ENTRÉE DES CLUNISIENS DANS L ABBAYE
le vicomte, embarrassé par la tournure pacifique des événements, tardait à se prononcer, un des élus, Geoffroy de Nieul, qui avait eu vent de la présence des Clunisiens à Limoges, se décida à lever le masque. Interpellant audacieusement le vicomte, il lui demanda ce que signifiait cette comédie, ce que voulaient ces moines étrangers, cachés dans une église de la ville.
Adémar, d'abord surpris par cette sortie imprévue, reprit de suite son sang-froid et, se précipitant sur Geoffroy de Nieul, le saisit par ses vêtements, et le jeta hors du cloître. Aussitôt les moines effrayés de cette violence, se précipitèrent pour sortir de la salle capitulaire, et craignant que le vicomte et son escorte ne se livrassent à des voies de fait, ils prirent la fuite et se dispersèrent dans la ville. Seuls quelques novices et des enfants restèrent dans le monastère ^'\
Cependant Tabbé Hugues, immédiatement prévenu, descendait en hâte vers l'abbaye. Il y entrait, et, en prenant possession avec les religieux qui l'avaient accompagné, donnait l'ordre d'arrêter tous les clercs et toutes les personnes qui pouvaient s'y trouver.
Maître du monastère, son premier soin fut de lui donner un abbé : de son autorité privée il nomma le moine Adémar. Mais les religieux de Saint-Martial refusèrent de regagner leurs cellules, et, bien loin de se soumettre, ils entrèrent en lutte avec les Clunisiens, excités à la résistance par Geoffroy de Nieul qui leur dépeignait Adémar comme un vil oppresseur, comme un brigand, qui ne pourrait jamais être leur pasteur légitime ^^\ Au bout de quelque temps, ils se décidèrent enfin peu à peu à rentrer dans le monastère ; mais dès qu'ils furent assez nombreux, ils rouvrirent les hostilités. Ils commencèrent d'abord par insulter les Clunisiens, puis ils les menacèrent, bientôt ils finirent par se soulever contre eux, et les mettre à la porte. Une véritable guerre civile s'ensuivit ; les moines se battirent dans les rues ; le feu fut mis au Château ^'\
1. «... [Monachi] verentes Vicecomitem et milites qui cum eo erant, timoré perculsî, quo quisque potuit, aufugerum, remanentibus tamen infantibus ac juvenibus » (ibid.).
2. Geoffroy de Nieul disait, paraît-il,que l'abbé Adémar devrait être considéré comme': «pervasorem loci potiusquam provisorem » (Geoffroy de Vigeois, éd. Labbe, Nova Bibl, mss.,t, II, p. 289).
3. « Monachi proruperant, ut burgum, in quo monasterium positum est, concremarent et
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Uabbé Hugues cependant se trouvait impuissant à mettre un terme à ces scènes de violence. Il ne voulait pas s avouer vaincu, il ne f>ouvait pourtant contraindre les moines de Saint-Martial à reconnaître son autorité. Aussi le desordre aurait continué longtemps, si un légat du Pape, le cardinal d'Ostie, Pierre Damiens^", qui était en ce momentlà à Cluny, ne s'était décidé à intervenir. 11 se rendit en personne à Limoges. A son approche les moines de Saint-Martial prirent la fuite et allèrent chercher un refuge dans les localités avoisinantes. Le légat les somma de comparaître dans certains délais, et, pour avoir raison des récalcitrants, il les menaça d'excommunication *''. Ces mesures énergiques furent couronnées de succès. Les moines firent leur soumission et regagnèrent leurs cellules, s'engageant à accepter la suprématie des Clunisiens et à reconnaître Adémar pour abbé. Le légat quitta la ville ayant ainsi ramené Tordre dans labbaye, et laissant les esprits assez pacifiés pour qu'après son départ il ne se produisît aucun incident de quelque importance.
Cest ainsi que Tordre de Cluny parvint à imposer au monastère de Saint-Martial son autorité et sa règle. Si on peut reprocher à cet ordre, de s'être trop souvent montré peu scrupuleux dans le choix des moyens à employer pour atteindre le but, on ne peut nier par contre que son influence et son action furent généralement bienfaisantes. Il en fut ainsi dans la circonstance et bien que les Clunisiens se soient emparés du monastère de Saint-Martial, en ayant recours à des procédés critiquables, leur sage et prudente direction ne fut pas moins pour lui une cause de force et de prospérité.
cuncta que circa monasterium fuerant, ignibus dcvastarcnt » (Relation du voyage de P. Damiens à Limoges, cf. ci-dessous, note i).
