‹ L'abbaye de Saint-Martin-aux-BoisChapitre 14 sur 25 · Les stalles · texte numérisé non relu

Les stalles

H ne nous reste plus qu'à examiner les stalles des chanoines et leurs merveilleuses sculptures, exécutées dans les dernières années du XV siècle. Monsieur le chanoine Barraud en a publié, en i85i (i), une des-

(i) ^Mémoires de la Société Académique de VOise, t. I, p. 404, 415.

cription si minutieuse, si claire et si exacte qu'il serait téméraire d'en essayer une autre. Nous allons donc le citer textuellement (i) : « En même temps que l'on construisait la sacristie, Ton ornait chaque côté de l'église de deux rangs de stalles d'une prodigieuse richesse. Placées d'abord dans la partie la plus avancée de la nef, elles y restèrent jusqu'aux dernières années du XVIIl" siècle. Alors, on les enleva de ce lieu qui devait désormais n'être plus occupé que par les fidèles. On en relégua une partie, jugée inutile, au fond de l'église et dans les bas-côtés. Mais les rangs supérieurs, les plus riches et les plus élevés, furent rétablis dans le chœur dont ils occupent toute l'étendue et où ils apparaissent comme une dentelle d'un prix inestimable au bas d'un magnifique vêtement.

« Ces hautes stalles se composent de trois parties principales qui méritent d'être décrites en particulier : les sièges, les dossiers et les couronnements.

« Le dessous du couronnement est simple. C'est un quart de cylindre se prolongeant d'une extrémité à l'autre de la série et n'ayant pour tout ornement que des nervures qui en dissimulent la longueur. Mais, contre cette demi-voûte, se soude au-dessus de chaque stalle une antéfixe du goût le plus pur et du travail le plus exquis. Un arc Tudor, d'où pendent de jolis festons, repose sur des consoles profondément sculptées et se divise pour former un double talon, sur lequel rampent des feuilles de choux, de chardon ou de chêne. Au-dessus de cet arc, règne une galerie de petites arcades trilobées que couronne un agréable rinceau à jour en forme de balustrade. Une croix et un épais panache surmontent la pointe de Taccolade, et des contreforts charges de bouquets et de frontons s'élèvent entre les antéfixes et se terminent par de légers pinacles.

(i) Nous mettons entre guillemets tout ce que nous empruntons à M. le chanoine Barraud, comme nous l'avons déjà tait pages lo, 1 1 et 17.

(( Les ornements appliqués à la partie supérieure des dossiers sont à peu près les mêmes que ceux qui viennent d'être décrits : arcades en talon, ornées de festons et de feuilles, contreforts surmontés de pinacles, galerie formée d'arcades en ogive que décore intérieurement un arc trilobé. Il y a, cependant, dans leur forme et leur disposition, quelque différence, et la balustrade que supporte la galerie, au lieu d'être, comme dans les antéfixes, composée de feuillages, présente des encadrements en forme de poire qui renferment des trèfles et des quatre-feuilles arrondis.

« Les côtés des sièges, revêtus sur leurs faces latérales d'arcades géminées, présentent en avant deux charmantes colonnettes superposées, que sépare l'une de l'autre un accoudoir orné de figures, le plus souvent singulières et grotesques. » Ces figures sont des emblèmes destinés à glorifier la vertu et à stigmatiser le vice.

On se plaît aujourd'hui à le reconnaître. L'art qui s'épanouit dans nos églises est un art éminemment symbolique. Mais ce sont des symboles vivants, immédiatement compris de tous. On ne peut mieux les comparer qu'à l'écriture. Ils sont la traduction vivante de l'esprit. Un art ainsi conçu n'a pu se développer que sous la direction des clercs. L'union la plus intime a toujours existé entre l'artiste qui exécute et celui qui a commandé Tœuvre. (Cf. Emile Mâle, Vart religieux du XIIP siècle en France ; Frantz Funck-Brentano, Les Rives du passé dans Minerva^ i" sept. 1902).

Nous allons considérer d'abord les accoudoirs, sans nous occuper des miséricordes, dont nous réservons l'examen pour un second tour.

En partant de la nef les accoudoirs que l'on voit du côté de l'évangile sont :

r La pièce manque. Aurait-elle été emportée com-

Cliché F. Mai'liii Sabon.

Eglise de Saint -Martin- aux - Bois

Stalles du côté de l'Evangile.

L ABBAYE DE SAINT-MARTIN-AUX-BOIS 'il

me souvenir par un antiquaire? On se le demande. La vérité est qu'on l'a enlevée pour obliger une personne d'énorme carrure.

