dit l'Ecureuil, dans les yeux duquel brillait une joie semblable à celle du chat sauvage affamé qui va saisir sa proie.

— Un bûcher, monseigneur, dit le prédicant au Prieur, sera pour moi une chaire ardente du haut de laquelle je crierai anathème contre votre Eglise et contre l'Antéchrist romain, son chef.

— On t'en empêchera, prédicant de mensonge, s'écria le Prieur, en mettant, comme aux jours

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glorieux d'Henri II, un bâillon entre tes lèvres ou en t'arrachant ta langue de vipère.

— Si je ne puis parler, prêtre aveugle, mes yeux parleront.

— On te mettra un bandeau sur les yeux ; on fera mieux, on te les arrachera.

Une grande émotion régnait dans rassemblée.

— Quel démon vomi des enfers I disaient les uns.

— C'est un homme de fer, disaient les autres; et ils éprouvaient, à la fois, pour lui de la pitié et de l'admiration.

Chacun s'attendait à ce que le prédicant fût brûlé sur un bûcher en voyant qu'on abattait la potence, quand le docteur Estéphane, s'adressant au Prieur, lui dit : « Monseigneur, le prédicant est un fanatique de la pire espèce, mais avec son esprit pénétrant, sa rare intelligence, j'ajouterai même, avec sa bonne foi, il est impossible que ces paroles que le Christ adressa à saint Pierre : « Je te dis que tu es pierre et que sur cette pierre, super hanc petram, j'édifierai mon Eglise et les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle, » ne lui révèlent pas que le Christ a établi l'apôtre pour son vicaire ; car, si le prédicant nie l'autorité de notre sainte mère TEglise romaine, il affirme celle de la sainte Ecriture, dans les pages de laquelle se trouve ce célèbre

passage dont la clarté frappe les yeux les moins clairvoyants; mais aveugles, ceux qui veulent se soustraire, bon gré mal gré, à l'autorité de l'Eglise. J'ajoute de plus, qu'on ne peut nier que saint Pierre n'ait été évêque de Rome, et qu'il n'ait délégué sa suprême autorité aux évêques de cette ville devenue le centre de la chrétienté, et un foyer perpétuel de lumière et de sainteté.

— Faites, dit le Prieur.

— Prédicant, dit le docteur, en s'adressant à Gabriel, vous avez entendu les paroles que j'ai eu l'honneur d'adresser à monseigneur ; elles n'ont de ma part, d'autre but que celui du salut de votre âme, et le désir bien sincère de vous arracher à la mort humiliante qui vous attend.

— Je vous remercie, docteur, de vos charitables intentions à l'égard du salut de mon âme; je n'en profiterai pas. Quant à la mort humiliante qui m'attend, je ne l'accepte pas dans les mêmes termes que vous ; à mes yeux, elle sera glorieuse, parce que supplicié, je le serai pour avoir consacré ma vie à la cause de mon Sauveur qui est mort sur le bois infâme du Calvaire. Vous désirez maintenant savoir ce que je pense du célèbre passage que vous avez cité, ce me sera plus facile de le faire que de vous contenter : Le Christ n'a pas dit qu'il édifierait son

Eglise sur Pierre, super Petrum^ mais sur la pierre, super petram, c'est-à-dire sur cette confession de Tapôtre : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant, » comme Font enseigné saint Augustin et les Pères de l'Eglise. Pierre est, sans doute, une pierre de TEglise, j'ajoute même Tune des plus belles; mais il n'est pas la pierre angulaire, fondamentale, comme renseigne saint Paul; cette pierre, c'est le Christ.

LE DOCTEUR

Quand le Christ dit : « Pierre, je te donnerai les clefs du royaume des cieux; tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel, » ne l'a-til pas nommé son vicaire?

GABRIEL

Le pouvoir des clefs, c'est-à-dire de lier et de délier, ne fait pas de saint Pierre un pape, car s'il le faisait, tous les apôtres seraient papes, puisque lé Christ leur a donné à tous le pouvoir de lier et de délier ; et si saint Pierre l'a reçu le premier, c'est parce que le premier il a fait cette belle confession : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant.*»

LE DOCTEUR

Si le Christ n'avait pas voulu instituer saint Pierre

âl8 l'abbaye de la vallée d'arc

pour son vicaire; lui aurait-il dit par trois fois : « Pais mes agneaux, pais mes brebis ? »

GABRIEL

L'apôtre, par son triple reniement, avait perdu sa qualité d^apôtre ; le Seigneur la lui rend en lui disant par trois fois : « Pais mes brebis, pais mes agneaux. » Il n'est pas nécessaire d'être docteur en Sorbonne pour comprendre le sens des paroles du Seigneur, qui ne pensait pas plus à faire de l'apôtre son vicaire, que monseigneur le Prieur ne pense à faire de moi son confesseur.

LE PÈRE THEOBALD, à parU

Le prédicant me fait penser h des choses auxquelles je n'avais jamais songé.

LE DOCTEUR

Saint Pierre, le jour de la Pentecôte, n'affirma-til pas sa suprématie, en prenant le premier la parole et en devenant le fondateur de l'Eglise chrétienne?

GABRIEL

Saint Pierre parla le premier parce que de tous les apôtres il était le plus éloquent, et qu'il avait plusàse faire pardonner à cause de son triple et lâche reniement. Je vous concède et même je crois que sescol-

lègues le [choisirent pour leur chef; mais conclure de ce choix à sa suprême autorité sur TEglise, c'est vouloir, bon gré mal gré, faire de lui le vicaire de Jésus-Christ. Permettez-moi, docteur, de vous adresser quelques questions auxquelles vous voudrez bien me faire l'honneur de répondre.

LE DOCTEUR

Adressez-les moi.

GABRIEL

Si saint Pierre a été réellement le vicaire de Jésus-Christ et le chef suprême de TEglise , ses collègues ont-ils su qu'il était pape ?

LE DOCTEUR, à part.

Ce damné de prédicant me tendrait-il un piège ? Tenons-nous sur nos gardes.

GABRIEL

VousTie répondez pas, docteur, et cependant à la question que je vous adresse il n'est pas plus difficile de répondre qu'à celle-ci : les catholiques romains de nos jours reconnaissent-ils 1 evêque de Rome pour le chef souverain de leur Église?

LE DOCTEUR

. Mais ! mais! sans doute, ils ne pouvaient ignorer

que le Christ avait dit à Tapôtre : « Ta es Pierre el sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. »

GABRIEL

Si les collègues de saint Pierre ont su qu'il était leur chef et qu'auprès d'eux il remplaçait le Christ, comment se fait-il que dans tout le Nouveau-Testament, nous ne trouvions pas, je ne dirai pas un seul chapitre, mais un seul verset qui nous apprenne que les apôtres et les Églises qu'ils ont fondées reconnaissaient saint Pierre pour leur pape? Faites apporter ici un Nouveau-Testament, et si vous me montrez ce verset, je quitterai le prêche pour la messe.

LE DOCTEUR

Ce n*est pas dans la Bible, livre muet auquel on fait dire tout ce qu'on veut, mais dans la tradition orale, dont Home est seule dépositaire, qu'il faut chercher la preuve de la suprématie de saint Pierre ; et quand, depuis tant de siècles, des millions de créatures l'affirment sur tous les points du globe, il y a plus que de la témérité à la nier.

GABRIEL

Ne nous lançons pas dans des phrases qui sonnent creux; tenons-nous sur le terrain des faits ; en m'y

tenant, je crois que depuis le Y* siècle jusqu*à nos jours, une partie de la chrétienté a considéré le pape comme le successeur de saint Pierre et le vicaire de Jésus-Christ, tenu pour infaillible par les DQs, et faillible par les autres. Mais tout considérables que soient vos treize siècles, ils ne sont pas suffisants pour que votre dogme capital ne soit pas entaché de nouveauté. Il vous faut remonter, bon gré mal gré, aux premiers jours de Tère chrétienne, et prouver que les apôtres et les Églises apostoliques avaient pour pape Simon, fils de Jonas, et que Rome était la mère et la maîtresse de toutes les Eglises.

LE DOCTEUR

(\ part.) Misérable prédicant ! (Haut.) Je rectifie ce que j'ai avancé, en disant que les collègues de saint Pierre ont dû croire qu'il était le vicaire de Jésus- Christ, et que s'ils ne l'ont pas cru, c'est que le saint apôtre n'aura pas voulu par humilité exercer ses droits, sans toutefois y renoncer.

GABRIEL

Docteur, je ne m'attendais pas à ce que vous fissiez de celui dont vous faites votre premier pape, un soliveau ; et, certes, saint Pierre n'était pas du bois dont on les fait. S'il eût été pape, il n'aurait pas

souffert qu'un autre que lui convoquât le concile dé Jérusalem et le présidât ; il eût trouvé très inconvenant que ses collègues renvoyassent évangéliser à Samarie, en lui donnant saint Jean pour compagnon d'oeuvre ; et il eût renjis bel et bien saint Paul à sa place, quand celui-ci se permit de le réprimander et de lui résister en face, en lui disant «qu'il judaïsait et ne marchait pas de droit pied. » Ne faites donc pas, docteur, du grand et énergique prédicateur de la Pentecôte un pape fainéant; avouez plutôt que je suis dans le vrai, quand j'aflirme, faits en main, que les apôtres et les Églises apostoliques ne reconnaissaient pas Simon, fils de Jonas, pour le chef de TEghse, bâtie, comme l'enseigne saint Panl, «sur les apôtres et les prophètes», ayant pour pierre fondamentale, non saint Pierre, comme vous l'enseignez, mais le Christ ; et quand Paul, le grand docteur des Gentils, parle des différentes fonctions exercées dans l'Eglise, aurait-il pu omettre la fonction papale ?

le docteur C'est par jalousie qu'il l'a fait. . ^

GABRIEL

Le grand apôtre jaloux! Docteur, vous le calomniez ! eh quoi! lui qui ordonne aux fidèles d'être

soumis à tout ordre humain , leur aurait-il ordonné de ne pas se soumettre à Pierre, si Tapôtre eût été revêtu, entre toute? les fonctions, de la plus haute, parce que de toutes, elle aurait été la plus divine ? Le premier, il aurait certainement donné à ses collègues Texemple de Tobéissance. »

Quoique les paroles de Gabriel fussent mal sonnantes aux oreilles des assistants, il forçait leur attention, clouait leurs bouches, et plusieurs ne pouvaient S'empêcher de plaindre et d'admirer cet homme dont les heures étaient comptées. Le Prieur gardait un silence glacial; le docteur Estéphane s'efforçait de faire contre fortune bon cœur; le Père Bonafé regrettait qu'au lieu de donner la parole au prédicant, on ne lui eût pas arraché la langue. Le Père Théobald sentait comme des écailles lui tomber des yeux. Deux jeunes curés, celui de Lagorce et celui de saint Remèze, étaient profondément émus, et des larmes furtives, qu'ils s'eflbrçaient de cacher, s'échappaient de leurs yeux.

Il y eut ua moment de silence. Le Prieur, le rompant le premier, dit à Gabriel : « Renoncez-vous, oui ou non, à vos hérésies ? »

— Ce que vous appelez mes hérésies, ce sont, monseigneur, répliqua le prédicant, des vérités chrétiennes. Si je les abjurais, il me faudrait devenir

membre de voire église^ de toutes celles de la chrétienté la plus hérétique et la plus schismatique. Moi papiste! Je perdrais mon àme, et mon àme, je veux la sauver I

— Nous sommes donc des damnés ! s'écria le Prieur, pâle de colère.

— Je ne vois pas, répondit Gabriel, comment, avec votre vieux navire délabré, qui fait eau de toutes parts, vous pourriez aborder au port de Tétemité bienheureuse.

A ces mots, le Prieur, écumant de rage, s*élance sur Gabriel et le frappe au visage, en lui disant : « Maudit huguenot, prépare-toi à mourir. »

— Je suis prêt, muraille blanchie ; tu crois m*ouvrir les portes de Tenfer, et tu m'ouvres celles du Ciel!

Dans ce moment, l'Ecureuil, s'approchant du Prieur, lui dit : « Monseigneur, il me faut enpore un quart d'heure pour achever de dresser le bûcher. »

— C'est bien, mais hâte-toi, car il nous tarde de voir comment ce faux apôtre, qui a le verbe si haut, se comportera au milieu des flammes.

— Prêtre de Moloch, lui dit Gabriel, je compte sur la grâce de mon Dieu pour ne pas te procurer le plaisir de m'y voir comporter en lâche, mais sache bien que si l'enfer n'existait pas, il faudrait

l'abbaye de la vauée d'arc 225

rinventer pour les tigres de ton espèce. » Puis, élevant la voix et s'adressant aux assistants, il leur dit : «Ecoutez la voix d'un homme qui va mourir, car avant que le soleil se soit couché, mon corps ne sera que cendre et poussière. Si, au lieu de suivre les enseignements des apôtres et des prophètes, vous suivez ceux de vos papes et de vos docteurs de mensonge, vous n*entrerez pas dans le royaume des cieux. »

•— Assez, assez de paroles ! lui dit le Prieur en haussant les épaules avec un sourire- de chat tigre. Prépare-toi à mourir !

— Ce n'est pas d'aujourd'hui, prêtre, que je suis prêt. » Puis, arrêtant ses regards sur le docteur Estéphane, il lui dit d'une voix ironique, en lui montrant le bûcher : « Voilà l'adversaire que vous me donnez pour me fermer la bouche ; avouez qu'il rendrait des points à voire Bossuet, malgré toute son éloquence. En effet, ses arguments sont sans réplique, et il a toujours raison de son adversaire, cet adversaire serait-il le grand Jurieu, à plus forte raison moi qui ne suis qu'un nainàcôté de ce géant. Docteur, je me déclare votre vaincu ; vous pouvez donc,2.dores et déjà, chanter victoire et faire dire aux échos de la vallée d'Arc : La Messe a vaincu le

prêche, »

Le docteur se tut, faisant semblant de ne pas avoir entendu.

Le Père Bonafé s'approchant du Prieur, lui dit, de manière à n'être pas entendu : « Ce maudit hugue^ not est possédé du démon. Nous avons plus perdu que gagné avec cette controverse, car je me sais aperçu du mauvais effet de ses paroles sur quelques uns de nos prêtres, trop ignorants pour discerner ses sophismes. Hâtons-nous donc de le faire monter sur son bûcher ; mettons un bâillon à ses lèvres et un bandeau sur ses yeux. »

— Si, comme aux jours glorieux et bénis du très pieux Henri II, le roi très chrétien, avant de le brûler nous lui coupions la langue et lui arrachions les yeux? Qu'en pensez- vous, mon révérend Père ?

— Il le mériterait i monseigneur, ce voleur d âmes ; mais notre Sauveur ayant dit : « Heureux les miséricordieux, » épargnons-lui ces souffrances, qui, je ne crains pas de le dire, lui feraient de plus en plus croire qu'il est un martyr, comme saint Etienne et ceux de la primitive Eglise. »

Quelques instants après, Gabriel, la bouche bâillonnée et les yeux bandés, était sur son bûcher, attaché solidement à un poteau. Une foule nombreuse était venue de tous les environs, le bruit ayant couru que le prédicant serait pendu ou bi*ûlé

ce jour-là. Parmi les curieux se trouvaient des nouveaux convertis et quelques huguenots ; rimmense majorité se composait de catholiques^ tous fanatiques, qui se faisaient une fête de voir comment le célèbre prédicant se comporterait au pied de sa potence ou sur son bûcher. A leurs yeux, il n'était qu'un damné, un suppôt de Satan, une peste publique, un assassin d'âmes; les missionnaires de Tabbé de Gbapias le leur avaient dit et répété si souvent, qulls ne le mettaient pas un seul instant en doute : de là leur empressement à assister à son supplice.

Dousson, déguisé en mendiant, et de manière à n*étre pas reconnu même par TEcureuil, demandait à Dieu de soutenir, par sa grâce, son compagnon d'oBuvre. Des larmes, qu'il s'efforçait de cacher^ coulaient brûlantes sur ses joues.

On attendait, au milieu d'un silence lugubre et solennel, que le Prieur donnât le signal d'allumer le bûcher.

Tous les regards étaient dirigés vers lui et vers FEcureuil, qui faisait Toffice de bourreau et tenait à la main une torche enflammée.

Le Prieur, debout à quelques pas du bûcher, sa main gauche sur ses yeux, ne se hâtait pas de répondre àTimpatience fiévreuse des assistants^ il réfléchissait.

2â8 l'abbaye de la vallée d'arc

— Est-ce que par hasard, disaient quelques-uns, il voudrait faire grâce au prédicant ?

— Lui faire grAce l vous le connaissez mal, leur répondaient quelques autres; nous parierions cent mille contre un qu^l n'a que quelques minutes à vivre.

Le public de plus en plus s'impatientait; de tous côtés on entendait retentir ces mots : « Allumez le bûcher ! Allumez le bûcher l »

Le Prieur continuait à réfléchir.

' a II est long & se décider, dit le sacristain de l'église de Yagnas ; à sa place mon curé aurait agi au lieu de réfléchir et, à cette heure, le prédicant serait rôti, brûlé, réduit en cendres, car mon curé, quand il s'en m^le, n'y va pas de main morte avec les huguenots. »

Le Prieur réfléchissait toujours, aussi étranger à la foule que s'il eût été seul dans son cabinet.

On parlait, on criait, on murmurait, on frappait du pied comme au théâtre, quand Theure du lever du rideau est passée depuis longtemps.

Le bruit qu'on faisait arracha le Prieur à ses réflexions; jetant ses regards autour de lui, il dit: « Où est Ghazalon ? »

*— Me voici, monseigneur, lui dit l'Ecureuil, tenant dans sa main droite sa torche demi-éteintCi

et sur laquelle il soufflait de toute la ibrce de ses poumons pour la ranimer.

— Prends deux hommes avec toi, coupe les cordes avec lesquelles le prédicant est attaché et sans lui 6ter son bâillon et son bandeau, fais-le desoendre du bûcher Qt va renfermer dans les oubliettes de Tabbaye.

— Mais! mais ! monseigneur, ai-je bien entendu? lui dit TEcureuil.

— Qui commande ici ? lui dit le Prieur; toi ou moi? Fais ce que je te dis.

Au moment où Ton vit TEcureuil grimper sur le bûcher, on crut qu'il allait couper la langue au prédicant ; mais quand on Taperçut aidé de deux hommes, descendre de son bûcher et disparaître sous les arceaux de Tabbaye, du milieu de la foule s'élevèrent des cris de rage, des vociférations et des hurlements ; on eût dit une troupe de bètes sauvages affamées auxquelles on enlève leur proie. Tout à coup on vit une bande de forcenés, ayant à leur tête un certain Scipion, qui s'était tristement distingué dans la dragonnade par sa férocité, se précipiter vers le Prieur, en criant : « Rendeznous le prédicant, nous voulons le voir brûler; si vous vous y refusez, nous irons le retirer de sa prison ! »

Le Prieur, se redressant sur sa haute taille, leur dit : c< Qui est maître ici, vous ou moi ? Retirez-vous, et de suite. »

II prononça ces mots avec Tautorité de rhomme qui a rhabitude du commandement et qui veut être obéi ; sans ajouter une parole de plus, il leur tourna le dos, et, suivi de ses hôtes et de ses invités, il rentra dans son abbaye»

La foule mécontente se dispersa» et la vallée d'Arc devint autant déserte qu'elle était animée quelques heures auparavant.

t'ABBAYE DE LA VAUÉE D'ARC 231

. Gabriel dormait d'un profond sommeil dans son cachot^ quand le Prieur, tenant à la main une lanterne sourde, y pénétra. Le bruit qu'il fit en tirant les verroux n'éveilla pas le prédicant, et probable-* ment il aurait continué à dormir si le prêtre ne l'eût pas réveillé.

— Qui est là ? dit-il en se soulevant à demi. --Moi.

— Qui?

— Le Prieur de l'abbaye de la vallée d'Arc.

— C'est donc le diable en personne qui me rend visite ?

— Insolent ! je viens t'offrir la liberté.

— A la condition sans doute que j'abjure ma foi? Si c'est là ce que vous attendez de moi, vous auriez pu vous dispenser d'interrompre mon sommeil.

— Vous demander, prédicant, d'abjurer votre foi ! J'y renonce, parce que vous êtes de ceux qui sont

23â l'abbaye de la vallée d'arc

sourds et aveugles; mais il y a une chose que yous devez vouloir, si vous tenez à la vie.

— Laquelle ?

— Sortir du royaume ainsi que Dousson , en promettant tous les deux , la main sur les saints Evangiles, que vous n'y remettrez jamais les pieds, et que vous ne rentrerez ni directement, ni indirectement, en rapport avec les huguenots, non seulement de cette contrée, mais encore du royaume.

— Je vous ai dit, une première fois, que vous auriez pu vous dispenser d'interrompre mon som- . meil; je vous le dis une seconde.

— Vous êtes donc décidé à mourir ?

— Pourquoi, prêtre, ne le serais-je pas ? Je l'ai été le premier jour où j'ai quitté Genève.

, — Mais, prédicant, il y a mort et mort, et celle qui t'attend ne sera pas des plus douces.

— Je le sais, prêtre ; mais je sais aussi, béni soit Dieu, que je suis de la race de ces huguenots dont on brise les os sans pouvoir briser les cœurs.

— Avant de te vanter, attends que tu aies subi la question ordinaire et extraordinaire.

— Prêtre de Moloch, dans l'art du tourmenteur tu es passé maître.

— Je ne tourmente, prédicant, que pour ouvrir la porte des- Cieux aux damnés de ton espèce. Chinir-

gien, je ne regarde pas aux .souSrances de mes patients, je ne regarde qu'à leur guérison.

— Et ceux que tu as guéris, t'aiment-ils ? non. Ils te haïssent plus encore que Satan dont tu es Tun des ministres les plus zélés.

— Toi, chirurgien I prêtre de Bélial, ah ! il faut que tu sois bien aveugle pour ne pas voir en toi un bourreau, et un bourreau de la pire espèce ?

— Tu m'insultes, et j'étais descendu dans ton cachot pour te rentre ta liberté I La liberté ? renonces-y, je pourrais te faire pendre, rouer, écarte- 1er, brûler ; je ne le ferai pas.

— Que feras-tu donc ?

— Je te laisserai vivre ; mais chaque heure de ta vie sera pour toi, tel que je te connais, un martyre continuel. Hier, j'aurais voulu te voir brûler, aujourd'hui je te souhaite une longue vie.

— Merci, prêtre !

Le Prieur allait refermer la porte du cachot, quand, dirigeant le feu de sa lanterne sur le visage du prédicant, il lui dit : « Veux-tu promettre de quitter?.. »

Gabriel ne lui laissa pas achever sa phrase. « Fautil, prêtre de Moloch, que je te dise pour la troisième fois que tu aurais pu te dispenser d'interrompre mon sommeil ? »

Le Prieur, pâle de colère» monia dans sa chambre et chercha vainement le sommeil sur sa couche^ pendant que Gabriel dormait paisiblement sur la paille de son cachot.

l'abbaye de la vauée d'arc 23&

Descendons maintenant dans les deux caves de Vabbaye, où ne pénètre jamais un rayon de soleil. Elles sont froides, humides, profondes. De ces caves labbé de Ghapias a fait ses cachots, où il jette les huguenots qui, n'ayant pas réussi à sortir du royaume, ont été capturés par FEcureuil. Dans Tune d'elles il enferme les hommes , dans l'autre les femmes. Il aurait pu envoyer les hommes ramer aux galères à Toulon, et enfermer les femmes dans la sinistre tour de Constance.

Par amour pour leurs âmes , il ne Ta pas voulu, tant il est certain que hors de l'Eglise romaine il n'y a pas de salut. Les arracher à l'hérésie huguenote est son idée fixe. Il sera leur catéchiste, mais leur Catéchiste à sa manière. Le prêtre qui a fait dragonner toute la contrée ne reculera devant aucun moyen pour les contraindre à abjurer leur foi, et iout en se croyant chirurgien, il sera bourreau. Mais

il faut dire à sa décharge qu'il ne le sera qu'après avoir exhorté ses prisonniers à embrasser les saintes vérités du catholicisme romain. Il ne tarde pas cependant à faire l'expérience qu'avec ses instructions, il n'est pas pIusheureuK que ses missionnaires avec leurs sermons ; il ne comprend pas, lui si croyant, qu'ils ferment, comme ils le font, les yeux à la lumière. Ce sont des ignorants, des entêtés, des fanatiques ; mais ces ignorants, ces entêtés, ces fanatiques^ ont une âme à sauver. Peut-il mieux leur montrer l'intérêt puissant qu'il leur porte qu'en les aidant à éviter les tourments de Tenfer . Les moyens qu'il emploie pour atteindre son but sont douloureux, cruels au point de vue humain, mais la fin excellente qu'il se propose fait plus que les justifier. Le révérend Père Bonafé, le saint homme de Dieu, pense comme lui. Avec un conseiller aussi éclairé que le Jésuite, peutil faire fausse route ? Il n'est pas bourreau, il est chirurgien ; il a afiaire à un corps atteint de la gangrène, il taille, coupe dans les chairs vives. Le malade gémit, crie, se lamente ; on le laisse gémir, crier, se lamenter ; mais en retranchant le membre gangrené, on conserve les autres. Quand on a l'amour des âmes, agit-on autrement ?

Assistons aux moyens de conversion du Prieur; quand l'un ne réussit pas, il en emploie un second,

puis un troisième, tant il a le désir de retirer ses catéchumènes de Tenfer où il les voit plongés, pour leur ouvrir les portes du Ciel.

n leur mesure le pain et Teau, sachant que la faim et la soif sont des moyens presque assurés pour dompter les volontés les plus rebelles ; il leur fait arracher les poils de la barbe et les cils des yeux ; il leur met des charbons ardents dans les mains pendant qu'ils récitent en français le Pater ; s'ils (miettent le moindre mot, c'est à recommencer; dans des bottines pleines de graisse bouillante, il introduit leurs pieds. Mais, de toutes ses inventions pour convertir ses catéchumènes, celle qui lui réussit le mieux, ce sont ses ceps, deux poutres fendues par le milieu, qu'on resserre au moyen d'écrous. C'est dans ces poutres qu'il emprisonne les pieds de ses prisonniers; obligés de se tenir debout, quand, de lassitude, ils ne le peuvent, en tombant ils se cassent les os des jambes.

Ce ne sont dans cet enfer que larmes, cris déchirants, lamentations ; le Prieur et sa digne aide, la sœur Véronique, ne s'en émeuvent pas. Quand l'un de ces infortunés, à bout dé forces, dit : « J'abjure l'hérésie de Calvin », leur cœur bondit de joie. Ils ont ravi une âme à Satan pour la donner à Dieu. On se réjouit à moins.

Quand la porte du cachot s'ouvre pour cet infortuné, on lui dit : « Si tu renies la foi que tu viens d'embrasser, tu seras relaps ; si on s'empare de ta personne, tu seras pendu, et ton corps, traîné nii sur la claie, sera jeté à la voierie où il deviendra la proie des corbeaux. »

Il semble qu'en écrivant ces lignes, nous l'avons fait, obsédé par un affreux cauchemar. Hélas ! nous n'avons l'ien inventé.

i' ABBAYE DE LA VAUÉE d'aRC 239

Deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où le Prieur avait réintégré Gabriel dans son cachot ; les bruits les plus étranges coiu*aient sur son compte ; les uns disaient : « Il est mort de faim et de soif » ; les autres : « On Ta enterré vivant » ; ceux-ci : « On Ta précipité dans TArdèche du haut du pont d'Arc » ; ceux-là : « On l'a cousu dans un sac et jeté dans le gouffre de la Goule ». Etant donnée la haine du Prieur, tous les récits, même les plus invraisemblables, au sujet de Gabriel, trouvaient créance auprès des huguenots* M*^ Joseph leur disait : « Je crois tout possible de la part de ce satan de Prieur ; mais jusqu'ici, nul ne sait ce qu'il est devenu. Est-il mort ? j'en rends grâces à Dieu ; est-il vivant 7 je le plains, car il est entre les mains d'un bourreau, qui, de ses souffrances, fera ses délices. Ah ! le monstre I si je le tenais entre mes mainis, je ne le tuerais pas, mais je lui ferais faire connaissance avec mes bistouris.

240 l' ABBAYE DE LA VALLÉE d'àRG

comme il fait faire connaissance à nos infortunés coreligionnaires avec ses ceps, ses tenailles et ses bottines. Ah ! si une occasion se présentait 1 ^

Elle se présenta ; voici comment.

Le Prieur était sur le point d'aller à Aigues-Mortes, pour essayer de convertir les huguenots détenus dans la tour de Constance, quand, tout à coup, il eut une rage de dents qui le faisait souffrir cruellement : « Va, cours, dit-il à Ghazalon, et ramène avec toi M* Joseph, s*il n'est pas à Vallon, va le chercher ailleurs ; mets des ailes à tes pieds, car je souffre, je souffre I»

L'Ëcureuil, trois quarts d'heure après, était auprès du Rhabilleur : « Ah I M* Joseph, lui ditril, partons, et partons vite, car monseigneur souffre d'une rage de dents qui lui fait pousser des cris à fendre le cœur. »

— Et son cœur, lui répondit aussitôt M* Joseph d'une voix brutale, se fend-il quand il entend ceux de ses innocentes victimes qui sont dans ses caves ? et toi, l'Ecureuil, tu es son pourvoyeur, son limier, sans cesse à la poursuite de ces pauvres infortunés qui vont chercher à l'étranger un peu de terre libre pour y adorer Dieu en toute liberté. Si chez toi il reste une ombre de conscience, ne devraistu pas renoncer au vilain et criminel métier que tu

fais? as-tu seulement songé au compte terrible que Dieu t'en demandera au grand jour du jugement ?

— A vous dire vrai, M** Joseph, je n'y ai pa3 pensé ; et, si vous voulez que je vous vide tout mon sac, je vous dirai que je ne me soucie ni de Dieu ni du diable, car je ne crois pas plus à l'un qu'à l'autre. J'ai roulé ma bosse un peu partout, et si ceux que j'arrête pour les mettre entre les mains du Prieur me donnaient plus que lui, je serais leur guide, et, sans me vanter, on en trouverait de moins bon que moi ; je pense à moi avant de penser aux autres ; je suis mon meilleur ami ; et si quelqu'un voulait me donner quarante mille écus et même moins, je mettrais le feu aux quatre coins de l'abbaye, dût le Prieur y être brûlé tout vif ; ayant toutefois la certitude que personne ne pourrait me soupçonner, car je tiens plus encore à ma peau qu'aux écus.

— Je te croyais bien un fieffé coquin, lui dit M* Joseph, mais je te supposais cependant assez de pudeur, et, à défaut, assez d'habileté, pour ne pas te montrer tel que tu es ; et, si je disais au Prieur ce que tu viens de me dire?...

— Il ne vous croirait pas, M® Joseph, car de tous les huguenots, c'est vous qu'il hait le plus ; et, s'il tve vous envoie pas rôtir sur un bûcher ou ne fait pas passer, en guise de cravate, un nœud coulant k

votre cou, c'est parce qu'il a besoin de vous, sa santé n'étant pas des meilleures ; mais gare à vous, s'il croyait pouvoir se passer de vos soins.

— Je le sais, mais laisse-moi te dire que si tu ne renonces pas à ton genre de vie, mal t'en arrivera, et tu finiras comme tous ceux de ton espèce, par les galères ou par la corde.

— Je les ai assez vues de près. M® Joseph, pour me tenir sur mes gardes, et vous pouvez m'en croire, je n'ai pas, comme vos frères les huguenots, goût pour le martyre, la vie présente étant tout pour moi, la future néant.

Tout en causant, le Rhabilleur et l'Ecureuil arrivèrent à l'abbaye.

M* Joseph trouva le Prieur se promenant dans sa chambre à grands pas, frappant du pied le plancher, se cognant la tète contre les murs. Apercevant M* Joseph : « Ah ! te voilà, mon ami, lui dit-il, débarrasse-moi vite de cette souffrance, si vive que je ne saurais la supporter quelques heures de plus. »

Joseph, en déroulant sa trousse, se disait : « Ce démon ne soufire pas la moitié de ce que je voudrais qu'il souffrit. Ma conscience ne me permet pas de le tuer, mais elle me permet de lui faire passer un mauvais quart d'heure dont il se souviendra, dépasserait-il la centaine. »

Digitizesl by VjOOQ IC

— Allons, dit-il au Prieur, asseyez-vous dans ce fauteuil et ouvrez la bouche.

Il s'assit sur le fauteuil, pendant que sur une table, M* Joseph étalait lentement ses instruments , les examinant avec la plus grande attention. Leur vue fît faire une affreuse grimace au Prieur, qui dit à M® Joseph : « Ne serait-il pas possible, mon ami, de me sauver cette dent? Il m'en reste si peu que je tiens, tu le comprends, à les conserver. »

— Nous allons voir si je le peux ; ouvrez la bouche un peu plus, encore un peu plus. C'est bien. — Impossible, monseigneur, de la conserver. Je vais procéder à son extraction ; ne remuez pas plus votre tête que si vous étiez mort.

— Attends, dit le Prieur en se levant de son fauteuil. Il serait peut-être possible de calmer ma douleur au moyen de certaines gouttes de je ne sais quoi, dont tu te sers avec tant de succès.

— Mes gouttes, monseignem*, n'agiraient pas plus sur votre dent cariée qu'un sinapisme sur une jambe àe bois; les seules gouttes qui soient souveraines pour votre cas, les voici : » il lui montrait ses instruments.

