JEUNESSE. SUCCES DU PROFESSEUR A STRASBOURG. ARRÊT SUBIT
Sources. — Naissance, enfance chrétienne. — Ecole normale. — Succès du jeune Professeur. — Etat religieux de son esprit. — Arrêt subit dans sa carrière. — Explication de l'événement.
Ne point parler de soi , ou n'en parler que le moins possible, telle était la maxime de M. Bautain. Il y fut si fidèle que c'est à peine si, dans ses nombreux écrits, nous trouvons quelques indications se rattachant aux souvenirs de son enfance et de sa
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première jeunesse. Trenle-sept ans passés dans son intimité ne nous en ont fait connaître que quelques traits.
Et ce n'est pas seulement pour ce qui regardait le passé quïl était sobre de détails personnels; dans la vie journalière c'était toujours d'une manière brève et concise, quoique toujours avec un sentiment profond, qu'il nous faisait part de ses impressions de tristesse et de joie. En tout ce qui touchait à l'âme, il sentait le besoin de la prière bien plus que celui de l'épanchement amical. Sa parole, au contraire, devenait vive et abondante lorsqu'il s'agissait de science, d'observation des faits, de direction pratique de la vie.
M. Bautain ne s'est décidé à raconter ouvertement l'événement le plus marquant de sa vie, c'est-à-dire sa conversion, que quarante années après qu'elle avait eu lieu ; et il y a été poussé par le devoir de la reconnaissance envers la sainte et admirable femme qui en avait été l'instrument. Nous trouverons dans son récit des pages indispensables à l'histoire que nous entreprenons (1).
Dans l'ouvrage posthume intitulé : Les choses de Vautre monde, on Journal d'imphilosophe,se trouvent aussi, au milieu de détails étrangers, quelques traits qui sont personnels à l'auteur. Nous devrons recueillir ces passages, et nous tenons à déclarer ici, que dans les articles de diverses Revues relatifs à cet ouvrage, on s'est mépris en confondant l'auteur du
(l) V. La chrétienne de 7ios jours. — Tome ii, lettre xv.
livre avec le philosophe qu'il met en scène il). Nous dirons donc ce que nous avons recueilli nous-méme sur la jeunesse et la vie de celui qui fut pour nous un père, en y joignant ce que nous trouvons épars dans ses divers écrits et qui se rapporte à sa personne et à sa vie.
Louis-Eugène-Marie Bautain naquit à Paris, le 17 février 1796. Il était fils de Jean-Charles Bautain, et de Marie-Gatherine-Françoise Alleton. Ce que nous savons de la première enfance de Louis-Eugène, c'est qu'il avait pour son père ce respect mêlé de crainte que l'on trouvait généralement dans les familles antérieures à notre siècle. Sa mère n'était pas moins distinguée par la beauté de ses traits que par l'élévation et la vivacité de son esprit. Le fils ressemblait à sa mère. M. Charles Bautain n'eut de son mariage avec mademoiselle Alleton, que Louis-Eugène, et une fille nommée Clotilde, que nous avons connue à l'époque où elle était veuve de M. Guillaume, secrétaire du roi Louis-Philippe. L'abbé Bautain a toujours eu une grande affection pour sa sœur. C'était une personne admirablement douée, et un modèle de vraie piété.
Le jeune Louis fut mis de bonne heure dans une pension située place de l'Estrapade. Il nous a quel-
(1) V. Le Correspondant du 10 juin 1868 où le très-tligne ami de l'abbé Bautaio, iM. Th. Foisset, semble voir dans les évolutions philosophiques du personnage principal de l'ouvrage, les étapes mêmes par lesquelles M. Bautain a passé; ce qui ne répond pas à la réalité.
quefois dépeint son maître se faisant poudrer le matin au milieu de sa salle d'étude, tout en surveillant ses élèves. Une intelligence vive et précoce, d'une part, et de l'autre la crainte salutaire du mécontentement paternel poussèrent l'enfant à Tétude, et lui assurèrent des succès. Selon toute apparence, ce fut dans ce pensionnat qu'il accomplit ses premiers actes religieux, comme il nous le décrit dans le passage suivant du Journal d'un philosophe, qui, nous le savons, est un trait personnel de la vie de l'auteur.