1. Pierre Damiens nommé à l'évéché d'Ostie en 1058, mourut le 23 février 1072, et joua un rôle considérable à la cour pontificale. Son voyage à Limoges nous est connu par le récit qu'en a laissé un de ses compagnons, et qui, retrouvé à la Bibliothèque du Vatican par M. l'abbé Ardant, a été publié par M. l'abbé Arbcllot dans le Bull, lic la Soc. arclh'ol, du Limousin (t. XL,
2. « Pxcepit ut, nisi illa hostilis audacia a monasterii et monachorum cessione cessaret, excommunicationi procul dubio subjacercnt » (Relation du voyage de Pierre Damien, ibid., p. 801).
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Labbé Adémar {106^1114).
L'abbé Adémar ^'\ à qui Hugues de Cluny avait confié la direction de l'abbaye, était un homme habile et conciliant. Il s attacha tout d'abord à effacer les traces des anciennes dissensions et à faire oublier le passé. Par des mesures habiles il parvint rapidement à faire régner dans le cloître l'ordre et le calme. Au bout de peu de temps il osa même donner des charges importantes aux religieux, qui l'avaient au début combattu avec le plus d'ardeur ^^K
L'abbé Adémar, malgré sa modération, savait faire respecter ses droits et ses prérogatives. Pour les défendre, il engagea une longue lutte avec l'évéque de Limoges, Humbaud. Celui-ci, en effet, avait été élu en l'absence d'Adémar. Or, il était de règle que les abbés de Saint- Martial participassent à l'élection des évéques. Adémar protesta donc immédiatement, et ne voulut point admettre la validité d'une nomination faite au mépris de ses droits ^'\ Le cas fut soumis à l'archevêque de Bourges qui, considérant que Humbaud avait été élu sans le concours de l'abbé, et qu'il n'avait même pas reçu les ordres, interdit formellement aux clercs et aux fidèles du diocèse de le recevoir et de reconnaître son autorité. Humbaud ne voulut point se soumettre. Des désordres éclatèrent à Limoges ; les partisans de l'abbé furent inquiétés, leurs domaines furent pillés, leurs maisons incendiées, et l'évéque appela des archers pour tirer sur le peuple ^'^K Au cours de ces
1. L'abbé Adémar était peut-être d'origine limousine. Sa sœur, Aïba, était en tout cas née à Laurière, dans le nord de la province {Carlul. d'Aureiî publ.- dans le Bull, de la Soc. arcfjéol. du Limousin, t. XXXIII, p. 237).
2. En 1068, par exemple, les moines d'Uzerche lui demandèrent de vouloir bien désigner un successeur à leur abbé Constantin qui venait de mourir. Il accepta et leur proposa un de ses religieux nommé Géraud, celui-là même qui avait été un des trois candidats élus par le chapitre de Saint-Martial en 1063, et qui avait été avec G. de Nieul un des adversaires les plus redoutables des Clunisiens (Cart. ^U^erche dans le BulL de la Soc. des Lettres de la Corrèie, 1887, p. 542. — Geoffroy de Vigeois, éd. Labbe, Nova Bîhl. mss., t. II, p. 288).
3. «... Consurrexit contra illum [episcopum] Adeniiirus abbas Sancti Martialis, eo quod non esset vocatus ad faciendam elcctionem, sicut antiquitus fieri solet » (Geoffroy de Vigeois, éd. LâbbCyNova Bihl. tnss.y t. II, p. 292).
4. Ces détails sont extraits d'une lettre adressée par différents abbés du Limousin, dont Adémar, à l'archevêque de Bourges. Elle a été publiée par Baluze (MiscelL, t. II, p. 182). Nous en donnons le texte dans nos pièces justif. (cf. no VIII).
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troubles, le bruit se répandit que l'archevêque allait revenir sur ses actes et conférer les ordres à Humbaud.
En proie à une vive inquiétude, plusieurs des abbés de la province, et notamment ceux de Tulle, d'Uzerche, de Solignac et de Vigeois, se réunirent à Limoges, et, de concert avec l'abbé Adémar, écrivirent à l'archevêque une lettre collective **^ pour lui faire part de la situation. Ils lui représentaient la honte qui rejaillirait sur TÉglise, si le siège épiscopal de Limoges était donné à un homme aussi grossier et débauché; ils le suppliaient de ne prendre aucune décision sans les avoir entendus, et demandaient une nouvelle enquête.