Leur vue agit tellement sur le système nerveux du Prieur que ses douleurs disparurent comme par enchantement, et, tout joyeux, il dit à W Joseph :

« Remets tes instruments dans ta trousse, je ne souffre plus ; je te remercie d'être venu si vite ». Puis, se levant, il ouvrit son secrétaire, en tira un petit écu : « Prends, dit-il à M* Joseph, cet écu pour ta visite. »

— Vous me le donnerez, monseigneur, quand j'aurai arraché votre dent, pas avant.

•^ Eh bien, M** Joseph, j'espère qu'il se passera bien du temps avant que je te le donne.

Le Rhabilleur, souriant dans sa barbe, plia «a trousse, salua le Prieur et sortit, en se disant : « Il ne faut pas que je me hâte de retourner à Vallon, car une nouvelle crise ne peut tarder à venir, et plus forte que la précédente ». Dans ce moment , de l'autre côté de l'Ardèche, il vit un chasseur qui d'un coup de fusil abattait un loup dont la gueule sanglante tenait encore un agneau.

— n y a loup et loup, et les plus loups ne sont pas dans les bois, se dit M® Joseph. Dans cette maudite abbaye, il y en a un, qui, chaque fois qu'il le peut, dévore les brebis du Seigneur et se désaltère avec leur sang, insensible à leurs souffrances; je pourrais, si je le voulais, l'envoyer de ce monde en enfer sans que personne s'en ,doute ; mais je ne me sens pas libre de le faire ; toutefois si l'une de ses victimes l'abattait d'un coup de fusil, comme ce chas-

seur vient d'abattre ce loup, sans l'approuver, je ne me sentirais pas cependant libre, si j'étais son juge, de l'envoyer aux galères ou à l'échafaud, car je me dirais : ce maudit Prieur est une béte féroce dont ce chasseur a délivré la contrée ; cependant il ne me semble pas possible que la main de Dieu ne s'appesantisse sur ce Saul qui ne respire que la haine et le carnage, et qui ne trouvera pas comme le complice de la mort de saint Etienne son chemin de Damas, parce que la cruauté est le fond de sa nature. Il est de la famille des chats-tigres ; son Père Bonafé ne vaut pas mieux que lui, car il est son âme damnée. »

Au moment où il prononçait ces paroles, il vit Chazalon qui marchait vite, passant à côté de lui sans l'apercevoir.

— Ecureuil, lui cria-t-il, arrête-toi, je t'attendais.

— Ah ! vous voilà, M® Joseph.

— Et le Prieur?

— Il souffre comme un damné.

— Je serais bien étonné qu'il souffrît comme un saint.

— Si vous ne m'aviez pas vu, j'aurais couru jusqu'à Vallon, et aurais-je eu quatre jambes, que monseigneur m'eût ordonné de les mettre à son service.

246 l'abbaye de xa vallée d'arc

Ah l si vous saviez, M* Joseph, comme il regrette que vous n'ayez pas arraché sa dent, car, à l'heure présente, il serait soulagé, tandis que l'extractiori de sa dent est à faire, — « C'est, ajouta le Rhabilleur, un mauvais moment à passer, et tout abbé mitre qu'il soit, il sentira le fer de ma clef de Garenzo. » Et ce disant, suivi de l'Ecureuil, il se dirigea vers l'abbaye dont il n'était éloigné que d'une centaine de pas.

En apercevant M® Joseph, le Prieur lui dit : « Tu aurais dû me presser, me forcer même... »

— Je ne force jamais mes malades à se soumettre à mes prescriptions, à moins qu'il n'y ait péril en la demeure; ce n'était pas votre cas, monseigneur, car pour vous il ne s'agit que de quelques souffrances.

— Mais bien vives, Joseph.

— J'en conviens, monseigneur, car pour moi, qui sans m'émouvoir, ai fait faire tant de grimaces à mes patients pour arracher leurs dents, je préférerais qu'un mal habile chirurgien me coupât le bras, que Bi ma mâchoire était entre les mains d'un dentiste maladroit. Allons, asseyez-vous dans ce fauteuil, posez votre tète sur le dossier, ouvrez la bouche, mettez votre doigt sur la dent malade, afin que je distingue celles qui ne le sont pas, mais qui me

paraissent être en assez mauvais état Bon, je la

vois.

— Tu vas me l'arracher comme en un clin d'oeil?

— Je ne le promets pas, monseigneur.

— Pourquoi ?

— Parce qu'au lieu d'une simple extraction de dent, ce qui se fait en un tour de main, il y a une opération délicate à faire, ce qui demande de ma part beaucoup d'habileté, et de la vôtre une provision de patience, car pendant qu'elle durera, vous souffrirez autant que si vous étiez dans le Purgatoire, dont les flammes, disent vos docteurs, sont tout autant, pour ne pas dire plus vives que celles de l'enfer.

— Que me dis-tu là, Joseph ? je croyais, habile comme tu l'es, que tu extrairais ma dent avec la rapidité de l'éclair.

— Je le pourrais, monseigneur ; mais alors, j'enlèverais une notable partie de votre mâchoire, car, votre dent cariée est adhérente à celle de droite et à celle de gauche ; il faut donc qu'avant d'extraire la dent malade, je la sépare des deux autres. De ma part, cette opération exige une grande sûreté de main, que j'ai acquise par une longue pratique, et de la vôtre, une dose de patience égale au moins à celle d'un martyr qu'on fait asseoir sur un brasier.

— Mais tu m'épouvantes, Joseph !

— Je le sais, monseigneur, on serait épouvanté à moins ; mais je dégage ma responsabilité en vous parlant comme je le fais ; à vous de décider &i, oui ou non, vous voulez vous laisser opérer.

— Voyons, Joseph, réfléchis ; il n'est pas possible que tu n'aies pas un baume quelconque pour endormir ma douleur.

— Je n'ai que celui-ci, monseigneur... ce bistouri. J'en ai même un second, ma clef de Garenzo, peutêtre feriez-vous bien d'envoyer Chazalon à Montpellier avec une lettre pour Brialou, un dentiste célèbre, qui, plus habile que moi, trouvera peut-être le moyen de vous conserver votre dent sans employer le baume d'acier.

— Tu as fait tes preuves, Joseph, et je ne crois pas qu'il y ait à Montpellier, et même à Paris, un dentiste de ta force et de ton habileté.

— Alors, décidez-vous, monseigneur, à me confier votre mâchoire, sinon je repars pour Vallon où mes malades et mes estropiés m'attendent. Tenez, depuis le temps que nous causons en pure perte, j'en aurais fini avec vous. » Et, ce disant, Joseph remit ses instruments dans sa trousse et sortit de la chambre du Prieur qui , un moment après , dit à Chazalon ; « Cours après Joseph et ramène-le. »

Joseph revint : « Cette fois, dit-il au Prieur, êtesvous décidé ? Je vous aurais cru plus de courage, dar, en voyant souffrir mes frères, vous auriez dû, à leur école, apprendre à souffrir. »

— Est-ce un reproche que tu as la hardiesse de me faire ? Ne sais-tu pas que je ne le fais que pour la guérison de leur âme ?

— Et moi, monseigneur, si je vous fais souffrir avec mes pinces et mes clefs, c'est pour mettre fin aux souffrances atroces de votre rage de dents. Nous soignons, chacun à notre manière, vous les âmes, moi les corps.

Le Prieur ne comprit pas tout ce qu'il y avait de reproches et d'ironie amère dans les paroles du Rhabilleur. « Puisque ce qu'il faut, il le faut, lui dit le prêtre, je me livre à toi ; ne me fais trop souffrir; » et il s'assit dans son fauteuil.

— Chazalon, tiens la tête de monseigneur, lui dit M* Joseph, mais de manière qu'elle soit d'une immobilité parfaite. Y es-tu ?

— Oui, M® Joseph.

— Ouvrez votre bouche, monseigneur, — un peu plu?, — encore un peu plus : c'est bien.

M® Josèî* enfonça son bistouri dans les gencives du prêtre, qui poussa un cri déchirant et fit un vio-

lent effort pour se lever ; ses yeux étaient hagards, sa figure était convulsée. Il rÂlait.

— Tiens-le ferme, Ghazalon, empêche sa bouche de se fermer, il y va de sa vie. Et ce disant, avec son bistouri, il lui fouilla de nouveau les gencives ; mais craignant que le patient ne lui demeurât entre les mains, il lui arracha, en moins de deux secondes, avec sa clef de Garenzo, trois dents : deux bonnes et la mauvaise.

Le Prieur était dans un état pitoyable ; il prononçait des paroles incohérentes, et ce ne fut qu'une demi-heure après qu'il reprit Tusage de ses sens.

— Ah ! Joseph, que tu m'as fait souffrir !

— Je vous avais prévenu, monseigneur, et c'est pour la première fois que j'ai fait une opération qui a exigé de moi une grande sûreté de main. J'ai dû vous extraire trois dents ; sans cela, j'aurais enlevé une notable partie de votre mâchoire; j'ai fait la part du feu, ce dont vous devez me remercier. Maintenant, je n'ai qu'à prendre congé devons.» Il remit ses instruments dans sa trousse, salua monseigneur, et sortit.

Il avait à peine franchi le seuil de la chambre, que le prêtre dit à Ghazalon.

— Ah I si jamais ce misérable huguenot devient inutile !

l' ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRG 251

M* Joseph, en retournant à Vallon, se frottait les mains dejoie et riait du mauvais quart d'heure quil avait fait passer à ce prêtre qui personnifiait à ses yeux la sécheresse du cœur, le fanatisme religieux et la froide cruauté.

Quinze jours après la vengeance du Rhabilleur, le Prieur put se rendre à Aigues-Mortes, pour essayer de convertir les huguenots détenus dans la tour de Constance.

Jusqu'à ce jour, les historiens ne se sont pas accordés sur le nom de Constance donné à la lour. Toutefois, nous pouvons Tappeler de ce nom, en souvenir de la constance avec laquelle les prisonniers huguenots ont supporté les souffrances dont ses murs massifs furent les muets témoins. Chose horrible ! qu'on se refuserait à croire, si l'histoire, avec sa voix autoritaire, ne l'attestait pas : des femmes y sont entrées jeunes filles, et en sont sorties le corps courbé et les cheveux blancs.

Cette sinistre tour est à elle seule tout un drame. A chacune de ses pierres se rattache un douloureux souvenir ; si elles pouvaient parler, elles nous révéleraient des souffrances d'autant plus vives qu'elles étaient sans espérances. En nous racontant les tortures des victimes, elles ne nous tairaient point les froides cruautés des bourreaux.

La femme d'un gentilhomme des environs d'An-

l'abbvye de la vallée d*arc 253

duze s'était vu arracher de ses bras sa fille, au moment où elle allait devenir l'heureuse compagne de son cousin. Tout souriait à la jeune fiancée, comme tout sourit à un cœur de vingt ans. Sa couronne nuptiale était prête ; ses amies allaient la lui poser sur la tète, lorsque la maison de son père fut tout à coup envahie par des dragons. Ni larmes, ni cris, ni offres d'argent ne purent fléchir ces soldats avinés. Le gentilhomme, après un simulacre de procès, alla finir ses jours sur un banc de forçat à Toulon, et sa fille fut enfermée dans la tour de Constance. Le seul crime de* cette famille infortunée, c'était sa foi religieuse et la résolution qu'elle avait prise de se réfugier à Genève pour y servir Dieu avec une liberté que lui refusaient les édits de Louis XIV.

L'épouse du gentilhomme ne dut sa liberté qu'à rintercession d'une famille catholique très influente, à laquelle elle était alliée. Privée de son époux et de sa fille bien aimée, sa vie eût été pour elle un fardeau insupportable, sans sa foi chrétienne et l'espérance de retrouver dans le ciel ceux qu'on lui avait ravis sur la terre. Toutes les démarches qu'elle fit pour obtenir que ses deux êtres chéris lui fussent rendus furent inutiles ; l'enfer aurait plutôt lâché sa proie que le bagne de Toulon et la tour de Constance la leur.

Les jours de la pauvre mère s'écoulaient lentement dans la tristesse. « Ah î s'écriait-elle, si mon mari et ma fille étaient couchés dans leur tombe, je serais heureuse ; pas une plainte ne sortirait de mes lèvres et je bénirais Dieu de les avoir retirés de ce monde de misères et de douleurs. Quel beau jour pour moi que celui où j'irais les rejoindre dans leur couche d'argile ; j'aurais une place à côté d'eux ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! tu ne l'as pas voulu, et cependant je ne cesserai jamais de bénir la main qui me frappe, car je sais que cette main est celle d'un père. » Par moments, elle avait des éclairs de joie, quand elle s'écriait : « Non, non, ils ne sont pas perdus, mes deux trésors 1 Mon Dieu, tu me les feras retrouver dans ton ciel, revêtus de la robe blanche de tes martyrs. Malheureux, ils ne le sont pas; ton fils bien aimé n'a-t-il pas dit : « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice?» A ces heures de sa vie, sa foi était celle qui ébranle les montagnes, et pour son cœur souffrant, le ciel s embellissait de toutes les misères de la terre.

Quelque grande que fût sa patience, son désir de voir sa fille devint si vif qu'elle prit une grande résolution : elle reVétit un costume de paysanne, et, un bâton à la main, elle se dirigea à pied vers Aigues-Morles. Après six jours d'une marche péni-

We, elle arriva à dix heures du malin, à la tour Carbonière. Ne pouvant plus avancer, de lassitude elle s'assit sur le rebord du chemin, et de là elle aperçut la sinistre tour de Constance. « Si au moins, se disait-elle, je pouvais pleurer I » et son cœur battait comme il n'avait jamais battu. Les yeux fixés sur la funèbre prison, il lui semblait qu'elle pourrait, malgré l'éloignement , voir sa chère Suzanne.

— Que faites-vous là, bonne femme ? lui dit un douanier.

— Je regarde cette tour, lui répondit-elle, machinalement.

— Pauvre femme I soupira le douanier en s'éloignant; puis revenant sur ses pas : « Auriez-vous, lui dit-il, quelqu'un des vôtres dans cette prison? »

Elle hésitait à répondre, mais dans les paroles de cet homme il y avait un accent de compassion si vrai qu'elle lui dit ; « Oui : ma fille. »

— Je vous plains, pauvre femme; on sait bien comment on entre dans cet enfer, on ne sait pas comment on en sort.

Ces paroles lui percèrent le cœur comme un coup de poignard. Elle voulut pleurer, elle ne le put. Elle se leva en se disant : « Si je ne peux la voir, peut-être elle m'entendra.» Une demi-heure après,

elle est au pied de la tour, et forçant sa voix elle crie : « Suzanne ! Suzanne ! »

— Ma mère I Ma mère ! répond une voix qui descend du sommet de la tour.

Le soldat qui monte la garde, entendant du bruit, se retourne et voit la pauvre mère.

Armer son fusil, et la viser, est l'affaire d'un instant.

Elle, se tournant vers lui, indique, en posant la main sur son cœur, l'endroit où il doit viser.

Le soldat abaisse son arme, et d'une voix dans laquelle se trahit son émotion, il lui dit : « De grâce, éloignez-vous d'ici, partez. »

La pauvre infortunée retourna à Anduze; elle n'avait pas vu sa fille, mais elle avait entendu sa voix.

Revenons à Gabriel. Par une rare exception à la règle, il ne fut ni brûlé, ni pendu ; c'eût été, aux yeux de l'abbé de Chapias, un supplice trop doux pour lui. Il le fit enfermer dans la tour de Constance. Pour cette nature active, remuante, la prison était un véritable enfer. Il aurait pu en franchir les portes en disant : « J'abjure; » il n'en eut pas même la pensée. Haïr Rome était le premier article de son Credo religieux, et l'inquisiteur le plus expert dans son art de tourmenteur n'aurait pu

avec ses coins, ses bottines, ses chevalets, ses pinces, ses brasiers, ses cordes et ses ceps lui arracher une abjuration. Il était, il le disait lui-même, de la forte race de ces Cévenols dont on brisait les os sans pouvoir briser les cœurs; et certes, il fallait que sa foi fût à toute épreuve pour supporter la monotonie de son existence, qui lui pesait comme le plus lourd des fardeaux. Ce fut lui qui, avec un fer pointu, grava sur la pierre de la margelle de la voûte de son cachot, ce mot si expressif : Résister,

Résister ! tout le prédicant est dans ce mot. Nul plus que lui, dans son orageuse carrière, n'opposa plus de résistance au clergé romain ; mais à lui seul ne revient pas cet honneur ; presque tous ses compagnons de captivité, qui auraient pu en reniant leur foi recouvrer leur liberté, préférèrent de leur prison faire leur tombeau, plutôt que de porter, comme ils le disaient, en parlant de Rome papale, le signe de la bête.

La présence de Gabriel au milieu d'eux contribua puissamment à raffermir leur foi, moins par amour pour le Christ que par haine pour le clergé romain ; le prédicant aigrissait les cœurs au lieu de * les apaiser, et rendait inutiles les efforts que les prêtres faisaient pour obtenir des abjurations de leurs innocentes victimes.

Trois mois s'étaient écoulés depuis la captivité de Gabriel, lorsqu'on prévint les prisonniers de l'honneur que leur faisait monseigneur Tabbé de Ghapias de les visiter : « Recevez-le, leur dit Taumônier, avec tous les honneurs qui lui sont dus, non seulement à cause de sa haute dignité ecclésiastique, mais encore à cause de l'intérêt qu'il vous porte. »

— S'il prenait intérêt à nous, lui dit Gabriel, il nous ferait ouvrir les portes de notre prison.

— S'il vous y retient, lui répondit l'aumônier, c'est pour votre bien ; libres, vous perdriez vos âmes en propageant vos damnables hérésies; en vous empêchant de le faire, il rend moins lourd le fardeau déjà si lourd de vos péchés.

Au moment où l'aumônier prononçait ces paroles, Tabbé de Chapias entra dans le cachot.

Sur un signe que leur fît l'aumônier, tous les prisonniers, à l'exception de Gabriel, ôtèrent leur bonnet.

Tout autre que le Prieur eût été ému de compassion à la vue de tous ces infortunés entassés pèle mêle dans les étroites limites d'un cachot manquant d'air et de lumière ; il ne sut voir en eux que des excommuniés qui ne méritaient que la condamnation éternelle. Il promena sur eux son regard froid et brillant comme une lame d'acier ; puis, sans autre

préambule, il leur dit : « Si vous ne reniez pas vos détestables hérésies, vous serez damnés; reniez-les, vous serez libres, à Texception, ajouta-t-il, de cet obstiné hérétique, en désignant du doigt Gabriel. Parlez, je suis prêt à recevoir votre abjuration. »

Nul des prisonniers n'ouvrit la bouche pour lui répondre.

• Surpris de leur silence, il leur dit : « Ce que vous n'osez pas, peut-être, par une mauvaise honte, faire pabliquement, vous pouvez le faire en secret. J'attends chacun de vous en particulier dans la geôle de la tour. » Ce disant, il sortit du cachot.

Quelques instants après , le gardien vint les trouver et leur dit : « Monseigneur vous attend. »

Un prisonnier se dirigea vers la porte.

— Misérable I lui cria d'une voix tonnante Gabriel.

Le prisonnier, comme s'il eût entendu la. voix de l'ange exterminateur, fît un pas en arrière.

Le gardien descendit dans sa geôle : « Monseigneur, dit-il au Prieur, vous avez affaire à des têtes dures ; les pileriez-vous dans un mortier que vous ne leur feriez pas dire : J'abjure ; et les attendriezvous pendant vingt ans, que pas un ne viendrait vous trouver. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je les connais, et si on n y mettait pas bon ordre, ils chanteraient leurs psaumes <J*une aube à l'autre,. »

— Ils sont donc ensorcelés, dit le Prieur.

— Il faut le croire, monseigneur.

L'abbé de Chapias retourna vers les prisonnier?, et faisant un violent effort sur lui-même, de loup il se fit agneau. « Mes amis, dit-il aux prisonniers de sa plus douce voix, en vous exhortant à abjurer, que vous ai-je demandé, si ce n'est de rentrer dans le bercail de notre sainte mère l'Eglise apostolique et romaine, hors de laquelle il n'y a pas de salut ? Qui m'a conduit ici, si ce n'est l'intérêt aussi vif que profond que je porte à vos âmes? »

— Est-ce par amour pour elles, lui dit Gabriel, que vous faites de nous des martyrs ?

A ces mots, le Prieur, d'agneau qu'il se faisait, redevint ce qu'il était, loup. « Vous, martyrs ! vous, martyrs ! s'écria-t-il ; vraiment, vous m'étonnez ; dans tous les cas, vous ne ressemblez en rien à ceux de Rome païenne; ils n'avaient pas comme vous l'insulte aux lèvres ; au lieu de maudire, ils bénissaient; ils promenaient leurs regards calmes et sereins sur les bêtes féroces des cirques, tandis que vous, vous promenez les vôtres avec une impatience fiévreuse sur les murs de ce cachot. Ils mouraient avec un éclair de joie dans les yeux, et le sourire sur les lèvres, tandis que vous ! Oh ! les étranges

martyrs que vous êtes ! » ajouta-t-il en ricanant.

— Vous oubliez, prêtre, lui dit GflJ)riel, en ricanant également, que les bourreaux de Rome païenne n'étaient que des novices en comparaison de ceux de Rome papale.

•— Insolent I lui dit le Prieur, tour à tour pâle et rouge de colère, ta langue de vipère te coûtera cher; je pourrais te faire pendre, rouer, brûler, écarteler, tu Tas cent fois mérité ; mais, je le réserve un supplice à la hauteur de ta scélératesse; regarde ce cachot, il te servira de tombe ; ne cherche pas à t'échapper, tu l'essayerais en vain.

— Tu peux, prêtre de Bélial, faire- de mon corps ce que tu voudras; il esta loi, il t'appartient comme la brebis appartient au loup ; mais ce que ni toi, ni tes suppôts ne ferez jamais, c'est d'emprisonner mon âme, ces murs si épais le seraient-ils cent fois plus. Si le métier de tourmenteur te plaît, et il te plaît, je crois, beaucoup, tu peux l'exercer sur moi. Quand je me suis décidé à quitter la Suisse pour venir dans le Vivarais au secours de mes frères, j'avais fait le sacrifice de ma vie ; et, je regarde avec autant d'indifférence les murs de ce cachot, dont tu veux faire ma tombe, que tes potences, tes bûchers, tes grils et tes chevalets ; après tout, quand on a le ciel

pour but de ses travaux et de ses peines, pourquoi

s'inquiéter de la manière dont on quittera la vie ?

— Et tu crois, prédicant, que le ciel est pour les gens de ton espèce ?

— Et tu crois, toi, prêtre de Rome, que le ciel est pour ceux de ta robe ? Toi, dans le ciel ! Toi dont Tenfer ne voudrait même pas !

— Prédicant, au revoir, tu auras bientôt de mes nouvelles, lui dit le Prieur en écumanl de rage. Et ce disant, il sortit du cachot.

Gabriel se frappa le front; une idée y était entrée tout à coup. « Allez, dit-il au geôlier, dire à monseigneur de Chapias que je désire lui parler. »

Le geôlier fit sa commission ; quelques instants après le prédicant était dans la geôle.

— Vous venez, sans doute, lui dit le Prieur, d'une voix sévère, faire amende honorable et retirer vos impertinences et vos insultes ?

— Oui, monseigneur, mais ce que j'ai à vous dire, je ne le peux qu'à vous seul.

— Sortez, dit le Prieur au geôlier.

Il sortit, laissant à sa place accoutumée son trousseau de clefs.

Le faucon affamé ne se jette pas avec plus de rapidité sur sa proie que le prédicant sur le prêtre. « Si tu cries, lui dit-il, tu es mort! Je t'assomme avec ce trousseau de clefs. »

Le Prieur pâle, effaré, allait crier au secours. Gabriel lui mit la main sur les lèvres. « Tu veux donc, suppôt de Satan, lui dit-il, que je t'assomme ! »

Le misérable aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pu.

Gabriel imbiba un linge avec Teau d'une cruche, le serra fortement autour de la bouche du prêtre, puis il lui lia les mains. Du trousseau de clefs, il choisit celle de la porte de la tour, l'introduisit dans le trou de la serrure et la fit jouer. Il était libre. Favorisé par un brouillard épais, il se dirigea vers Saint-Laurent-d'Âigouse et alla frapper à la porte de Pierre Mazet, l'un des membres de cette pieuse famille de Cévenols qui a donné tant d'honnêtes criminels aux galères, tant de martyrs aux potences et aux bûchers du clergé romain.

Pierre Mazet reçut son hôte en bénissant Dieu de sa merveilleuse délivrance, et lui donna pour retraite la cachette où les prédicants se dérobaient à la recherche des espions du Prieur; quelques jours après, Gabriel regagnait sa caverne, prêt à continuer son périlleux apostolat.

La nouvelle de sa délivrance se propagea avec la rapidité de l'éclair dans toute la contrée, et les assemblées du désert, qui depuis sa capture avaient cessé, recommencèrent avec un nouvel entrain.

264 l'abbaye de la vauée d'arc

Malgré le zèle que TEcureuil déployait pour découvrir les lieux où Gabriel et Dousson tenaient des assemblées, il n'y réussissait pas et s'en désolait. « Après avoir une fois mis la main sur Gabriel, se disait-il, je veux perdre mon nom si je ne Ty mets pas une seconde, dussé-je aller le capturer au fond de l'enfer ; j'espère bien que cet imbécile de Prieur n'aura pas cette fois l'idée de l'enfermer dans la tour de Constance ou de l'envoyer ramer à Toulon en compagnie des Turcs. Suspendu à une potence, ou, mieux encore, rôti sur un bûcher, il ne lui fera plus passer de mauvaises nuits. » Pour atteindre son but il mettait ses agents sur les dents, leur faisant, jour et nuit, battre la campagne, à trois lieues à la ronde. Il ne se doutait pas que l'un de ses agents livrait le secret de ses battues à M** Joseph qui en prévenaùt les deux prédicants.

Le Prieur, avec des sentiments différents de ceux

de TEcureuil, se désolait. Son œuvre de pacification était toujours à recommencer. Causant, un jour, avec le père Bonafé de ses insuccès, il lui dit : <c Nous avons essayé de tout pour* ramener les huguenots dans le bon chemin ; mais au moment où nous croyons y avoir réussi, nous nous apercevons dii contraire. Gabriel et Dousson les ensorcellent au point qu'on dirait que le diable s'en mêle. Il le faut bien, puisqu'ils se moquent de nos potences et de nos bûchers, et qu'au besoin ils riraient à la barbe de nos dragons. Vraiment! il ne nous faudrait rien moins qu'un miracle pour leur ouvrir les yeux sur les hérésies de leur Calvin. »

. — Si un miracle, monseigneur, lui dit le Jésuite saisissant ses psu-oles à la volée, peut les leur faire ouvrir, nous pouvons l'avoir.

— Y pensez-vous, mon révérend Père ?

— Sérieusement.

— Vous m'étonnez I nous n'avons ici ni un saint Antoine ni un saint François Régis, pour en faire. Quant à moi, je n'ai jamais eu la prétention d'être un thaumaturge.

— Ce miracle, nous l'aurons, monseigneur ; ce sera, il est vrai, un faux miracle, mais tout faux qu'il sera, il n'en sera pas moins un réel aux yeux des huguenots.

— Mais, mon révérend Père, nous est-il permis de faire de faux miracles ?

— Non, monseigneur, si nous les faisons en vue d'un mauvais but ; mais, oui, si c'est en vue d'un bon. Or, y a-t-il un but plus excellent, plus chrétien que celui que vous poursuivez depuis si longtemps avec tant de persévérance et de zèle ?

— Je ne pouvais, mon révérend Père, m'en proposer un plus excellent, puisqu'en travaillant au salut des huguenots, je travaille au mien ; mais, ce faux miracle dont vous me parlez , Dieu peut-il l'avoir pour agréable, et lui faire porter les fruits que vous en attendez? N'ai-je pas lu dans la Vulgate « qu'il hait les lèvres menteuses ? »

— Je l'ai aussi lu, monseigneur, et il semble, au premier abord, que celui qui fait un faux miracle se met en opposition avec la sainte Ecriture et attire sur sa tête la malédiction de Dieu ; mais, grâce à la direction d'intention, l'une des plus belles découvertes que les grands théologiens de la Société de Jésus aient faite dans le domaine de l'ordre moral, on peut ne pas s'arrêter aux moyens qu'on emploie pour atteindre un but, si ce but est bon.

— C'est vrai, dit le Prieur, dont l'esprit était borné, et qui pouvait bien appeler à son aide un faux miracle pour convertir les huguenots, quand il ne reçu-

lait pas devant les plus froides et les plus lâches cruautés pour y réussir.

— Ce faux miracle, comment le ferez-vous ? dit^il au Jésuite.

— Soyez assuré, monseigneur, qu'il se fera, mais il faut que rien ne transpire au dehors de notre projet ; si le père Théobald s'en doutait, il pourrait, avec son esprit entaché de gallicanisme, soulever des difficultés, et nous empêcher de faire le bien que nous avons à cœur de faire ; je vous engage à avoir l'œil sur lui ; je surprends parfois sur ses lèvres des paroles qui sentent le fagot !

Le Prieur et le Jésuite se séparèrent ; le Jésuite, heureux d'avoir ses coudées franches et de travailler à la prospérité de son ordre. Retiré dans sa cellule, il se livra à ses réflexions : faire un faux miracle, ce n'était pas ce qui l'embarrassait ; mais il lui fallait en trouver un qui eût tellement l'apparence d'être vrai, que les huguenots fussent dans l'impossibilité de découvrir la fraude. On leur dirait : « La véritable Eglise est celle dans laquelle on fait des miracles ; dans la vôtre on n'en fait pas ; donc, sous peine d'être damnés, vous devez devenir membres de celle où l'on en fait. »

Un pareil argument paraissait au Jésuite plus irrésistible que les catéchisations du Prieur.

Après y avoir mûrement réfléchi, tout joyeux, il §*écria : « Eurêka ! J'ai trouvé ce que je cherchais. La Vierge du sanctuaire de Montferré parlera et pleurera ; elle fera non pas un seul miracle, mais plusieurs ; pour cela, il me faut des aides. »

Le lendemain, il se rendit à Vallon et alla trouver trois mauvais drôles sans foi ni loi, qui s'étaient fait remarquer pendant la dragonnade par leur haine contre les huguenots. A chacun d'eux il assigna le même rôle, en leur recommandant d'être muets comme la tombe. Pour stimuler leur zèle, il donna à chacun d'eux dix écus, somme considérable pour l'époque, et leur en promit une plus forte qu'il leur donnerait plus tard. « Avez-vous bien compris, leur dit-il en les quittant, ce qu'il vous faut faire ? »

— Parfaitement, mon révérend Père ; vous pouvez compter sur nous ; et certes, quand il s'agit de faire pièce aux huguenots, nous le ferions quand même vous ne nous donneriez rien ; car nous sommes, vous le savez, de bons catholiques. En carême, nous ne toucherions pas plus à un morceau de viande qu'à un fer rouge.

— Je sais, mes amis, qu'aux jours où notre sainte mère l'Eglise ordonna de faire maigre, pour rien au monde vous ne voudriez faire gras ; mais vous avez un péché mignon, auquel, à dater de ce jour, il vous

faut renoncer. A votre air ahuri, je vois que vous me comprenez ; mais, comme le rôle que vous devez jouer ne sera pas long, il ne vous sera pas trop difficile de renoncer, pendant quelques jours, à vous enivrer, ce qui vous arrive régulièrement chaque dimanche après la grand'messe, sans compter que, pendant la semaine, cela vous arrive aussi. Or, quand on est ivre, on ne sait ni ce qu'on fait ni ce qu'on dit, et vous pourriez compromettre l'œuvre sainte à laquelle vous aurez le privilège de concourir.

-— Nous suivrons vos conseils, mon révérend Père, lui dirent-ils, vous pouvez compter sur le serment que nous en faisons.

— Pourvu que ce ne soit pas un serment d'ivrogne, se dit le Jésuite en les quittant ; mais je les surveillerai.

Le voyageur qui de Vallon se dirige vers Barjac, aperçoit à gauche, à deux kilomètres de cette localité, une grande filature de soie bâtie sur remplacement où s'élevait, avant la Réforme, le célèbre sanctuaire de Montferré.

Gontran de Vagnas, cadet de famille, n'avait, à son retour de la Terre Sainte, pour fortune que son épée et sa croix de Malte cousue sur son manteau râpé. Parti de France dévot, il y revint sceptique. Les excès des Croisés avaient tué chez lui la foi. Quand il regagna Vagnas, il avait dans son sac de voyage des richesses dont il ignorait le prix. Quelques jours après son arrivée, il déballait sa marchandise devant un moine de Tordre de saint François, qui, la besace au dos, quêtait pour son couvent. « D'où rapportez-vous tout cela ? » lui dit le Cordelier.

— De Jérusalem et des environs, mon révérend Père.

— Que contient cette petite fiole ?

— Un Ahan de saint Joseph.

— Et cette plume ?

— Elle est Tune de celles de la queue du coq qui, en chantant, rappela à saint Pierre son lâche reniement.

— Et cette petite boîte, que contient-elle ?

— Une petite portion des ténèbres qui couvrirent l'Egypte à la voix de Moïse.

— Et ce morceau de racine ?

— C'est une partie de celle de Jessé.

— Et ce petit morceau de ce je ne sais quoi ?

— Une parcelle de la vraie croix.

— Que contient ce petit tube ?

— Une goutte du lait de la Vierge ; je possède même deux de ses cheveux.

— Comment avez-vous pu, messire, vous procurer tous ces trésors ?