« J'ai été élevé chrétiennement. La première impression de la foi a été donnée à mon âme par une bonne vieille domestique qui, tous les jours, dès six heures du matin, allait régulièrement entendre la messe à l'église voisine. Souvent l'hiver, à genoux devant l'église, elle attendait que la porte en fût ouverte. Je ne me rappelle pas ce qu'elle m'a dit dans mes premières années; elle m'apprenait probablement à prier, mais son image et sa douce influence me sont restées au cœur. Plus tard, ma première confession m'avait profondément remué. Je me vois encore aux pieds du vieux prêtre à cheveux blancs, dans une petite chambre de ma pension, et tout en larmes. J'ai fait ma première communion très-pieusement après m'y être préparé avec une foi vive et toute l'ardeur dont j'étais capable. Je me rappelle encore avec une certaine émotion les heures que je passais à lire V Imitation de Jésus-Christ, à prier sans me lasser, et à faire scrupuleusement la liste de tous mes péchés que je devais accuser dans une confession
générale. Je me suis approché la première fois de la table sainte avec tremblement et bonheur tout ensemble; j'étais hors de moi, bouleversé, et jamais ce que j'ai éprouvé en ce jour ne sortira de ma mémoire » (1).
Les traces de cette première communion, qui doit dater de 1808, se retrouvent dans la scène si touchante que l'abbé Bautain, arrivé à la vieillesse, écrivait en parlant de la première communion de la fille de son philosophe (2). Nous verrons plus loin qu'il attribua tout le bonheur de sa vie à l'influence de ce jour béni.
Louis-Eugène changea de pension lorsqu'il dut faire des études plus avancées. Il suivit alors les cours du lycée Gharlemagne, et en devint l'un des élèves les plus distingués.
En 1814 , à l'âge de 18 ans , il était à l'École normale, se destinant à l'enseignement. Il fut reçu bachelier au mois de mars de la même année, licencié en juin 1815, et docteur ès-lettres en août 1816. Nous avons encore les deux thèses du jeune docteur : la thèse littéraire sur la Satire, où son esprit fin et analytique se montra avec éclat; et la thèse philosophique sur le Phénoménisme et le Réalisme, où ses maîtres Royer-Gollard et Cousin crurent entrevoir un futur et brillant successeur dans leurs chaires.
Voici ce que M. Gampaux, professeur de littérature
(I) V. Les choses de l'autre monde, page 8. ("2) V. Les choses de l'antre monde, p. 400.
à l'Académie de Strasbourg, prononçant l'éloge de M. Bautain àrouyerture des Cours en 1869, nous dit de lui à ce propos (1) :
a Entré à l'École normale en 1813 après de brillantes études faites à Paris, au lycée Charlemagne, sous M. Yillemain, auquel, après Dieu, il rapporte ce qu'il a pu avoir de talent de plume ou de parole (2), Louis Bautain commençait par s'y lier avec Jouffroy et Damiron d'une amitié qui leur avait valu le nom des trois inséparables, et il ne tardait pas, à leur exemple, à se tourner vers les études pliilosoptiiques, attiré qu'il y était encore par la vive et éloquente parole du jeune maître (M. Cousin) qui à l'École y présidait. Malgré cette direction, il restait cependant, s'il faut en croire ses contemporains, encore plus littérateur que philosophe. Nul, du reste, dans les exercices de la Conférence, ne montrait un esprit plus vif et plus brillant, et aussi, m'a-t-on dit, plus caustique. C'est sous ces auspices qu'après avoir emporté avec le titre d'agrégé de philosophie, le grade de docteur ès-lettres, à la suite de la brillante soutenance en Sorbonne d'une thèse sur la Satire, il avait été, au sortir de l'École normale, envoyé au collège royal de Strasbourg pour y enseigner la philosophie » (lel2 octobre 1816).
C'était comme élève de l'École qu'il avait pris les
(1) V. Etude sur l'ahhé Bautain par A. Campaux. — Stra-bour?, chez Leroux libr., lsi,9.
[i] V. L art de parler en -public^ par l'ablié Bautain. — Paris, chez Hachette, page 55 de la deuxième édition.
armes avec ses camarades en 1815 pour la défense de Paris. 11 se plaisait à raconter plus tard par quelles sortes d'exploits guerriers l'École et ses professeurs s'étaient illustrés sous le titre de Volontaires de Vincennes. Et cet épisode lui a inspiré un vif et spirituel chapitre sur l'esprit de l'École normale, dans un ouvrage qui vient d'être récemment publié (1).
Nous rendons la parole à M. Gampaux, qui a recueilli les traditions universitaires, et qui est le meilleur guide que nous puissions suivre pour connaître les débuts du jeune professeur (2).
