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XLVI. — BERTRAND

(Bertrannus Aym. de Peyr. ; Bertrandus Gall. chr.) "75 — "97

S'il fallait s'en rapporter à la Gallia christiana, Bertrand aurait été abbé de Moissac en 1165, puisqu'à cette date il se serait entendu avec l'abbé de Bouillac sur un différend qui les divisait, ce qui ne peut pas être, puisque son prédécesseur occupait le siège abbatial avant et après cette époque. 11 y a donc encore erreur clans l'énoncé de cette date qui probablement doit se lire 1175.

( 1 ) « Robertus qui luit de Alta-Ruppe in Petragoricino millesimo C. LXIIII ». Aym. de Peyrae, Chron., loi. 163, v°, col. 1 .

(2) « A la maison de Moissac e labas Robertz d'Alba-Roca ». Coll. Doat, vol. 128, fol. 17. — Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. V, col. 606.

(3) Coll. Doat, vol. 129, fol. 38.

(4) Andurandy, n° 5760.

(5) Andurandy, n° 1972.

Toujours est-il que le nom de Bertrand figure en 1177 dans une donation faite par Gausbert de la Perche (de Perlica) à Bernard et à Guillaume ses fils, de tous ses droits dans l'église de Saint- Ansbert. Il est dit dans l'acte que Gausbert donne ses fils à Bertrand, abbé de Moissac, pour qu'ils soient moines sous ces conditions : « Si Guillaume refusait de l'être, un autre de ses frères le serait à sa place avec ses habits et son lit; si tous ses fils refusaient, il prendrait alors lui-même l'habit monastique » (1).

On ne peut donc admettre avec Aymeric de Peyrac que Bertrand ne soit monté sur le siège abbatial qu'en 1181 (2).

Ce fut probablement sous cet abbé que l'abbé chevalier Bertrand de Montacès ayant fait vœu d'aller en Terre-Sainte et manquant des ressources nécessaires pour effectuer le voyage, engagea pour un certain prix l'abbatiat militaire à Raymond, comte de Toulouse, fils d'Alphonse-Jourdain. Cet acte fut passé à Montcuq, dit Aymeric de Peyrac, sans en faire connaître la date (3). Bertrand de Montacès étant mort en Orient, le comte Raymond fut le premier comte de Toulouse qui posséda de nouveau depuis Guillaume Taillefer, le titre d'abbé chevalier du monastère avec celui de co-seigneur de la ville de Moissac.

La date de l'acte d'engagement de Bertrand de Montacès peut être cependant précisée ; il a dû avoir lieu avant 11 77. En effet, Aymeric de Peyrac affirme que le règne des abbés chevaliers qui ne furent pas comtes de Toulouse eut une durée de 140 ans (4). Or, en faisant remonter l'origine en 1037, époque de la vente de l'abbatiat militaire par Guillaume Taillefer à Gausbert de Gourdon, on trouve que Raymond V, qui était devenu comte de Toulouse en 1148, dût être investi en 11 77 du titre d'abbè chevalier (5).

A partir de 1 181 nous voyons figurer dans un grand nombre d'actes l'abbé de Moissac :

A cette date il transige avec le comte de Toulouse, Raymond V, sur un différend au sujet de Villeneuve du Rouergue (6).

En 1 1 83 , il fait un traité avec les habitants de Saint-Nicolas de la Grave, relatif à la construction et à la défense d'un château au lieu du Moutet (7).

En 1185, il donne à fief à un sieur Ratier, pour le prix de 200 sous caoursins, une pièce de terre située près de la ville (8). Le 6 septembre de la même année, du consen-

(1) Arch. défarl. de Tarn-et-Garonne, série G, 612.

(2) « Bertrannus M" C" LXXXI concordiam fecit cum Raymundo comité Tholosano de Villa Nova Ruthenensi in obsidione de Bauro, et eidem anno M C LXXX1II fecit convenciones cum hominibus de Sancto Nicholao de constructione Mote castri et custodia ejusdem castri ». Aym. de Peyrac, Cliron., fol. 163, v", col. 1 .