— C'était bien facile, mon révérend Père, tous les enfants de Jacob et de Mahomet s'étaient faits marchands de bimbeloterie sacrée. La marchandise était tellement abondante qu'elle n'était pas plus chère que nos grives, quand l'hiver est rigoureux dans nos

contrées ; puis, vous le dirai-je, ajouta Contran en riant aux éclats, les reliques étaient inépuisables; plus on en vendait, plus il en paraissait sur le marché. De la vraie croix, chaque Croisé voulait en avoir un morceau ; or, tous ces morceaux réunis, à eux seuls, pèseraient plus que les superbes platanes de l'avenue du. manoir du seigneur de Yagnas, mon frère aîné. Quant à la couronne d'épines du Christ, je n'exagère pas en disant que Ton pourrait en faire une haie pour son parc. J'aurais voulu ajouter à ma collection au moins un des crins de la queue de Tânon sur le dos duquel le fils de la Vierge fit son entrée triomphale à Jérusalem , le dimanche des Rameaux ; mais voilà, un Croisé de Gênes acheta la queue tout entière. En passant dans cette ville, j'ai pu m'en convaincre en entrant dans l'église où cette queue est en grande vénération. Quant à moi, mon révérend Père, qui ai vu les choses de près, je m'en gausse ; toutefois, j'ai apporté tout cela comme on apporte des bilboquets de la foire de Beaucaire et des sifflets de Saint-Claude pour amuser les enfants; passe encore , si nous n'étions pas revenus de la Terre Sainte battus et mal contents.

— Sans vous en douter, messire, lui dit le frocart, vous avez apporté d'Orient des richesses sans prix; il ne tient qu'à vous, cadet de famille, d'être aussi

riche, que dis-je ? plus riche que le baron de Vagnas, votre frère aîné.

— Le moyen, mon révérend Père ? lui dit Contran avec un air d'incrédulité.

— n est bien facile, messire : bâtir sur le monticule de Montferré une chapelle, et exposer à la vénération des fidèles ces trésors que voilà, ajouta le moine en désignant du doigt les reliques.

— J'ai bien, mon révérend Père, ces reliques qui ne m'ont pas coûté cher ; mais l'argent pour bâtir la chapelle, où le prendrai-je ? Je suis pauvre comme Job. '

— Je le crois, messire, puisque vous me le dites ; mais Job, après avoir été pauvre, devint richissime ; ce sera votre cas. Ne vous préoccupez pas de la chapelle, mon Ordre s'en chargera.

— Et de tout cela que me reviendra-t-il , mon révérend Père ?

— Fixez vous-même ce qu'il vous faut pour vivre en vrai gentilhomme. Vous faut-il un manoir? vous l'aurez ; une meute de chiens ? vous l'aurez ; et Gon- Iran de Vagnas, cadet de famille, n'aura rien à envier aux Roure de Barjac et aux Merle de Lagorce.

— Est-ce un rêve que je fais, mon révérend Père..., puis-je compter sur vous ?

— Comme sur le bon Dieu, messire ; bien plus, comme vous n'avez pas mal jeûné dans la Terre Sainte, nous vous permettrons de faire gras en carême et même de manger des œufs et du beurre le jour du Vendredi-Saint ; et, ce qui n'est pas à dédaigner, le Prieur général de notre Ordre, qui a voix au chapitre à Rome, obtiendra du saint Père une indulgence plénière pour tous vos péchés, et vous permettra, à l'heure de votre mort, de vous revêtir du costume des enfants de saint François.

— Passez ! passez ! mon révérend Père, je ne suis pas pressé d'en arriver là

— Je le crois, messire ; mais il est bon que vous sachiez que ceux qui meurent revêtus de notre costume ont obtenu du saint Père une faveur des plus précieuses.

— Laquelle ?

— Celle de sortir du Purgatoire le vendredi qui suit leur mort.

— Ce qui m'arrivera quand je ne serai plus, je n'en ai nul souci ; pour le présent, vous m'avez promis manoir, meute de chiens et tout ce qui s'en suit, tenez votre promesse.

— Je la tiendrai, messire, car ce que vous donnez à mon Ordre vaut mille fois plus que ce qu'il vous donnera. Je bénis la benoîte Vierge et saint François

mon patron, et tous les saints du Paradis, de Fheureuse chance de m'être trouvé présent, quand vous vidiez votre sac de voyage.

— C'est très heureux pour moi, mon révérend Père, que vous vous y soyez trouvé, car j'aurais jeté dans quelque coin ces bibelots dont j'ignorais le prix. Tenez, prenez-les, et souvenez-vous de vos promesses.

Une année s'était à peine écoulée, que Montferré avait un magnifique sanctuaire où l'on accourait de vingt lieues à la ronde pour vénérer les reliques de Contran. Les messes et les Evangiles qu'on y disait, les chapelets, les scapulaires, les croix et les rosaires qu'on y vendait, les auberges où les pèlerins prenaient leurs repas, étaient pour les enfants de saint François, une source de revenus si grands que les Dominicains, leurs voisins, en séchaient d'envie.

Ce qui attirait au sanctuaire de Montferré tant de pèlerins, c'était moins encore les reliques de Contran, que saint Loup, dont la statue daignait parfois ouvrir la bouche, cligner des yeux* pencher la tête et remuer les bras. Comment en douter, quand des centaines de témoins l'attestaient, et qu'une troupe de gitanos, témoins de ces faits miraculeux, s'étaient convertis au catholicisme romain?

Un jour, le fils du baron de Vagnas, un enfant de

douze ans, s'était endormi dans le sanctuaire ; en se réveillant, il vit la statue qui ouvrait la bouche, clignait les yeux, remuait les bras, et des pèlerins qui s'extasiaient devant elle, à la fois joyeux et effrayés. L'enfant, par la porte entr' ouverte de la sacristie, aperçut le sacristain qui tirait des ficelles.

Le lendemain, profitant du moment où il n y avait personne dans l'église, l'enfant entra dans la sacristie, tira les ficelles et vit ce qu'avaient vu les pèlerins, la statue de saint Loup ouvrir la bouche, remuer les bras, cligner des yeux. Plus développé qu'on ne l'est ordinairement à son âge, et aimant surtout à s'actnuser, il se glissait furtivement dans la sacristie, et au moment où des pèlerins étaient à genoux devant la statue, il tirait les ficelles, et le miracle avait lieu.

Jamais le Saint n'avait fait plus parler de lui, que depuis le jour où l'enfant avait pris goût à se glisser dans la sacristie.

Un jour, dans un grand dîner que son père donnait à des prêtres, à des moines et à des gentilshommes des environs, il ne fut question que de la miraculeuse statue, des prodiges qu'elle opérait, de la foule de pèlerins qui venaient de cinquante lieues à la ronde pour en être témoins.

— Je sais, dit Tenfant, comment la statue fait des miracles.

Et, avant que son père qui prélevait sur les bénéfices du monastère une somme assez ronde, lui eût fait signe de se taire, il raconta comment il s'amusait en tirant les ficelles.

Un silence glacial accueillit ses paroles. Cette fois, les augures de Rome papale, voyant leur ruse découverte, n'eurent garde de rire en se regardant...

Le kndemain, le baron de Vagnas fit partir son fils pour Toulouse, dans la crainte que les moines ne le fissent enfermer dans un in-pace,

A dater de ce jour, saint Loup fit moins de miracles; et en 1562, Tannée terrible, les huguenots incendièrent le sanctuaire. Sur ses ruines, on bâtit une chapelle dans laquelle on construisit un autel sur lequel on avait placé, depuis quelques jours, une Vierge noire, copie de celle de Chartres ; sans le le Père Bonafé, probablement elle n'aurait jamais fait des miracles.

Faire constater son miracle par un homme aussi connu que M« Joseph, parut au Jésuite un chefd'œuvre d'habileté. Pour cela, il fallait qu'il soignât ses faux malades et fût témoin de leur guérison. Il fut donc appelé auprès d'eux, et les crut atteints de rhumatismes. Il les traita comme il avait Thabitude de le faire ; mais ses remèdes qui, s'ils ne guérissaient pas toujours, soulageaient le plus souvent, restaient inefficaces. Il en était tout surpris. « Sur trois malades qui ont des douleurs, j'en soulage au moins deux, disait-il, et aujourd'hui sur trois, pas un seul ! »

Pendant deux mois qu'il soigna ses malades , ils devenaient, de jour en jour, plus perclus et plus criards; son amour-propre en souffrait, car dans Vallon on disait : « Non seulement M* Joseph ne peut plus guérir, mais encore il ne sait plus soulager. »

Un matin, de bonne heure, contre son habitude, il entra chez l'un de ses malades qui, en entendant ouvrir sa porte, se leva de table et courut s'étendre dans son lit en poussant des cris ; mais si grande que fût sa promptitude à regagner son grabat. M* Joseph s'aperçut de son manège et Qt semblant de n'avoir rien vu. « Gomment vas-tu ce matin ? » lui dit-il.

— De plus mal en plus mal, M® Joseph ; je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit ; si cela continue....

— Il faudra couper ta jambe.

— Me couper la jambe ! y pensez-vous ?

— Sans doute ; aux grands maux les grands remèdes ; mieux vaut perdre celle qui te fait souffrir que de les perdre toutes les deux ; entre deux maux, il faut choisir le moindre ; au reste, tu ne serais pas le premier que j'aurais amputé.

— Je préfère. M" Joseph, passer toute ma vie sur mon grabat, plutôt que de me laisser couper ma jambe.

— A ton aise, mon ami.

Pendant qu'il causait avec lui, notre Rhabilleur faisait les observations suivantes : Les couvertures du malade n'étaient pas à leur place habituelle ; sur la table à manger, un verre de vin était vide à moitié; d'un fromage, il restait tm quart; une chaise ptait renversée au pied du lit : « C'est cela ! c'est bien

cela! se dit-il; là-dessous, il doit y avoir quelque ruse ; A j'en saisis le premier fil, j'en saisirai les autres, et bien habiles seront les auteurs, si je ne parviens pas à la découvrir. »

De retour chez lui, il se mita réfléchir; puis se frappant le front : « Imbécile ! s'écria-t-il, n'auraistu pas dû t' apercevoir, il y a deux mois, de ce qui te crève les yeux aujourd'hui ? Tes trois rhumatisés $ont trois drôles qui ne valent pas la corde avec laquelle ils méritent d'être pendus ; ils sont les âmes damnées du Prieur. Tous les trois ont des femmes et des sœurs qui ne manquent jamais d'assister chaque jour à la messe, et chaque semaine d'aller à confesse pour nettoyer leur conscience de leurs coups de langue, qu'elles donnent à tort et à travers ; tous les trois, il y a deux mois, étaient robustes comme des chênes, et le même jour, presque à la même heure, ils se disent atteints de rhumatismes !I Tl y a là. certainement quelque dessous de carte ; ce qui me porte à le croire, ce sont les visites fréquentes que le Prieur fait à ces vauriens, ce qui est contre son habitude, car il n'entre chez un malade que lorsqu'il agonise, et nos drôles n'ont pas envie d'aller de vie à trépas. Le Père Bonafé ne les laisse manquer de rien : bon vin, bonne viande, bon pain, tout abonde chez eux ; jamais ils n'ont été mieux nourris ; de plu?

l'abbaye de la vallée d*arg 281

on vient de recevoir une copie de la Vierge noire de Chartres dont on fera dimanche prochain Tinauguration dans le sanctuaire de Montferré ; on parle des indulgences que le Pape accordera à ceux qui le visiteront, et le Père Bonafé, dit-on, assure à qui veut l'entendre, que les mêmes miracles qui se font à Chartres, auront lieu à Montferré, et, chose inouïe 1 on laisse aux huguenots la liberté de célébrer paisiblement leur culte. On aurait pu, la semaine dernière, disperser une assemblée, et on ne Fa pas faiti Tout cela ne me semble pais naturel, et le Père Bonafé a certainement la haute main dans cette affaire. A nous deux, maintenant, renard de Jésuite ! tu seras plus que fin si tu ne te prends pas au piège que tu nous tends ! »

A dater de ce jour, le Rhabilleur eut Tœil ouvert sur ses malades, qui, disons-le, non à la louange de leur conscience , mais à celle de leur habileté , jouèrent si bien leur rôle que tout autre que M* Joseph s'y serait laissé prendre. '

Quant il eut la certitude de la fraude, il eût pu facilement, à l'aide du fer chaud et des moxas, forcer les compères du Jésuite, à renoncer à remplir le rôle qu'il leur avait assigné dans sa profane comédie; il ne le fit pas, voulant se réserver le plaisir de révéler la fraude, le jour où elle se pro-

duirait au grand jour. Il se tenait donc prêt, sentant que ses rhumatisés ne pouvaient continuer à jouer leur rôle indéfiniment.

Un jour, en revenant de Barjac, où il avait remis la jambe du Prieur de La Chadenède, qui se l'était démise en tombant de voiture, il passa à Montferré, et ne fut pas peu surpris de voir TEcureuil, qui ne Taperçut pas , introduire dans un trou pratiqué dans le mur extérieur du sanctuaire deux gros sarments de vigne en pleine floraison. « J'y suis maintenant », se dit-il, et il pressa de l'éperon son cheval, afin que Ghazalon ne pût s'apercevoir de sa présence. Arrivé à une certaine distance, il se retourna et vit qu'il se dirigeait du côté de Barjac. Quant il l'eut perdu de vue, il rebroussa chemin et arriva près du sanctuaire, dont la porte était entr'ouverte ; il entra, et voyant qu'il n'y avait personne dans l'intérieur de l'édifice, il monta sur l'autel de la Vierge, et vit les deux bouts de sarment introduits dans les yeux de la statue. En soufflant dans sa bouche il acquit la certitude qu'on y avait introduit un tuyau pour la faire parler : « Ah ! misérables charlatans 1 s'écria-t-il, je vous prends la main dans le sac ». Il fut sur le point de saisir un marteau pour briser l'image taillée. « Non, non, se dit-il, ne le faisons pas, attendons l'heure propice pour couvrir

de confusion tous ces bateleurs qui font de la religion métier et marchandise ». Il descendit de Tautel el sortit de Téglise sans être vu.

De retour à Vallon, il visita ses malades, qui lui dirent : « M® Joseph , nous souffrons plus que jamais ; si vous ne pouvez pas nous guérir, au moins soulagez-nous; nous souffrons comme des damnés. »

— Est-ce que par hasard vous voudriez souffrir comme des saints ? J'ai bien réfléchi à la nature de vos rhumatismes, et je crois que je trouverai le moyen de les guérir.

— Au moins sans trop de souffrances, M* Joseph?

— Bien moins que si j'appliquais sur vos jambes un fer rouge, bien moins même que si je vous arrachais une dent. L'opération faite comme en un clin d'œil, vous recouvrerez Tusage de vos jambes.

— Ah ! M* Joseph, que de reconnaissance ne vous devons-nous pas ! Si, comme nous, vous croyiez à la messe, nous en ferions dire à votre intention par monseigneur le Prieur.

— Je me soucie de vos messes comme d'une guigne ; à ceux qui en font dire, leur argent leur profite tout autant que s'ils le jetaient dans la rivière.

M* Joseph les quitta, et alla panser les plaies de^ quelques huguenots, victimes de la brutalité des

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dragons. « Ah ! se disait-il en se frottant les mains de joie, ce renard de Jésuite et ses compères ne se doutent pas que ce sera moi, et non la Vierge, qui ferai le miracle. »

— Eh bien 1 où en sommes-nous de notre miracle? dit un jour le Prieur au Père Bonafé.

— Nous touchons au but, monseigneur.

— Il ne faudrait pas trop tarder à le faire^ mon révérend Père, car, depuis que nous les laissons tranquilles, les huguenots relèvent la tête. L'Ecureuil m*a dit que, dimanche dernier, une centaine de ces mécréants se sont réunis dans une caverne si près de notre abbaye que nous aurions pu entendre le chant de leurs psaumes, si nous l'avions voulu. L'Ecureuil se serait chargé de les prendre tous dans un seul coup de filet.

— Vous avez agi sagement, monseigneur, de ne pas donner l'ordre de les surprendre dans leur caverne, où vous aviez le droit de les enfermer comme des renards dans leurs tanières, puisquils s'y sont réunis contrairement aux édits de notre auguste souverain. Haineux, irrités, ils n'auraient pas fait attention à notre miracle, parce qu'ils n'y auraient pas été présents, tandis qu'ils y assisteront . par curiosité, sachant qu'ils n'ont rien à craindre

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pour leur vie. Encore quelques jours, monseigneur, et le miracle aura lieu. .

— Amen, dit le Prieur.

Un samedi soir, M* Joseph fut appelé en toute hâte à Jaujac pour soigner madame la baronne de Rochemure, une zélée catholique, qui s'était fracturé le bras droit. Le mardi suivant, à son retour, on ne parlait que d'une miraculeuse guérison opérée par la Madone du sanctuaire de Montferré. L'un des malades du Rhabilleur, qui depuis plus de deux mois n'avait pu poser à terre un pied devant l'autre, porté sur un brancard devant l'autel de la Madone, avait repris presque instantanément l'usage de ses jambes et s'était mis à courir, en poussant des cris de joie ; on disait de plus qu'on avait entendu parler la Madone et vu des pleurs dans ses yeux.

Le Père Bonafé avait profité de l'absence de M* Joseph pour obtenir son premier miracle, et préparer les populations des environs à accourir le dimanche suivant, qui était celui de la Pentecôte, à Montferré, pour être témoins, non d'une seule guérison miraculeuse, mais de deux, faisant, de plus, appel à leurs oreilles et à leurs yeux. La Madone parlerait et verserait des larmes. En présence

de tels prodiges» les huguenots devaient nécessairement, à moins qu'ils ne fussent des réprouvés, abjurer leurs hérésies ; mais pour atteindre ce but, il comptait surtout sur le témoignage du Rhabilleur, qui, n'ayant pu guérir ses malades, serait témoin de leur guérison. Sa conversion ne faisait pas doute dans Tesprit du Jésuite; et sa conversion, selon lui, devait entraîner forcément celle de tous les huguenots de la contrée ; il ne comptait pas pour peu la gloire qui en reviendrait à son Ordre.

Le jour de la Pentecôte, en Tan de grâce 1687, de nombreuses processions, bannières déployées, gravissaient lentement, vers les dix heures du matin, la petite colline sur laquelle . était situé le sanctuaire de Montferré. Sur deux des brancards portés par des jeunes gens forts et vigoureux, étaient couchés, sur une paillasse, les malades du Rhabilleur. Le miraculé du dimanche dernier les suivait en récitant des pater et des ave maria, et sautait de joie, à la grande édification des assistants, qui se sentaient d'autant plus de haine pour les huguenots qu'ils se croyaient plus sous la protection de la Vierge et des Saints. Si, dans ce moment, ce cri que les prêtres firent retentir trop souvent : Tue ! Tue ! avait été prononcé, ils se seraient jetés comme des bêtes fauves sur ceux que la curiosité avait attirés à

Montferré, et qui se tenaient à part, et par petites bandes de sept à huit personnes.

Le père Bonafé avait raconté dans les plus menus détails, au Rhabilleur, la guérison de son malade ; il n'avait oublié ni les larmes ni les paroles de la Vierge : « Vous pourrez, M° Joseph, lui dit-il de sa plus douce voix, vous convaincre que là où la main de Thomme est impuissante, celle de Dieu opère ; venez vous assurer par vous-même que l'Eglise romaine est la seule vraie, puisque c'est chez elle seule qu'on voit des miracles. »

— J'irai, révérend Père, lui répondit M* Joseph. Je ne suis pas, ajouta-t-il, de ces obstinés comme il y en a tant, qui ne se rendent pas à l'évidence.

— Et le miracle de dimanche dernier ! Celui-là a eu lieu au grand soleil ; des milliers de témoins pourraient vous l'attester.

— J'aime, mon révérend Père, à voir de mes propres yeux.

— Alors vous serez satisfait.

Ce disant, il salua M® Joseph et se retira.

— Ah î rusé coquin I si je n'étais pas là au moment où tu fabriqueras ton miracle, tu en ferais croire de belles à ces pauvres ignorants qui n'y voient pas plus loin que le bout de leur nez I Et le feu du ciel, s'écria-t-il, qui tomba sur les prêtres de

Bahal à la voix du grand Elie, ne tombera-t-il donc pas sur ces prêtres de Rome papale, mille fois plus coupables que les faux prophètes d'autrefois ! Qu'il faut, ô mon Dieu, que tu sois bon pour les supporter ! »

Quoique le courage de M* Joseph fût à toute épreuve, il jugea sage et prudent, sans leur communiquer ses projets, de se faire accompagner par une trentaine de vigoureux jeunes gens qui, au besoin, lui prêteraient main-forte.

A dix heures et demie, une foule immense se pressait près de la porte du sanctuaire de Montferré ; plus des trois quarts des pèlerins ne purent pénétrer dans son enceinte.

L'intérieur de l'édifice était brillamment illunainé, quoique le soleil, sous un ciel pur et sans nuages, y répandît des flots de clarté. L'autel de la Madone était couvert de guirlandes et de fleurs ; des nuages d'encens s'échappaient des encensoirs. L'abbé de Ghapias célébra une grand'messe, avec cette mise en scène dont Rome papale a le secret. Des prêtres richement costumés faisaient l'office d'enfants de chœur. Jamais sanctuaire, de mémoire d'homme, n'avait contenu dans sa vaste enceinte tant de prêtres, de chanoines, de clercs et de fidèles.

Toute splendide que fût la messe de monsei-

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gneur, les yeux étaient plus dirigés vers les deux perclus et vers la Madone noire que sur sa mitre. 11 tardait à chacun d'être témoin du grand miracle qui allait s'opérer.

Quand le Prieur eut dit sa messe, il descendit de lautel et alla s'asseoir en face de la chaire, sur laquelle monta le Père Bonafé.

— Monseigneur et mes frères, dit le Jésuite en s'adressant au Prieur et aux assistants, notre sainte mère l'Eglise catholique romaine traverse des jours qui nous rappellent ceux où, sous les Césars de ftome païenne, on jetait les fidèles en pâture aux bêtes féroces des cirques. En effet, voilà bien des années que les hérétiques huguenots la persécutent.

« Misérable menteur ! » se dit Gabriel, qui s'était glissé dans le sanctuaire au moyen d'un déguisement. Il allait lui donner un démenti, quand M* Joseph lui mit sa main sur les lèvres : « Silence, lui dit-il tout bas^ un mot perdrait tout. »

Le Père Bonafé, dans un discours qui parut aussi long aux assistants que la messe du Prieur, fît un tableau lamentable de TEglise, qui eût arraché des larmes aux assistants, sans leur impatience de voir le miracle ; aussi quand l'orateur, leur montrant la Madone, leur dit : « Regardez-la, elle pleure ;

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elle pleurera tant que la France sera souillée par rhérésie huguenote, » tous les yeux se fixèrent sur elle.

Toute rassemblée fut saisie d'une émotion indescriptible, quand des lèvres de la Madone sortirent ces paroles : « Gomment ne pleurerais-je pas, quand je vous vois souffrir au milieu de vous les huguenots ? Faut-il que je sois obligée de faire un miracle pour les convaincre de la fausseté de leur prétendue religion ? »

« Vierge sainte! faites-le, ce miracle! » crièrent mille voix ; et tous les regards se portaient de la Madone sur les deux perclus et des deux perclus sur la Madone.

Le père Bonafé, la figure rayonnante, regardait , M^ Joseph, et semblait lui dire : « Si vous n'êtes { pas convaincu, qui donc pourra vous convaincre ? » Il allait donner le signal du miracle, quand tout à coup le Rhabilleur s'avança vers les perclus, et d'une voix tonnante, il dit aux assistants : « Mes chers concitoyens, vous avez entendu parler la Madone, vous Tavez vue pleurer ? »

Des oui sans nombre retentirent dans le sanctuaire.

•— Eh bien ! elle n'a ni pleuré, ni parlé ; on l'a fait pleurer avec deux sarments de vigne enfoncés

dans ses yeux ; on l'a fait parler avec un tuyau placé dans sa bouche !

Le Père Bonafê, voyant ses ruses découvertes, essaya, mais vainement, de Tinterrompre, en se démenant dans sa chaire comme un possédé. « Sus I sas sur Thérétique I » criait41 ; mais la foule, dominée par Tattitude énergique du Rhabilleur, dont la probité n'était pas plus contestée que son habileté, demeurait immobile, comme si on Teût magnétisée.

— Vous étiez venus ici pour assister à la guérison miraculeuse de ces deux drôles que j'ai soignés pendant trois mois, leur dit M® Joseph. Eh bien I si le miracle n'a pas lieu par ce morceau de bois, qu'on fait pleurer et parler à volonté, il aura lieu par moi! » En prononçant ^es mots, il retira de dessous sa veste un gros fouet armé de petites pointes de fer, et, à tour de bras, il tomba sur les perclus, qui retrouvèrent instantanément l'usage de leurs jambes, en criant : « M® Joseph ! M® Joseph l ne frappez pas si fort, nous sommes guéris. »

— Pauvres ignorants I ouvrirez-vous enfin les yeux sur les indignes ruses de vos prêtres? » s'écria le Rhabilleur. En prononçant ces mots, il sauta sur Tautel de la Madone^ et aux regards stupéfaits de la foule, il retira les deux sarments qui la faisaient pleurer, et le tuyau qui la faisait parler^

L'abbé de Chapias et les prêtres qui rentouraient semblaient pétrifiés sur leurs bancs ; la partie était perdue sans le Père Bonafé. Remis de sa première surprise, il se dit : « Jouons le tout pour le tout. » Donnant alors à sa voix tout l'essor possible : « Mes frères, s'écria-t-il, il y a ici un coupable, un grand coupable I c'est M* Joseph. Vous savez la haine qu'il nous porte ; jamais il ne Ta mieux montrée qu'aujourd'hui ; c'est lui qui a profané la statue miraculeuse de la Vierge, en introduisant secrètement dans ses yeux deux sarments et dans sa bouche un tuyau. Il savait, en le faisant, que la sainte Vierge refuserait son gracieux concours. »

— Misérable menteur l lui cria, d'une voix tonnante, le Rbabilleur.

— Sus ! sus sur le profanateur ! cria le Jésuite. Au nom de notre Saint Père le Pape, dont je me porte garant, ceux qui l'arrêteront seront dispensés d'aller en purgatoire.

— Et toi, profane charlatan I où iras-tu ? lui dit M® Joseph. Voudra-t-on de toi, même en enfer ?

L'assemblée présente, à ce moment, l'aspect d'une mer houleuse ; on crie, on hurle, on se bouscule. Le Jésuite désigne de la main M® Joseph...

Parvenir jusqu'à lui n'est pas facile. Une trentaine de vigoureux Cévenols lui font un rempart

de leurs corps, et repoussent à coups de poings les assaillants, qu'ils tiennent à une respectueuse distance.

A quelques pas du Rhabilleur se trouve une porte latérale, par où il peut s'échapper.

— Fermez les portes! crie le Jésuite.

En un clin d'œîl, elles sont fermées.

— Tu seras bien malin si tu t'échappes, maudit huguenot, lui crie le père Bonafé. Je veux perdre ma part de paradis, si je ne t'envoie pas au bagne de Toulon, pour y faire ton métier de chirurgienbarbier parmi les Turcs et tes frères les parpaillots que nous y avons envoyés.

La position de M« Joseph était des plus critiques ; car, tout bien défendu qu'il fût par ses jeunes Cévenols, rissue de la lutte n'était pas douteuse ; le Jésuite avait donné l'ordre d'aller demander main forte à la maréchaussée de Barjac.

Les assaillants font toujours cercle autour du Rhabilleur, lui montrant le poing, et le traitant de chien d'hérétique, de blasphémateur, lorsque tout à coup un Cévenol s'élance sur l'autel de la Madone, s'empare de tous les cierges allumés, dont il fait une torche, et d'une voix qui fait tressaillir d'effroi les assistants, dit aux aides de M® Joseph : « Frères, emparez-vous des paillasses des faux per-

294 L*ABBAYE DE LA VALLÉE D'aRG

dus ; j'y mettrai le feu ; si nous périssons dans les flammes, Tabbé de Ghapias, ce tigre altéré de sang, son âme damnée le père Bonafé, et tous les prêtres de Bélial et de Moloch y périront avec nous. » A ces mots, les jeunes gens se mettent en mesure d'obéir ; mais à la vue de la torche que Gabriel tient à la main, toutes les portes s'ouvrent comme par enchantement. Le ïUiabilleur et ses intrépides compagnons s'échappèrent avant l'arrivée de la maréchaussée de Barjac.

La foule se retire avec des sentiments divers ; les uns, et c'est le petit nombre, croient aux ruses des prêtres, mais n'osent le dire ouvertement ; les autres croient le contraire, et leur haine contre les huguenots s'en accroît,

^- Votre miracle n'a pas réussi, dit le Prieur au Père Bonafé ; je regrette vivement de vous avoir accordé la permission de le faire ; toutefois, je reconnais que vous poursuiviez un but excellent, que vous auriez atteint, sans M® Joseph.

— Ne serait-il pas temps, monseigneur, de vous débarrasser de cet obstiné hérétique, en l'envoyant ramer à Toulon avec les forçats, ou, mieux encore, en le suspendant à une potence ?

— Je n'hésiterais pas un seul instant à le faire, si je n'avais pas besoin de ses services pour le soin

de ma santé, qai laisse beaucoup à désirer ; mais vienne le jour où je pourrai me passer de lui ! vous me comprenez, mon révérend Père ?...

— Oui, monseigneur.

La nuit tombante, les deux prêtres arrivèrent à Tabbaye de la vallée d'Arc.

Le lendemain de cette journée mémorable, à une heure du matin, Gabriel faisait le tour du sanctuaire de Montferré, pour s'assurer qu'il pouvait y pénétrer sans être vu. Quand il en eut la certitude, à Taide d'une fausse clé^ il ouvrît celle des portes latérales par laquelle le Rhabilleur s'était échappé, pénétra dans l'intérieur de l'édifice, et retira de dessous sa veste une lanterne sourde, eindirigeant partout son jet de lumière. Il se convainquit qu'il ne serait pas dérangé dans l'œuvre qu'il méditait. Aux yeux du prédicant, le sanctuaire de Montferré était un nid d'idoles, que Dieu lui ordonnait de détraire, comme Manassé détruisit celles de la maison de l'Eternel.

11 forma un tas des paillasses des faux perclus, qu'on avait oublié d'emporter, jeta dessus des chaises et des bancs et y mit le feu. En sortant, il dit à la Madone : « Si tu as le pouvoir de faire des miracles, je t'en fournis l'occasion ; si demain tu n'es

pas poussière et cendre comme ces chaises et ces bancs, je viendrai abjurer devant ton autel. »

En se retirant, le prédicant ferma la porte par laquelle il était entré, et se dirigea sur une colline, d'où, sans être vu, il pouvait suivre les progrès de l'incendie ; ils furent rapides ; le tocsin sonna à Vaguas et à Barjac. De tous les côtés on accourait, mais pour assister à l'embrasement de l'édifice,' dont il ne resta que les quatre murs.

Gabriel, fier comme Eroslrate après Fembrasement du temple de Diane, se retira dans sa caverne au moment où la voûte du sanctuaire s'effondrait avec un grand fracas.

Pendant que les catholiques de Vaguas et de Barjac, avertis par le tocsin, se dirigeaient en toute hâte vers Montferré, les curés de ces deux localités envoyaient chacun deux exprès à l'abbé de Chapias pour lui apprendre que le sanctuaire était en feu. Ils arrivèrent à l'abbaye de la vallée d'Arc .à six heures du matin, au moment où il venait de se lever et récitait ses prières.

. Chose étrange I ce prêtre, dont le seul mot de huguenot suffisait pour exciter la colère, apprit la sinistre nouvelle avec un calme qui étonna ses hôtes^ mais qui n'était qu'apparent. Tel ne fut pas le cas de Dousson : « Malheureux Gabriel ! s'écrîa-t-il ,

l'abbâye de la vallbe d'arc 297

c'est toi qui as incendié le sanctuaire de Montferré ; Taurais-tu fait, si au lieu d'être un prophète- en Israël, tu eusses été un apôtre ? Ne sommes-nous pas assez persécutés, pour que tu attires sur la tête de nos pauvres fidèles de nouveaux maux ! » En prononçant ces paroles, il fondit en larmes.

Gabriel, de retour dans sa caverne, s'applaudissait de son œuvre et ne pensait qu'aux moyens de faire évader Sarah de Laborie et Eléonore de Montvaillant du couvent des Ursulines d'Aubenas. Quelques jours après, il rencontra, au pont de Sarazin, un prêtre monté sur une mule, dont un guide hâtait la marche trop lente, avec son fouet.

— Où vas-tu, ministre de Bélial ? lui dit le prédicant, en portant la main sur la bride de sa monture.

Avant que le prêtre eût eu le temps de lui répondre, le guide dit à Gabriel, en le menaçant de son fouet : « Lâche cette bride. »

— A bas ton fouet I lui répondit, d'une voix tonnante, le prédicant, en levant sur sa tête son bâton.

Le guide, sentant qu'il avait affaire à plus fort que lui, lâcha son fouet.

l'âbbaye de la vallée d'aro 299

Le prêtre tremblait de tous ses membres et fouil* lait dans ses poches pour en retirer sa bourse.

— Tu crois, lui dit Gabriel, que je suis un voleur; tu te trompes ; mes mains, grâce à Dieu, sont nettes de tout vol. Je veux seulement savoir où tu vas.

Rassuré par ces paroles, le prêtre lui dit : « Le prêtre confesseur des Ursulines d'Aubenas est mort; je vais le remplacer. »

— La preuve ? '

— La voilà ! Et il sortit d'un vieux portefeuille une lettre de Tévêque de Viviers.

