D. Jban-Baptistb Cache, né le 7 janvier
Commis :
Fbvnçois Pochb, né le &mars 1715.
Serviteur perpétuel :
Dbnjs Blanvillain, ditBBADViLLB, né le 13 avril 1718.
Le prieur D. Hesnilgrand était un homme d*un grand mérite. Indépendamment de l'activité intelligente qu'il déploya, en des temps si difficiles, dans Tadminislralion de Tabbaye , il se distinguait par des qualités morales et un savoir qui l'avaient entouré d'une considération méritée. Docteur dans la Faculté des Droits de l'Université de Caen , il avait, le 30 juillet 1780, prononcé un discours, justement applaudi , lors de la bénédiction des drapeaux du régiment du Roi. Le 23 mai 178A , il avait Tait, dans l'église de St. -Pierre de Caen, l'éloge Tunèbre du duc d'Harcourt, pair et maréchal de France , et ancien gouverneur de Normandie. Lorsque , le 20 août 1787, l'Assemblée provinciale se réunit dans la salle du Chapitre de l'abbaye, pour nommer les commissaires chargés de former les assemblées électorales , D. Mesnilgrand fut un des commissaires choisis par le clergé (1).
L'abbaye ne possédait ni trésor, ni bibliothèque. Elle avait, en 1769, Tait porter à la Monnaie toute l'argenterie de l'église, qui était alors très-considérable^ et elle avait fait faire , en 1772, la plus grande partie de celle qui restait. Elle consistait, au moment de la Révolution, en plusieurs objets précieux dont le prieur donnait le détail. On s'occupait, au moment même, à ménager un vaste local pour en faire une bibliothèque, et les religieux avaient traité avec des libraires de Paris qui, au moyen de 10,000 francs qu'ils auraient touchés annuellement , s'étaient obligés à fournir à l'abbaye un fonds de livres pour la valeur de 60,000 fr.
Mais ce projet ne devait pas se réaliser. Le 1". mai précédent, les Béné-
(1) Les antres commissaires étaient : MM. Bmxeau, prienr de Tallleville ; Champigny , abbé de Montdée ; Chiffrevast, abbé de St.-SeTer, et Hardy, prieur deLaistre.
S2/i ABBATB DE SAINT-IÎTIENNB DE GABPT.
diclins, réunis au chapitre par le prieur, avaient été appelés à Taire counaitre le parti qu'ils voulaient prendre , par suite des décrets de rassemblée nationale , qui , ne reconnaissant plus de vœux monastiques, leur laissait la faculté de sortir de Tabbaye. Voici quelle fut la déclaration faite par les religieux de St. -Etienne (1) :
Les prieur et religieux de l'abbaye de St -Etienne de Caen^ ordre de saint Benoit, congrégation de saint Maur ^ déclarent unanimement que leur intention est et a toujours été de vivre et de persévérer jusqu'à la mort dans Tétat qu'ils ont embrassé , sous la foi publique 5 et dont la loi leur avoit garanti la stabilité ; que c'est maintenant le seul vœu qu'ils aient à énoncer et le seul qu'ils puissent énoncer librement ; qu'ayant contracté avec la nation eUe-méme; que les avantages dont ils jouissent étant l'effet de cessions mutueUes ; que ne l'ayant acquis que par l'abandon général de tout ce qui étoit ou pouvoit devenir leur propriété^ et par une renonciation forméUe et absolue à toutes les ressources qu'ofl'rent aux autres citoyens les différentes conditions de la vie, ils n'ont jamais dû penser que , dans aucun cas, ce traité pût être résilié , sans qu'ils fussent préalablement réintégrés dans tous leurs droits et sans avoir obtenu des dédommagements proportionnés ;
Déclarent au surplus lesdits sieurs prieur et religieux que le nouvel ordre de choses qu'on leur propose n'offrant rien que d'éventuel dans son régime et sa durée , ne présentant aucun des motifs qui avoient déterminé leur choix, anéantissant la congrégation dans laquelle seule ils ont promis l'obéissance et la stabilité, soumettant ses membres à des lois' nouvelles, brisant tous les liens qui les réunissent entre eux et à leurs supérieurs, et l'Assemblée nationale ayant d'ailleurs visiblement imprimé à ces associations isolées un caractère d'improbation, en supprimant les ressources qui pouvoient prolonger leur existence ;
Cet état d'humiliation et d'incerUtude force lesdits sieurs prieur et reb'gieux à refuser un état qui n'a jamais été le leur, et qui ne l'eût jamais été; mais, en se retirant , ils déclarent en même temps que leur attachement pour la congrégation de saint Maur sera invariable ; qu'Us y resteront toujours unis de cœur et d'esprit, qu'ils ne cesseront d'en regretter les lois et le gouvernement , et qu'ils se réservent de la manière la plus formelle et la plus expresse le droit et la faculté d'y rentrer , si jamais des circonstances plus heureuses pouvoient ramener les regards de l'Assemblée nationale sur une congrégation célèbre, qui a obtenu dans tous les temps le témoignage glorieux d'avoir bien mérité de l'Église et de l'État A Caen, ce premier mai mil sept cent quatre-vingt-dix.
Cette déclaration fut transmise au Gouvernement, par le prieur Mesnil-
(4) Noui en devons la communication à M. Vauquelin, curé d^Aguerny , qui tient cette pièce du dernier soas^rieur de Pabbaye, D. Ribard*
BiSTOiBB. — 5*. ipOQUB , 1663-1790. 325
grand. Bientôt après, il ralliUse résigner à quitter ceUe abbaye dans laquelle plusieurs avaient vieilli. Ce fut un jour triste et solennel que celui où ils parcoururent pour la dernière fois le cloître où ils avaient si souvent promené leurs pas silencieux, et s'agenouillèrent dans l'église qui avait si longtemps retenti de leurs chants , après avoir dit adieu , non sans verser des larmes, sans doute , à ces majestueux édifices qu'il ne leur était pas donné d'achever , à ces frais ombrages sous lesquels ils avaient si long-temps trouvé un abri contre le bruit du monde. Ce n'est pas sans une vive émotion , que nous nous représentons nous-même ces dix*buit pauvres religieux , arrachés ainsi à leur pieuse demeure et jetés dans une société ennemie , au sein de laquelle ils ne devaient pas même trouver un asile pour reposer leur tête.