(7) « Et sciendum quod dominus Bernardus (lisez Bertrandus de Monte Incenso), abbas miles Moyssiaci, visitatum [sic pour visitalurus) Terran Sanctam, certo precio pignori obligavit comiti Tholosano Raymundo. filio Ildefonsi, abbaciam militarem, et fuit factum dictum pignus apud Montem-Cucum, et nec abbasia [sic pour abbas) Bernardus (lisez Bertrandus) vocatus de Monteincensi de illis partibus postmodum est reversus. 111e vero Raymundus, cornes Tholosanus, fuit primus abbas miles ex causa dicti pignoris ». Aym. de Peyrac, Cliron., fol. 171, v°, col. 1 et 2.

(4) « Et in quantum potui per litteras invenire in villa Moyssiaci fuerunt quasi per CXL annos abbates milites qui non fuerunt comités Tholosani ». Aym. de Peyrac, Cliron., fol. 175, v", col. 2.

(5) Lagrèze-Fossat, Eludes historiques sur Moissac, t. I, p. 141.

(6) Voir ci-dessus la note 2.

(7) Voir ci-dessus la note 2.

(8) Andurandy, n° 3184.

LES ABBÉS RÉGULIERS

tement de ses religieux, il cède pour une censive annuelle de 20 sous angoumois, 1 église de Cubjae qui avait été donnée à l'abbaye en 1057. Cette cession fut faite a Géraud, abbé de Chancelade, sous certaines réserves, entr'autres que l'abbé de Moissac serait toujours considéré comme seigneur et abbé dudit lieu (1). Quelques mois avant, au mois de juin, en présence de Guillaume, abbé de Lèzat, du prieur de la Daurade, et de celui de Saint-Pierre-des-Cuisines, il abandonne au chevalier de l'Hôpital de Toulouse, ses droits sur l'église de Ramerville, paroisse voisine de la Devèze ; il reçoit en échange les droits que la maison de Saint-Remy avait sur l'Hôpital de la Porte Lascrozes qui avaient été attribués à l'église de la Daurade (2).

En 1188, il donne a « son cher clerc Hunauld » l'église de Saint-Martin de Christinag, prés de Saint-Loup, au diocèse de Condom, moyennant une censive annuelle (3). Peu de temps après il faisait partie de l'assemblée qui se réunit à La Réole au moment du départ de la troisième croisade, mais on ne sait pas s'il mit à exécution le projet qu'il avait conçu à ce sujet (4).

En 1190, il assiste comme témoin à la rédaction de la charte de confirmation des privilèges de l'abbaye de Grand-Selve, par Richard, roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine (5).

En 1 193, il donne en commande à Raymond d'Albiac l'honneur de Lagarde, de Saint- Mamet son annexe et de Marcel (6).

Enfin en 1 1 97 , il rédige en langue du pays, avec Bertrand de Fumel et les prud'hommes de Moissac, un acte où furent consignées les coutumes des habitants (7). Ces coutumes furent solennellement confirmées dans le cloître par le comte de Toulouse Raymond VI, lorsque ce prince, après avoir fait la paix avec Richard, roi d'Angleterre, rentra en possession du Quercy.

Le comte déclare 120 avril 1197), qu'ayant recouvré Moissac, il promet une entière sûreté aux habitants et reconnaît que lorsqu'il recevra pour la première fois leur serment de fidélité en qualité de seigneur, il devra jurer de les protéger avec dix de ses barons ; il se qualifie seigneur de Moissac en qualité de comte de Quercy et d'abbé chevalier du monastère (8). En outre, par des lettres datées du mois de mai de la même année, il s'engage à protéger en temps de paix comme en temps de guerre tous les marchands qui viendront à Moissac pour acheter ou vendre du blé, du vin ou du sel, sous la condition qu'ils lui paieront certains droits (9).