— Donne-moi cette lettre, lui dit le prédicant^

— A quoi vous servirait-elle ?

— Que t'importe ?

Le prêtre hésitait.

Gabriel leva sur lui son bâton.

— La voilà 1 maintenant je peux continuer ma route... et mon guide, où est-il ?

Il s*était enfui ; il avait pris le prédicant pour un voleur, et couru à Vallon pour prévenir la maréchaussée.

— Descends de cheval, dit Gabriel au prêtre.

— Pourquoi ?

— Parce que je le veux.

Il descendit.

— Allons, ne tremble pas ; je n'en veux pas à ta

vie, quoique tous ceux de ta robe, à cause de leurs cruautés, aient cent fois mérité la mort. » Ce disant, il attacha la mule à une branche de mûrier, banda les yeijft du prêtre, lui prit le bras, et le conduisit, par de longs détours, chez Jean Escouffier, un zélé huguenot, qui habitait au mas de Merlet.

Grand fut Fétonnement des membres de la famille huguenote, quand ils vii^ent arriver le prédicant avec le singulier hôte qu'il leur amenait. Il leur fil signe de se taire, en mettant sa main sur sa bouche, et désigna du doigt la chambre où on devait renfermer, et dans laquelle il entra avec lui, une lampe à la main.

Le prêtre, malgré l'assurance que Gabriel lui avait donnée, qu'il n'en voulait pas à sa vie, n'était pas sans crainte. Il se jeta à ses genoux en criant : « Grâce ! grâce ! »

— Ne t'ai-je pas dit que tu dois être sans crainte pour ta vie ? Si j'avais voulu t'assommer, t'aurais-je conduit ici ?

— Où suis-je ?

— Malheur à toi si tu le savais ou si tu cherchais à le savoir I Mais ne perdons pas de temps ; ôte tes habits...

. — Mes habits ?

I'âbbaye de la vallée d*arg 301

~ Oui, tes habits de prêtre ; il me les faut, et de suite ; tu prendras les miens.

Le prêtre, machinalement, se dépouilla de sa soutane et de son rabat.

Pendant que le prédicant revêtait le costume du prêtre et se coiffait de son tricorne, celui-ci revêtait le sien, disant : « Est-ce que je ne rêve pas ? » et il se tâtait le corps. «

— Non, tu ne rêves pas, lui dit Gabriel, tu es bien éveillé ; maintenant, écoute : cette chambre de servira de prison, et tu n*en sortiras que lorsque je viendrai te prendre pour te reconduire, les yeux bandés, là où je Tai rencontré ; je te rendrai tes habits, tu me rendras les miens ; nous serons quittes. Ne cherche pas à t'évader, tu n'y réussirais pas* et mal t'en arriverait. Tu as ton logement, ne sois pas inquiet pour ta nourriture ; pour être bien moins nourri qu'aux Ursulines d'Aubenas, tu ne manqueras de rien. J'emporte ton bréviaire, je te laisse ma Bible ; lis-la à la clarté de cette lampe, qui pour toi sera allumée du matin au soir. Si, au lieu de fonder ta foi sur les faux enseignements de tes conciles et de tes papes, tu les fondais sur ceux des prophètes et des apôtres, tu bénirais Dieu de m'avoîr rencontré ; mais avant, mettons-nous à genoux et prions. » Le prédicant fit une fervente prière et demanda

302 t' ABBAYE DE LA VAUÉE d'aRG

à Dieu de faire du serviteur du pape un disciple de Jésus-Christ ; puis il se leva, serra la main du prêtre, et sortit en lui disant : « Au revoir. »

Quand le prédicant parut devant ses hôtes en costume de prêtre, nul ne se douta que ce fût lui ; on le prit pour le prêtre qu'il avait amené.

— C'est moi, leur dit-il, en riant ; si jamais quelqu'un m'avait prédit que je revêtirais ce costume, je lai aurais répondu que ce serait le jour où Tlbie coulerait de Pracontiel au mas de Yigier. Pourquoi Tai-je-fait ? c'est mon secret ; je pars. Pendant mon absence qui, je l'espère, ne sera pas longue, ayez soin que rien ne manque à ce prêtre ; barricadez en dehors la fenêtre de la chambre dans laquelle il est enfermé ; il ne sait pas s'il se trouve au nord ou au midi, au levant ou au couchant de l'endroit où je l'ai rencontré. Quant à la distance, il ne la connaîtra jamais, ayant mis trois heures pour venir ici, quand une demi-heure suffit. Une dernière recommandation, et non la moins importante : lî ne doit voir ni entendre aucun de vous ; maintenant, au revoir, et que Dieu nous garde les uns et les autres.

Gabriel se mit en route, et le lendemain, à six heures du matin, il arriva à Aubenas, et «Ua frapper à la porte du couvent des Ursulipes.

La sœur lourière lui ouvrit»

— Annoncez, ma sœur, lui dit Gabriel, que le Père Méric, de Tordre des Camaldules, est arrivé*

Pendant que la sœur tourière allait prévenir la Supérieure, Gabriel se frappa le front : « Maladroit, se dit-il, tu aurais dû demander à ton prisonnier si la Supérieure le connaît; car si elle le connaît, tous tes projets vont tomber à l'eau, et, après avoir tendu un piège, tu pourrais bien y être pris le premier. »

Heureusement, ses craintes n'étaient pas fondées. La sœur Angélique fit' au prédicant l'accueil le plus empressé. Celui-ci lui présenta la lettre de Tévéque de Viviers, qu'elle baisa avec respect, conduisit ellemême le faux Père Méric dans la chambre qui lui était destinée, et se retira en lui demandant sa bénédiction, qu'il lui donna en posant ses mains sur sa tête.

Quand le prédicant fut seul, il se demanda, à son tour, s'il ne rêvait pas. Force lui fut, comme son prisonnier, de reconnaître qu'il était bien éveillé, et il arpenta sa chambre en tous sens, en se disant : «Messieurs les bonnets noirs savent se faire de bons nids ; vivre en anachorètes n'est pas leur fait; SOU& leurs pieds, un beau tapis; pour se coucher, un lit moelleux; pour se chauflPer, un bon feu ; pour leurs prières, \m prie-dieu sur lequel on ne doit pas

s'écorcher les genoux. » Pendant qu'il faisait Tinventaire de sa chambre, on frappa doucement à la porte.

Il ouvrit.

— Mon révérend Père , lui dit la Supérieure , voulez-vous dire une messe basse, ou chanter une grand'messe ?

A cette question, qu'il aurait dû prévoir et à laquelle il n'avait pas pensé, le prédicant fut médusé...

— Qu'avez-vous, mon révérend Père ? lui dit la Supérieure, étonnée et presque effrayée.

— Rien, rien, ma révérende Mère, rien, je vous assure. ,

— Ah ! comme vous voilà tout changé 1 Serieivous indisposé, malade ?

— Je le crois ; j'ai marché toute la nuit ; le froid m'a saisi.

— Attendez, nous allons faire attiser votre feu; un bon bouillon vous remettra.

— C'est aujourd'hui vendredi, ma révérende Mère , et pour rien au monde je ne prendrai un bouillon gras.

— Je vais de ce pas vous en préparer un maigre. Pendant que la Supérieure allait s'occuper du

bouillon, le prédicant se voyait pris dans un filet,

et il ne savait comment il pourrait passer à travers les mailles ; la sueur lui en venait au front ; et, lui qui était de force à tenir tête à toute une armée de prêtres et de moines, se sentait tout désarmé dans un couvent de nonnes.

On frappa à sa porte.

11 ouvrit.

A sa vue, la sœur converse qui portait un bouillon sur un plateau, poussa un cri, et lâcha le plateau qui tomba par terre. « Mais je ne me trompe pas ! s'écria-t-elle ; c'est vousl c'est bien vous, M. Gabriel? serait-ce possible que vous vous fussiez fait catholique, et ce qui est pis, prêtre? non, non, ce n'est pas croyable ; ce n'est pas vous ; je me trompe; » et elle ouvrait de grands yeux.

Le prédicant s'avança vers elle, et lui mettan]; la main sur la bouche, lui dit : « Suzon, c'est Pieu qui t'envoie à mon secours, mais je dois être inconnu pour toi ; heureusement, personne ne t'a entendue. Ferme la porte et retiens bien ce que je vais te dire. » Alors il lui raconta comment il s'était introduit dans le couvent, sous le nom du père Méric : « Mon but, ajouta-t-il, est de faire évader de leur prison mademoiselle de Laborie et mademoiselle Eléonore de Montvaillant, et de les aider à se réfugier à Genève. »

306 l'abbaye de la vallée d^rg

— El moi , monsieur Gabriel , me ferez-vous évader ?

— Oui, si c'est possible»

— Oh I faites-le, je serais si heureuse de suivre ma chère maîtresse.

— Avant d'entreprendre ce voyage semé de difficultés et de périls de tout genre

— Il y en aurait cent fois plus encore, lui dit Suzon en l'interrompant, que je les affronterais, et ma chère maîtresse aussi; plutôt que de demeurer dans cet enfer, car c'est un enfer que ce couvent» monsieur Gabriel.

— Trêve de digressions, mon enfant ; allons au plus pressé ; nous ne sommes pas sur la roule de Genève, nous sommes dans ce couvent, et le plus pressé, en ce moment, est d'en sortir. Pour moi, c'est facile, ayant mes entrées et mes sorties à volonté ; mais pour toi et ta maîtresse, c'est loin de l'être.

— Laissez-moi, monsieur Gabriel, réfléchir pendant quelques jours, et peut-être

— Réfléchir quelques jours I dis plutôt quelques heures ; car rarement un homme s'est trouvé dans une position à la fois plus critique et plus comique que la mienne. II y a à peine quelques instants , la Supérieure me demandait si je voulais

l'abbaye de la vallée d*arg 307

dire une medse basse ou chanter une grand'messe ; je peux, aujourd'hui, alléguer mes fatigues et me mettre au lit; mais demain on me fera la même demande, car il est de règle qu'un prêtre chante la messe chaque jour. Plutôt, s'écria Gabriel, la potence ou le bûcher, que de monter sur un autel pour missifier I Et, d'ailleurs, le voudrais-je, que je missifierais tout de travers, et sous le prêtre on reconnaîtrait le prédicant. Allons, Suzon, cherche de ton côté, pendant que je chercherai du mien. Quand on est comme nous dans une fosse, on ne doit avoir qu'une seule chose dans la tête : chercher le moyen d'en sortir.

— Si ce moyen existe, monsieur Gabriel, à deux nous le trouverons. Je vais prévenir mademoiselle de Laborie et son amie de votre présence dans le couvent.

— Laisse-moi ce soin.

'.Suzon sortit.

Gabriel, demeuré seul, se mit à arpenter de nouveau sa chambre, cherchant des moyens d'évasion, et n'en trouvant pas. « Il n'y a donc rien dans cette tête ! se disait-il, en se frappant le front* Serait-ce cette soutane de prêtre qui me rend bête ? »

On frappa pour la troisième fois à sa porte.

Il ouvrit.

— C'est moi, mon révérend Père, lui dit la Supérieure. Le bouillon vous a-t-il un peu remis ?

— Non, ma révérende Mère ; ce n'est pas moi qui l'ai bu, c'est le tapis.

— ' Sœur Marie aurait- elle laissé tomber le plateau ?

— Hélas I oui.

— Elle aura huit jours de prison.

— Huit jours de prison I se dit tout bas Gabriel, nous sommes perdus !

— Huit jours de prison c'est peu, mon révérend Père, pour une telle maladresse.

— C'est peu , même trop peu , ma révérende Mère; mais j'ose vous demander une grâce pour fêter ma bienvenue.

— Je vous comprends, mon révérend Père ; je vous l'accorde : annoncez vous-même à sœur Marie que c'est à vous qu'elle doit son pardon. Je vais de ce pas vous commander un nouveau bouillon ; j'espère que le tapis, ajouta-t-elle en riant, ne le boira pas cette fois. Vous voyant fatigué, j'ai fait prier M. le doyen d'Aubenas de nous envoyer un

'prêtre pour dire une messe basse; si votre état de santé vous le permet, vous pourriez célébrer la grand'messe à dix heures, car toute notre communauté se fait une fête de vous voir monter à l'autel.

— Je ne crois pas, ma révérende Mère, que je le puisse, au moins aujourd'hui ; tâtez mon pouls.

— En effet, il bat très fort. Voulez-vous que je fasse appeler un médecin ?

— Demain, si la fièvre ne tombe pas, je recourrai à ses soins ; aujourd'hui, je peux m'en passer ; pour le moment, un bouillon me suffira.

La Supérieure sortit.

« Me voilà pour aujourd'hui , se dit Gabriel , délivré de la messe; un jour à moi, c'est peu ; toutefois c'est quelque chose. Allons, ma tête, travaille. » Et ce disant, }l se frappait le front.

Quelques moments après, Suzon entra, portant le bouillon sur un plateau qui, cette fois, ne lui échappa pas des mains.

— T Eh bien, mon enfant, ta tète a-t-elle travaillé? car de la mienne il ne sort que du vent.

— Oui, monsieur Gabriel, elle a travaillé.

— Au moins, en est-il sorti quelque chose de bon ?

— Je l'espère.

— Eh bien, parle pendant que je prends ce bouillon, qui est le bienvenu, après une nuit d'une marche pénible.

— Deux moyens d'évasion se sont présentés à mon esprit, monsieur Gabriel. Le premier : amener

pendant la nuit, dans votre chambre, mademoiselle de Laborie et son amie, puis apporter une échelle que je peux me procurer, et nous en servir pour descendre de votre fenêtre dans le jardin; une fois dans le jardin , Téchelle nous aidera à franchir le mur qui n'est pas très haut, et nous voilà, pendant une nuit obscure, dans une rue déserte; une fois là, nous avons la clef des champs.

— Pour des hommes, Suzon, ton moyen d'évasion est de facile exécution ; mais pour des femmes, il offre bien des difficultés.

— Difficultés ne sont pas obstacles^ M. Gabriel ; et, quand il s'agit de sortir de prison, on n'est pas difficile sur les moyens. Je ne suis pas ingambe, ma maîtresse non plus, et son amie encore moins.

— Et ton autre moyen ?

— Sortir du couvent par la porte.

— La possibilité ?

— La Providence, qui nous veut du bien, nous l'offre. La sœur tourière est mal portante depuis quelques jours ; je lui offrirai de la remplacer pour une nuit; elle acceptera, je l'espère, car elle ne se défie pas de moi, qui passe pour très convertie, quoique je ne le sois pas du tout.

— Acceptera-t-elle 7

— Je le lui proposerai.

— Si elle accepte, c'est très bien ; mais le moyen, pour les deux amies, de sortir de leur dortoir sans que leurs compagnes s'en aperçoivent ?

— Sauf meilleur avis, je l'ai trouvé, ou plutôt j'ai cru l'avoir trouvé. A huit heures du soir, tout le monde, sans exception, se couche, et on se lève à minuit pour chanter matines ; à huit heures et quart, OQ dort d'un sommeil si profond que le bruit de toutes les cloches d'Aubenas, lancées à toute volée , ne le troublerait pas ; ma maîtresse, son amie et moi nous n'aurons garde de dormir ; et vers les dix heures, au moment où le sommeil est le plus fort, je viens vous trouver ; le reste est inon affaire.

— C'est très bien, Suzon, si tu fais l'office de portière. Le feras-tu?

— J'ai proposé à. la sœur tourière de la remplacer* . — A-t-elle accepté ?

— Elle n'a dit ni oui ni non , cela dépendra de son état de santé. Jamais je n'ai souhaité à personne une maladie ; cette fois, je la souhaite de tout mon cœur à cette sœur, qui est un véritable chien de garde des plus hargneux. Au reste, si elle n'acceptait pas, il y aurait peut-être un moyen.

— Lequel?

— Elle est malade ; chaque soir, on lui sert une potion calmante, il suffirait qu'on y ajoutât un peu

plus de laudanum que d'habitude ; mais le moyen?

— Je crois le découvrir, Suzon. La Supérieure a tâté mon pouls, il battait fort, et certes, il aurait battu à moins, vu mes perplexités. Je lui demanderai un calmant à forte dose, pour me procurer une bonne nuit.. Vraiment les idées me reviennent. Réflexions faites, préviens en secret ta maîtresse et son amie de ma présence dans le couvent ; activité, vigilance, silence, et surtout prudence !

Deux heures après, la Supérieure vint rendre visite au faux Père Méric , et lui demanda comment il se trouvait.

— Ni mieux, ni plus mal, ma révérende. Mon malaise provient du manque de sommeil ; une bonne nuit me remettra sur pied, mais cette bonne nuit, je ne l'aurai qu'à la condition de prendre un calmant très opiacé.

— Vous l'aurez, mon révérend Père. La sœur qui s'occupe de notre pharmacie se fera un vrai plaisir de vous le préparer ; et, si demain, par événement, vous n'étiez pas assez bien pour dire votre messe, nous ferions placer dans votre chambre notre autel portatif, afin que vous puissiez officier sans trop de fatigues ; c'est ce que nous faisons, quand monseigneur l'évêque de Viviers nous fait l'insigne honneur de passer quelques jours dans notre courent. Je vous

quitte pour vous faire préparer votre potion calmante.

— Trois fois merci, ma révérende Mère, et puisque vous veillez avec tant de soin sur ma santé, ayez la bonté de me faire servir une petite collation ; quant à ma potion calmante, je ne la prendrai que vers huit heures du soir, au moment de me coucher.

— Je mets, mon révérend Père, la sœur Marie à votre service. Demain matin, je viendrai m'informer si vous avez passé une bonne nuit, et vous demander si l'état de votre santé vous permet de dire votre messe.

Cela dit, elle lit un profond salut au faux Père Méric et sortit.

Une demi-heure après, Suzon, toute joyeuse, apporta dan3 un plateau des mets maigres bien apprêtés, auxquels le prédicant fit grand honneur. Quand il eut apaisé sa faim, il dit à Suzon : « Nous feras-tu sortir du couvent par la porte ? »

— Oui, M. Gabriel, si nous avons une potion bien opiacée, car la sœur tourière a accepté ma proposition de la veiller, se sentant plus fatiguée.

— Cette potion, nous l'aurons. Va dire aux deux amies de se tenir prêtes, et viens me trouver au moment où les sœurs vont se coucher.

— Oh ! que je suis heureuse 1 s'écria Suzon en quittant le prédicant.

La journée parut d'une longueur démesurée à Gabriel. Au moindre bruit qu'il entendait près de sa porte, il s'imaginait que sa ruse était découverte et qu'on allait faire de sa chambre sa prison. Aussi éprouva-t-il un grand soulagement, quand Suzon vint lui dire : « J'ai fait prendre la potion opiacée à la sœur tourière, et d'ici à quelques minutes elle dormira comme une sojache. Dans ce moment, les sœurs se couchent ; vers dix heures, j'amènerai les deux demoiselles, et nous sortirons du couvent, car j'ai la clef de la porte d'entrée. »

A l'heure convenue Gabriel franchit avec les trois fugitives la porte du couvent, et se dirigea avec elles du côté de Vogué. Du geste et de la voix il les encourageait , et donnait des ailes à leurs pieds , tant il lui semblait entendre derrière elles le bruit des pas des chevaux de la maréchaussée lancée à leur poursuite.

— Ne craignez rien, leur disait le prédicant ; ce n'est qu'à minuit qu'on pourra s'apercevoir que vous n'êtes pas dans l'église à la place que vous occupiez quand vous chantiez matines. On vous croira malades, et avant qu'on ait découvert que c'est le faux Père Méric qui a favorisé votre fuite, vous serez en lieu de sûreté.

Vers minuit, nos fugitifs étaient sur les bords de TArdèche; pendant qu'ils traversaient le pont de Vogué ils rencontrèrent une patrouille qui leur cria : « Qui vive I »

» Amis, » répondit Gabriel, et s'avançant hardiment vers le chef de la bande, il lui dit : « Nous allons à Notre-Dame de Louol, dont demain c'est la fête, pour faire dire des messes, et prier la sainte Vierge de délivrer notre contrée de la présence de ces chiens de huguenots qui ont incendié le vénérable sanctuaire de Montferré. Vous devez sans doute le savoir? »

— Nous ne le savons que trop, répondit le brigadier, car, depuis le lendemain de l'inïîendie, nous sommes à battre la campagne, et, pour surcroît de travail, comme si nous n'en avions pas assez, nous avons reçu l'ordre de fouiller les bois pour amener mort au vif.....

— Qui?

— L'homme, M. le curé, qui a arrêté sur le pont de Sarazin le Père Méric, que monseigneur de Viviers avait envoyé à Aubenas pour être le confesseur des Ursulines.

Nos trois fugitives tremblaient de tous leurs membres. .

316 l'abbaye de la vallée d'arg

— Vous tremblez, mes sœurs ? leur dit le brigadier.

— De froid, répondit Suzon.

— Pauvres sœurs 1 dit le chef ; mais aussi, pourquoi se mettre en marche la nuit par un froid de loup?

— Quand on a fait un vœu, lui dit Gabriel, comme vous, gens de guerre, on ne regarde ni au froid ni à la chaleur, pas plus à la nuit qu'au jour; on doit partir, on part, pleuvrait-il des hallebardes. Mais, dites-moi tout ce que vous savez sur l'arrestation du Père Méric, et par qui vous le savez.

— Par le muletier qui le conduisait. Ayant pris peur, il a couru à Vallon rendre compte à la maréchaussée de ce qui lui était arrivé. Des ordres ont été aussitôt donnés, pour que toutes celles des environs se missent en campagne ; et voilà aussi pourquoi, M. l'abbé, vous nous voyez battre la campagne, quand nous nous trouverions bien mieux au fond de notre lit.

— C'est absurbe de vous faire courir de nuit. Le gibier, on le chasse de jour.

— C'est vrai, M. l'abbé, mais nous, militaires, nous n'avons d'autres volontés que celles de nos chefs ; nous obéissons, nous ne discutons pas.

— Et TOUS faites bien. Vous a-t-on donné le signalement de celui qui a arrêté le Père confesseur?

— A peu près, mais pas assez pour le reconnaître.

— Sait-on ce qu'est devenu le Père confesseur ?

— On l'ignore, mais on craint qu'il n'ait été assassiné, et, aujourd'hui même, on a fait descendre un homme dans l'avent de Chazeaux, pour savoir si on ne l'y aurait pas précipité ; on n'a rien trouvé, mais nous ne voulons pas vous retenir sur ce pont, à cause du froid. Bon voyage, M. l'abbé.

Sur ce compliment, il se dirigea avec ses gens du oêté de St-Sernin.

Gabriel et ses trois compagnes de voyage traversèrent le village de Vogué , et deux heures après ils étaient sur le point d'atteindre le sommet de la montée de Leyris , quand tout à coup ils se trouvèrent en la présence de la maréchaussée de Villeneuve-de- Berg. Au cri de : « Qui vive I » poussé par le commandant, Gabriel répondit : Le Père Méric, confesseur des Ursulines d'Aubenas.

— Voilà qui est drôle, dit le commandant, en s'avançant vers lui ; vous, le Père^ Méric? vous voulez rire I A celte heure, il est peut-être à six pieds sous terre.

Payant d'audace, Gabriel dit au commandant ;

318 l'abbate be la vallée d'arc

« Je suis le Père Méric en chair et en os, ayant élé arrêté avant-hier, au pont de Sarazin, par un homme que j'ai pris pour un voleur. Il m'a conduit, après m'avoir bandé les yeux, dans une maison de Lagorce, d'où je me suis échappé à pied ; je me suis rendu au couvent des Ursulines d'Aubenas, où j'ai reçu de la mère Angélique un accueil des plus gracieux. Le doyen d'Aubenas, étant venu me rendre visite, sur son conseil, on a décidé qu'il fallait me rendre en toute hâte à Vallon pour informer le commandant de la maréchaussée de tout ce qui m'était arrivé, et dissiper les craintes qu'on pouvait avoir sur mon sort. » S'apercevant que le commandant ne prenait pas tout à fait à la lettre son récit, Gabriel lui dit ; « Avez-vous un rat de cave ? »

— Mais certainement, j'en ai un, il ne me quitta jamais.

— Allumez-le, commandant.

— Je l'allumerai, mais après? Croyez-vous que je n'ai pas d'assez bons yeux, quoiqu'il fasse nuit, pour ne pas voir que, si vous n'êtes pas prêtre, vous êtes costumé en prêtre?

Il alluma son rat de cave.

Retirant alors de son portefeuille la lettre de Tévêque de Viviers contenant la nomination du Père

Méric au poste de confesseur des Ursulines d'Aubenas, Gabriel la lui présentant, lui dit : « Lisez. »

Le commandant, à la clarté de son rat de cave, lut la lettre de Tévêque de Viviers. En la rendant au faux Père Méric, il lui dit : « Excusez-moi, M. Tabbé, si un moment j'ai mis en doute vos paroles ; mais voilà, par le temps qui court, la défiance nous est commandée, surtout au moment où les huguenots cherchent à se réfugier à l'étranger ; en effet, il y a des riches qui prennent jusqu'à des habits de mendiants pour n'être pas reconnus ; il est même des hommes qui se déguisent en prêtres et des femmes en religieuses, dans la pensée que leur costume sera pour eux le meilleur des passeports. Tenez, M. l'abbé, si vous n'aviez pas eu sur vous la lettre de Monseigneur de Viviers, malgré toutes vos réclamations, je vous aurais conduits tous les quatre au Prieur de l'abbaye de la vallée d'Arc, devant lequel vous vous seriez expliqués. »

Sarah et Eléonore, saisies de crainte, à l'ouïe des dernières paroles du commandant, ne purent maîtriser un mouvement de frayeur ; elles tremblaient de tous leurs membres.

— Vous tremblez, mes sœurs? leur dit le commandant. •

Se rappelant la réponse de Suzon, elles lui dirent : « De froid, monsieur. »

— On tremblerait à moins ; mais aussi il faut être terriblement pressé pour se mettre en route par un temps pareil ; ne vaudrait-il pas mieux dormir paisiblement dans son lit ?

Suzon, qui avait réponse prête à tout, lui dit : c< Commandant, demain c'est grande fête au sanctuaire de Louol, où se fera certainement quelque miracle dans la matinée ; nous avons prié notre Supérieure de nous laisser partir avec notre nouveau confesseur, le révérend Père Méric; et puis, quand il s'agit de voir un miracle, on se met en route, qu'il pleuve ou qu'il gèle. »

— J'espère, dit le commandant en riant, que ceux qui se feront au sanctuaire de Louol seront plus authentiques que celui du sanctuaire de Montferré. M** Joseph a-t-U joué une bonne farce à l'abbé de Chapias ! On en parle beaucoup, mais à mots couverts ; et on se garde bien de dire que le Père Bonafé avait fabriqué le miracle, ce qui ne lui a pas réussi. Avez-vous entendu, M. l'abbé, parler du célèbre Rhabilleur? dit le commandant, en s'adressant au faux Père Méric.

— Mais certainement, il n'est pas chirurgien qui le vaille, même à Paris. A Viviers, un maréchal-ferranl

qui arrache les dents m'avait martyrisé , sans pouvoir m'arracher celle qui me faisait souffrir, quoiqu'il y allât à tour de bras. Heureusement, M® Joseph se trouvant en ce moment à Viviers, me l'arracha en moins d'une seconde. Si je peux disposer d'une heure à Vallon, j'irai lui rendre visite, tout huguenot qu'il soit.

— Je le crois bien, mon révérend Père, lui dit Suzon, car s'il est un parpaillot, ses pinces et ses bistouris sont catholiques.

Et tout le monde à cette réponse, se prit à rire. « A-i-elle de l'esprit cette Suzon 1 » se dit le faux Père Méric.

— Nous avons assez causé, dit le commandant à Gabriel, nous allons fouiller de la cave au grenier les maisons de Vogué, où l'homme qui a arrêté le Père Méric s^est peut-être caché. Quant à vous, dirigezvous vers Vallon, et comme le chemin est mauvais et qu'il n'y a pas mal de ruisseaux difficiles à franchir, de nuit surtout, je vais vous faire accompagner par l'un de mes gens.

— Ne lui donnez pas cette peine, commandant; si seuls nous avons pu, sans guide, venir jusqu'ici, nous pouvons aller jusqu'à Vallon ; et, d'ailleurs, nous avons avec nous une sœur converse qui connaît le chemin.

— Je le connais si bien, dit Suzon, que j'irais a Vallon les yeux bandés.

— Je le crois, ma sœur, puisque vous le dites ; toutefois, quoique vous n'ayez pas besoin de lui pour vous montrer le chemin, il ira. à Vallon en votre compagnie, pour dire à TEcureuil que nous n'avons pas trouvé l'homme qui a arrêté le confesseur des Ursulines, mais que nous sommes toujours à sa recherche.

— L'Ecureuil I dit le faux Père Méric, c'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

— J'en suis plus que surpris, M. l'abbé, car entre Alais et Annonay, quel est celui qui n'a pas entendu parler de lui ? Allez ! c'est un fier lapin que celui-là; il a dans son sac plus de ruses que nous tous dans les nôtres. Il suit à la piste les huguenots ; il les flaire de loin, mais il en est deux qu'il guette nuit et jour.

— Lesquels ? dit le faux Père Méric.

— Le prédicant Dousson et le prédicant Gabjiel ; c'est surtout celui-là qu'il cherche nuit et jour. Je n'ai jamais vu ce prédicant, mais, si ce que j'entends dire de lui est vrai, c'est tout de même un fier homme, et de taille à tenir tète à un régiment ; je suis catholique, eh bien I tout huguenot que soit ce Gabriel, je ne peux m'empêcher de l'admirer, car,

nous, militaires, nous admirons le courage et Tintrépidilé, même chez nos ennemis. Monseigneur Tabbé de Ghapias... le connaissez-vous, M. Tabbé ?

— Je le connais, commandant, mais je crois qa'il n'aime pas le prédicant Gabriel.

— Peste, je le crois bien !... Il lui a fait passer un mauvais quart d'heure dans la tour de Constance ; il aurait pu Tassommer airec un trousseau de clefs.

— Pourquoi ne Ta-t-il pas fait ?

— Parce que le prédicant a le cœur d*un soldat.

— Et cependant, si vous vous empariez de lui, le laisseriez-vous s'échapper ?

— Pour ça, non. Mais je le plaindrais, si on le brûlait comme on a déjà voulu le faire ; et d'ailleurs on ne serait pas un vrai militaire, si on ne plaignait pas les hommes qui ont, comme ce prédicant parpaillot, un coeur de lion ; et puis, il n*est pas méchant, car en guerre avec le Prieur de la vallée d'Arc, il aurait eu autant le droit de le tuer, que lui de le pendre ou de le rouer. Connaissez-vous, M. l'abbé, le capitaine RoUet ?

— J'ai entendu parler de lui; on dit qu'il n'est pas doux pour les huguenots.

— Certes non ; mais du courage, il en a à revendre ; seulement, il met trop souvent le pied dans sa vigne, et alors il est terrible, quoique au fond il ne soit

324 L* ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRG

pas méchant ; enfin, vous le dirai-je ? les dragons sont des brutes, ils sont une tache dans Tarmée... mais je sens que le froid me gagne en causant avec vous. Michel, dit-il à Tun de ses gens, accompagne M. Fabbé et ses dames ; et maintenant, bon voyage !

En prononçant ces mots, il partit.

Nos fugitifs, peu rassurSs par la présence de leur compagnon de voyage, se mirent en route. Gabriel, se parlant à lui-même, disait : « Je me serais bien passé de la malencontreuse complaisance de ce bavard de brigadier. Comment' m'y prendrai -je pour me débarrasser de son Michel ? » Et la sueur perlait sur son front, quoiqu'il fit un froid à fendre les pierres.

Tout à coup, une pensée lui traverse la tête, et aussi prompt que Féclair, il s'élance sur Michel, l'enlace de ses bras et le roule à terre.

— Ne me tuez pas 1 ne me tuez pas ! criait Michel, ne me tuez pas \ je ne vous ai pas fait de maL

— Je ne veux pas le tuer, lui dit Gabriel, mais je ne réponds pas de ne pas le faire, si tu fais la moindre résistance et si tu cries. Donnez-moi vos mouchoirs, dit-il aux trois femmes^

Michel, sans mot dire, se laissa attacher les pieds

et les mains ; puis Gabriel le fit asseoir au pied d'an chêne et passa un mouchoir autour de sa bouche pour l'empêcher de crier au secours, quand il serait parti. En le quittant, il lui dit : « La première personne qui passera te rendra la liberté de tes pieds et de les mains. En faisant ce que j'ai fait, je n'ai voulu que me passer de ta compagnie. » Michel, en l'entendant, se disait : « Je me serais bien passé de la tienne. »

Une heure après, nos fugitifs, en traversant le hameau de Bourret, rencontrèrent un vieux porteballe. Appuyé sur son bâton, il paraissait ployer sous le poids de sa marchandise; il continiia sa route, faisant semblant de ne pas faire attention à eux.

Grand fut Tétonnement de Pierre Escouffler , quand il vit arriver Gabriel avec trois religieuses. Le prédicant lui raconta comment il avait réussi à les faire évader du couvent des Ursulines, ce qui l'émerveilla et le remplit de joie, ainsi que sa famille. « Pierre, dit-il au maître de la maison, nous avons encore trois heures de nuit ; aie soin de ces dames ; je vais rendre au Père Méric sa soutane qui me brûle le dos ; il me rendra mes habits, je lui banderai les yeux et je le conduirai dans Tune des gorges

de ribie, d'où il se retirera comme il pourra ; ce

336 l'abbaye de la vauée d'arc

sera son affaire et non pas la mienne. Demain, vers minuit, j'arriverai avec un guide qui aidera ces dames à se réfugier en Suisse ; si je ne le trouve pas, je les conduirai dans ma, caverne, où elles demeureront jusqu'à ce que j'en rencontre un sur lequel je puisse compter. Allons, courage I et que Dieu nous soit en aide. » Un moment après, il quittait la maison avec son prisonnier.