2° Un griffon. (Symbole du péché qui a introduit lu mort dans le monde.)

3" La mort aux traits hideux, couverte d'un ample manteau. (La bonne conseillère.)

4" Un quadrupède à face humaine, remarquable par son cou démesurément long qu'il passe entre ses jambes pour atteindre sa queue qui est courte, mais bien fournie. (La luxure.)

5° « Un singe agitant ses doigts sur les touches d'une vielle, dont il fait violemment tourner la manivelle. » (Les plaisirs étourdissants.)

6° Un ours jouant de la musette. (Le plaisir lascif.)

7° « Un énorme crapaud, armé d'une cuillère avec laquelle il puise dans une ample soupière placée devant lui. » (La gourmandise.)

8° Un quadrupède à tête d'aigle, portant trois petites bosses et une longue queue. (L'impudence.)

9" Un singe armé d'une énorme massue. (L'ambition.)

lo" Un écureuil d'ample carrure, à la queue fort large relevée sur le dos. (La dissipation.)

Suivent quatre stalles qui n'ont ni dossier, ni couronnement. Les accoudoirs sont :

1° Une femme en deuil portant un bandeau et Tahautoir picard. (La fuite du monde.)

2" Un monstre ayant les jambes et les bras d'un homme, une tête de chien, et le ventre en forme de tcte de sanglier. (L'amour de la bonne chère.)

3° Un chien assis, à Téchine hérissée, tenant sa proie entre ses jambes. (La recherche des biens de ce monde.)

4° Une girafe. (La vanité.)

Cette rangée de quatre stalles se termine par une

tête OU fronton orné de quatre renards emportant des poules.

Du côté de l'épître sont aussi quatre stalles sans dossier ni couronnement, La tête de cette petite rangée est ornée de trois hippopotames dévorant leur proie. L^un d'eux tient une proie sous chaque pied. A-t-on voulu représenter par ces renards, d'une part, et ces hippopotames, de l'autre, les périls sur terre et les périls sur les eaux ? Ce n'est pas invraisemblable. Les accoudoirs sont :

r Un quadrupède à pied fourchu, coiffé d'un capuchon. (L'homme vicieux.)

2" Un quadrupède à l'échiné hérissée, assis devant un bénitier. (L'homme hypocrite.)

3"* Un monstre ayant la tête couverte d'un capuchon. (L'homme aux mœurs légères.)

4° Un monstre à tête de lion, la crinière hérissée, montrant les dents. (L'homme vindicatif.)

Nous arrivons aux stalles placées sous un dais dont les accoudoirs sont :

1° « Un chameau au long cou et au dos doublement arqué. » (L'homme absorbé par les préoccupations matérielles.)

2° Un quadrupède à face humaine. (L'homme oublieux de sa dignité.)

3" « Un vieux religieux, assis et couvert de son capuce, qui récite en grimaçant son office et fait signe de la main aux êtres qui l'environnent de ne point venir interrompre sa prière. » (Le chanoine poursuivi parles distractions.)

4" Une tête de religieux couverte d'un grand capuchon, les yeuxpresque fermés. (Le chanoine recueilli.) 5° Un monstre à l'échiné fortement élevée, hérissée, baissant la tête comme pour chercher une proie. (L'homme volontairement distrait.) 0" Un autre monstre bipède passe son long cou entre

ses jambes et s'apprête à saisir sa queue de sa gueule de monstre marin . (La luxure.)

7" Une tête de femme couverte d'un long bonnet flottant. (La tentation.)

8^( Un quadrupède couché à plat ventre, ayant la tête, la poitrine et les bras d'un homme, portant une barbe épaisse divisée en deux touffes qu'il saisit de chacune de ses mains. » (L'effronterie du vice.)

9° « Une truie qui joue de la cornemuse, tandis que ses petits pendent à ses mamelles. » (La dégradation.

10" Une tête d'homme à longue chevelure, portant le chapeau à bords repliés en usage au temps de Louis XIL (La mondanité.)

Reprenons notre premier circuit pour considérer les miséricordes dont l'intérêt n'est pas moins grand, tant sous le rapport de l'art que sous celui du symbolisme. Nous y verrons un parallèle fort curieux entre les vraies jouissances du cloître et les faux plaisirs du monde.

« 1" Deux sculpteurs, Tun, homme, l'autre, animal ou démon, achèvent une statue de femme ». (C'est l'ébauche d'une tentation . )

2" Deux hommes fustigent une tierce personne. (Le châtiment du péché.)