Bientôt, en effet, vinrent les mauvais jours , puis la persécution, puis pour quelques-uns d'entr'eux l'exil ou la mort. La révolution, accueillie d'abord avec un enthousiasme universel, avait été violemment entraînée hors des voies pacifiquement réformatrices dans lesquelles la philosophie avait espéré la conduire. Irritée d'une opposition qu'elle devait prévoir, et livrée à la merci des passions populaires , elle épouvanta le monde pour lequel elle avait rêvé le bonheur dans la liberté. La liberté glissa et tomba dans le sang; l'égalité s'enfuit épouvantée devant les cris sauvages et les assassinats des niveleurs. Lorsqu'enfin l'œuvre de destruction fut accomplie et qu'au nom des principes proclamés par l'Assemblée constituante, un grand homme eut tracé d'une main savamment organisatrice le cadre dans lequel devaient se mouvoir les institutions du monde moderne, l'ordre se rétablit, les lois reprirent leur empire, les temples se rouvrirent, et l'église SL-Étienne fut rendue au culte catholique.
Mais les portes de l'abbaye ne se rouvrirent plus pour les Bénédictins. Le Gouvernement établit dans les vastes bâtiments, qu'ils avaient construits, un collège, un des plus beaux parmi ceux qui furent partout substitués aux établissements religieux. Pour guider les nouvelles générations dans les carrières que venaient de leur ouvrir les progrès de l'industrie, les développements donnés aux études scientifiques et les conquêtes de la société civile, pour initier la jeunesse aux éléments des beaux-arts , pour enseigner le Droit civil , pour étendre et généraliser les études littéraires et philosophiques, basées sur la connaissance des langues,
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le génie de Napoléon avait compris quMl fallait une institution qui représentât la part qui, dans les nouvelles destinées de la France, devait être dévolue à la société laïque. Tandis que, dans la grande église bâtie par Guillaume-Ie-Conquérant, le clergé exercerait avec plus d'autorité que jamais son influence dans le domaine religieux, T Université accomplirait , dans Tabbaye voisine de Téglise , Timportante mission qui lui était conflée. L'Université naissante, dans laquelle entrèrent partout en grand nombre les religieux qui avaient survécu à la destruction de leurs ordres, venait ainsi prendre place dans la société transformée, à côté du clergé. Le dernier sous-prieur des Bénédictins de St. -Etienne, D. Ribard (1) , fut long-temps employé comme fonctionnaire dans le nouveau collège, et le bon religieux ne cessa de prêter, avec un zèle touchant, un actif concours à l'œuvre que la société laïque ne devait plus abdiquer désormais. Ce fait, qui se reproduisait en beaucoup d'autres lieux, avait son importance et sa signification : c'était le symbole de l'harmonie qui doit unir, après de trop longues luttes, deux institutions appelées à donner, chacune dans la sphère qui lui est propre, satisfaction aux besoins les plus élevés et les plus chers de l'ordre moral.
(i) Dans UD petit ouvrage intéxessant ayant pour titre : Une viêite au Cotlége royal de Catn , an* tienne abbaye de SU'Étienne , M. Edom a fait connr:Urc D. Ribard, dont plusieurs habitants ont conservé le souvenir. Il est mort le 5 octobre 1827 , âgé de Ih ans.
Nous avons Taineroent cherché à suivre la trace de ses confrères que la résolution avait dispersés. La plupart prêtèrent serment à la Constitution civile du clerg:é, au sujet de laquelle rUniversîté de Caen ût cette admirable déclaration où, tout en offrant à TÉtat un patriotique concours, elle marquait nettement les barrières dont doit être entouré le domaine de la conscience. Quelques-uns entrèrent dans les administrations nouvelles, et nous a\ons vu des certificats de civisme portant les signatures de D. Ribard et de D. Locard. Nous ignorons s'il est vrai , comme nous Tarons entendu dire, que D. Manger ait été tné dans les rangs de Tarmée de Wimpffen , ou conduit à Paris et mis à mort. Nous savons ( et nous devons ces renseignements à M. Pezet, président du tribunal ci\il de Bayeux, petit-neveu de D. Mesnilgrand } que le prieur de SL-Êtienne n*émigra pas , prêta le serment et se retira à Valognes, où il vécut dans la retraite.
Les dernières années de sa vie furent tris^tes. Son frère, procureur du roi, en Télection de Valognes, avait recueilli en totalité la succession de son père et de sa mère, les religieux étant, en Normandie, incapables de succéder ( art. 278 de la Coutume). D. Mesnilgrand n*avait d*autres moyens d'existence que la pension qu'il recevait du Gouvernement Les voitures qui contenaient tout son mobilier avaient été saisies et pillées, au moment où elles partaient de Caen. Des difficultés d'intérêt s'étaient élevées entre lu! et son frère, et le serment qu'il avait prêté avait contrarié plusieurs de ses parents et de ses amis. 11 faisait une partie de trictrac chez son ami, M. Guyard, ancien secrétaire de la Généralité de Caen, sous MM. Esmangarl et de fontetle, lorsqu'il mourut subitement, frappé d'apoplexie, le 5 février de l'an VII. Il était né à Yvetot , près Vulognes , en 1739.