Le lendemain, vers minuit, il était de retour. Hélas ! la maison était vide ; à part Suzon, qui s'était échappée, Eléonore et Sarah étaient prisonnières à l'abbaye de la vallée d'Arc.

Le porte-balle qu'il avait rencontré, tout en faisant semblant de leur tourner le dos pour ne pas éveiller leurs soupçons, s'était blotti derrière un gros chêne, de manière à n'être pas vu; puis il avait rebroussé cheûiin, et avec son œil de lynx, il les avait vus entrer dans la maison de Pierre Escouffier, uii nouveau converti depuis la dragonnade ; puis il avait vu sortir deux hommes, l'un d'eux en habit de prêtre. Ce qui l'avait frappé, c'est qu'au lieu d'aller droit devant eux, ils revenaient souvent sur leurs pas. Il les suivit pendant un quart d'heure, puis, le courage, n'étant pas sa qualité dominante, il réfléchit que mal pourrait lui en arriver. S'il avait su que l'un des deux hommes était Gabriel, tout en se-

l'abbaye db la vallée d'arc 327

tenant du prédicant à une respectueuse distance, il se serait hasardé à le filer. De retour à Vallon, il alla réveiller le capitaine RoUet. Celui-ci, accompagné de douze dragons, pénétra dans la maison de René Escouffier, et captura Sarah et Eléonore.

Eléonore et Sarah atlendaient dans la chambre qui leur servait de prison le moment de comparaître devant l'intendant du Vivarais, arrivé la veille de leur arrestation. Elles ne se faisaient pas la moindre illusion sur le sort qui les attendait ; mais résolues à confesser leur Sauveur, elles demandaient à Dieu, dans de ferventes prières, de les soutenir contre les sophismes du Père Bonafé qui s'attribuait déjà l'honneur de leur abjuration. Le Jésuite croyait à l'efficacité de ses arguments, et un peu, si ce n'est beaucoup, à la terreur que leur inspirerait la vue d'un bûcher dressé en face du réfectoire où leur entretien aurait lieu.

Dans toute la contrée, on ne parlait que des deux prisonnières ; seront-elles condamnées ? ne le seront-elles pas ? telle était la double question qu'on se posait. Le plus grand nombre, touchés de compassion et de pitié, disaient : « Non, il n'est pas

possible qu'on les brûle, elles sont si jeunes, si belles ! puis les Montvaillant ont le bras long ; ils iront jusqu'au roi, si déjà ils ne l'ont fait. » Les nouveaux convertis, qui connaissaient le zèle du Prieur pour son église, disaient : « Il tient sa proie, il ne la lâchera pas ; s'il avait encore son père, il serait homme à le pendre de sa propre main, s'il était huguenot. Oh ! le méchant prêtre I ajoutaient-ils. Il a six diables dans son corps, et son confesseur, le Père Bonafé, en a douze au moins. »

La vieille comtesse de Saint-Remèze, en entendant des catholiques s'apitoyer sur le sort des deux prisonnières, leur dit : « Pourquoi les acquitterait-on ? sont-elles, oui ou non, coupables du crime d'hérésie ? Si elles le sont, pourquoi les rendrait-on à la liberté ? Les édits de notre gracieux et débonnaire souverain, mailles de fer pour les manants, seraientils toiles d'araignée pour les grands et pour les nobles ? Bel et bien, nos deux péronnelles monteront sur leur bûcher, et je me fais une fête de voir comment elles s'y comporteront.

— Mieux que tu ne le ferais toi-même, vieille sorcière, lui dit un paysan.

— Insolent I lui cria la mégère, qui voulut le faire arrêter ; heureusement pour lui qu'il joua des jambes.

Nous ne rapporterons pas tous les propos qui se tenaient sur le compte des deux amies ; nous dirons que si la grande masse des catholiques eût été appelée à se prononcer sur leur sort, elle aurait rendu un verdict d'acquittement.

Ce ne fut qu'à grand'peine que le père d'Eléonore put pénétrer auprès du Prieur : « Je sais, lui dit le prêtre, ce que vous venez me demander ; si c'était ma vie, je vous la donnerais, tant je sais que vous êtes un fils fidèle et soumis de notre sainte mère l'Eglise ; mais me demander de vous rendre votre fille, c'est me demander l'impossible ; et vous-même, si vous y réfléchissez, vous ne pouvez pas le vouloir, car en recevant votre fille dans votre château, vous y introduiriez l'hérésie huguenote, ce que vous devez éviter à tout prix, dans l'intérêt du saiut de votre âme. »

Dans ce moment, on frappa à la porte du cabinet du Prieur.

— Entrez, dit le prêtre ; ah I c'est toi, Joseph ; que viens-tu faire ici ?

— Je viens, monseigneur, vous demander si j'ai rendu quelques services dans ces contrées...

— De très grands, Joseph ; on ne saurait jamais assez le reconnaître ; tes cures et tes opérations merveilleuses, on ne les compte plus; tu es notre

l'abbaye de la VAUÉE .D*À|IG 331

providence, et à vingt lieues à la ronde, on ne trouverait pas ton pareil ; aussi, pendant les journées où nos dragons ramenaient dans le bon bercail tes amis, les huguenots, j'ai défendu qu'on touchât à un seul cheveu de ta tête, même quand tu les engageais à ne pas abjurer, dussent-ils être pendus, brûlés ou envoyés aux galères.

— Vous avez fait pour moi, monseigneur, ce que Charles IX, l'assassin de la saint Barthélémy, fit pour le célèbre Ambroise Paré, qui était huguenot. Le roi se souciait peu de l'homme, mais il tenait beaucoup au chirurgien; si vous tenez à moi, c'est pour les soins que j'ai de votre santé; sans eux, je ne serais pas ici.

— Où serais-tu donc?

— Avec ceux que vous avez fait pendre, ou avec ceux que vous avez envoyés aux galères ou fait enfermer dans vos caves.

— C'est vrai, Joseph, je ne le cache pas; de tous les huguenots tu es le plus obstiné ; quel dommage qu'un homme de ta valeur ne soit pas de ma religion I

— Je suis chirurgien, monseigneur, je ne suis pas bourreau.

— Qu'entends-tu par ces mots : « Je ne suis pas bourreau ? »

•* Je yeux dire , monseigneur , qu'une religion telle que la vôtre, qui fait du grand inquisiteur son premier ministre, et de ses dragons ses employés, n^est que la religion du diable.

— Te tairas-tu, langue de vipère I s'écria le Prieur pâle de colère.

— Laissez-le parler, lui dit le Père Bonafé, dominant la sienne, sous l'apparence du plus grand calme. Son impertinence lui vient de l'assurance de son impunité.

— Et vous croyez cela, mon révérend Père?

Dressez-moi un bûcher, et vous verrez si j'hésiterai à y monter. Quant à vous, si les huguenots vous en dressaient un, et certes vous ne l'auriez pas volé, vous renieriez votre sainte Mère l'Eglise romaine, et bel et bien vous vous feriez huguenot, turc, maure, païen, tout ce qu'on voudrait, parce qu'il n'y a pas une goutte de sang chrétien dans vos veines.

— Te tairas-tu, langue maudite I s'écria le Prieur. N'as-tu pas honte de calomnier ce saint personnage? Regarde-le, vois comme il est calme ; et, toi, si tu te voyais, tu te ferais peur ; ton fanatisme huguenot te met hors des gonds.

— Si je m'indigne, monseigneur, c'est parce que je n'ai pas une raison, mais mille pour m'indigner,

l'abbaye de la vauée d'arc 333

en voyant que vous avez pour conseil et pour confesseur un homme dont la conscience est tellement cautérisée^ qu'il confond le bien avec le mal, le mal avec le bien, et qui tue plus d'âmes avec sa morale jésuitique que vos dragons ne tuent de corps par tous leurs cruels traitements. Un loup aifamé , dans une bergerie, fait moins de ravage que les disciples de Loyola n'en font dans les rangs des catholiques ro* mains. C'est à eux que s'appliquent ces paroles de notre Seigneur Jésus : « Ne craignez pas ceux qui ôtent la vie du corps, mais craignez celui qui peut perdre l'âme. »

Le Jésuite dominait de plus en plus sa colère, toujours sous l'apparence du plus grand calme ; se tournant vers le Prieur, il lui dit : « Monseigneur, j'ai une prière à vous adresser. »

— Laquelle, mon révérend Père ?

— C'est de ne pas vous irriter contre M* Joseph, à cause de toutes les injures qu'il m'a lancées à la face. Au reste, elles ne m'ont pas atteint ; et je n'ai pas à lui pardonner, car ce qu'on dit dans un accès de colère n'est pas péché , et là où il n'y a pas de péché, il n'y a pas de pardon à accorder.

— Tu l'entends, malheureux ! s'écria le Prieur en

se tournant vers M« Joseph ; tu l'entends, ce saint

homme I II l'excuse, et tu ne t'en étonnes pas !

334 l'abbaye de la vauée d'arc

— Pourquoi, monseigneur, m'en étonnerais-je ? Si dans un accès de colère ou d'ivresse, j'avais tué mon père, il me donnerait son absolution^ et même je pourrais me réjouir de sa mort, si ma joie provenait, non de sa mort, mais des biens qu'il me laisserait. Voilà ce qu'il me dirait.

— Si tu continues à le calomnier, j'oublierai tous tes services, et je te traiterai comme le dernier des huguenots.

— Permettez-moi, monseigneur, lui dit le Jésuite, d'intercéder pour lui auprès de vous ; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai appris du Christ, mon divin Maître, qu'il faut rendre le bien pour le mal; et comment agir(jiis-je autrement quand le saint apôtre Paul nous dit : « Ne vous vengez pas, mes bienaimés ; si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger; s'il a soif, donnez-lui à boire ; en le faisant, vous amasserez des charbons de feu sur sa tète ? »

— L'entends-tu, malheureux! s'écria le Prieur. L'entends-tu ?

— Oui, monseigneur, répondit M® Joseph, même de mes deux oreilles. De l'une, j'entends ce qu'il vient de dire ; de l'autre, qu'il est permis de donner un coup d'épée à l'homme qui nous donne un soufflet, quoique le Christ nous dise : « Si on vous frappe à votre joue droite, présentez la joue gauche»;

L*ABBAYE DE LA VALLÉE d'ARG 335

votre Jésuite est un Janus à double face ; quand l'une pleure, Tautrerit. Demandez-lui s'il est permis de prêter un faux serment ; sans hésiter, il vous répondra : Non. C'est le Janus chrétien ; mais si celui qui doit prêter serment a intérêt à dire non, quand il devrait dire oui, il lui vient en aide pour qu'il dise : non. C'est le Janus jésuite.

— Tu ne sais, Joseph, ce que tu dis ; ta haine contre ce saint homme te met hors de sens.

— Je suis indigné, monseigneur, mais si j'ai lé cœur chaud, ma tête est froide.

— Quand on porte des accusations aussi graves contre un religieux dont le zèle et la piété ne peuvent être mis en doute que par les huguenots, pour le seul plaisir de le dénigrer, on devrait prouver ce qu'on avance. Ainsi, à qui feras-tu croire que le révérend Père vient en aide à ceux qui, appelés en justice, peuvent dire oui, quand ils devraient dire non, et non, quand ils devraient dire oui ?

M® Joseph allait prouver ce qu'il avait avancé contre le Jésuite ; mais celui-ci, lui coupant la parole et s'adressant au Prieur , lui dit : « Monseigneur, les grands succès obtenus par la sainte Société de Jésus lui ont attiré des envieux et des ennemis acharnés , au nombre desquels Biaise Pascal, qui, ne comprenant pas le premier mot de

notre morale, a fait un livre intitulé les Provinciales, livre qui contient tant d'erreurs, de mensongesy de calomnies, que le Parlement de Paris, par un arrêt solennel rendu en robes rouges, l'a condamné à être brûlé par le maire de Paris, devant le grand escalier du Palais de Justice. Connaissez-vous ce fait, M' Joseph ? Et vous, qui parlez si légèrement de notre morale et de nos cas de conscience, n'en êtes-vous pas étonné ?

^ — Pas plus, mon révérend, que du jugement du Sanhédrin qui condamna le Christ au supplice de la croix. Je ne connais pas ce M. Pascal, mais je le tiens pour un honnête homme ; et, certes, ce n'est pas lui qui serait venu, comme vous et vos Pères, en aide à ceux qui veulent se parjurer.

— M® Joseph, vous êtes un habile chirurgien, mais laissez-moi vous le dire ; si vous traitiez vos malades comme vous traitez les cas de conscience, ils resteraient tous entre vos mains. Quand on ne s'est pas assis de longues années sur les bancs de l'école, on devrait être modeste, réservé dans ses jugements, et vous ne Tètes pas. Je sais, monseigneur, dit le Jésuite, s'adressant au Prieur, à quel des enseignements de nos Pères M® Joseph fait allusion, et il n'est pas le premier qui leur ait jeté la pierre, d'abord par ignorance, puis pour le seul

L* ABBAYE DE LA VALLÉE d'ARG 337

plaisir de les calomnier, plaisir que je n'hésite pas à qualifier de diabolique. Voici le cas dont il s^agit, illustré par un exemple : Paul a volé Jacques, Pierre a vu Paul mettre sa main dans le sac de Jacques. Le juge lui demande s'il Ta vu; Pierre peut répondre oui ou non , sans faire un faux serment.

— Mais, mon révérend Père I s'écria Joseph, s'il Ta vu, il ne peut pas dire non.

— C'est ici précisément que vous allez apprécier la supériorité de nos Pères sur tous les autres moralistes. Pierre peut avoir un intérêt à ne pas faire condamner Paul, comme on le ferait, et alors il dit non.

— Mais, mon révérend Père, en disant non, il prête un faux serment, il se parjure.

— Il mentirait, s'il se contentait de dire non tout court; mais en ajoutant tout bas : « Je n'ai pas vu Paul voler Jacques dans ce prétoire », il ne ment pas, car il ne l'a pas vu, dans ce local, mettre la main dans le sac de Jacques. Alors pourquoi nous accuse-t-on d'enseigner le mensonge ?

— Mon révérend Père, dit le Prieur, votre explication est admirable ; et toi, Joseph, tu ne te rends pas à sa raison ?

— Monseigneur, je m'incline devant le révérend

Père, et je le tiens pour un très habile homme. Un jour on me demandait pourquoi il y a tant de charlatans ; je répondis : parce qu'il y a toujours des badauds.

Le Prieur ne comprit pas tout ce qu'il y avait d'ironie dans les paroles du Rhabilleur. Quant au Jésuite, il en sentit vivement la pointe. « Impertinent! se dit-il, si jamais tu tombes entre mes mains I »

— Avec toutes ces discussions, qui ne m'ont pas peu intéressé, dit le Prieur en s'adressant à M* Joseph, j'allais oublier de te demander ce que tu es venu faire ici, puisqu'il n'y a pas de malades, car ce n'est pas dans tes habitudes d'y venir, quand tout le monde s'y porte bien.

— Il n'y a pas de malades, monseigneur, mais il y a des malheureux ; c'est ce. qui m'y amène, pour vous demander, en récompense de tous les services que je vous ai rendus à vous et à tant d'autres, la délivrance de mademoiselle de Laborie; je la conduirai moi-même dans Tune des villes de la Hollande, d'où elle ne reviendra en France que le jour où on lui donnera la permission d'y rentrer.

— Tu me demandes une chose que j'ai refusée à M. de Montvaillant pour sa fille ; juge après cela si je peux te l'accorder.

l'abbaye de la vallée d*arg 339

— Ne me raccordez pas, monseigneur ; mais ne vous étonnez pas si je quitte, pour n'y plus revenir, cette contrée où j'ai tant travaillé et tant souffert.

— Tu quitterais Vallon, Joseph ?

— Aussi certainement que, dans ce moment, je sors de votre cabinet pour aller faire mes préparatifs de départ ; je n'emporterai ni or, ni argent, je n'emporterai que ma trousse qui, jusqu'à ce jour, a été mon gagne-pain.

En prononçant ces mots, le Rhabilleur salua le Prieur et partit.

La pensée que M® Joseph ne veillerait plus sur sa santé lui causa une émotion si vive qu'il s'évanouit. Un quart d'heure après, ayant repris ses sens, il dit à ceux qui l'entouraient et qui lui faisaient respirer des sels : « Appelez Baptiste. »

Le gardien de l'abbaye vint.

— M* Joseph est parti il y a une demi-heure, lui dit le prêtre ; cours après lui et ramène-le ici, car j'ai une bonne nouvelle à lui apprendre.

Une heure après, le Rhabilleur, ramené par Baptiste, se présenta devant le Prieur : « Quelle est, monseigneur, lui dit-il, la bonne nouvelle que vous voulez m'apprendre ? »

— Je t'accorde la permission de charger quelqu'un

340 l'abbaye de la vauée d'arc

de ta connaissance de conduire mademoiselle de Laborie en Hollande.

« Ah ! se dit le RhabiUeur, c'est la première fois que j'entends sortir de sa bouche le mot de grâce. L'exil I mais c'est ce que désire Sarah. » Pendant que son cœur s'ouvrait à la joie, le Père Bonafé dit au Prieur : « Monseigneur, je désire que la grâce accordée à mademoiselle de Laborie le soit également à mademoiselle de Montvaillant, car la culpabilité de l'une égale la culpabilité de l'autre. Il y aurait de l'injustice à faire prendre à l'une le chemin de l'exil, tandis que l'autre monterait sur un bûcher.

— L'as-tu entendu, ce saint personnage? dit le Prieur à M« Joseph; ce n'est qu'une grâce que je pensais t'accorder, et il m'engage à en accorder deux I... Tu as dit, je le sais, qu'il a un cœur de pierre fermé à la compassion ; qu'il est mon mauvais génie, lui mon ange gardien I » Il allait continuer à faire l'éloge de son confesseur, quand celuici lui dit : « Monseigneur, j'ai l'honneur de vous faire observer que le droit de grâce, à l'égard des deux captives, ne peut être exercé qu'après qu'elles auront comparu devant M. l'intendant du haut et du bas Vivarais, qui ne pourra que les condamner à mort, comme coupables au premier chef du crime

l'abbâye de la vallée d*arg 341

d'hérésie. C'est alors que vous pourrez intervenir auprès de notre gracieux Souverain, pour faire commuer la peine de mort en celle de Texil temporaire ou perpétuel.

— C'est vrai, ce que vous me dites là, mon révérend Père; sans la sagesse de vos conseils, j'étais porté, que dis-je ? j'avais promis à M® Joseph de faire conduire mademoiselle de Laborie en Hollande.

« Scélérat de Jésuite I se dit le Rhabilleur, voilà, bien de tes coups ! Sous le velours de tes paroles, il y a les griffes du chat. Je devais m'y attendre. » S'adressant au Prieur : « Monseigneur, lui dit-il, vous n'êtes pas un inconnu pour le roi ; il vous tient, je le sais, en très haute estime, depuis les longues listes de conversions que vous lui avez adressées ; et, quoi qu'en dise le Père Bonafé, vous avez un pouvoir discrétionnaire qui vous permet, à volonté, de fermer ou d'ouvrir vos caves, sans que personne puisse vous en contester le droit : usez-en à l'égard des deux captives. Je vous le demande au nom de mes services passés et de ceux que je peux rendre à l'avenir. »

— En le faisant, Joseph, je serais en contravention avec les édits de Louis le Grand, notre très pieux souverain. Un moment, (je tremble rien qu'à y

342 l'abbaye de la vauée d'arc

penser), j'ai failli m'y mettre ; heureusement le révérend père Bonafé, par ses conseils toujours marqués au coin de la plus haute sagesse, m'en a empêché. La justice suivra donc son cours ; et si les deux prisonnières sont condamnées à mort, nous intercéderons pour elles auprès de la cour de Versailles. »

— C'est votre dernier mot, monseigneur ?

— Mais certainement, puis-je faire autrement?

— Alors, je n'ai qu'à aller chercher un asile à l'étranger. » Sans saluer le Prieur,, il prit son chapeau et sortit.

Les craintes du prêtre se réveillèrent aux derniers mots du Rhahilleur.

— Ne craignez rien, lui dit son confesseur ; je connais mon Joseph, n a trop de malades à soigner pour les abandonner ; mais pour surcroit de sûreté, nous le ferons surveiller par l'Ecureuil, et s'il essaie de prendre la fuite, nous le ferons arrêter et conduire dans votre abbaye, et, bon gré mal gré, il faudra bien qu'il vous soigne.

Ces paroles calmèrent le Prieur.

En se dirigeant vers Vallon, M® Joseph ne se faisait pas illusion sur le sort des deux captives. Arrivé au sommet de la colline, il s'assit sur le tronc d'un vieux chêne, et sa tête appuyée sur ses mains, il se mit à fondre en larmes. Cet homme brusque, rude,

énergique, avait un cœur tendre, rendu plus aimant par sa foi chrétienne. On Tavait épargné pendant la dragonnade ; mais moralement il avait plus souffert que ceux dont on avait disloqué les membres ou qu'on avait fait asseoir sur des charbons ardents. En quelques jours il avait vieilli de dix ans ; ses cheveux noirs comme du jais avaient grisonné.

« Monseigneur , disait-il un jour au Prieur qui lui en faisait la remarque, si vous m'eussiez fait monter sur Tun de vos bûchers, j 'Saurais moins souffert. Vous avez épargné mon corps, je sais pourquoi; mais mon cœur, vous Tavez mis à la torture. »

Depuis une demi-heure, la tète toujours appuyée sur ses deux mains, il était assis sur le tronc du vieux chêne , quand tout à coup il se leva et arrêtant ses regards sur l'abbaye, il s'écria : « Que n'aije la foudre à mon service, je la ferais tomber sur ce lieu maudit, je délivrerais mon pauvre peuple opprimé de ces deux bêtes féroces, qui apaisent leur faim avec leur chair et se désaltèrent avec leur sang. Jusques à quand les supporteras-tu, Seigneur l Mais hélas I c'est nous qui par nos tiédeurs et nos infidélités avons attiré sur nos têtes ce déluge de maux. Israël est devenu la proie des Philistins, parce que la graisse de la terre lui a fait oublier la rosée du ciel. C'est, 6 mon Dieu ! justice, et puisse

344 l'abbate de la vaixée d'arc

de Texcès de nos maux sortir notre délivrance. Ah 1 si nous revenons vers toi avec le cœur repentant de Tapôtre qui t'a renié trois fois, tu ne détourneras plus ta face de nous, et ta force s'accomplira dans notre infirmité ! »

Dans ce moment, un homme couvert de haillons, s'approcha de lui.

■— Vous pleurez, M® Joseph.

— Ah I c'est vous, monsieur Dousson 1 s'écria le Rhabilleur.

— C'est moi, mon ami, je sors de chez la mère Mazelier sous ce costume pour n'être pas reconnu; je voulais avoir des nouvelles de mademoiselle de Montvaillant et de ma jeune amie, Sarah de Laborie.

— Hélas I monsieur Dousson, ce sont deux colombes qui sont entre les griffes de deux faucons affamés. Elles ne s'échapperont pas de leurs serres ; j'ai essayé de les en délivrer, mes efforts ont été vains. Dieu seul pourrait ouvrir la cage où elles sont enfermées, pour leur fournir le moyen de s'envoler, pauvres jeunes filles I

— Regardez, mon ami, si personne ne nous voit.

— J'aperçois deux hommes sur le bord de la rivière.

— Eh bien I venez avec moi dans une caverne

où nous ne serons pas en danger d'être vus. » Un quart d'heure après ils y étaient. '

Dousson tomba à genoux. « mon Dieu I s'écria-til, nous sommes dans une grande détresse, et nos cœurs sont tremblants comme les feuilles agitées par le vent ; mais toi, Seigneur, tu es fort pour nous qui sommes si faibles ; où irions-nous, dans ces jours calamiteux, chercher notre force, si ce n'est auprès de toi ; aussi assiégeons-nous, dans ce moment, ton trône, en élevant vers toi nos mains suppliantes, afin que tu prennes soin de nos deux chères captives. Soutiens-les dans les terribles assauts que l'esprit des ténèbres va leur livrer pour leur faire renier leur foi ; donne-leur, dans une grande mesure, ton saint Esprit, pour les en faire sortir victorieuses, à la gloire du nom de ton saint fils Jésus. Je ne me sens pas libre de te demander de leur épargner le bûcher qu'on leur dresse peut-être dans ce moment ; mais je me sens libre de te demander pour elles l'honneur d'y monter, comme les Blandine et les Philippine de Luns, afin que tu poses sur leurs jeunes têtes la glorieuse couronne de tes martyrs. Seigneur Jésus, tu as dit « que tout ce qu'on te demanderait en priant, et en croyant, tu nous l'accorderais ; » eh bien ! Seigneur, je crois. »

A peine eut-il prononcé ces deux derniers mots

que Dousson se leva; sa figure resplendissait d'uae joie divine. « GoUrage I mon ami, dit-il à M' Joseph, ceux qui sont à plaindre, ce ne sont pas nos deux persécutées, ce sont leurs persécuteurs ; pour moi je ne courrai jamais au-devant du martyre, mais la plus grande gr&ce, comme le plus grand honneur, que le maître que je sers pourrait m'accorder, serait de faire ma dernière prédication du haut d'un bûcher. Courage I mon cher Joseph, courage ! une église qui donne des martyrs à Jésus-Christ est une annexe de celle dont notre divin Maître a dit, « que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Les expiations, pour être lentes à venir, arrivent toujours à leur heure. La Babylone papale recevra le salaire de ses crimes , car le sang des disciples de Jésus, qu'elle a versé, est monté jusqu'au ciel et crie vengeance ; et elle saura, cette église infidèle, que si Dieu est un Dieu d'amour, il est aussi un feu consumant. »

Les deux amis se séparèrent, Dousson pour se réfugier chez la mère Mazelier, M" Joseph pour retourner à Vallon, où les malades et les victimes des brutalités des dragons l'attendaient pour lui faire panser leurs plaies.

l'abbate de la vallée d'arc 347

La présence de Fintendant du haut et du bas Yivarais à Tabbaye, ne pouvait qu'aggraver la position déjà si critique d'Eléonore et de Sarah.

M. de Tocqueville appartenait à une famille de robe ; son père, président à mortier au Parlement de Paris, lui fit donner une brillante éducation, et de bonne heure le prépara à suivre la carrière dans laquelle ses ancêtres s'étaient illustrés. Il l'aurait embrassée sans Louvois, le puissant ministre de Louis XIV. Témoin des progrès du jeune homme, il le prit sous sa haute protection ; et sous son habile direction, il devint, en peu d'années, un administrateur de premier ordre.

Le protégé était digne du protecteur, le trop célèbre auteur des dragonnades. Comme lui, il fut sans pitié pour les huguenots, et le mot de grâce ne se trouva jameûs sur ses lèvres.

Un fait digne de remarque : Tocqueville désap-

348 l'abbaye de la vallée d*arg

prouva la Révocation de TEdit de Nantes, non par humanité, mais parce qu'il comprit avec son grand bon sens, que la sortie du royaume, des huguenots, serait, (et il ne se trompait pas), la ruine de Tagriculture, du commerce et de Tindustrie.

Tocqueville n'aimait pas les prêtres ; il hlàmait ouvertement leurs cruautés à l'égard des dissidents. « Laissez-les, leur disaitril, se soûler de leurs prêches ; quant à vous, chantez vos messes, et si vous vous plaignez que le chant de leurs psaumes vous échorche les oreilles, bouchez-les avec du coton. »

Il semble que l'intendant, avec de tels sentiments à l'égard des huguenots, aurait dû les prendre sous sa haute protection, au lieu de devenir l'un de leurs plus implacables persécuteurs. Ce qui explique la conduite de l'intendant, c'est son royalisme quand mime. Louis XIV était pour lui ce que le pape est pour les plus ultramontains des ultramontains. Il ne persécutait pas les huguenots parce qu'ils ne croyaient ni à la messe ni au purgatoire, ni à tout ce qu'ils appelaient dédaigneusement « le fonds de la boutique romaine », mais parce qu'ils désobéissaient aux édits du roi. Sa fidélité au Sultan de Versailles était celle d'un boule-dogue. Si son maître lui avait dit : « Frappe les prêtres », il les aurait frappés ; s'il s'était fait mahométan, il se serait fait

mahométan. Tocqueville était un fanatique politique, comme le Prieur était un fanatique religieux. L'un persécutait les huguenots au nom de son Eglise ; l'autre, au nom de son roi. C'étaient deux haches, jamais lasses de frapper.

Trois jours après l'arrivée de l'intendant, les deux amies comparurent devant lui. Il donna la parole au Père Bonafé pour leur faire subir un interrogatoire.

Le Jésuite déploya les ressources inépuisables de sa dialectique pour leur arracher une abjuration, ne mettant pas en doute qu'il serait plus heureux avec ces deux jeunes filles, que ne l'avait été le docteur Estéphane avec le prédicant Gabriel ; il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait affaire à forte partie. A toute question du Jésuite, Eléonore avait réponse prête; et cette réponse, elle la trouvait dans les Saintes Ecritures. Réprimant un mouvement d'impatience, le révérend Père Bonafé dit : « Aux objections que je vous fais, vous ne. savez répondre que par des passages de la Bible ; si encore vous en compreniez le sens 1 »

— Eh bien, faites-les moi comprendre.

Et le Jésuite se torturait l'esprit pour leur donner un sens qu'ils n'avaient pas.

— Ne voyez-vous pas, monsieur, lui dit Eléonore,

que vous vous fatiguez en pure perte, en voulant clarifier des eaux claires avec des eaux troubles? Mieux vaudrait, pour vous, dire crûment que les enseignements donnés par les saints apôtres sont faux ; mais cela, vous ne Fosez pas !

— Si je vous disais, mademoiselle, que le pape a le droit de substituer ses enseignements à ceux des apôtres?

— Pouvez-vous le croire 1 s'écria Eléonore.

— Oui, je le crois.

— Et moi, je crois que votre pape est un antechrist, et il me semble, mon révérend Père, voir se dresser devant vous saint Paul, le grand docteur des Gentils, vous lançant des regards indignés, et vous disant, comme il le disait aux membres des Eglises de Galatie : « Si quelqu'un vous annonce un autre évangile que celui que nous avons annoncé, serait-ce nous-mêmes ou un ange du Ciel, qu'il soit anathème. » Est-ce que, par hasard, ajouta Eléonore, votre pape aurait un droit que n'avait pas le grand apôtre, et qu'un ange du Ciel n'avait pas non plus?

— Finissons-en, dit le Prieur, qui ne pouvait maîtriser son impatience. Voulez-vous, oui ou non, abjurer votre foi ?

— Non , répondirent^elles, d'une voix à lui faire

l'abbate de la vallée d'arc 351

comprendre qu'il pourrait se dispenser de le leur dire une seconde fois.

Le prêtre, se tournant vers l'intendant, lui dit : « Que votre Excellence prononce sur le sort de ces deux hérétiques obstinées. »

Tocqueville laissa échapper de ses lèvres ces mots : « La mort. »

Rentrées dans leur chambre, les deux amies tombèrent à genoux et remercièrent Dieu de leur avoir donné la force et le courage de confesser leur foi, en présence même de ce bûcher dont les flammes devaient consumer leur jeunesse. Elles n'oublièrent pas Raoul dans leurs prières. « Il n'est pas possible, disaient-elles, qu'elles ne montent pas au ciel pour en redescendre sur lui en rosée de bénédictions. »

Eléonore Taimait avec le cœur d'une sœur et d'une chrétienne ; Sarah l'aimait à sa manière, et conservait son souvenir dans son chaste cœur de jeune fiUe. Elle n'avait pas dit à son amie qu'elle aimait son frère ; aimer un prêtre ! elle ne l'aurait pas osé.

Raoul, en quittant l'abbaye, s'était rendu à Hyères pour y passer l'hiver. Par le Père Théobald, il avait appris la mort tragique de monsieur et de ma-

l'abbate de la vallée d'arc 353

dame de Laborie et remprisonnement de Sarah au couvent des Ursulines. Ce qui le surprit le ^lus, ce fut la conversion de sa sœur au protestantisme. Aux jours où il croyait que hors de FEglise romaine il n'y avait pas de salut, il aurait pleuré toutes les larmes de ses yeux, si cette Eléonore, qu'il aimait tant, s'était détournée de la foi romaine ; mais dans l'état d'esprit où il se trouvait, tout en éprouvant une vive douleur de la savoir entre les mains de religieuses qui la tourmenteraient pour lui faire renier sa foi nouvelle, il se sentait plus libre de l'imiter, et de se séparer publiquement de son Eglise qui, à ses yeux, était hérétique dans sa foi, demi-païenne dans son culte, corrompue dans sa mor€de. 11 s'étonnait qu'il eût pu suivre avec tant d'aveuglement les enseignements de ses profes^seurs de Mende, et, surtout, qu'ils n'eussent ni faussé son jugement, ni souillé son cœur.

Sans en fixer la date, il avait pris la résolution de se présenter devant l'abbé de Ghapias, et de lui dire en présence de tous ses hôtes : « Monseigneur, je suis protestant. » Il savait qu'en le faisant, il courait le risque de monter sur un bûcher ; mais y monter, et s'y comporter comme le vieil avocat martyrisé à Anduze, n'était-ce pas pour le chrétien le sort le

plus beau et le plus digne d'envie ?