3" Le diable entraîne une femme qui essaie vainement de se dégager de ses liens. (La servitude du vice.)

4" Sur un fond uni se dessinent des feuilles de chêne accompagnées de glands. (C'est l'image des avantages que Ton trouve au service du Seigneur.)

5" « Un abbé mitre, revêtu de la chape, se promène au milieu d'un verger qu'il bénit. » (Le verger, c'est le couvent. Quel bonheur d"y avoir pour guide un abbé rempli de l'esprit de Dieu !)

6" « Au milieu de larges feuilles de vigne pend une

belle grappe de raisin. » (Si les fruits de la terre sont si beaux, que seront ceux du ciel ?)

7° « Deux ours assis portent un écusson, chargé d'une croix ancrée. » (Les premiers défenseurs des abbayes ont été leurs prévôts qui se sont arrogé des titres de noblesse.)

8° Deux animaux à longue queue supportent un écu, sommé d'uncasque qu'ornent deux longs lambrequins. (Après les prévôts sont venus les chevaliers qui se sont taillés des fiefs dans le domaine de Tabbaye.)

9° « Deux ours valsent, tandis qu'un troisième joue de la clarinette. » (Ainsi sont appréciés les divertissements des gens du monde.)

10** Un homme, couvert d'un manteau fort court, s'escrime contre un lièvre. (Allusion aux plaisirs de la chasse).

Des quatre stalles suivantes sans couronnement, trois ont été dépouillées de leur miséricorde par quelque amateur peu scrupuleux.

La miséricorde qui reste présente deux monstres à tête de veau contournée et corps d'oiseau . (Image des préoccupations matérielles.)

Aux quatre stalles correspondantes du côté de Tépître nous trouvons :

1° Un homme assis, armé d'un marteau avec lequel il essaie de clouer par la queue un renard caché sous une table et laissant voir sa tête, àTautre extrémité de la table. (Châtiment de l'hypocrisie.)

2° Un cheval, sellé et caparaçonné, se cabre devant son cavalier qui veut le faire entrer dans sa demeure. (Symbole de la désobéissance de l'homme à son souverain Maître qui le veut introduire au ciel.)

3" La pièce a été enlevée par quelque ami de l'art.

4° Un chien portant un collier paraît tenir une conversation fort animée avec un lièvre. (Les liaisons dangereuses.)

l'abbayç de saint-martin-aux-bois 31

A la seconde rangée de hautes stalles :

i°Un lion couché veille sur deuxécussons suspendus aux branches d'un arbre. (Les avoués prennent plus grand soin de leurs intérêts que de ceux de Tabbaye dont ils ont la garde.)

2° Un cheval, dans l'attitude du repos, garde un écu suspendu à un arbre. (Les chevaliers se montrent jaloux de conserver les fiefs qu'ils tiennent des abbayes.)

3" (( Un noble personnage frappe rudement un animal dressé sur ses pattes et armé d'un bâton. Celui-ci paraît avoir opposé quelque résistance à l'homme qui le châtie, mais son bâton est rompu ; il est obligé de renoncer à la lutte et de prendre la fuite. » (Peinture de l'homme réduit en servitude et forcé d'obéir sans réplique aux exigences de son maître.)

4" (c Une villageoise au maintien simple et modeste s'occupe à filer avec la quenouille et le fuseau, tandis qu'un singe dressé devant elle la contemple avec attention. » (C'est le séducteur.)

5" « Deux magots à longue queue sont en présence. Armés l'un et l'autre d'un énorme bâton, ils s'escriment avec acharnement. » (Le duel.)

6" « Un maître d'hôtel, qu'accompagnent un pannetier et un échanson, s'avance gravement. Possesseur des clefs du cellier, l'échanson tient son broc de la main droite ; le pannetier porte des deux mains une large corbeille remplie de pains. » (Les serviteursdesgrands.)

7" « Deux bateleurs en habits de fou donnent au public une de leurs représentations. Le premier, un genou enterre, soulève la corne de son capuce et fait un geste de l'autre main : le second, les mains croisées derrière le dos, saisit avec ses lèvres un objet sphérique suspendu au-dessus de sa tète. y> (Le rôle des histrions et des bateleurs.)

8" « Un châtelain et une châtelaine, assis devant une table couverte de mets variés, prennent ensemble leur

repas, servi par un échanson qui se tient droit à leur côté. ))(Les festins des grands.)

9° « Deux burlesques musiciens semblent vouloir égayer le couple précédent au son de leurs bruyants instruments. L'un joue de la flûte, Tautre fait vibrer du poing la peau d'un petit tambourin. » (Les amusements des grands.)