Les coutumes de Moissac approuvées par Raymond VI ne sont que la reproduction à peu près intégrale de la charte de Gausbert de Fumel. Quelques articles cependant en furent supprimés en tout ou en partie, notamment les articles 8, 22, 26, 27, 28, 33, 34, 35, 43 et 44, dont deux d'entre eux établissaient l'égalité judiciaire entre les chevaliers et les bourgeois et déclaraient les moinès justiciables des prud'hommes.

(1) Coll. Doat, vol. i2o, fol. 44. — Andurandy, n" 7175.

(2) Arch. de la Devèze, I, cit. par du Bourg, Hist. du grand prieuré de Toulouse, p. 61. Paris et Toulouse.

(3) Coll. Doat, vol. 129, fol. 45. — Andurandy, n° 6792.

(4) Dupin, Notice liist. el statistique sur La Réole, Moulenq. loc. cit., p. 304.

(5) Gall. christ., cité par Lagrèze-Fossat, III, 41.

(6) Gall. christ., cité par Lagrèze-Fossat, III, 41.

(7) Coll. Doat, vol. 127, fol. 1 à 27.

(8) Coll. Doat, vol. 127, fol. 28 à 30. — Hist. de Languedoc, nouv. édit., vol. VIII, col. 441 et 442.

(9) Coll. Doat, vol. 127, fol. 31.

D'autres articles furent modifiés, tels que les articles 2, 31 et 36 ; d'autres furent ajoutés comme les articles 44 et 45.

Cette charte restreignait dans une certaine mesure les privilèges des habitants, mais elle était favorable aux seigneurs, aux nobles et aux moines. En voici au surplus les principales dispositions :

L'abbé chevalier, le jour de son entrée dans Moissac, fera serment aux habitants de les défendre et de les protéger, de n'imposer sur eux aucunes mauvaises coutumes ou maltôtes; il fera prêter le même serment par dix de ses barons; ensuite tous les habitants de Moissac, au-dessus de l'âge de douze ans, lui jureront fidélité (1).

Les différends qui pourront s'élever entre l'abbé chevalier et sa famille d'un côté, et l'abbé religieux et sa communauté de l'autre, seront terminés par les prud'hommes de Moissac, sans qu'il soit permis de recourir à un étranger; et, en cas que ces prud'hommes ne puissent s'accorder, les seigneurs de Durfort, de Montesquieu et de Malauze seront seuls juges de la contestation.

Le seigneur ou son viguier et les habitants de Moissac ne doivent pas non plus recourir à des étrangers pour juger leurs différends.

Les habitants de Moissac paieront tous les ans, au carême, au seigneur abbé chevalier cinq cents sous de Cahors pour tout droit de chevauchée et de quête, et ils ne doivent personnellement aucune chevauchée à moins qu'il n'y eut guerre pour le fait de Moissac; dans ce cas ils seront tenus de suivre le seigneur en armes, pourvu qu'ils puissent être de retour à Moissac le jour même.

Les adultères pris en flagrant délit ne seront punis d'aucune peine afflictive : leur honneur et leurs biens seront mis seulement à la discrétion du seigneur. Quant au vol et à l'homicide, le seigneur fera telle punition corporelle du coupable que les prud'hommes de Moissac le jugeront a propos; et après la réparation des dommages, tous les biens seront confisqués au profit du même seigneur.

Celui qui surprend un homme qui dérobe et le tue n'est sujet à aucune peine.

11 n'y aura que l'abbaye de Moissac qui puisse servir d'asile aux malfaiteurs, etc. (2).