Pendant que le Prieur et ses hôtes habituels dormaient d'un profond sommeil, une scène des plus touchantes avait lieu dans la chambre qui servait de prison aux deux condamnées à mort. M® Joseph avait demandé à Baptiste, le gardien de Tabbaye, de faciliter au prédicant Dousson le moyen d'avoir un entretien avec elles : « Tu ne peux me le refuser, lui dit-il, car tu n'as pas oublié que tu m'as dit, après être revenu à la vie, quand tout le monde te croyait perdu : « M® Joseph, si jamais vous me demandez un service, comptez sur moi. » Or, ce service, je te le demande pour la première fois ; pourrais-tu me le refuser ? »

Baptiste hésitait ; mais sur la promesse formelle que lui fit le Rhabilleur, qu'il ne s'agissait pas de faire évader les prisonnières, mais de les consoler et de les préparer à mourir chrétiennement, il se décida à introduire Dousson, à l'heure de minuit, dans la chambre des deux amies, qui furent prévenues de sa visite nocturne par un billet de M* Joseph, que leur remit Baptiste. « Que Dieu est bon l s'écrièrent-elles, de nous envoyer son serviteur ; qui, mieux que lui, peut nous aider à le glorifier par une sainte mort ? »

A l'heure convenue, Baptiste introduisit le prédicant dans la chambre de nos prisonnières. A la vue

' l'abbaye de la vauée d'arc 335

de ces deux jeunes filles, dans tout Téclat de la jeunesse et de la beauté, et dont il ne devait bientôt rester qu'une poignée de cendres, le prédicant ne put retenir ses larmes.

— Ne pleurez pas, M. Dousson, lui dirent-elles, votre présence nous remplit de joie ; c'est Dieu qui vous envoie vers nous, car il veut, nous le sentons, que nous le glorifiions sur notre bûcher ; parlez-nous de notre bon Sauveur.

— Oui, parlez-nous-en, lui dit Sarah, car chaque fois que, dans le château de mes parents, vous me parliez de lui, il me semblait que c'était lui-même qui me parlait.

— Mettons-nous à genoux, mes filles, leur dit Dousson, et demandons à Dieu de vous donner cet amour qui est plus fort que la mort.

Le prédicant n'avait jamais assiégé le trône sur lequel siège le Saint des Saints avec une foi si puissante. Sentant que Dieu l'exauçait, il se leva, les yeux rayonnants de joie : « Mes chères filles, leur dit-il, bénissez Dieu, puisqu'il vous accorde la gloire de souffrir pour la cause du nom de son saint fils Jésus. »

— Oui, s'écrièrent-elles ; il nous l'accorde I nous sentons que notre Sauveur, selon sa promesse, est au milieu de nous, et par les yeux de la foi nous le

356 l'abbaye de la vallée d'arg

voyons, comme ses apôtres le voyaient par les yeux de la chair.

Grande fut la joie des deux captives, quand le serviteur de Dieu sortit de l'une des poches de son habit une coupe, du pain, et une petite fiole de vin, et qu'il les posa sur la table : « J'ai voulu, leur dit-il, à la veille de votre mort, manger la Pâques avec vous, comme le Christ la mangea avec ses disciples, la veille de la sienne. »

Le prédicant lut la liturgie de la sainte Gène, puis les deux amies, à genoux, reçurent de sa main le pain, signe de son corps rompu, et le vin, signe de son sang versé ; leurs âmes s'en nourrirent ; et en se relevant, elles s'écrièrent : « G Christ I tu es notre vie 1 doux est pour nous de mourir pour toi I »

Baptiste entra dans la chambre et dit au prédicant : (( M. Dousson, il faut partir ; j'ai entendu du bruit dans l'abbaye. »

— Au revoir dans le ciel, mes chères filles, leur dit Dousson, en leur donnant sur le front le baiser de paix. Au revoir I

Il allait franchir la porte de la chambre, quand Eléonore lui dit : « Mon père, ne pourriez-vous pas nous procurer à chacune de nous une robe blanche pour demain, qui sera le jour de nos fiançaiUes spi-

rituelles avec le Christ, qui s'est appelé l'époux de l'Eglise? »

— Je vous les procurerai, leur dit Dousson, et il se retira dans sa retraite, ne cessant de demander à Dieu de donner au protestantisme deux nouvelles Blandines.

Le lendemain, un bûcher était dressé devant la grande porte de l'abbaye. Une foule immense était accourue de plusieurs lieues à la ronde. Des pénitents blancs, des pénitents noirs, des moines de plusieurs ordres, des curés, des abbés l'entouraient, psalmodiant des De Profundis et des Miserere. La cloche de l'abbaye faisait entendre des tintements funèbres, comme aux jours des funérailles.

Sur une estrade, dressée en face, et à quelques pas du bûcher, le Prieur assis dans son fauteuil abbatial, avait à sa droite Tocqueville, à sa gauche le Père Bonafé ; derrière eux, se tenaient en grand nombre des curés et quelques moines.

Au moment où Eléonore et Sarah, vêtues de blanc, leurs beaux cheveux tombant sur leurs épaules, descendirent les marches de l'abbaye pour monter sur leur bûcher, la foule se sentit profondément émue et cria : Grâce I grâce !

— Pas de grâce I s'écria le Prieur, en se levant de

son fauteuil : que celui qui ose encore crier grâce, se présente devant moi.

Un silence glacial accueillit ces paroles; mais bien des larmes furent versées.

Gabriel et Dousson, déguisés en paysans, étaient assis derrière une roche d'où ils pouvaient tout voir, sans que leur présence fût remarquée.

Gabriel était agité, nerveux, le sang lui montait au cerveau. « Clergé romain, disait-il, en arrêtant ses regards enflammés sur la foule et sur le bûcher, tu dis que ton Eglise a horreur du sang ; mais peuxtu dire que tu as horreur du feu ? » Si Dousson ne Teût retenu, il se serait élancé vers le bûcher pour arracher au Prieur ses deux victimes.

c( Calme-toi, Gabriel I calme-toi I ne regarde pas aux souffrances momentanées de Sarah et d'EIéonore, regarde plutôt à la gloire dont elles vont être couronnées. Si elles n'ont pas de lendemain sur cette terre de péché et de misère, elles en auront un dans le ciel, où tout pour eUes sera joie, paix et félicité éternelle. Au lieu d'arrêter tes regards furieux sur le Prieur, arrête-les sur ces deux pures et saintes victimes. Pourrais-tu les plaindre ? La grâce divine rayonne sur leur visage ; si nous avions les yeux de saint Etienne mourant, vous verrions descendre du ciel des anges portant dans leurs mains la couronne

glorieuse des martyrs, pour la poser sur leurs têtes. Mais il me semble qu'on nous observe et que j'aperçois TEcureuil qui nous regarde ; taisons-nous. »

Eléonore et Sarah sont sur leur bûcher ; Fœil le plus exercé n'aurait pu saisir sur leur beau visage le moindre signe de terreur. Le bourreau, d'une main tremblante, agite sa torche, et du fond du bûcher jaillit une flamme brillante, quand tout à coup un jeune prêtre apparaît devant le Prieur, et d'une voix vibrante, lui dit : « Je suis protestant I » et il s'élance sur le bûcher.

— Mon frère I s'écrie Eléonore.

— Raoul 1 s'écrie Sarah.

— Mourir ensemble , quel bonheur I quel bonheur I s'écrient-ils tous les trois, et ils s'enlacent dans les bras les uns des autres, les yeux rayonnant de joie.

Les cris de grâce se font entendre de nouveau.

Le Prieur demeure insensible. Il aurait pu gracier Eléonore et Sarah, Raoul, jamais.

Les victimes ne poussèrent pas un cri ; à les voir, on aurait dit trois belles statues dans une auréole de feu.

Quelques instants après, il ne restait d'elles que des cendres qu'on ramassa et qu'on jeta dans l'Ardèche.

360 l'abbaye de la vaixée d'arc

La foule, vivement émotionnée, se retira en silence.

Le Prieur ne prononça pas une seule parole et rentra dans son abbaye avec ses hôtes. Son visage était livide.

Gabriel gardait un silence profond.

Dousson bénissait Dieu d'avoir donné trois martyrs de plus à son église sous la croix.

Depuis le martyre d'Éléonore et de Sarafa, arracher au Prieur ses prisonniers était devenue Tidée fixe de Gabriel ; le moyen, il ne le trouvait pas. Il ne pensait plus aies délivrer, quand, un jour, il rencontre Joseph Hilaire, Tun de ses plus dévoués fidèles, occupé à pratiquer des trous de mines, pour faire sauter un rocher. L'éclair qui jaillit des flancs d'un nuage noir^ n'est pas plus prompt que la pensée qui traversa son cerveau : « Satan de Prieur ! s'écrie-til, si je ne peux, à main armée, pénétrer dans ton repaire ou y faire descendre le feu du ciel, j'y ferai pleuvoir un déluge de roches et de pierres. » Il s'approcha du jeune mineur. « Pierre, lui dit-il, veuxtu m'aider à délivrer les prisonniers du Prieur? »

— Si je le veux, M. Gabriel ! Tenez, si je l'avais

là, sous ma main, je le forcerais à s'asseoir sur ce

rocher que voilà ; et, avec un coup de mine, je lui

ferais faire un saut qui l'enverrait tout droit en enfer.

— Cela, tu ne le peux ; mais tu peux faire pleuvoir sur son abbaye un déluge de pierres ; tu as Tair de ne pas me comprendre. Voici le plan que j'ai conçu, en te voyant occupé à tes trous de mines. Tu le sais, de gros rochers surplombent Tabbaye

— Je comprends, je comprends, M. Gabriel! Rien ne me sera plus facile ; aidé de quelques amis, je percerai quelques trous sans que personne s'en doute. Vraiment, je ne me sens pas de joie, à la pensée que ce méchant prêtre recevra la juste récompense de ses cruautés ; cependant, j'éprouve une crainte.

— Laquelle ?

— Celle de tuer ceux de nos frères qui sont dans ses caves.

— Bannis-la ; ils sont en sûreté sous les voûtes des cachots du Prieur, ferais-tu tomber sur elles des roches de vingt quintaux ; sans doute, quand les mines éclateront et que les pierres en tombant briseront les toits et les plafonds, ils auront un moment de terreur ; mais nous serons là pour leur ouvrir les portes de leur cachot.

— Vraiment, M. Gabriel, je vous admire 1 vous êtes un grand prédicateur. Si vous étiea colonel

l'abbaye de la vallée D'ARa 363

ou général, il ne ferait pas bon avoir affaire à vous.

— Trêve de compliments, Pierre, mettons-nous à Tœuvre.

— Dès ce moment, M. Gabriel, je suis à vos ordres ; il ne fait pas de lune, et ces nuages qui se promènent dans le ciel nous promettent une nuit des plus obscures ; je quitte mon travail, et je vais de ce pas, avec trois de mes amis, faire provision de poudre ; à minuit je commence mon œuvre.

Combien de trous ?

— Je crois que c'est assez de douze.

— Deux ou trois nuits suffiront pour les faire ; quand ils seront terminés , je viendrai vous le dire.

Trois jours après, Hilaire vint trouver le prédicant au mas de Mezelet où il lui avait donné rendezvous. <c Les trous sont faits, M. Gabriel, lui dit-il, je n'attends que vos ordres pour mettre le feu à mes mines. La poudre est de première qualité, et le Prieur entendra une musique à laquelle ses oreilles ne sont pas accoutumées. »

— Sois, ce soir, lui dit Gabriel, un peu avant minuit à ton poste. Quand du sommet du pont d'Arc, tu verras partir une fusée, tu mettras le feu à tes mines.

Hilaire et Gabriel se séparèrent.

Le Prieur ne se doutait pas du danger qui le menaçait; il était seul avec ses serviteurs; le Père Bonafé était, depuis quelques jours, en visite chez M. de Ghames. Le Père Théobald avait disparu de l'abbaye, et on ne savait pas de quel côté il avait porté ses pas; des bruits sinistres couraient sur son compte.

Vers onze heures du soir, le Prieur congédia ses serviteurs ; retiré dans sa chambre, il lisait son bréviaire et dévidait son chapelet. Paisible et calme, il allait se mettre au lit, oubliant que dans ses caves il y avait des infortunés dont les cris de douleur, à cause de l'épaisseur des voûtes, ne parvenaient pas jusqu'à ses oreilles.

A la même heure à peu près, accompagné de plusieurs jeunes gens choisis parmi ceux qu'il savait si bien fanatiser et qui avaient à se plaindre du Prieur, Gabriel gravit en silence les pentes rudes qui conduisent au sommet du pont d'Arc. La nuit est obscure ; pas une étoile ne brille au firmament ; le silence le plus profond règne dans la vallée et n'est interrompu que par le bruit des eaux de l'Ardèche, qui est débordée.

Gabriel, sa montre à la main, attend, non sans impatience, que l'aiguille marque minuit; il lui sem*

ble qu'elle est immobile ; jamais le temps ne lui a paru si long.

Pendant près d'une heure, debout, les regards dirigés vers Fabbaye, immobile comme une statue, le prédicant garde le silence ; ses aides ne prononcent pas une seule parole, sentant qu'ils vont assister à l'un de ces drames dont le souvenir se grave dans la mémoire en caractères ineffaçables.

Hilaire et trois de ses amis sont à leur poste; les regards dirigés vers le sommet du pont d'Arc, ils attendent le signal convenu. Ils gardent le silence, leur cœur bat fort.

Tout à coup, ils aperçoivent une fusée qui en montant vers le ciel décrit une courbe lumineuse.

Hilaire met le feu à la première mine, puis à la seconde, puis à la troisième, et ainsi des autres. Les échos endormis de la vallée se réveillent, au bruit des détonations des mines ; un déluge de pierres et de quartiers de roche tombent sur l'abbaye, en brisant toits, plafonds ; le clocher s'écroule, la cloche, brisée en mille éclats, fait entendre une dernière fois son tintement funèbre. Le Prieur et ses serviteurs se réveillent en sursaut, poussent des cris perçants, invoquent la Vierge et les Saints, et croient que le jour du jugement est arrivé.

Gabriel, les .yeux brillant d'une joie sauvage.

compte les coups de mines ; quand le dernier est . parti, il s'élance avec ses aides vers l'abbaye, qui n'est qu'un monceau de ruines. « Qu'on délivre les prisonniers I » crie-t-il à ses aides ; ils le font, mais non sans dangers, car le bâtiment craque de toutes parts ; des pans de murs s'en détachent, des plafonds s'effondrent.

Gabriel croit que le Prieur est enseveli sous les ruines de son abbaye, quand, à la lueur blafarde des torches, on l'aperçoit blotti sous un banc de la chapelle, à moitié démolie.

— Ah I te voilà, suppôt de Satan î Je te tiens ; tu ne m'échapperas pas.

— Grâce I grâce I crie le prêtre en levant ses mains suppliantes vers GabrieL

— Tu cries grâce, maudit; as-tu, même une seule fois, fait grâce dans ta vie ? Ton cœur s'est-il jamais ouvert à la pitié et à la compassion ?

— Si je suis damné, vous, ne vous damnerez-vous pas, en me tuant ?

— On se damne, prêtre, en tuant des agneaux, on ne se damne pas en tuant des tigres.

Les serviteurs du Prieur, saisis d'effroi, crient : Grâce! grâce!

— Ne craignez rien, leur dit Gabriel, on n'en veut pas à votre vie.

Se tournant vers le prêtre, il lui dit : « Lève-toi, suis-nous, nous allons faire ton procès., »

n essaie de se lever ; ses genoux fléchissent sous lui.

— Puisque tu ne peux marcher, on va te porter. On l'étend sur un brancard, et on se dirige vers le

sommet du pont d'Arc,

— Nous voici arrivés, lui dit le prédicant.

— Grâce I grâce I crie le prêtre.

— Tais-toi, n'as-tu pas honte de crier grâce? Du haut de leur bûcher, Eléonore et Sarah t'ont-elles crié grâce? Et quand la foule a crié grâce, ton cœur s'est-il ému de compassion ? Tu n'avais qu'un mot à dire, ce mot, l'as-tu dit? Elles sont mortes en invoquant le Christ, leur Dieu sauveur. A ton tour, prêtre, d'être martyr * invoque ton pape, tes saints, tes madones ; pour le faire, le moment ne saurait être plus favorable ; seraient-ils sourds comme les idoles des prêtres de Bahal ?

Le Prieur garde le silence; il ne regarde pas la mort, la mort le regarde.

— Tu ne réponds pas 1 et d'ailleurs, que pourrais-tu répondre ? As-tu dans ta vie quelques-uns de ces souvenirs qui nous fortifient aux heures où les eaux débordent et menacent de nous engloutir dans leurs abîmes? Tiens, regarde ces jeunes gens; il n'en

est pas un seul qui n'ait à te reprocher une cruauté à leur égard.

Alors chacun de ces jeunes gens, tenant une torche à la main, s'approche du prêft'e.

— Regarde mes mains, lui dit Jean Roux; elles portent les traces des charbons ardents que tu me forças d'y tenir, en récitant Notre Père ; je te maudis!

— Tu m'as privé de mon père, lui dit Jalatte, en l'envoyant à Toulon où il est mort sur un banc de galérien. Je te maudis I

— Tu as fait enfermer ma mère dans la tour de Crest, lui dit Gorbier. Sois maudit I

— Tu as fait conduire par la maréchaussée de Vallon ma sœur Isabeau à l'hôpital général de Valence, où la Rapine la martyrise. Sois maudit !

— Si tu avais fait pendre mon père ou brûler ma mère, prêtre, je pourrais encore avoir pitié de toi ; mais, misérable ! dans tes caves, tu m'as infligé le supplice affreux de la faim et de la soif. Pour un verre d'eau et pour un morceau de pain, j'ai renié ma foi. Sois trois fois maudit I

Tous les autres jeunes gens ont un crime ou une cruauté à lui reprocher.

Le prêtre fait pitié à voir, et peut-être regrette-t-il

de n'avoir pas été enseveli sous les ruines de son abbaye.

— Voici Theure suprême, lui dit Gabriel, lèvetoi, et précipite-toi dans la rivière.

Dans ce moment, l'Ardèche débordée s'engouffre sous l'arche gigantesque du pont, avec un bruit épouvantable, et des flancs noirs des nuages jaillissent des éclairs qui éclairent la vallée de leur sinistre lueur.

Le prêtre, saisi d'effroi, à la vue du précipice, recule.

— Eh quoi ! tu manques de courage 1 Poltron ! en manquais-tu, quand tu faisais le cathéchisme à tes prisonniers? Gomme tu dois regretter de ne m'avoir pas fait brûler devant la porte de ton abbaye! Allbns, un peu de courage... Tu recules? Eh bien, on va t'aider à faire le saut périlleux !

Le prêtre le regardait avec des yeux hébétés.

A un signe que fait Gabriel, deux de ses aides saisissent le prêtre, et ils vont le précipiter dans l'Ardèche, quand, tout à coup, ils entendent une voix qui leur crie : « Arrêtez I »

Les jeunes gens^se tournent du côté d'où vient la voix, et aperçoivent Dousson qui se précipite vers le prêtre, et l'entoure de ses bras.

Le prédicant, en se rendant chez la mère Maze-

lier pour y passer la nuit, avait entendu les détonations des mines. « Quelque chose de grand se passe, se dit-il, du côté de Tabbaye, courons-y; pourvu que je n'y trouve pas Gabriel ! »

Arrivé sur la hauteur qui domine la vallée, il aperçoit des hommes qui, à la clarté de torches, se dirigent lentement vers le sommet du pont, portant un prêtre étendu sur un brancard. Il descend la colline, presse le pas', et arrive sur le sommet du pont, au moment où on va précipiter le Prieur dans TArdèche.

— Malheureux, qu'alliez-vous faire? leur crie le prédicant.

— Accomplir la justice de Dieu, lui dit Gabriel, d'un air farouche 1

— Accomplir la justice de Dieu 1 t'a-t-il nommé son justicier, pour que tu aies le droit de disposer de la vie de cet homme ?

— Serais-tu, Dousson, le seul à ignorer que de tous les persécuteurs des Saints, il n'en est pas un seul qui l'égale en lâches et froides cruautés? La mort, il ne l'a pas méritée une fois, mais cent fois. Quand le grand Elie immola les prêtres de Bahal, ils étaient bien moins coupables que ce prêtre.

— Tu oublies, Gabriel, que nous ne sommes plus sous le règne de la loi, mais sous celui de la grâce.

Saint Paul, le grand apôtre des Gentils, demande-til à Dieu de faire descendre le feu du ciel sur ses persécuteurs? Aurais-tu oublié ces belles paroles qu'il adresse aux fidèles de FEglise de Rome, et dans lesquelles il leur dit : « Ne vous vengez pas, mes bien aimés ; si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à boire? » Et tu voudrais, toi, précipiter dans TArdèche ce prêtre, ton ennemi ! Si tu es juif, disciple d'Elie, ajouta Dousson, au lieu de Têtre de Celui qui, sur sa croix, n'a eu que des paroles de pardon pour ses bourreaux et ses insulteurs, accomplis ton œuvre, et dis à ces jeunes gens de t'obéir.

Le Prieur, avec la force musculaire que déploie l'homme qui se noie, tenait Dousson enlacé dans ses bras.

— Ah ça, n'en finirons-nous pas ? s'écria Gabriel, en frappant du pied le rocher.

— A l'heure même, lui dit Dousson, mais au lieu d'un mort, tu en auras deux. Ordonne à tes jeunes gens de me précipiter dans l'Ardèche ; parle, je suis prêt. En me présentant devant Dieu, j'aurai la joie de lui dire : « Seigneur, comme ton Fils, j'ai rendu le bien pour le mal. »

Malgré le signe que leur avait fait Gabriel d'arracher le prêtre des mains de Dousson, les jeunes gens

demeurent immobiles; ils regardent le prédicant comme un saint.

Gabriel, la tête penchée et la main gauche posée sur ses yeux, parait un moment étranger à la scène terrible qui se passe autour de lui, puis relevant sa tête, il dit à Dousson : « Tu me demandes la vie du tigre, je te la donne. Il a mis ta tête à prix comme la mienne ; et si jamais tu tombes entre ses griffes, tu n'en sortiras pas vivant. » En prononçant ces paroles, Gabriel, suivi de ses aides, descend du sommet du pont d'Arc, et reprend le chemin de sa caverne, pendant qu'ils reprennent celui de leurs demeures.

Les serviteurs du Prieur le transportent sur un brancard au manoir de M. de Ghames, situé à une lieue en aval de l'Ardècbe. Le prêtre laisse partir son libérateur, sans lui adresser une parole de remerciement.

La nouvelle de la destruction de l'abbaye de la vallée d'Arc causa une grande irritation dans toute la contrée. C'était à qui, des prêtres et des moines, déploierait le plus d'ardeur pour persécuter les huguenots. Ces derniers avaient beau protester de leur innocence, on ne les écoutait pas ; on les jetait en prison, on enlevait leurs enfants ; heureux ceux d'entre eux qui pouvaient se réfugier à l'étranger.

Témoin des malheurs immérités de ses frères, Dousson alla trouver Gabriel dans sa caverne et le supplia, les larmes aux yeux, de quitter le Vivarais. « Si tu t'y refuses, tu assumes sur ta tête une grande et terrible responsabilité. »

— - Laquelle, frère?

— Celle d'attirer de nouveaux malheurs sur nos coreligionnaires.

~ Pourquoi quitterais-je le champ de mes travaux ? lui répondit Gabriel d'un air farouche ; ma

lutte serait-elle terminée avec les prêtres de Bélial? Elle commence à peine. Fuir comme un lâche au bruit de leur Alléluia et de leur Te Deum I mille fois plutôt la mort I

— Tu es libre de disposer de ta vie, mais Fes-tu de celle de nos frères ?

— Ah 1 tu préférerais que j'en fisse des apostats, en fuyant, plutôt que des martyrs en restant au milieu d'eux 1 Pars, si tu veux, Dousson, moi je reste, et je reste pour assister à la chute de la grande Babylone, prédite par le grand Jurieu.

Dousson cessa d'insister, et sortit de la caverne de Gabriel, le cœur rempli des plus tristes appréhensions, qui ne tardèrent pas à se réaliser.

Quinze jours après, son collègue convoqua une assemblée dans le bois de la Bastide de Virac ; on y accourut en foule de tous les environs par des chemins de traverse. Gabriel baptisa des enfants, bénit des mariages, administra la sainte Cène et releva le courage des assistants, en les assurant que sous peu de jours la main de Dieu s'appesantirait sur Rome papale, à cause de ses iniquités. « Donnons-nous, s'écria-t-il d'un air inspiré, rendez-vous sur la montagne de Retz, du sommet de laquelle nous assisterons à sa chute ; et nous nous écrierons avec ious les fidèles qu'elle a martyrisés : « Elle est tombée,

elle est tombée, la grande Babylone, et elle est devenue la demeure des démons et la retraite de tout esprit immonde, car ses péchés sont montés jusques au ciel, et Dieu s'est souvenu de ses iniquités 1 » Ah ! s'écria le prédicant, avec des éclairs dans les yeux, nous lui rendrons ce qu'elle nous a fait, et dans la coupe où elle nous a fait boire, nous lui verserons le double. Portez, frères, vos regards autour de vous, y^a-t-il un seul rocher qui ne soit encore humide du sang et des larmes de nos martyrs ? Y a-t-il un seul arbre dont l'abbé de Chapias n'ait essayé de faiire une potence ? Y a-t-il une maison qui ne compte pas un de nos frères aux galères et une de nos sœurs à la tour de Constance ? Où sont nos temples? le marteau a démoli les uns, le feu a dévoré les autres. Où sont nos pasteurs ? sur la terre étrangère. Notre nom, nous l'avons perdu; le Néron de Versailles ne connaît dans son royaume que d'anciens et de nouveaux catholiques.

« Sous Rome païenne, les fidèles furent moins persécutés qu'ils ne l'ont été et ne le sont sous Rome papale ; aussi nos larmes, nos souffrances sont, auprès de Celui auquel appartient la vengeance, les accusateurs du clergé romain. Frères, la punition, pour être lente à venir, viendra à son heure ; et il me semhle que je vois cet ange, d'une grande force»

37iB L*ABBAYE DE LA VALLÉE D'aRG

qui prend une pierre, grande comme une meule de moulin, et la jette dans la mer, en disant : « Ainsi sera jetée avec impétuosité Babylone, cette grande cité, et elle ne sera plus ; et en elle on trouvera le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qu'elle a mis à mort sur la terre. »

— Amen I s'écrièrent les assistants.

Le prédicant garda un moment de silence, puis, dans un élan d'enthousiasme, il s'écria : « Frères, au lieu de nous abattre, réjouissons-nous, puisque nous sommes de ceux dont le Christ a dit : « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la jugtice, car ils verront Dieu. » Réjouissons-nous, puisque nous faisons partie de cette Eglise dont le Sauveur a dit que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Si nous étions, comme les papistes l'affirment, des hérétiques, depuis longtemps on ne parlerait plus de nous ; mais béni soit Dieu, nous sommes debout, malgré les bûchers des Valois et les dragons des Bourbons. Debout nous sommes, debout nous resterons ; et ce que les Néron et les Domitien n'ont pu faire avec les tigres et les lions de leurs cirques, l'antechrist de Rome ne pourra le faire avec ses prêtres, ses moines et ses inquisiteurs. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Frères, s'écria le prédicant, chantons !» Et toute l'assem-

blée, électrisée par les paroles de l'orateur, chanta debout le psaume Clil.

L'assemblée avait à peine achevé de chanter, quand les sentinelles donnèrent le signal d'alarme ; les dragons s'approchaient.

En un clin d'œil, les alarmes succédèrent aux espérances. Chacun savait le sort qui l'attendait s'il tombait entre les mains des missionnaires bottés.

Gabriel conserva son sang-froid et organisa, en habile tacticien, la retraite, qui s'opéra en bon ordre ; et comme les sentinelles, à l'aide de leurs lunettes d'approche, avaient vu de très loin arriver l'ennemi, chacun put regagner sa demeure. Quand les dragons arrivèrent, ils ne trouvèrent, sur l'emplacement où avait eu lieu l'assemblée, que la chaise portative du désert dont ils firent un feu de joie en dansant tout autour.

De tous les jeunes gens qui assistaient régulièrement aux assemblées du désert, Jacques Rouvière était celui pour lequel Gabriel avait une affection particulière ; il en avait fait le confident de ses projets. Rouvière, en intelligence et en instruction, surpassait tous les jeunes gens de son temps plus , encore attachés à Gabriel qu'à Dousson. Malheureusement, chez lui, l'amour de l'argent était devenu la passion dominante; aussi le dominait-elle, au

point de faire de lui cet être qu'on ne saurait trop mépriser, tout en s'en servant : un traître.

Le Jendemain du jour où Gabriel avait tenu une assemblée au bois de la Bastide de Virac, Rouvière était dans sa caverne. « Jacques, lui dit-il, je me repens de n'avoir pas précipité le Prieur du haut du sommet du pont d'Arc dans l'Ardèche, car, depuis la destruction de son abbaye, sa haine contre nous n'a fait que s'accroître ; ce tigre respire plus que jamais la haine et le carnage ; si nous ne la mettons pas dans l'impuissance de nuire, cette bête féroce, elle dévorera nos frères. »

Gabriel fit alors part à Rouvière de son dessein d'enlever le Prieur et de le retenir prisonnier dans sa caverne, comme un otage de sûreté : « J'ai, lui dit-il, pris toutes mes mesures ; voici la liste de ceux sur lesquels je compte ; donne-leur rendez-vous ici pour le premier décembre de cette année. A dix heures du soir, nous nous dirigerons vers Chames , bien armés, et nous sommerons le châtelain de nous livrer le Prieur, qu'il nous livrera sous la menace que nous lui ferons, s'il s'y refuse, de mettre le feu à son château. Maintenant pars ; sois actif et surtout prudent. »

En quittant Gabriel, Rouvière se rendit à Chames, et dit au Prieur, sans lui faire part du projet

t'ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRC 379

du prédicant, de lui donner douze hommes, se faisant fort de lui amener Gabriel mort ou vif. « Amenez-le plutôt vif, ce scélérat; car il n'y aurait de justice, ni dans le ciel, ni sur la terre, s'il ne mourait pas parla main du bourreau. » Le prêtre oubliait dans ce moment que le prédicant lui avait fait grâce de la vie ; il ne se rappelait que son abbaye détruite sous une avalanche de pierres.

— Mais, monseigneur, me donnerez-vous la prime de dix mille livres ? lui dit Rouvière, car, s'emparer de Gabriel, n'est pas chose facile ; et puis j'expose ma vie.

— La prime I je la double, lui dit le prêtre. Deux jours après, Rouvière accompagné de douze

soldats bien armés, se dirigea vers la retraite du prédicant et assigna à chacun d'eux un poste ; puis il descendît dans sa caverne.

Au bruit de ses pas, Gabriel croyant à une surprise, cria : « Qui est là ? » et sauta sur ses armes.

— Ami, lui répondit Rouvière.

— Je ne t'attendais pas avant le jour et l'heure que je t'avais indiqués. Les hommes sont-ils prêts ?

— Oui.

— Bien armés ?

— Jusqu'aux dents.

^- Seront-ils exacts au rendez-vous ?

380 l'abbaye de la vallée d'arg

— Très exacts.

— Le Prieur, qui a ses espions un peu partout, n'aurait-il pas quelques soupçons ?

— Aucun.

— N'as-tu pas vu l'Ecureuil rôder dans le quartier ?

— Non.

— Tout va donc bien ?

— Au mieux ; nos hommes sont arrivés avec moi.

— Imprudent ! en plein jour, et ce n'est que de nuit que nous devions enlever le Prieur 1

— L'impatience les a gagnés ; autant que vous, si ce n'est plus que vous, ils haïssent ce démon de prêtre. Adressez-leur quelques paroles.

— Fais-les entrer.

Rouvière sortit de la caverne et fit signe à un soldat d'approcher. « Arme ton fusil, lui dit-il; et dès que tu seras descendu dans la caverne, tire sur le prédicant, et vise juste. Sur la prime qui m'est promise, tu auras cinquante écus d'or. »

Le soldat descendit dans la caverne, et lâcha un gros juron en se laissant tomber à terre.

Jamais Gabriel n'avait surpris un seul juron sur les lèvres de ses compagnons ; une idée lui traversa

la tête. « Rouvière me trahirait-il?... Non, non, c'est impossible. »

En se relevant, le soldat, au lieu d'aller vers le prédicant, dirigea vers lui la pointe de son fusil.

Aussi prompt que Téclair, Gabriel se jeta sur lui, lui arracha son arme des mains, et le déchargea à bout portant sur lui.

« Descendons, dit Rouvière, Gabriel doit être mort ou blessé.» Un second soldat descendit dans la caverne ; d'un coup de fusil, Gabriel retendit par terre, raide mort.

« Que se serait-il passé ? dit Rouvière. Le premier soldat qui est descendu n'avait qu'un coup à tirer ; sans doute, il n'aura pas tué le prédicant du premier coup, et saisissant l'un des fusils qui sont dans la caverne, il l'aura achevé. » Au moment où il faisait ces réflexions, un coup de fusil fracassa le crâne d'un soldat qui se mettait en mesure de descendre.

— Plus de doute, se dit Rouvière, Gabriel a tout découvert. Impossible de le forcer dans sa retraite.

Le prédicant, se voyant trahi, n'avait qu'un seul désir : celui de tuer le traître et de vendre chèrement sa vie. Il éteignit sa lampe, et avec la plus grande précaution, il se posta de manière à n'être

pas vu, mais à voir ceux qui se hasarderaient à descendre.