10° « Deux villageois portent dans leurs bras tendus un pesant coffre-fort qu'ils ont rempli du fruit de leur labeur ou plutôt qu'ils ont enlevé à leurs maîtres. Ils précipitent leur marche dans la crainte qu'on ne leur ravisse leur trésor. » (Les voleurs.)

« A l'extrémité de chaque rang de stalles du côté de la nef s'élève une cloison, composée de deux compartiments, l'un correspondant auxsièges, l'autre, aux dossiers, et couronnée par une antéfixe qui se joint à celles de la grande façade.

« A droite, dans le compartiment inférieur, sous une arcade en talon, surmontée d'une galerie simulée, est représentée l'histoire des espions de Josué, sauvés par Rahab {Josué, Ch. 1 1). Au-dessus d'une des portes de la ville de Jéricho s'élève la maison de la courtisane. Connaissant les miracles opérés en faveur des Israélites et les victoires qu'ils remportent sur leurs ennemis, cette femme a résolu de sauver les deux envoyés du chef hébreu . Déjà, en les cachant sous un amas de lin, elle les a soustraits aux recherches actives des hommes du roi. Maintenant que ceux-ci sortent delà ville pour les poursuivre, ayant à leur tête le prince lui-même, couvert des insignes de la royauté et tenant en main sa bannière, elle les descend au moyen d'une corde et leur indique le chemin qu'ils doivent suivre, pour parvenir au camp sans danger,

(( Dans le second compartiment, au-dessous d'une volute formée par un élégant feuillage, se présente un des quatre grands docteurs de l'église latine, saint Am-

broise, la mitre sur la tête et la crosse à la main droite. De la main gauche il tient un livre ouvert. Une ruche placée à ses pieds nous rappelle qu'un essaim d'abeilles vint se poser sur sa bouche quand il était enfant. Du milieu de la volute s'élance un cerf.

« A gauche, dans le panneau inférieur, est retracée la mort d'Holopherne {Judith^ Ch. XIII). Le général du roi d'Assyrie, par la terreur de son nom et la force de ses armes, a déjà réduit les Madianites et les peuples voisins ; la ville de'Béthulie est sur le point de se rendre ; mais Dieu a suscité Judith pour sauver son peuple. Cette jeune veuve s'est présentée devant Holopherne qui, séduit par sa beauté, lui a permis de rester dans son camp et de pénétrer même dans sa tente. Elle y est entrée au milieu de la nuit, non pour céder aux désirs corrompus du redoutable guerrier, mais pour le faire périr et sauver sa ville. Le corps du général étendu dans son lit est baigné dans son sang, et l'intrépide Judith tient d'une main sa tête qu'elle vient de trancher et qu'une suivante reçoit dans un sac. De l'autre main, elle est armée du glaive dont elle s'est servi pour exécuter son courageux dessein. Audessus de ce sujet s'offre encore, sous une riche volute de feuillage, un des quatre grands docteurs de l'Eglise. C'est saint Jérôme ; il est vêtu d'un ample manteau et d'un camail à longue queue. Sa tête est couverte, par dessus le capuce, du chapeau de cardinal, dont les glands viennent se nouer sur sa poitrine. De la main droite il tient un livre ; de l'autre il caresse un lion qui se dresse devant lui..

«Au milieu de la volute, deux anges soutiennent un écu » chargé de deux fasces avec trois cœurs couronnes 2, I, brochant sur le tout. « Des cœurs couronnés tapissent également l'encadrement des panneaux. » Ce sont les armes de (iuillaumc de Baudcreuil et de son trère Guy, qui occupèrent successivement le siège abbatial,

le premier de 1478 à 1492, et le second de 1492 à i53i.

M. le chanoine Barraud ajoute :

« Les stalles, transportées dans la nef, sculptées encore avec une extrême délicatesse, forment par les sujets qu'elles représentent comme le complément nécessaire de celles du chœur. Sur les miséricordes sont figurés les soins et les travaux de la campagne. Les accoudoirs supportent des animaux grotesques et emblématiques. Au-dessus des panneaux qui se trouvaient à l'extrémité des deux séries étaient assis saint Grégoire le Grand et saint Augustin. »

Que sont devenus ces chefs-d'œuvre ? Hélas ! ils ont disparu à jamais.

Avant de nous rendre à la sacristie, jetons un regard sur les gracieuses consoles ou crédences placées en avant des stalles à l'entrée du chœur.

Page 1