« Jeune, spirituel, plein d'ardeur et^ d'entrain, il avait débuté avec éclat, avec un éclat tel, que le 31 octobre 1817, deux mois à peine après avoir reçu le titre définitif de sa chaire au collège, il était chargé en outre de l'enseignement de la philosophie à la Faculté des lettres. C'était un théâtre bien différent de celui du collège, et la transition de l'un à l'autre pouvait paraître périlleuse, surtout pour un jeune homûie. L'épreuve ne sembla qu'un jeu pour M.Bautaiu. Du premier coup, il s'en tira avec homieur, et obtint d'emblée, parmi la jeunesse de Strasbourg, un succès jusqu'alors inouï. Tous ceux qui Tentendaient étaient enlevés, et c'était à qui se presserait autour de la chaire du jeune orateur. »
« Il avait de l'orateur toutes les qualités naturelles,
{[) Y. De r Education publique en France au xix» siècle, Paris, chez Bray et Retaux, chap. xxii. (2) V. Etude par M. Gampaux, citée plus haut.
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et il les doublait encore par l'art avec lequel il savait les mettre en œuvre ; car, avec une parole qui coulait de source, il n'abandonnait rien au hasard. Traits fins et distingués, physionomie accentuée digne d'être gravée en médaille, regard perçant et plein de puissance, avec un remarquable caractère de résolution et de volonté, quelque chose à la fois d'imposant et d'attirant, voix métallique etvibrante, rendant tous les accents de l'âme et dont il savait jouer en maître comme d'un instrument exquis; il avait tout ce qui séduit un auditoire et le maîtrise ; et tout cela au service d'un esprit noble, élevé, nourri d'excellentes études, et confondant, en jeune homme qu'il était — confusion périlleuse — confondant dans la même poursuite, il l'a avoué lui-même, la gloire si éblouissante aux yeux de la jeunesse, et la vérité. » « Les succèsde Thommedans le monde, égalaient ceux du professeur dans sa chaire. La meilleure compagnie se le disputait, et, sur ce terrain si différent de celui de l'Académie, il allait de pair avec les plus aimables. Cavalier accompli de sa personne, il y portait une politesse, une aisance, un charme qui achevait la séduction commencée par son talent. Tout souriait enfin au jeune homme. »
Cependant qu'étaient devenues la foi et la piété de l'enfant? Hélas ! Dans un temps où la nouvelle génération du dix-neuvième siècle ne recevait presque aucune instruction religieuse de la part d'un clergé décimé par la Révolution, et qui suffisait à peine.
malgré son zèle, à entretenir le feu sacré par le ministère pastoral ; dans un temps où les traditions chrétiennes du foyer domestique étaient brisées, et où l'on semblait voir dans la Religion plutôt un appui du Pouvoir public que le fondement de la Société; dans un pareil temps on ne saurait être surpris que le jeune étudiant de Gharlemagne, le brillant élève de l'École normale eût abandonné la pratique de sa religion, et que la foi ne fût, sinon éteinte, du moins voilée et endormie dans son àme. Le passage suivant du Journal d'un philosophe, retrace très-probablement l'histoire réelle de l'auteur même du livre (1) : « Hélas î La ferveur de la première communion s'est affaiblie peu à peu, quand le tumulte des sens a commencé. Mon cœur en a été troublé comme par un vent précurseur de l'orage. La voix grossière de l'homme animal a étouffé la douce voix de l'homme spirituel; et quand la raison est survenue avec ses prétentions de tout juger et de tout expliquer, elle n'a pas manqué de prendre le parti de la chair en en spiritualisant jusqu'à un certain point les exigences par les inspirations du cœur et les rêveries de l'imagination. Je me suis mis à faire du roman; et après la poésie, qui m'a charmé quelque temps, j'ai passé dans le camp de la philosophie pour jouir de toute ma liberté; de croyant que j'avais été jusque-là, j'ai cru de ma dignité de me faire libre-penseur. » Oui, mais Dieu qut est la vérité même avait pé-
(I) V. Les choses de Vautre monde, p. 9.
nétré trop intimement l'àme de l'enfant, pour qu'en grandissant et se déclarant libre-penseur, il eût dit son dernier mot.