Depuis trois heures, comme un chasseur à l'affût, Gabriel avait armé son fusil, prêt à faire feu.

Rouvière se frappa le front : « Maladroit I se ditil, tu Tauras laissé s'échapper ! et peut-être à cette heure, grâce à un plongeon dans la rivière, il se sera mis en sûreté. Faisons, et vite, ce que j'aurais dû commencer par faire. » Sans perdre une seconde, il laissa à l'entrée de la caverne six de ses hommes ; il en plaça quatre autres sur le bord de la rivière, à quelques pas de l'endroit par où le prédicant tenterait de s'échapper s'il était encore dans sa retraite. « Quant vous verrez, leur dit-il, une tête sortir de l'eau, à Tordre que je vous en donnerai, faites feu et visez juste. »

Le traître, avec Pierre Dupont, un nouveau converti, se posta sur un rocher à pic, de quarante mètres de hauteur, qui surplombait la rivière. Le prédicant ne pouvait s'échapper sans qu'il le vît.

Des heures s'écoulèrent sans rien voir, sans rien entendre. « Toutefois, si par hasard il est encore dans la caverne, pensa Rouvière, j'ai le moyen de l'en faire sortir ; j'aurais dû y penser plutôt. » Il quitta son poste d'observation et ordonna èi deux de ses gens de ramasser des rameaux de chêne et des

branches de genévrier, d'y mettre le feu et de les lancer dans la caverne ; ce qui fut vite exécuté.

« Le misérable ! is'écria Gabriel, il veut m'enfumer comme si j'étais un renard !» Et à tout hasard, il lâcha un coup de fusil qui n'atteignit personne.

— Il y est 1 s'écria le traître, le cœur palpitant de joie, à la pensée de sa prime qu'il croyait perdue. « Continuez, dit-il à ses gens, à entretenir le feu, et pour que la fumée soit plus épaisse, prenez la paille de cette cabane de charbonnier ; mouillez-la, et jetez-la dans la caverne avec des branches de chêne vert. »

Ce disant, il retourna occuper son poste d'observation.

« Il n'y a pas à hésiter, se dit le prédîcant ; il ne me reste qu'un seul moyen de salut : tentons-le. » Il hésitait cependant, car il était certain que Rouvière devait guetter le moment où, en plongeant dans la rivière, sa tête reparaîtrait au-dessus de l'eau. A cette heure si critique de sa vie, cet homme énergique ne sentit pas son courage faiblir, quoiqu'il eût le pressentiment que sa dernière heure avait sonné dans les desseins de Dieu. Il baissa la tête comme un petit enfant, et se jetant à genoux, il s'écria : « mon Sauveur I je ne suis qu'un pauvre

et misérable pécheur ; j'ai pu me tromper dans ce que j'ai fait et dit, et cependant tu sais que je n'ai jamais pensé qu'à servir ta cause, et toujours au péril de ma vie. J'étais calme en face du bûcher qui m'attendait devant la porte de l'abbaye de la vallée d'Arc. A ce moment, j'y serais monté en chantant des psaumes à ta louange; et, voilà, à l'heure présente, je suis comme un faible roseau agité parle vent ; ne le brise pas. Seigneur, prends pitié de mon âme, lave-la pour la rendre nette, dans le sang purificateur de la croix ; prends pitié de moi et de mes frères qui gémissent sous le joug de l'exacteur. Maintenant, ô mon Dieu , je me confie à tes bras d'amour et de miséricorde ; — jette mes péchés dans la mer, comme un paquet de linges souillés, et donne-moi une place dans ton ciel, entre le brigand et Marie-Magdeleine, et je m'en réjouirai, quand j'y verrai mon frère Dousson y resplendir comme une étoile de première grandeur. Sois béni, mon Dieu, tu as entendu ma prière, et quand même tu me tuerais, je ne cesserais pas d'espérer en toi. »

Pressé par la fumée qui menaçait de l'asphyxier, Gabriel, arrivé au-dessous du niveau de l'Ardèche, plongea et reparut au-dessus de l'eau.

« Feu ! feu î » cria Rouvière. Au même instant» quatre balles atteignirent le prédicant à la tête. U

disparut sous Teau^ laissant après lui une traînée de sang. Il était mort.

^ — Maintenant, s*écria le traître, en se frottant les mains de joie, je tiens ma prime.

— Et la mort te tient, scélérat l lui dit Pierre Dupont; va rejoindre le prédicant ! » Et il le précipita dans TArdèche ; mais en tombant, il fut arrêté dans sa chute par une branche de genévrier à laquelle il se cramponna. Au-dessous de lui était un gouffre profond, aux eaux verdâtres.

— Pierre, cria-t-il, d'une voix étranglée, je te pardonne ; cours, va chercher une corde ou une longue perche pour...

— T'aider à te faire remonter sur ce rocher ? lu dit Pierre ; c'est comme si tu me disais de dire à l'Ardèche de remonter son cours. Recommande ton âme à Dieu, si Dieu, toutefois, a un pardon pour les Judas de ton espèce.

— Pierre, je te donnerai un quart, la moitié de ma prime ; va, cours chercher une corde...

La branche du genévrier ployait sous le poids du corps du misérable.

— Une corde l une corde, Pierre I s'écriait-il ; je te donnerai toute ma prime. Dix mille écus ; tu seras riche. C'est une forte somme.

— C'est déjà trop, scélérat, que j'aie été une fois

386 L*ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRG

assez lâche pour renier ma foi ; et à cette heure, quand même tu me donnerais, pour une corde, tout For du monde, je ne te la donnerais pas pour t'aidera remonter ce précipice ; si depuis le temps que tu m'implores, tu avais fait le saut périlleux et connaissance avec les poissons de TArdèche, tu ne me regarderais pas avec des yeux hagards et une figure convulsée.

Le genévrier commence à se déraciner sous le poids du corps du traître ; il regarde si, à côté ou au-dessous de lui, il n'y a pas quelque arbuste ou quelques pointes de rocher où il puisse s'accrocher; il ne voit rien que les eaux verdâtres de TArdèche ; son visage est livide, il pousse des cris inarticulés.

Le genévrier cède, et avec lui il tombe dans TArdèche et disparaît dains ses eaux.

Huit jours après, deux des jeunes gens qui avaient aidé Hilaire à faire des trous de mines, allèrent à la recherche du cadavre de Gabriel. Arrivés près de Saint-Marcel-d'Ardèche, ils aperçurent tout à coup deux corps qui flottaient à côté l'un de l'autre et venaient s'échouer sur les bords de la rivière ; c'étaient celui de Gabriel et celui de Rouvière. Avec une perche, ils refoulèrent celui du traître au milieu du courant, qui l'entraîna vers le Rhône.

Les deux jeunes gens retirèrent de l'eau le corps du prédicant, et après l'avoir enveloppé d'un drap

blanc, qu'ils avaient apporté avec eux, ils creusèrent un fossé dans un lieu écarté et Vy déposèrent. Après l'avoir recouvert de terre, s'adressant au mort, ils lui dirent :

— Maître , tu as été en Israël un vaillant entre les vaillants ; tu n'avais point peur de ce qui effraie pendant la nuit, ni de la flèche qui vole le jour ; la mortalité qui marche dans les ténèbres ne t'eff'rayait pas plus que la destruction qui fait le dégât en plein midi ; il en serait tombé mille à ta droite et dix mille à ta gauche, que tu ne t'en serais pas ému ; tu nous aimais, parce que tu avais un cœur de lion, et nous, nous t'aimions parce que tu étais bon ; nous ne te disons pas adieu, nous te disons au revoir, car nous ne sommes pas de ceux qui sont sans Dieu et sans espérance au monde, et qui disent, dans leur aveuglement bestial : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Au revoir, maître I au revoir I

Et les deux jeunes gens, les larmes aux yeux, retournèrent à Vallon.

La nouvelle de la mort de Gabriel causa au Prieur une grande joie, et ne l'aida pas peu à se remettre des terribles émotions qu'il avait éprouvées sur le sommet du pont d'Arc. Il ne regretta pas Rouvière ; pourquoi l'aurait-il regretté? le prédicant était mort, et il n'avait pas de prime à payer.

En apprenant la fin tragique de Gabriel, Dousson versa des larmes. Quoiqu'il désapprouvât le zèle de son compagnon d'œuvre, qui lui faisait trop souvent commettre des actes plus nuisibles qu'utiles à leur cause, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître en lui un grand cœur et un dévouement qui allait jusqu'au mépris de sa propre vie. Il ne pouvait non plus se dissimuler que, tout en fanatisant les huguenots par son éloquence surhumaine, il leur avait communiqué une force qui en avait rendu plusieurs intrépides en face des galères, des bûchers, des potences et des cachots ; et maintenant, lui, Dousson, se trouvait seul, et personne pour l'aider dans son périlleux apostolat 1 Que fera-t-il ? Des lettres lui sont parvenues de Genève, qui le pressent de revenir ; on lui offre des places de pasteur dans des paroisses où il pourra exercer en paix un ministère béni. Après tant de travaux, de veilles, de soucis, de périls,

n'a-t-il pas droit au repos ? De plus, sa femme, ses enfants et ses nombreux amis lui disent dans leurs lettres : « Revenez, nos bras sont ouverts pour vous recevoir » ; mais en même temps, il entend une voix qui lui crie : « Si tu abandonnes ton cbamp de travail, que deviendront ces pauvres fidèles qui gémissent sous la croix ? quand le berger sera parti, que deviendront les brebis ? »

— Je resterai, dit Dousson, à moins que je n'entende une voix d'en haut, qui me dise : « Pars. »

Jamais sa vie n'avait été plus en danger. Le Prieur, oubliant qu'il lui devait la vie, avait doublé la prime promise à celui qui le lui amènerait, mort ou vif. L'Ecureuil avait mis tous ses agents à sa recherche ; nuit et jour, ils battaient la campagne, fouillant de la cave au grenier les maisons des nouveaux convertis. 11 n'était pas une caverne dans laquelle ils n'eussent pas pénétré.

Au moment où nous sommes arrivés de nos récits, Dousson s'était réfugié chez Marc Lafaye, dont la maison était située près du mas de Chauvieux. Il était dix heures du soir, quand Chazalon frappa à la porte.

— Grand Dieu I s'écria Lafaye, ce sont les dragons ! Et il n'eut que le temps de prendre une

390 l'abïaye de la vallée d'arc

échelle et de dire à Dousson : « Descendez dans la citerne, dont le fond est à sec. »

Le prédicant y descendit ; Lafaye retira réchelle.

— Si vous n'ouvrez pas, cria le capitaine RoUet, de sa voix éraillée, nous enfoncerons la porte ; nous ferons mieux, nous mettrons le feu à la maison,

Lafaye ouvrit la porte.

— Le prédicant Dousson doit être chez vous, lui dit l'Ecureuil ; nous avons de fortes raisons de le croire. Vous devez savoir, qu'en lui donnant asile, vous encourez la peine des galères à perpétuité?

— Je le sais, répondit Lafaye, avec le plus grand sang-froid.

— Il ne doit pas s'être réfugié dans cette maison, dit l'Ecureuil au capitaine.

— Puisque tu le dis, cela doit être vrai; mais, sacrebleu, nous en irons-nous par une nuit noire comme la gorge du loup, sans casser une croûte et boire un coup ?

Lafaye, qui l'avait entendu, lui dit : « Capitaine, le peu que j'ai à vous offrir, je vous l'offre de bon cœur. » Il fit servir sur sa table à manger un gros jambon, du fromage et plusieurs bouteilles de son meilleur vin.

Les dragons s'attablèrent et dévorèrent, plutôt

l'abbaye de la vallée d'arc 39i

qu'ils ne mangèrent le jambon ; les bouteilles vidées furent remplacées par d'autres qui ne tardèrent pas à l'être à leur tour ; toutes les têtes étaient tellement échauffées, que les convives ne savaient ni ce qu'ils disaient, ni ce qu'ils faisaient ; ils chantaient des chansons obscènes et ne parlaient de rien moins que de mettre le feu à la maison.

Chazalon, qui n'avait pas pris part à l'orgie, n'était pas persuadé que Lafaye eût dit la vérité, car, d'après le rapport de ses espions, on avait vu un homme se diriger, par des chemins détournés, vers la maison de Lafaye, où il était entré vers neuf heures du soir. Il savait, de plus, que les huguenots ne craignaient pas d'exposer leur vie quand il s'agissait de sauver celle de leurs prédicants ; et lui, qui mentait si effrontément et jugeait les autres par lui-même, pensait que Lafaye aurait bien pu mentir pour sauver la vie de Dousson.

C'est sous l'empire de ces réflexions, que TEcureuil se décida à visiter la maison, de la cave au grenier; il fît ouvrir les armoires, les caisses ; il grimpa sur les toits,* et ne découvrit rien. Se rappelant qu'il avait enfumé Gabriel au château de Laborie, il fit allumer un grand feu dans toutes les cheminées, espérant que s'il y avait une cachette, il en verrait sortir le prédicant, s'il s'y était réfugié.

Après quelques moments d'attente, il dit à Rollet : « Partons, il n'y a rien à faire ici. »

En traversant la cour, il vit une échelle près de la citerne ; la pensée lui vint tout à coup que le prédicant pourrait s'y être caché.

Sur Tordre qu'il lui en donna, l'un de ses gens, à l'aide de l'échelle, se mit en mesure de descendre dans la citerne.

Lafaye tremblait de tous ses membres.

Dousson se crut perdu, en voyant l'agent de l'Ecureuil, qui était sur le point d'atteindre le fond de la citerne, quand celui-ci cria : « Le froid me gagne ! aidez-moi à sortir. » On lui tendit une perche, à l'aide de laquelle il remonta.

Dousson était sauvé.

Après le départ des dragons, il sortit de la citerne ; le froid aussi l'avait saisi ; il grelottait et tremblait de tous ses membres : « Si nous envoyions chercher M® Joseph ? » lui dit Lafaye.

« Attendez à demain, lui répondit Dousson ; une bonne nuit me remettra à flot. » Il nese trompait pas ; à la suite d'un sommeil doux et paisible, il se réveilla aussi bien portant que la veille ; sa première pensée fut de remercier Dieu de la merveilleuse délivrance dont il avait été l'objet.

Le lendemain du jour où le prédicant faillit être

L*ABBAYE DE LA VALLÉE d'aRG 393

arrêté, un vieillard alla trouver Chazalon et lui dit : « Si tu veux partager avec moi la prime des dix mille écus, offerte à celui qui amènerait au Prieur, Dousson, mort ou vif, je pourrai peut-être t'indiquer la maison où il se réfugie ; rien ne te sera plus facile que de mettre la main sur lui ; je le connais assez pour être certain qu'il ne fera pas la moindre résistance ; il est doux comme un agneau. »

— Mon vieux, lui répondit Chazalon, il faut que vous prisiez bien haut vos services, pour exiger la moitié de la prime. Cinq mille écus I cela ne se trouve pas tous les jours sous le pas d'un cheval. Baissez, baissez vos prix, mon vieux ; je crois que si on vous donnait cinq cents écus, ce serait encore trop.

— C'est à prendre ou à laisser, dit le vieil avare ; tu refuses ? Je te quitte ; adieu.

Chazalon le rappela.

— Voulez-vous mille écus ?

— Non.

— Deux mille ?

— Non.

— Trois mille ?

— Non.

— Quatre mille ?

— Non.

— Eh bien, vieux coquin, tu les auras, tes cinq mille écus 1

— Je savais bien, se dit le vieil avare, qu'il me les donnerait, et peut-être m'aurait-il donné mille de plus, si je Tavais exigé.

Ce misérable avait depuis longtemps passé des rangs des persécutés dans ceux des persécuteurs ; sa passion dominante était l'avarice ; on citait de lui des traits qui auraient étonné l'Harpagon le plus harpagon. A force delésineries, et en pratiquant le prêt à la petite semaine et le Mohatra en grand, il avait acquis une fortune considérable pour l'époque, mais plus elle s'accroissait, plus il vivait de privations. Ses vêtements étaient si sordides qu'un mendiant n'en aurait pas voulu ; sa femme mourut d'anémie, faute de nourriture et de médecins pour la soigner ; leur fils unique s'engagea, ne mangeant pas à sa faim dans la maison paternelle. Ce hideux spécimen de l'espèce humaine vivait seul avec sa fille qui avait hérité de son avarice et qui, parfois, trouvait que son père était un prodigue. Jamais l'or n'eut de plus fervents adorateurs qu'eux. Si on les eût condamnés à avoir, à leur frais, bon feu en hiver, table abondante, mets recherchés, vin de premier choix, vêtements cossus, ils seraient morts de désespoir.

Griolet est le nom de notre homme ; quand on parlait de lui, on ne l'appelait que le père Griolet. Des moqueries qui pleuvaieni sur lui, il ne s'en souciait pas plus que d'une guigne, et il ne rougissait pas plus de ses ladreries qu'un Cartouche de ses vols.

Sous ses dehors sordides il avait un esprit fin, rusé, calculateur, et il savait habilement amener l'eau à son moulin. Quand il tenait un débiteur, il le tenait bien, et ne le lâchait qu'après Tavoir ruiné.

La belle prime de dix mille écus promise à celui qui amènerait, mort ou vif, Dousson au Prieur, le hantait jour et nuit. Un jour, il se frappa le front et dit : « Si je n'ai pas toute la prime, au moins j'en aurai la moitié. » Il fit venir chez lui l'un de ses débiteurs, qui, ne pouvant le payer, s'attendait chaque jour que le père Griolet fît vendre ses meubles. Croyant à une demande d'argent, il fut surpris agréablement, quand son créancier lui dit, d'un air contrit : « Pierre Bonnaud, autrefois j'étais protestant, aujourd'hui je suis catholique, mais catholique de nom. J'ai commis la lâcheté, le mot n'est pas assez fort, le crime d'abjurer ma foi ; j'en suis aujourd'hui cruellement puni ; je suis vieux, et ne tarderai pas à être infirme ; puis le moment d'aller de ce monde à l'autre ne peut pas être éloigné ; je vou-

drais donc, avant de mourir, me réconcilier avec TEglise que j'ai lâchement abandonnée, et qui est la seule vraie. Des biens, j'en ai; qu'en ferai-je quand je serai à six pieds sous terre ? Ne vaut-il pas mieux, que j'en dispose pour nos pauvres protestants ? Je te confie cela, comme si tu étais mon confesseur, mais avant, je voudrais avoir un entretien avec M. Dousson ; c'est un si saint homme l et pour me remettre dans le bon chemin, lui seul en est capable, mais où le trouver ? et d'ailleurs, il se cache si bien que l'Ecureuil donnerait je ne sais quoi pour découvrir le lieu de sa retraite. Ah I le misérable vaurien 1 II ne vaut pas la corde avec laquelle on le pendra un jour. Et dire qu'il s'est rencontré un huguenot, un misérable Jacques Rouvière pour trahir Gabriel 1 »

L'hypocrite vieillard joua si bien son rôle, que Pierre Bonnaud, qui ne brillait pas par son intelligence, s'y laissa prendre et crut que le père Griolet songeait sérieusement à s'amender. : « Je peux, iui dit-il, vous faciliter le moyen d'avoir un entretien avec M. Dousson. »

— Toi ? tu m'étonnes, mais en me le disant, tu me fais un plaisir si grand, mais si grand, que je n'ai pas de paroles pour l'exprimer.

Il ne mentait pas.

Pierre Bonnaud lui dit : « Nous devons avoir dimanche une assemblée au mas des Terriers. Voici le mereau qui m'a été remis pour y assister ; on ne le donne qu'à ceux des huguenots dont on est sûr^ dans la crainte qu'il ne se glisse un traître au milieu de nous. J'assisterai à l'assemblée, et prenant, après le service, M. Dousson à part, je lui dirai que vous désirez le voir, C^fin qu'il vous réconcilie avec l'Eglise.

— C'est cela, lui dit le père Griolet ; et tu lui remettras, de ma part, cette pièce d'or pour les pauvres ; prends-la et ne la perds pas.

Avant de se décider à s'en séparer, le vieil avare avait hésité, et ne s'y était résolu qu'à la pensée des dix mille écus de la prime, qu'il partagerait avec l'Ecureuil, et surtout à celle que le prédicant, à la vue de cette pièce d'or, ne pourrait douter qu'il n'eût la ferme résolution de se réconcilier avec l'Eglise qu'il avait abandonnée.

Le dimanche soir, vers minuit, Pierre Bonnaud frappa à la porte du père Griolet.

— Qui frappe à cette porte ? lui cria une voix de femme, à travers une fenêtre grillée.

— Pierre Bonnaud, mademoiselle Griolet ; vous méconnaissez...

— Que trop ; vous ne nous paieriez jamais si nous ne faisions pas vendre vos meubles ; allez-vous-en.

Qui diable vous a donné Tidée de troubler notre sommeil ? Nous apportez-vous de l'argent ?

Le père Griolet, qui avait le sommeil si léger que le moindre bruit réveillait, craignant toujours qu'on ne vînt le voler, entendant sa fille élever la voix, lui demanda avec qui elle parlait.

— Avec Pierre Bonnaud.

— Recouche-toi ; je vais lui ouvrir, car j'ai affaire avec lui.

Il avait caché à sa fille le projet qui lui tenait tant au cœur. Il se leva, et mit plus de temps à ouvrir sa porte qu'à s'habiller, car elle était verrouillée comme celle d'une prison.

— Eh bien, dit-il à Bonnaud, as-tu vu M. Dousson ?

— Certainement ; je lui ai remis la pièce d'or, ce qui a paru lui faire plaisir. « A tout pécheur miséricorde, m'a-t-il dit ; demain matin, vers huit heures, je l'attends au mas de Sauvant, chez Isaac Ginozier, où je dois passer la nuit.

— C'est bien, très bien, Pierre ; va te coucher, je te donne un an, six mois pour me payer.

— Vous avez d'abord dit un an, père Griolet.

— C'est vrai, mais la langue m'a fourché.

— Donnez-moi un an.

— Pas un jour de plus ; pense que demain j'allais chez rtiuissier pour faire saisir tes meubles.

Pierre se retira, heureux d'avoir six mois devant lui.

Une heure après, le père Griolet alla trouver Chazalon.

^ Je sais, lui dit-il, où est la maison où M. Dousson passe la nuit; me promets-tu de partager la prime avec moi ?

— Certainement, puisque je l'ai promis.

— Ne pourrais-tu pas me donner cinq cents, ou même mille écus de plus, puisque je t'en fais gagner quatre ?

— Le coquin, se dit TEcureuil, est capable de me forcer la main ; tenons bon. Père Griolet, mon oui est oui, mon non, non. Allez-vous-en, si vous avez rintentiôn de me demander un écu de plus.

— Au revoir, l'Ecureuil ; si en faisant ce que je fais, je me damne, que ce soit au moins pour quelque chose qui en vaille la peine. Il fit mine de sortir.

— Allons, vieux gueux, vous aurez cinq cents écus de plus.

— Non, mille.

— Va pour mille. Mais ne demandez pas un liard de plus, car je serais homme à vous faire repentir

avec le gourdin que voilà, de m'étre venu réveiller à deux heures du matin.

— Touchez-là, lui dit le père Griolet, en lui tendant une main décharnée ; c'est fait. Entre honnêtes gens, on n'a qu'une parole.

Le soir du même jour, vers onze heures, TEcureuil, accompagné du capitaine RoUet et d'une douzaine de dragons, se rendit au mas de Sauvant, et frappa à la porte d'Isaac Ginozier.

— Qui frappe ? dit-il.

— Peu vous importe ? Au nom du roi, ouvrez toujours.

— Attendez un moment, dit Isaac.

Et il courut dire au prédicant, qui faisait le culte domestique : « M. Dousson, réfugiez-vous dans la cachette, les dragons sont là. »

— Vous tardez bien à ouvrir ? lui cria l'Ecureuil. Isaac ouvrit la porte.

— Pourquoi n'avez-vous pas ouvert de suite ?

— Pour prévenir ma famille, afin qu'elle ne fût pas trop effrayée en recevant votre visite.

— Vous avez chez vous M. Dousson.

— Cherchez-le ; s'il y est, vous le trouverez certainement. » Et Isaac prononça ces paroles avec le plus grand calme.

« Le père Griolet m'aurait-il donné une fausse

l'abbaye de la YALlilE d'aRG 401

adresse ? se dit TEcureuil ; il avait cependant intérêt, ce fesse-mathieu, à m'en donner une bonne ; dans tous les cas, fouillons la maison. » On eut beau> monter sur les toits, descendre dans les caves, ouvrir les coffres et les armoires, on ne découvrit rien.

— Nous n'avons rien découvert, dit l'Ecureuil à Isaac, mais je sais que Dousson est caché chez vous.

Et il appuya fortement sur ces mots : « Je sais. » Isaac devint tour à tour rouge et pâle.

— Si vous ne nous indiquez pas la cachette où s'est réfugié le prédicant, je mets le feu à votre maison.

Il tira sa montre, et dit : « Isaac, je vous donne cinq minutes. »

Dousson, qui avait entendu la menace de l'Ecureuil, et qui était certain que de la menace il en viendrait au fait, sortit tout à coup de sa cachette et dit à l'Ecureuil : « Je suis Dousson, celui que vous cherchez. »

A la vue de ce grand serviteur de Dieu, sur le visage duquel se reflétait la beauté de son âme, Chazalon ne put maîtriser son émotion. Il ne l'insulta pas comme il avait insulté Gabriel, et en le remettant entre les mains de RoUet pour le conduire à Tabbaye de la vallée d'Arc, il lui dit : « Capitaine, ayez beaucoup d'égards pour lui. »

40â l'abbaye de la vallée d'arc

De bon matin, le père Griolet, ayant appris la capture de Dousson, alla trouver TEcureuil : « Eh bien, lui dit-il en Tabordant, ne t'ai-je pas fait gagner une belle prime ? Tu vas, n'est-ce pas, selon nos conventions, me faire remettre six mille écus ?

— Vous remettre six mille écus î vieux ladre, pas un rouge liard I Et tu dois encore t'estimer très heureux, si je ne t'en demande pas six mille pour me taire, car je n'aurais qu'un mot à dire au Prieur, pour te faire pendre ou brûler.

Le père Griolet n'avait pas l'air de comprendre; il venait toucher six mille écus, et on parlait de le mettre à mort par la corde ou par le feu I

Voyant qu'il ne répondait pas, l'Ecureuil lui dit : « Tu as Voulu redevenir huguenot ; s'il y a un cas pendable, c'est bien celui-là. »

— Je n'avais pas plus l'envie de me faire huguenot que de me jeter dans l'Ardèche, répondit le vieil avare ; mais comme c'était le seul moyen de faire arrêter Dousson, je l'aï employé, et tu oserais me le reprocher I Donne-moi les six mille écus.

— Ah ça, je n'ai pas de temps à perdre avec toi, vieux ladre î Monseigneur l'abbé de Chapias m'attend pour lui rendre compte de la capture de Dousson.

— Mais, l'Ëcureuil, ne m'avais-tu pas promis sar'

rhonnenr de nie donner six mille écus sur la prime ?

— Ce que je t'avais promis, prêteur à la petite semaine, je le garde pour moi ; ce que je ne t'avais pas promis, je vais te lé donner. » Et il leva sur lui son bâton.

Le père Griolet, Foreille basse et tout déconfit, regagna sa demeure. Le lendemain, on le trouva mort dans son lit ; un coup de sang l'avait envoyé de vie à trépas.

Quand on voulut lui faire sa toilette funèbre, on n'osait pas toucher aux draps de son grabat, tant ils étaient sales ; on en demanda un propre à sa fille, qui répondit : « Servez-vous de ceux de mon père, et d'ailleurs, il n'en voudrait pas d'autres. »

La capture de Dousson causa au Prieur une joie qui ne fut pas sans mélange. Tout heureux qu'il fût d'avoir atteint le grand but de sa vie, la pacification du haut et du bas Vivarais, il ne pouvait oublier que le prédicant lui avait sauvé la vie au péril même de la sienne. Il paraissait disposé, non à lui faire grâce, mais à substituer l'emprisonnement à la peine de mort. « Je vous comprends, monseigneur, lui dit le Père Bonafé, auquel il faisait part de ses intentions, mais laissez-moi prendre la liberté de vous dire que, dans ce moment, vous consultez plus votre

404 L'ABfiAYE DE LA VAUÉE D*ARG

cœur que vous ne regardez aux intérêts de notre sainte mère TEglise ; Gabriel était pour elle un ennemi bien dangereux, mais Dousson est un ennemi bien plus dangereux encore, car, aux yeux des huguenots, il passe pour un saint. Vous remprisonnerez, mais qui vous garantit qu'il ne s'échappera pas ? Au reste, monseigneur, j'ai un admirable acte de foi à vous citer : le procureur du roi de Senlis condamna à mort son fils, qui avait passé à Fhérésie huguenote. Il fit plus, ce grand croyant, il aida le bourreau à le pendre ; enfin nos devoirs à l'égard de l'Eglise priment tous les autres, et tellement que notre savant cardinal Tolet et notre illustre Emmanuel Sa enseignent qu'un fils doit déférer son père à la sainte inquisition pour être brûlé, s'il est hérétique. » Les hésitations du Prieur cessèrent devant les arguments du Jésuite, et il fut décidé, entre eux, que si le prédicant n'abjurait pas, il serait brûlé, mais qu'on l'étranglerait avant d'allumer le bûcher.

Les deux jeunes filles de M. de Chames avaient pour demoiselle de compagnie une jeune huguenote, fille d'un pasteur des Gévennes ; sous la menace d'être enfermée dans la tour de Constance, Anna Morin, c'était son nom, avait abjuré sa foi. Ses convertisseurs l'avaient placée chez M. de Chames, où.

l'abbate de la vallée d'arc 405

peu à peu, elle avait oublié les enseignements de la maison paternelle.

La vue de Dousson fit sur elle une impression si profonde que sa conscience endormie se réveilla tout à coup ; elle se retira dans sa chambre et pleura amèrement. La certitude que ce grand serviteur de Dieu serait mis à mort, lui mit au cœur de travailler à sa délivrance. Vers minuit, quand tout le monde dormait dans le manoir, munie de la clef du cachot dans lequel était enfermé le prédicant, elle y pénétra avec une lanterne sourde à la m «tin .

Dousson dormait d'un sommeil doux et paisible ; un sourire errait sur ses lèvres, et il levait les mains comme pour se poser quelque chose sur la tête. Il voyait dans son rêve deux anges portant une couronne d'or fin, et cette couronne était pour lui ; un des anges lui disait : « Tu as été fidèle dans ton œuvre, tu as travaillé, tu as soufl'ert, et tu ne t'es point lassé ; entre dans la joie de ton Seigneur. »

Anna Morin aurait voulu ne pas réveiller le prédicant, mais, pressée par le temps, elle le tira doucement par le pan de son manteau. Dousson ouvrit les yeux et dit : « Où sont les anges ? se sont-ils envolés ? J'étais si heureux ! » Puis, voyant devant lui une jeune fille, il lui dit : « Qui étes-vous ?» — « Je ne suis pas, hélas I un ange, M. Dousson ; je ne suis

qu'une pauvre pécheresse, qui a eu la lâcheté de renier sa foi, mais qui désire ardemment se réconcilier avec l'Eglise qu'elle a abandonnée. Mais hâtonsnous, nous n'avons pas un instant à perdre. Levezvous. » Et sortant d'un paquet une soutane de prêtre, un rabat et un tricorne : « Voilà, M. Dousson, de quoi vous déguiser; voici une clef qui vous ouvrira les portes du manoir. »

Le prédicant la regardait et disait : « Est-ce un second rêve que je fais. »

— Non, M. Dousson, vous ne rêvez pas, mais, de grâce, si demain vous ne voulez pas monter sur un bûcher, hâtez-vous d'ôter vos habits et de revêtir ceux que j'ai apportés.

Anna se retira à l'écart, et lorsque le prisonnier eut revêtu le costume qu'elle avait apporté, elle lui dit : « Voici le bréviaire du Prieur, prenez-le, et donnez-moi votre Bible, en souvenir de notre entrevue. Maintenant, partons. » Dousson la suivit. Elle referma le cachot et se dirigea vers la poterne du manoir, dont elle ouvrit la porte. « Serviteur de Dieu, dit-elle au prédicant, vous voilà libre ; souvenez-vous de moi dans vos prières, afin que le Maître que j'ai renié me pardonne. »

— Il vous a déjà pardonné, ma fille ; au revoir, si ce n'est pas sur cette terre, ce sera dans le ciel.

x'abbaye de la vallée d'arc 407

Il serra la main d'Anna Morin et se dirigea en toute hâte vers Vallon. Là il alla frapper à la porte de M* Joseph, qui d'abord ne le reconnut pas. Le prédicant lui raconta comment, à quelques jours de distance. Dieu l'avait délivré d'une manière si merveilleuscf de la main de ses ennemis. « Je me sens libre mÉtintenant, dit-il au Rhabilleur, de retourner à Genève ; pouvez-vous me procurer un guide et d'autres habits ? car cette soutane sur mon dos me fait l'efifet de quelque chose de souillé. »

— Un guide, oui ; un costume, non, lui répondit le Rhabilleur. De tous les passeports, le meilleur pour vous, c'est cette soutane. Deux jeunes curés, celui de Lagorce et celui de Saint-Remèze, qui ont entendu Gabriel discutant avec le docteur Estéphane, m'ont prié de les aider à les faire passer à l'étranger ; ils m'ont donné rendez-vous ce soir à dij^ heures à Saint-Remèze ; vous y viendrez avec moi, et tous les trois vous vous dirigerez vers la Suisse.

Dix jours après, sans danger, mais non sans fatigues, Dousson et les deux curés arrivèrent à Genève.