Nous ignorons quel fut le résultat des démarches faites auprès de l'archevêque ; toujours est-il que l'abbé Adémar résolut de recourir à rintervention du Saint-Siège. Il partit donc pour Rome, laissant Limoges en pleine effervescence. Les bourgeois de la Cité s'étaient rangés du côté de l'évêque ; ceux du Château soutenaient leur abbé et des violences incessantes avaient lieu entre les deux parties adverses ^^K Humbaud se rendit en personne présenter sa défense auprès du pape, mais il fut condamné, et Adémar revint en Limousin après avoir obtenu gain de cause. Humbaud, malgré sa défaite, ne quitta pas Rome sur-le-champ. Il s'engagea dans toutes sortes d'intrigues, et fit tant et si bien qu'il put reparaître peu après à Limoges, en déclarant que le pape était revenu sur sa décision, et en montrant des bulles d'investiture que lui aurait accordées Urbain II ^^K
Le peuple du Château apprit cette nouvelle avec indignation et, n'eût été sa confiance dans l'abbé, il lui aurait fait un mauvais parti ainsi qu'à l'évêque '^\ Mais Adémar parvint à le calmer et, donnant lui-
1 . Cest la lettre que nous avons mentionnée dans la note de la page précédente.
2. « Burgenses de Castro, egressi contra cives urbis, prailium commiserunt, inde guerra orta est inter illos, unde multi gladio corruerunt « (Geoffroy de Vigeois, éd. Labbe, Nova Bibî. mss.y t. II, p. 292).
3 . a Regresso abbate, prœsul remansit [Roniae] ; obtinere nequaquam valuit litteras nisi deprecatorias, quatenus si abbatem haberet propitium, in suum soleniniter reciperetur Pontificum. Quid plura? Humbaldusin itinere apostolicas apiccs falsabit... ; videns itaque abbas apostolica privilégia, incredibiliter miratus est summum sacerdotem subito tam pervertisse sententiam » (Geoffroy de Vigeois, ihul.).
4. « Populus vero hoc moleste tulitet, nisi confideret de dilectione ac prudentia abbatis, continuo super suscipientem [abbatem] et susceptum [episcopum] irrueret » (Geoffroy de Vigeois, éd. Labbe, Noi'a Bibl. mss.y t. II, p. 292).
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mcme Texemple, il accepta avec dignité la décision du pape, malgré Tétonnement qu'elle lui causait. Il alla même recevoir processionnellement Humbaud, comme le voulait l'usage ^'K Le conflit semblait définitivement réglé; il eut pourtant, quelques années plus tard, un épilogue imprévu, lors du voyage d'Urbain II à Limoges.
Après le concile de Plaisance, en efl^et, Urbain II résolut d'entreprendre un grand voyage outre-monts. Il partit dans le cours de l'année 1095 et, après avoir présidé le concile de Clermont où la croisade fut décidée d'enthousiasme, arriva à Limoges le 18 décembre ^'\ Comme il était un ancien moine de Cluny, il vint demander l'hospitalité au monastère de Saint-AJartial, où il habita pendant la durée de son séjour à Limoges. Le 29 décembre, il consacra la. cathédrale Saint- Étienne, commencée au début du xi« siècle par l'évéque Guy ^'\ le 30 il dédia la basilique du Sauveur, que l'abbé Adémar venait de reconstruire ^^K
- Dans ces diverses cérémonies, le Pape remarqua non sans étonnement la présence de l'évéque Humbaud ^^\ et, pour s'éclairer, il demanda à l'abbé comment cet intrigant se trouvait en possession de l'évéché, malgré ses ordres formels. Adémar répliqua, en invoquant l'autorité des bulles pontificales, que Humbaud avait exhibées. Urbain II protesta vivement. Il déclara que ces bulles avaient été sans doute expédiées à son insu et demanda à les voir. Les ayant trouvées suspectes, il les fit examiner par les clercs de sa chancellerie, qui n'eurent pas de peine à découvrir qu'elles étaient apocryphes ^^K L'évéque, interrogé, avoua du reste son crime, et confessa que le faux avait été
1 . <c [Adémar] suscepit tamen presulem publica et solemni processione, sicut in litteris continebatur, quas litteras diligenter servavit » (Geoffroy de Vigeois, ihid.).
2. Le 15 des kalendes de janvier. — Un récit du séjour du pape se trouve dans Geoffroy de Vigeois (éd. Labbe, Nova Bibl. mss.y t. II, p. 293); un autre a été publié dans le Bull, de la Soc. archéol. du Limousin (t. XLII, p. 238).