« Tout souriait, disions-nous, au jeune homme, » continue M. Gampaux (1); « il faisait, je dois le dire, tout ce qu'il fallait pour mériter un pareil succès. Fortune oblige, il le savait, et il préparait chacune de ses leçons comme un général prépare ses opérations à la veille d'une bataille. Il rendait à son public en zèle, en travail, en soins, tout ce que le public lui donnait en attention, en bienveillance, en faveur. Si quelqu'un devait sembler heureux, c'était le jeune professeur. Cependant il l'était beaucoup moins qu'il ne le paraissait ; et ce que son succès cachait de douleur et de souffrance finit par éclater de la manière la pins triste. Un jour qu'il était dans sa chaire, tout à coup, au milieu de sa leçon, il s'interrompit comme frappé de mutisme, et il pâlit. Il sentit avec terreur que sa pensée lui échappait ; en vain il essayait de la ressaisir, il n'y parvenait pas, et devant son auditoire presqu'aussi déconcerté que lui, il restait interdit, comme un homme pris de vertige. Enfin il rassembla une dernière fois ses forces pour murmurer au public haletant d'attente ce qui arrivait, et il descendit de la chaire sans pouvoir même achever. »
Cet événement vraiment critique dans la vie du professeur, car c'était le coup par lequel Dieu, en
(1) Y, Etude de M. Campaux citée plus haut.
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l'arrêtant dans sa marche ambitieuse, préparait sa conversion, peut être placé aux premiers jours de mars 1819, car le congé qu'il dut prendre porte la date du 10 mars de cette année. Nous verrons tout à l'heure les causes de l'accident expliquées par M. Bautain lui-même ; mais nous tenons à en marquer la date, car elle nous servira plus loin à nous faire admirer la sagesse et la sollicitude avec lesquelles la Providence divine dirige et harmonise les événements de la vie des hommes en vue de leur salut.
Le cours de philosophie si soudainement interrompu était le second que le jeune maître professait à l'Académie. Nous n'avons trouvé aucune trace du cours de l'année scolaire précédente, 1817-1818, qui devait être imbu de l'esprit de l'École normale, c'està-dire de l'éclectisme. Mais aux vacances qui avaient suivi, M. Bautain, attiré sur la rive droite du Rhin, avait visité les plus célèbres philosophes des universités allemandes. C'est sous leur influence qu'il avait entrepris pour l'année scolaire 1818-1819 un cours de Morale transcendante. L'intérêt de son auditoire, déjà très-marqué au premier cours, s'était encore accru. Au mois de janvier, la Société des sciences, agriculture et arts du Bas-Rhin s'empressait d'inscrire parmi ses membres le brillant professeur. En un moment tout son prestige allait s'évanouir, car il était frappé d'une manière grave et qui semblait définitive. En effet, condamné au repos, il alla tout d'abord à Paris auprès de sa famille et de ses amis. Il essaya en vain de reprendre son cours à la rentrée
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d'octobre ; après un mois il fallut renoncer à tout effort, et traîner un esprit épuisé et un corps languissant au travers du monde. Laissons-le exposer luimême, longtemps après, l'état douloureux, où il se trouvait à l'époque dont nous parlons.
« Rappelez-vous, Madame (1), ce jeune homme qu'on avait envoyé professer la philosophie dans une Académie quand il était à peine majeur. Il se mit à l'œuvre avec l'ardeur de la jeunesse qui ne doute de rien parce qu'elle ne voit pas le danger ; et aussi, il faut le dire, avec la confiance qu'inspire une mission donnée et un devoir à remplir. Il eut du succès, vous le savez, plus de succès qu'il n'en espérait et n^en méritait. La foule se pressait autour de sa chaire, et il en fut vivement excité, car il aimait la gloire, et il fit des efforts prodigieux, tâchant de compenser par ses travaux ce qui manquait à son expérience, afin de répondre à l'empressement du public et de ne point rester au-dessous de ce qu'on attendait de lui. »
« Heureusement que par une grâce de Dieu, qu'il ignorait alors, il aimait la vérité, autant sinon plus que la gloire, et il la cherchait toujours avec sincérité au milieu des contradictions des opinions humaines et dans le dédale de ses propres pensées. La lecture
(1) V. La Chrétienne de nos jours, vol. ir, dernière lettre où l'auteur raconte à une Dame âgée, l'œuvre de la vieillesse chrétienne de mademoiselle Louise Humann, c'est-à-dire la conversion du professeur de philosophie.