Le matin, vers huit heures, le serviteur de M. de Chames, chargé d'apporter à Dousson son déjeuner, vint dire à son maître que le prisonnier s'était évadé ; celui-ci en informa aussitôt le Prieur, qui eut un

violent accès de colère, et l'accusa d'avoir favorisé la fuite du prédicant.

— N'accusez, monseigneur, dit Anna au Prieur, ni M. de Chames, ni personne ; c'est moi qui ai ouvert la porte de son cachot.

— C'est toi, misérable, s'écria le Prieur rouge de colère.

— Oui, monseigneur, c'est moi et j'en bénis Dieu; en le faisant, j*ai obéi au cri de ma conscience, et je vous ai épargné, à vous, le crime de faire mourir l'un des plus grands et des plus pieux serviteurs de Jésus-Christ.

Elle raconta simplement et avec le plus grand sang-froid, comment elle avait pris la clef, ouvert la porte de la prison et fait sortir le prédicant par la poterne du château. *

— Vous n'éviterez pas l'amende, M. de Chames, lui dit le Prieur, vous auriez dû être plus avisé dans le choix de vos serviteurs. » Puis, s'adressant aux deux hommes chargés d'aller chercher Dousson dans son cachot, il leur dit : « Donnez le fouet à cette huguenote relapse ; ne lui épargnez pas les coups. »

Pendant le supplice douloureux et humiliant qui lui était infligé, Anna Morin s'écriait : « Mon'Dieu, je te bénis de m'avoir mis au cœur de délivrer ton fidèle serviteur Dousson de la main des Philistins ;

depuis le jour de ma lâche apostasie, c'est la première fois qu'un sentiment de joie inonde mon pauvre cœur ; je sens que ton pardon descend sur ton indigne servante; que ton saint nom soit béni.

Les coups de fouet qui faisaient jaillir du sang de ses chairs meurtries, ne lui arrachèrent pas un cri. Elle fut enfermée dans l'hôpital général de Valence, où elle fut martyrisée par le trop fameux La Rapine, qui en était le directeur. Après quelques années de tourments et de soufiTrances, elle eut le bonheur de s'échapper de cette maison, qui était un véritable enfer, et de trouver à Genève un refuge où elle finit en paix ses jours.

L'amélioration qui s'était produite dans la santé du Prieur, à la nouvelle de la mort de Gabriel, ne fut pas de longue durée. Les émotions terribles qu'il avait eues sur le sommet du pont d'Arc, la mort avec laquelle il s'était trouvé face à face, l'avaient atteint dans les sources mêmes de la vie ; il dépérissait à vue d'oeil. M. de Chames fit appeler M® Joseph, qui vint en toute hâte.

Le malade était dans sa chambre, où Ton avait placé un autel portatif pour y dire sa messe ; audessus de l'autel était suspendu un Christ en ivoire, qui se détachait sur un fonds de velours noir.

— Ah î mon ami, qu'il me tardait de te voir I dit le prêtre au Rhabilleur, d'une voix faible mais distincte ; je sens que mes forces s'en vont.

M« Joseph lui tâta le pouls. « Il est bien faible, votre pouls, lui dit-il, si faible que je serais bien étonné si cette nuit n'était pas voire dernière. »

— Que me dis-tu là. ? Tu m'effraies.

Le Prieur et M" Joseph étaient seuls. Minuit sonnait à l'horloge du manoir ; un silence lugubre et solennel régnait dans la chambre du malade et n'était interrompu que par le chant plaintif d'une orfraie perchée sur l'un des arbres du jardin.

— Vous dites, monseigneur, lui dit M® Joseph, que je veux vous effrayer ; j'ai assez de pratique pour savoir que, de malade que vous étiez hier, vous êtes un mourant à cette heure.

Alors se dressant de toute sa hauteur devant le prêtre assis sur son fauteuil, la tête appuyée sur des coussins, et le regardant en face avec des éclairs dans les yeux, il lui dit : « Misérable I j'ai un grand regret d'avoir veillé sur ta santé : j'aurais dû, depuis longtemps, laisser à la mort le soin de te plier dans ton suaire et de te coucher dans ton cercueil ! Ta vie ne serait pas souillée de cruautés et de crimes comme elle l'est. »

— Joseph ! Joseph I tu me tues I s'écria le prêtre.

— Et si je te tuais, ne Taurais-tu pas mérité cent fois ? Et pourquoi ferais*je ce que la mort va faire ?

Détachant alors le crucifix : « Regarde, lui ditil, en le plaçant devant ses yeux, Celui dont ce morceau d'ivoire est la représentation, et dont tu te dis le disciple, t'a-t-il ordonné d'être dur, cruel, im-

placable ? Et quand tu te présenteras devant lui, tes mains teintes du sang innocent de mes frères, voudra-t-il de toi, leur bourreau ? »

Le visage du prêtre était livide, une sueur froide perlait sur son front, et sur ses yeux immobiles dans leurs orbites, on voyait passer comme une terreur de Dieu. 11 voulait parler, et les paroles s'arrêtaient sur ses lèvres décolorées.

M® Joseph toucha ses mains et ses pieds ; ils étaient froids, glacés ; il lui tâta le pouls, il était très faible et intermittent. 11 sortit sa montre : « Dans moins d'une heure, dit-il au mourant qui conservait la plénitude de son intelligence, tu seras devant ton juge, qui te demandera un compte sévère, msûs juste, des actes de ta vie ; tu pourras lui dire : « Seigneur, j'ai été zélé pour ton service, j'ai dressé des potences, des bûchers, j'ai sanctifié les cachots de mon abbaye en faisant le catéchisme à ma manière ; pour convertisseurs, j'ai eu des dragons; pour directeur de conscience, le Père Bonafé ; pour mon chien limier, l'Ecureuil ; j'ai voulu faire brûler Dousson, qui m'avait sauvé la vie. » Comment ne t'ouvrirait-il pas à deux battants les portes de son Ciel, où rien d'impur et de souillé ne pénètre ? N'es-tu pas un saint, et ton Eglise n'attend-elle pas l'heure de ta mort pour te faire canoniser par le pape ? »

Le prêtre ne pouvait faire aucun mouvement, même des lèvres, mais il comprenait.

Debout, immobile devant lui, le Rhabilleur, les bras croisés sur sa poitrine, le regardait comme on regarde une bête féroce qui se débat contre la mort.

L'orfraie continuait à faire entendre son cbant monotone et plaintif.

Le Rhabilleur laissa s'échapper de ses mains le Christ d'ivoire ; il le ramassa et tout à coup il tressaillit. « Misérable que je suis ; j'ai fait ce que Gabriel aurait fait, et n'aurait pas fait Dousson. » Et sa pensée, aussi prompte que l'éclair, se porta sur le Calvaire, où l'homme de douleur n'a que des paroles de pardon pour ses insulteurs et ses meurtriers. Arrêtant ses regards sur le mourant : « Monseigneur, lui dit-il, j'ai été cruel envers vous ; à vos yeux, où la vie s'est réfugiée, je vois que vous me comprenez. Hâtez-vous I hâtez-vous I vous n'avez que quelques minutes à vivre. Hâtez-vous I pécheur et grand pécheur vous êtes ; mais vos péchés seraient-ils nombreux comme les grains de sable de la mer, le Christ les efiTacera par son sang précieux, si vous croyez à son sacriflce expiatoire. »

Le prêtre poussa un cri : il était mort.

Il avait à peine rendu le dernier soupir, que son visage était horrible à voir : ses yeux grands ouverts

414 ii'ABBAYE DE LA VALLÉE D'ARG

exprimaient la terreur, et sa bouche à demi entr'ouverte, semblait vouloir proférer quelques paroles; son cadavre était l'image de son âme, et M* Joseph, en le regardant, ne pouvait s*empécher d'éprouver pour cet être implacable, un sentiment de pitié et de compassion, et se reprochait les paroles dures qu'il lui avait adressées.

La nouvelle de la mort du Prieur se répandit rapidement dans toute la contrée, et Ton se prépara à lui faire de splendides funérailles. Au jour indiqué, derrière son cercueil, porté par des religieux de différents ordres, marchaient les évéques de Mende, d'Uzès et de Viviers, coiffés de leurs mitres et revêtus de leurs plus riches vêtements sacerdotaux. Immédiatement après ces hauts dignitaires de l'Eglise romaine, venaient en nombre considérable des chanoines, des curés, des moines de plusieurs ordres. En avant du cercueil, les Ursulines d'Aubenas et les Carmélites de Barjac s'avançaient lentement, tenant chacune un cierge à la main ; une foule énorme, venue de plusieurs lieues à la ronde, formait au Prieur un cortège des plus imposants, et les échos des bords de TArdèche répétaient les Miserere et les De profanais des prêtres et des moines.

Quand on arriva sur les bords de la rivière, en face du pont d'Arc, tous les assistants défilèrent de-

vant le cercueil du Prieur ; chacun put le voir, coiffé de sa mitre et de ses vêtements sacerdotaux. Un crucifix était posé ^ur sa poitrine, et Tune de ses mains gantée tenait sa crosse abbatiale ; quelque grande que fût la curiosité des assistants de le voir, celui qui l'avait regardé une fois, n'avait pas envie de le regarder une seconde, tant la mort avait fouillé son visage et en avait fait quelque chose de si hideux, qu'on chercherait vainement un mot pour l'exprimer. De son cercueil, malgré tous les soins qu'on y avait apportés, s'exhalait une odeur fétide, qui ne permettait pas aux assistants de ralentir leur marche ; aussi le défilé se fit à pas de course.

Au moment où le cortège arrivait sur les bords de TArdèche, un bateau de pêcheur, recouvert d'un drap noir lamé d'argent, attendait le cercueil pour le transporter de l'autre côté du pont.

Quoique le soleil brillât de tout son éclat, une chaleur lourde, étoufiTante, présageait un orage ; autant la nuit précédente avait été calme, sereine, sous le ciel de Chames, autant elle avait été orageuse sous celui des montagnes de la haute Ardèche. Vers les cinq heures du matin, une trombe d'eau s'y était abattue, entraînant après elle arbres, masures, ponts, moulins, et roulant à de grandes distances des roches énormes ; on ne s'en doutait pas, au moment

OÙ le cercueil du Prieur fut déposé sur le bateau qui l'attendait. La rivière était au plus bas de son étiage ; ses eaux claires, limpides, coulaient lentement avec un doux murmure ; on donna le signal du départ. Deux pêcheurs de Chames ramaient, Ghazalon tenait le gouvernail ; on était arrivé sous la voûte gigantesque du pont, quand on entendit un bruit qui ressemblait au son du tonnerre ; puis tout à coup, on vil s'avanecr une vague énorme d'eau jaunâtre, qui changea, comme en un clin d'œil, le lit paisible de la rivière en un torrent furieux. Ghazalon, qui la vit venir, s'écria : « Nous sommes perdus ! » Il lâcha le gouvernail, et s'élança sur un rocher, du haut duquel il put voir sans danger passer la vague.

Ceux qui se tenaient des deux côtés du pont, les uns pour le départ du cercueil, les autres pour son arrivée, furent témoins d'un spectacle qui les glaça de terreur ; au premier choc de la vague, le bateau chavira ; le cadavre du Prieur se détacha de sa bière, et on le vit tournoyer, apparaître, disparaître, exécutant avec des mouvements burlesques une danse macabre.

On ne saurait décrire la consternation des catholiques romains ; ils étaient à la fois muets de honte et de douleur ; le prêtre qu'ils regardaient comme un saint et Tune des colonnes les plus solides de son

Eglise, n'était qu'âne épave qui irait s'échouer misérablement sur quelques bords solitaires de TArdèche et sur laquelle s'abattraient des corbeaux et des oiseaux de proie pour apaiser leur faim.

Au moment où ils étaient sous le poids d'une indicible tristesse, le ciel se couvrit tout à coup de nuages noirs, épais ; l'éclair jaillit de leurs flancs ; les grondements du tonnerre réveillèrent les échos endormis des bords de l'Ardèche ; de grosses gouttes d'eau commencèrent à tomber, et quelques instants après, on eût dit que les cataractes des cieux s'abattaient sur la vallée d'Arc. A cette heure , on ne pensa plus au Prieur ; ce fut à qui chercherait un abri dans les cavernes de la vallée et dans les ruines de l'abbaye. Des catholiques fervents disaient : « Les éléments déchaînés portent le deuil de monseigneur de Chapias. » Les huguenots disaient : « Ce sont les démons qui portent son âme en enfer. » Il est dans la nature des partis d'escompter les événements à leur profit; pour les uns, le Prieur était un saint, pour les autres un damné.

Cet événement causa une profonde sensation dans le haut et bas Languedoc. Le clergé aurait voulu jeter sur lui un voile si épais qu'on en eût perdu justju'à la mémoire ; il essaya, mais vainement, d'en atténuer l'efifet. L'impression resta.

Trois mois après, au-dessous d'Arles, des pêcheurs trouvèrent, à demi enfoui dans la vase, un sqpielette revêtu d'habits sacerdotaux déchirés ; c'était tout ce cpii restait de monseigneur Tabbé de Chapîas ; les corbeaux avaient dévoré ses chairs. Ces restes hideux furent transportés à Tabbaye de la vallée d'Arc et déposés dans le caveau que le Prieur s'était fait construire pour sa sépulture, au pied de l'autel de la Vierge.

Nos lecteurs doivent désirer de connaître ce que devinrent, après la mort du Prieur, les personnages ' v^qui ont rempli chacun un rôle dans le drame dont nous avons fait le récit. Nous allons les satisfaire.

Le Père Bonafé se retira à Mende, devint provincial de son ordre, et mourut en odeur de sainteté, laissant la réputation de l'un des plus habiles théologiens de sa société. Il fut généralement regretté par tous ceux qui voulaient servir Dieu tout en servant Mammon ; ils entraient dans son confessionnal avec le sentiment profond de leurs péchés et en sortaient rassurés. Les plus gros, les plus criants n'étaient que des peccadilles. Les pénitents que les Jansénistes auraient envoyés tout droit en enfer, il les conduisait au ciel par des chemins fleuris, et avec lui il était plus facile de sauver son âme que de la perdre.

M* Joseph, après Févasion de Dousson, aurait voulu aller finir ses jours à Genève, la ville de refuge de ses frères. Après tant de travaux, de soucis, de souffrances, n'avait-il pas acquis le droit au repos? Mais chaque fois qu'il prenait la résolution d'aller planter sa tente dans cette cité hospitalière, où il aurait été reçu, les bras ouverts, une voix intérieure lui disait : « Reste dans ton champ de travail, le repos, tu le trouveras là-haut, au ciel. Et il continuait à soigner le corps et l'âme de ses malades. Il souffrait, mais il ne se plaignait pas... La mort lui ravit dans la même année ses deux sœurs qu'il aimait tendrement. Il se trouva seul ; il n'était pas au bout de ses épreuves ; sa vue baissait, ses mains devenaient tremblantes ; ce fut un jour triste entre ses jours, que celui où il ne put plus se servir de ses instruments de chirurgie ; on oublia ses services et on l'enferma dans la prison d'Aubenas. Tous les efforts qu'on fit pour lui faire abjurer sa foi furent vains ; mal couché, mal nourri, souffrant du froid et du manque d'air, il ne se plaignait jamais ; détaché des choses visibles, il vivait avec les invisibles ; un matin, son geôlier le trouva à genoux devant son grabat, les mains jointes ; il voulait attendre qu'il eût fini sa prière; il eût attendu longtemps, le Rhabilleur s'en était allé à Dieu.

On ne fit pas à son corps Thonneur de lui donner au cimetière une place même dans la fosse commune, on le jeta à la voirie.

Le Père Théobald profita d'une absence du Prieur, pour s'enfuir en Hollande, où il se joignit, à la Haye, à l'église des réfugiés protestants. Consacré pasteur, il se distingua par ses dons oratoires et par sa piété ; voyant la mort s'approcher, il se reprochait de n'avoir pas eu le courage de confesser sa foi sur un bûcher, comme Raoul, Eléonore et Sarah, « Dieu voudra-tr-il dans son ciel un lâche tel que moi ? » s'écriait-il, et des larmes amères coulaient de ses yeux. Ses amis lui prodiguèrent leurs consolations ; elles ne furent pas vaines, car il mourut avec joie, dans la pleine assurance de son salut.

Ghazalon avait acheté la petite campagne de la Gastelane, située au bas du coteau du Fez. Les nouveaux convertis l'avaient nommée Haceldama, c'està-dire le champ du sang, parce qu'il l'avait acquise du prix de ses primes. Bien cultivée, elle aurait suffi largement à ses besoins, mais elle ne tarda paâ à être couverte de ronces et d'épines. Il la vendit pour la moitié du prix qu'elle lui avait coûté. Deux ans après la mort du Prieur, il était aussi pauvre que le jour où il se mit à son service ; il s'ingénia dès lors pour gagner son pain quotidien : il fut tour

à tour garde champêtre, valet de ville, sonneur de cloches, croque-mort ; il essaya de tous les métiers. Haï par les nouveaux convertis, il était méprisé par les catholiques. Un jour il disparut de Vallon; qu'était-il devenu ? Nul ne le savait, ni ne s'en affectait. Un mois après, le garde-chasse du seigneur d'Orgnac vit dans les bois de la Bastide de Vïrac une nuée de corbeaux s'abattre dans un fourré, voulant en tuer quelques-uns, il chargea son fusil; à son approche, ils s'envolèrent en poussant des croassements. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant, pendu à la branche d'un chêne, un cadavre dont il ne restait que quelques lambeaux de chair déchiquetées. Ce cadavre était celui de l'Ecureuil. Sa fin fut le digne couronnement de sa vie.

Le capitaine RoUet continua à s'enivrer régulièrement chaque jour, non en vidant des bouteilles de vins, mais en vidant des flq,cons d'eau-devie. Un soir, au moment de se mettre au lit, il voulut fumer encore une pipe ; il battit du briquet, une étincelle tomba sur l'une de ses jambes: « Tiens, dit-il, je me suis brûlé. Voilà qui est étrange ! » ajoutat-il, en voyant de petits globules d'une flamme bleue lui courir par la jambe, et de sa main, il voulut les éteindre, car elles lui causaient une douleur assez vive, mais en le faisant, sa main prit feu. « Ceci

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devient sérieux! s'écria-t-il » ; il courut à sa cuvette, s'aspergea d'eau, vains efforts I la flamme bleue gagnait tout son corps ; il jurait, tempêtait, hurlait, se roulait par terre, poussant des cris affreux. Le lendemain on frappa à sa porte, et du fameux capitaine Rollet il ne restait qu'un corps carbonisé»

Bien des années s'étaient écoulées, depuis la mort de Gabriel et depuis le jour où son compagnon d'œuvre Dousson avait cessé son périlleux apostolat. De leurs travaux, à peine apercevait-on des traces ; le clergé romain régnait sur des ruines, et rien au dedans ni au dehors qui troublât sa paix, mais sa paix était la paix des tombeaux. C'est à ce moment qu'un homme, moins vieilli par les années que par les travaux et les soucis, appuyé sur un bàtoi4| noueux, quittait la Suisse et se dirigeait à pied et à petites journées vers le Vivarais. Nul à Vallon et dans les environs n'aurait, sous ses habits de mendiant, reconnu le S*-Jean du désert. Dousson, sentant s'approcher le moment où il se présenterait devant Dieu, pour lui rendre compte des talents qu'il lui avait confiés, voulut revoir, ne serait-ce qu'un jour, la contrée où il avait tant travaillé, tant souffert, tant prié. Tous les efforts que sa fidèle

compagne^ ses enfants et ses amis avaient faits pour le retenir étaient restés vains : « Si on vous reconnaît, lui disaient-ils, nous ne vous reverrons plus ; au lieu de vous en aller à Dieu doucement, paisiblement, entouré de tous ceux qui vous chérissent, aux crimes des papistes vous en ajouterez un nouveau. Sans respect pour vos cheveux blancs, pour lit de mort, ils vous donneront une potence ou un bûcher ; n'ayez-vous pas assez travaillé ? si un serviteur de Dieu a droit au repos, c'est vous. »

— Mon repos est là-haut, leur dit le vieillard en levant la main vers le ciel; si je peux consoler et fortifier dans la foi les frères que j'ai laissés dans le Vivarais, ne serait-ce qu'un seul, je serai trop heureux, fût-ce au prix de ma vie ; et après tout, de quoi se compose-t-elle à mon âge? de quelques 0)urs. Adieu, je pars ; ne cherchez pas à me retenir.

Quinze jours après, il gravissait par un beau jour du mois de mai, les pentes de la montagne de Retz.

Au sommet de cette montagne, on jouit d'un magnifique spectacle, au moment où le soleil levant réclaire de ses rayons à reflets d'or. A l'Est se dressent les Alpes dauphinoises avec leurs crêtes tachetées de neige ; à droite, le Ventoux lève fièrement sa tête chauve autour de laquelle, dans une mer d'azur, flottent des nuages blancs ; au bas, à travers

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une vallée large et profonde, le Rhône aux flots rapides, semblable à un immense serpent d'argent, court et va se perdre sous les arches cinq fois sécu* laires du pont de Saint-Esprit, qui de loin ressemblent à une grande caravane de chameaux traversant le désert ; plus loin, avec une lunette d'approche, on peut voir le château des papes d'Avignon et la chaîne des Alpines.

Au couchant, le panorama, pour être moins grandiose, n'est pas moins digne de notre admiration : les monts abruptes du Tanargue ferment l'horizon, ayant à leur droite les Boutières, à leur gauche la Lozère ; au bas, sur un sol tourmenté, sont disséminés des villages sans nombre, la plupart cernés de murs^ flanqués de tours, dont les plus hautes sont celles de Montréal et de Montbrison. Tout dénudé que paraisse le paysage qui, en hiver, fait l'effet d'un désert, l'on s'arrête sur de fraîches oasis dont la plus belle et la plus riante est la plaine de Vallon. Revenofls à Dousson.

'Arrivé au sommet de la montagne, il s'assit sur un tronc de vieux chêne et promena mélancoliquement ses regards sur les lieux si souvent visités par lui, mais ils ne s'arrêtaient que sur des ruines. Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues ridées. Semeur, il était sorti pour semer, et des grains dont il

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avait attendu une riche moisson, il ne pouvait glaner que quelques épis. « Pauvres et chères églises, s*écria-t-il, vous dont je voudrais, au prix de mon sang, relever les sanctuaires, qu'êtes-vous devenues 1 le champ arrosé de mes sueurs est envahi par les ronces ; ô mon Dieu ! où est la main qui les arrachera ? Tes promesses, les aurais-tu oubliées ? Non, non, tu ne peux les avoir oubliées ; c'est nous, Seigneur, qui par notre tiédeur et nos infidélités avons attiré sur nos têtes ta juste colère. Dieu de miséricorde et de compassion, aie pitié de nous, fais grâce, pardonne et rends à notre Jérusalem désolée ses remparts et ses tours, en suscitant au milieu de nous un Néhémie. »

Le vieillard, dont les larmes continuaient à cou-. 1er, s'écria : « ma chère, ma bien-aimée France, la patrie de mon cœur, que tu serais grande, belle, prospère, si tu n'avais pas rejeté de ton sein ceux qui ont apporté au milieu de tes ténèbres le brillant flambeau de l'Evangile du Seigneur Jésus ! Tu as soufflé dessus et tu l'as éteint; aux hommes qui t'apportaient la vie, tu as donné la mort ; tu les as suspendus à des potences, tu les as fait monter sur. des bûchers, tu as préféré ton roi, ton pape à Jésus- Christ, ses profanes traditions aux enseignements apostoliques ; tu as semé le tourbillon, que peux-tu

recueillir, si ce n'est la tempête ? Ton crime est de ceux qui appellent une expiation ; je ne suis pas prophète, mais jugeant des causes par les effets, je vois rincrédulité s'avancer vers* toi , comme un fleuve de boue. Que feront tes prêtres, quand il surgira des hommes qui ne verront le christianisme, religion de charité, d'amour, de support, que dans leur catholicisme, religion de haine et de despotisme? Attaqués, pourront-ils se défendre avec leurs mains tachées du sang de tant de martyrs et de tant de confesseurs de Jésus-Christ; et, si ces hommes crient : « A bas l'infâme I » pourront-ils, tes prêtres, jeter au milieu de la mêlée, pour arme de défense, l'Evangile du Fils de Dieu, sur lequel ils ont piétiné ? Ah I Eglise romaine, en nous proscrivant, tu t'es proscrite toi-même ; des jours dont j'entrevois l'aurore viendront où tes propres enfants déchireront tes entrailles, et cette France que nous, chrétiens, nous aurions défendue contre les attaques de l'incrédulité, deviendra sa proie. Chère et bien-aimée France, si ma vie pouvait te préserver des malheurs qui te menacent, avec quelle joie je te la donnerais ! Je t'aime, marâtre ; quel ne serait pas mon amour si tu n'étais pas ce que tu es ? » Des larmes continuaient à couler des yeux du vieillard. .

Près de lui, un jeune berger, un enfant de quinze ans, le regardait en silence, n'osant s'approcher de lui.

Dousson le vit. « Approche-toi de moi, mon enfant », lui dit-il.

L'enfant s'approcha ; son air candide le frappa.

— Comment t'appelles-tu ?

— Antoine.

— Et tes parents, en as-tu ?

— Ils sont morts.

Une larme s'échappa de ses yeux.

— Tu pleures, mon enfant I

— Comment ne pleurerais-je pas ? Les prêtres ont tué mon père et ma mère.

— Pourquoi les ont-ils tués ?

— Parce qu'ils assistaient aux assemblées du désert, et qu'ils ne voulaient pas aller à la messe. Un dimanche, on attacha mon père à la queue d'un cheval pour le conduire à l'Eglise catholique ; mais les dragons et les prêtres eurent beau le tourmenter, il ne voulut pas changer de religion. « Je ne veux pas, leur disait-il, porter le signe de la Bête » ; on le pendit, ainsi que ma pauvre mère.

— Et toi, mon enfant, que devins-tu ?

— Je m'échappai, car si on m'avait pris, on m'aurait enfermé dans l'hôpital général de Valence, où

il y a, dil-on, un méchant homme appelé La Rapine, qui fait souffrir des tourments horribles à ceux qui ne veulent pas se faire catholiques.

— En Réchappant, où allas-tu ?

— Ici, chez Pierre Eldin, dont je garde les brebis ; c'est un parent éloigné de ma famille ; il m*a pris en affection parce qu'il est bon.

— As-tu des frères, des sœurs ?

— J'aurais été si heureux d'en avoir ; mais je bénis Dieu d^être le seul enfant de mes parents, car si j^en avais eu, j'aurais craint plus pour leur vie que pour là mienne^

— Sais-tu lire ?

— Oui, monsieur,

— Quel livre lis-tu ?

— La sainte Bible, Malheureusement, on a brûlé celle de mon père, mais Pierre Eldin a la bonté de me prêter la sienne ; elle a des feuillets déchirés, mais je fais attention, en la lisant, de ne pas la gâter.

— Et si je te donnais la mienne ?

— Ah I monsieur, s'écria le berger, plein de joie, que vous êtes bon I vous me donneriez votre Bible I

— Je peux, mon enfant, m'en passer, car depuis cinquante ans que je la lis, matin et soir, tous ses versets sont gravés dans mon cœur.

Le vieillard tira de sa poche une petite Bible, et la donnant à Tenfant : « Prends-la, lui dit-il, je sais qu'elle sera en bonnes mains. »

— Ah I monsieur, s'écria l'enfant, que vous êtes bon ! que vous êtes bon ! Et moi qui désirais tant en avoir une I Mais si je vous la payais... je le peux, car j'ai quelque argent chez Pierre Eldin.

— Non, non, garde ton argent ; je suis plus heureux encore de te la donner que toi de la recevoir.

— Ah I monsieur, si Pierre Eldin m'avait donné ses dix plus beaux agneaux, il m'aurait fait moins de plaisir que vous, en me donnant votre Bible.

Il y eut un moment de silence. Le jeune berger le rompit le premier : « Je vois, monsieur, dit-il au vieillard, que vous êtes fatigué ; je suis assuré que mon maître serait heureux de vous recevoir chez lui ; c'est un bon protestant qui parle du bon Dieu et qui aime qu'on lui en parle. Le matin et le soir, il nous fait une prière, et le dimanche, il nous lit un sermon ; mais de tous ceux dont il nous fait la lecture, ce sont ceux de M. Dousson que nous préférons. Avez-vous, monsieur, entendu parler de lui ?

— Souvent, très souvent.

— L'avez-vous vu ? Le connaissez-vous ? L'avezvous entendu prêcher au désert ?

— Souvent, très souvent.

l'abbaye de la vauée d'arc 431

Le jeune berger, arrêtant ses regards sur le vieillard, lui dit : « Vous êtes M. Dousson ! »

— Tu Tas deviné, mon cher enfant, je suis Dousson. L'enfant, debout, demeurait en extase devant le

Saint-Jean du désert ; l'admiration le rendait muet, mais ses yeux, où Tétonnemenl se mêlait à la joie, parlaient pour lui.

De son côté, Dousson le regardait des mêmes yeux avec lesquels le vieux Jacques Le Fèvre, d'Etaples, regardait le jeune Calvin, la première fois qu'il le vit à Nérac ; il lui semblait entendre une voix intérieure qui lui disait : « Cet enfant sera le restaurateur de l'Eglise réformée de France. Dieu l'a choisi pour rendre à sa Sion désolée ses remparts et ses tours. »

— Allons, mon amî, dit Dousson au jeune berger, chez Pierre Eldin, puisque tu crois qu'il me donnera l'hospitalité !

— S'il vous la donnera, M. Dousson I pouvezvous en douter ? mais attendez-moi un moment ; je vais mettre mes brebis dans le parc ; il n'y a pas mal de loups à Bois-Sauvage ; dernièrement, ils m'ont mangé deux agneaux.

L'enfant revint quelques instants après, et conduisit Dousson chez Pierre Eldin, trop heureux de recevoir sous son toit le célèbre prédicant, dont les jours étaient comptés ; il sentait, à ses forces qui

s'en allaient, que le moment pour lui de faire le chemin de toute la terre n'était pas éloigné ; il était prêt. Comme les vierges sages de l'Evangile, sa lampe était allumée ; il pouvait aller avec joie audevant de l'époux.

Un matin, il dit a son hôte : « Transportez-moi sur le sommet de la montagne, car je suis trop faible pour pouvoir marcher ; je veux, une dernière fois, voir les lieux où j'ai exercé mon ministère. » On l'y transporta dans un fauteuil. Pierre Eldin et son berger se tenaient debout devant lui.

A ce moment, un beau et doux soleil de printemps répandait ses rayons sur la montagne ; les arbres s'embellissaient des premières fleurs du printemps, les oiseaux gazouillaient dans leurs branches, tout élait mouvement et vie autour d'eux.

— Que la nature est belle, dit le vieillard, à cette époque de l'année I mais comme le ciel doil être plus beau I... Le ciel ! le ciel I il me semble que j'y suis, car il est descendu dans mon cœur... » Il se tut, ferma les yeux et s*endormit.

Pierre Eldin et Fenfant attendaient qu'il se réveillât. Il continuait à dormir, mais il fallait le regarder de bien près, pour se convaincre qu"il n'était pas mort.

Au moment où Pierre Eldin disait : « C'est son

dernier sommeil », le prédicant ouvrit tout à coup les yeux et dit : « Je vois une contrée triste, solitaire ; ses arbres sont dépouillés de leurs feuilles, ses ruisseaux sont à sec ; nul pied d*homme ne foule son sol, le silence qui y règne n'est interrompu que par les cris des aigles et des vautours ; comment cette terre, hier si bénie, si vivante, s'est-elle changée en un désert aride et sans eau ? »

Une larme brûlante roula sur les joues du mourant ; puis, soudain, son visage rayonna de joie ; « Comment, s'écria-t-il, le désert s'est-il tout à coup changé en une oasis ? Les arbres sont couverts de fleurs, les ruisseaux coulent avec un doux murmure; à tous les points de l'horizon, sur les ruînes de nos sanctuaires s'élèvent des temples ; le chant de nos vieux Psaumes retentit délicieusement à mes oreilles : Dieu se serait-il souvenu des enfants à cause des pères ? Et vous, enfants, si vous ne voulez pas... » Il n'acheva pas sa phrase. Immobile comme une statue, et toujours les yeux ouverts, il garda un moment le silence, puis il dit : « Je vois un ange qui tient dans ses mains une grande épée, et qui dit : « Je frapperai la maison des Bourbons à la façon de l'interdit. »

Le vieillard avait eu une vision. Un moment après, il s'en allait paisiblement à Dieu.

La mort qui se jette ordinairement sur sa proie pour faire, en quelques instants, d'un corps vivant un cadavre, n*osa pas commencer son œuvre à regard de Dousson. Le. vieux prédicant semblait dormir ; un rayon de lumière divine illuminait son visage ; on aurait dit qu'il souriait et qu'il voyait, comme Saint-Etienne, les cieux ouverts.

Pierre Eldin et son berger creusèrent une fosse et y déposèrent le corps de Dousson, enfermé dans un cercueil de vieux chêne.

Le touriste qui gravit le sommet de la montagne de Retz pour y voir se lever le soleil dans tout son éclat, ne se doute pas que, sous les débris d'une pyramide construite le siècle dernier pour la triangulation de la France, repose, en attendant le jour glorieux de la résurrection des corps, celui de l'un des plus grands serviteurs de Jésus-Christ.

Deux ans après la mort de Dousson, le jeune berger de Pierre Eldin descendait de la montagne de Retz, la Bible du vieux prédicant à la main. A sa voix, le Lazare protestant sortit de sa tombe sous la figure d'un pasteur du désert.

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