Ce fut sous l'abbatiat de Bertrand qu'un terrible incendie se déclara à Moissac et détruisit presque la ville, les clochers et une certaine partie du monastère, mais on parvint a se rendre maître du feu et à conserver intacts les bâtiments les plus importants de l'abbaye, ainsi que les hôtelleries. Ce sinistre eut lieu en 1188, d'après Aymeric de Peyrac, qui place vers la même époque la prise de Moissac par les Anglais. Le chroniqueur dit, il est vrai, que ces événements arrivèrent du temps d'un abbé nommé Henri (3), qui serait le successeur de l'abbé Bertrand, mais il y a là une erreur incontestable puisque nous avons vu que Bertrand était abbé à cette époque

(1) « Tugs homes del bore de Moyssach de dotze ans a ensus devo mandar e plevir e jurar sobre Sanhs Evangelis al senhor abat cavalier feutat e adjutori e bona fe eom a Ior bo senhor e que senhoria no teulho ni tolre nolh fassio ». Art. r.

(2) Hisi. de Languedoc, nouv édit., t. VI, p. 179.

(3) « Henricus M* C° LXXXVIII, et tune fuit combusta fere tota villa Moyssiacy, et clocaria cum aliqua parte monasterii succensis lignisque confractis; totum monasterium quod restavit cum omnibus hospiciis intactum remansit. Hiidem temporibus villa Moyssiaci fuit capta a Ricardo comité Pictavensi, demum rege Anglie existente ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 163, v, col. 1. — Les auteurs qui ont écrit sur Moissac, disent tous, s'appuyant sur ce texte, que tout le monastère fut incendié; le chroniqueur n"est cependant pas aussi affirmatif.

LES ABBÉS RÉGULIERS

et qu'il exerçait encore ses fonctions en 1197. Au surplus le nom d'Henri, abbé de Moissac, ne figure dans aucune autre chronique, et n'est pas même mentionnné par les auteurs de la Gallia christiana,

Quant à la prise de Moissac par les Anglais, on sait dans quelle circonstance elle eut lieu. La guerre qui s'était élevée entre Richard, duc d'Aquitaine, et Raymond V, comte de Toulouse, paraissait ralentie, lorsqu'elle se renouvela avec beaucoup de vivacité. Raymond s'étant ligué contre Richard avec plusieurs seigneurs, fit arrêter par les conseils de son domestique, Pierre Saissun, des marchands aquitains qui faisaient le commerce dans ses Etats, et ravagea de tous côtés les terres du duc. Ce dernier parvint à se saisir de la personne de Pierre Saissun, le fit enfermer dans une étroite prison et le traita avec la dernière rigueur. Le comte de Toulouse usa de représailles en faisant mettre la main sur deux chevaliers de la famille du roi d'Angleterre qui revenaient en pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle et cela au mépris des lois qui protégaient les pèlerins. Le roi de France, Philippe-Auguste, beaufrère du comte Raymond, dut intervenir pour faire relâcher les prisonniers, mais Richard ne se tint pas pour satisfait ; outré de dépit, à la tête d'un corps de brigands, appelés Brabançons (1) il fit une irruption dans les Etats du comte de Toulouse et s'empara de dix-sept châteaux ou places entr'autres de la ville de Moissac (2). Par suite le roi d'Angleterre demeura maître du Quercy depuis l'an 1 188 jusqu'à 1196. Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse ayant recouvré la ville de Moissac confirma, ainsi que nous l'avons dit, les coutumes des habitants.

Aymeric de Peyrac donne comme successeur au prétendu abbé Henri, un nommé Archaldus (3) qu'il fait suivre d'un nommé Robbitus, auquel aurait succédé Raymond de Proet. Il se borne simplement à indiquer leurs noms. Mais il est encore ici dans l'erreur, car nous verrons que Robert de Labastide, qu'il ne désigne même pas, agissait comme abbé de Moissac dès l'année 1 199.

Au surplus plusieurs erreurs de classement ou de nom se sont glissées parmi les historiens de l'abbaye de 1 197 à 1229, au sujet des abbés qui succédèrent à Bertrand. Sans chercher ici à relever une a une toutes ces erreurs, nous modifierons la chronologie des abbés de Moissac, donnée par Aymeric de Peyrac, Andurandy et les frères Sainte-Marthe, et nous établirons notre nomenclature d'après les documents insérés dans les actes ou les mentions d'actes conservés jusqu'à nos jours.

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