assidue des philosophes allemands, où il puisait ses matériaux, la méditation incessante des abstractions les plus subtiles, l'élaboration toujours renouvelée des idées des autres pour les assimiler en les transformant en ses propres idées, enfin la tension excessive de l'esprit pour ordonner le plan de ses leçons qu'il exposait d'abondance ; tout cela, avec l'exaltation de toute sa personne pour suffire à une pareille tâche, eut bientôt épuisé ses forces et ruiné sa santé, au point qu'il fut réduit à ne rien faire pour avoir voulu trop faire ; et qu'il tomba enseveli dans ce que le monde appelait son triomphe. »
a Force lui fut de s'arrêter dans sa course où il semblait marcher si glorieusement. Ne pouvant plus travailler, incapable de penser et par conséquent de parler, retombant au moindre effort sur lui-même, où il ne retrouvait plus que de l'impuissance et du vide, n'ayant plus pour le soutenir les applaudissements des hommes, et le bruit de la gloire, il se sentit défaillir dans son corps et dans son âme. Après avoir épuisé les ressources de la médecine et toutes les distractions de l'oisiveté par les voyages, découragé de se sentir annulé et ne comprenant plus ce qu'il avait à faire au monde,puisqu'il ne pouvait plus penser,parler ni écrire, il crut que sa vie était finie sur la terre, et il eut la pensée criminelle d'en briser la trame. Pauvre philosophe, vous le voyez, puisque toute sa science ne lui avait point appris à supporter la maladie, ni la mauvaise fortune, et que dans son orgueil de jeune homme, il s'imaginait n'avoir plus rien à faire ici-
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bas, puisqu'il n'y pouvait plus briller ! Pauvre philosophe, qui s'arrogeait le droit de détruire son existence, comme s'il en était l'auteur, ou qu il n'eut à répondre à personne du poste où il avait été placé î Mais le caractère de toute philosophie non chrétienne est la prétention à l'autonomie, à l'indépendance, et dans ce temps là je me croyais philosoplie et n'étais pas chrétien. »
« Cependant Dieu préparait son œuvre de miséricorde, à mesure que mes œuvres propres se réduisaient à rien. Il m'avait retiré du monde et de sa vaine gloire par la maladie qui m'empêchait de travailler et d'enseigner. Je ne digérais plus, je dormais mal, la tête souffrait au moindre effort d'attention ou de pensée, je me traînais avec peine à cause de l'épuisement général de mes forces. Je dépérissais à vue d'œil, et ces hommes qui m'avaient le plus admiré ou envié, disaient, ceux-ci avec regret, ceuxlà avec un autre sentiment, que j'étais perdu. Ils disaient plus vrai qu'ils ne le savaient, bien que dans un autre sens. J'étais perdu en effet pour le monde, dont l'esprit et la vanité m'avaient mis aux portes de la tombe. Mais, comme dit le divin Maître, celui qui consent à perdre sa vie la gagnera. Il a daigné m'inspirer cette bonne volonté au moment où j'étais le plus indigne de sa grâce ; car, tout rempli de moimême, je ne songeais guère à lui rendre hommage. Il m'a sauvé quand je le persécutais, au moins en paroles, puisque ma science aussi vaine qu'insensée voulait apprendre au monde à se passer de son Évan-
gile. Il m'a ressuscité, quand j'allais mourir par le corps et par l'àme, et, comme le tendre père du Prodigue, après tous les délires de mon orgueil, toutes les injustices de mon ingratitude, et toutes les misères amenées par mon égarement, il m'a rendu le rang, les droits et le ])onheur de ses enfants. »
« Saint Augustin, je crois, dit quelque part que si un homme cherche, [de tout son cœur, à connaître Dieu et sa vérité, avec la volonté sincère de le servir et de la pratiquer dès qu'il y parviendra, cet homme, fùt-il destitué de tous les secours humains pour être éclairé. Dieu lui enverrait plutôt un ange du ciel que de le laisser dans les ténèbres et de l'abandonner à son impuissance. C'est ce qui m'est arrivé, car au milieu de mes rêves d'orgueil et de gloire, et quand je m'efforçais le plus de conquérir l'admiration des hommes par l'éclat et le bruit de ma parole, je cherchais cependant avant tout la vérité, et je l'aimais plus que les applaudissements du monde. Jamais dans mon enseignement, où l'ardeur de l'improvisation pouvait m'entraîner, je ne l'avais sacrifiée sciemment aux effets à produire. J'avais tâché de dire ce qui me semblait vrai, et quand il m'arrivait de dépasser involontairement ma pensée par l'expression, j'en avais du remords. Une voix me disait aussitôt dans ma conscience : es-tu bien sûr de ce que tu viens d'affirmer, et crois-tu que ce soit la pure vérité ? Oui, je l'aimais passionnément cette Sainte Vérité, même en ne la voyant pas, et ainsi j'adorais Dieu sans le connaître, puisqu'il est la vérité et l'amour! Je