L'abbé Constantin
Vidée de présenter une nouvelle édition de ^L'Ahhé Constantin^ nous est venue du fait qvie la popularité de ce livre ne semble pas cesser de s'accroître parmi les étudiants de français.
En effets la charmente historié quest ^UAhhé Constantiv? ne saurait manquer de populariser davantage un livre émaillé d^incidents captivants d'intérêt, et le tout raconté dans un style si simple et si aisé que maître et élève ne se lassent pas des petits obstacles rencontrés ici et là au cours du livre.
Nous avons cru aussi devoir abréger la forme originale de ce récit sans rien omettre toutefois qui fût de nature à enlever du charme ou à soustraire des détails nécessaires à la clarté de l'histoire. Le livre, tel quel, s'adaptera aisément aux élèves même peu avancés.
D'ailleurs, il est bien entendu que dans les notes explicatives, les questionnaires et les exercices de grammaire, à la fin de chaque chapitre, nous nous sommes efforcés da tirer au clair les moindres difficultés en appliquant la méthode directe de questions basées sur le texte même ou bien en rapport avec le texte. A toutes les questions, le maître verra à ce que l'élève ne réponde pas seulement par un ^ouî? ou un ^non^, mais aussi à ce qu'il motive ses réponses. Le vocabulaire et les notes explicatives ne comprennent que les mots dont la signification comporte quelque difficulté.
Milwaulcee, Wis. A.J.P.
Décembre 1922 A.K.
UABBE CONSTANTIN.
D'un pas encore vaillant et ferme-*^, nn vieux prêtre marchait sur la route poudreuse^, en plein soleil. Il j avait déjà plus de trente ans que l'abbé Constantin était curé de ce petit village qui dormait là, dans la plaine^, au bord d'un mince cours d'eau^ appelé la Lizotte.
L'abbé Constantin, depuis un quart d'heure, longeait^ le mur du château de Longueval ; il arriva devant la grille^ d'entrée qui s'appuyait,^ haute et massive, sur deux lourds piliers^ de vieilles pierres brunies^ et rongées-^^ par le temps. Le curé s'arrêta et tristement regarda deux immenses affiches^^ bleues placardées sur les piliers.
Ces affiches annonçaient que, le mercredi 18 mai 1881, à une heure de l'après-midi, aurait lieu, au tribunal civil de Souvigny, la vente du domaine de Longueval, divisé en quatre lots :
1° Le château de Longnieval et ses dépendances,-^^ mise à prix : six cent mille francs ;
2° La ferme de Blanche-Couronne, mise à prix: cinq cent mille francs ;
3° La ferme de la Rozeraie, mise à prix: quatre cent mille francs ;
4*^ La futaie-^^ et les bois de la Mionne, mise à prix: cinq cent cinquante mille francs.
Et ces quatre chiffres additionnés au bas de l'affiche
donnaient la respectable somme de deux millions cinquante mille francs.
Ainsi donc il allait être divisé, ce magnifique domaine qui, depuis deux siècles, échappant au morcellement-^^, avait toujours été transmis intact"^^, de père en fils, dans la famille des Longueval. L'affiche annonçait bien que, après l'adjudication provisoire^^ des quatre lots, il y aurait faculté-^"^ de réunion et mise en adjudication du domaine tout entier; mais c'était un bien gros morceau et, selon-'^^ toute apparence, aucun acheteur ne se présenterait.
La marquise de Longueval était morte, six mois auparavant; en 1873, elle avait perdu son fils unique, Robert de Longueval ; les trois héritiers étaient les petitsenfants de la marquise, Pierre, Hélène et Camille. On avait dû mettre le domaine en vente, Hélène et Camille étant mineures-^^. Pierre, un jeune homme de vingttrois ans, avait fait des folies,^^ était à moitié^-^ ruiné et ne pouvait songer à racheter Longueval.
NOTES EXPLICATIVES
1) vaillant et ferme: énergique, vigoureux et solide, décidé.
2) poudreux (-se): plein de poudre, de poussière.
3) la plaine: étendue de terre sans montagnes ni vallées.
4) le cours d'eau: petite rivière.
5) longer: aller le long de.
6) la grille: porte à barres (longues et étroites pièces) de fer.
7) s'appuyer: reposer sur, être soutenu par.
8) le pilier: massif de maçonnerie ou de pierres; colonne (de bois ou de fer) servant de support isolé.
9) bruni (e) : devenu brun.
10) rongé: mangé, ruiné. Les souris rongent avec leurs petites dents.
11) Tafifiche (f.) : avis (annonce) placardé (collé, attaché) dans un lieu public.
12) la dépendance: terre qui dépend d'une autre. Ici: les fermes, les bois, etc. qui appartiennent au château.
13) la futaie: forêt de grands arbres.
14) le morcellement: action de mettre en morceaux, en pièces; diviser. Verbe: morceler.
15) intact (e) : tout entier, sans être divisé.
16) provisoire: préliminaire, pas définitif.
17) il y aurait faculté: il serait possible, il y aurait moyen, possibilité.
18) selon: d'après.
19) mineur (e) : n'ayant pas encore atteint l'âge de la majorité (qui donne droit au vote, aux actions légales, etc.). Contraire: majeur.
20) avait fait des folies: s'était trop amusé, avait dépensé trop d'argent pour s'amuser.
21) à moitié: à demi (%).
QUESTIONNAIRE
1) Comment le vieux prêtre marchait-il sur la route poudreuse?
2) Où le curé arriva-t-il après un quart d'heure de marche?
3) Où les affiches étaient-elles placardées?
4) Comment le curé les regarda-t-il?
5) Combien d'affiches y avait-il? (pronoms!)
6) En quoi étaient les piliers?
7) Qu'est-ce que ces affiches annonçaient?
8) De quoi le château de Longueval était-il entouré?
9) Près de quelle ville était-il situé?
10) Comment le domaine allait-il être divisé?
11) Quels étaient les héritiers de la marquise de Longueval?
12) Pourquoi Pierre était-il à moitié ruiné? B
1) A quoi sert une grille?
2) Qu'est-ce qu'un pilier? une affiche? un château?
3) De quel terme le mot «bruni» est-il dérive? le mot «longer»? le mot «morcellement»? le mot «poudreux»?
4) Expliquez la présence de la cédille dans le mot «annonçaient». (Citez d'autres exemples.)
5) Quel animal a de petites dents bien faites pour ronger?
6) Quel est le contraire de: arriver? lourd? tristement? mineur? les petits-enfants? auparavant?
7) Quel verbe emploie-t-on pour dire: devenir jaune? devenir pâle? devenir grand?
8) Quelle espèce de mots est «depuis»? devant? qui? et? deux?
EXERCICES
1) Relisez les deux premiers paragraphes en mettant tous les verbes:
a) au présent;
b) au futur.
2) Remplacez les mots soulignés par des pronoms:
a) lie vieux prêtre marchait sur la route poudreuse.
b) L'abbé Constantin longeait le mur du château de
Longueval.
c) Le curé arriva devant la grille d'entrée.
d) Les affiches annonçaient la vente du domaine.
e) La marquise avait trois petits-enfants.
Il était midi. Dans une heure, il aurait un nouveau maître, le château de Longueval. Et ce maître, qui serait-il? Quelle femme, dans le grand salon tout entouré d'anciennes tapisseries, prendrait, au coin-'^ de la cheminée, la place de la marquise, la vieille amie du pauvre curé de campagne? C'était elle qui avait relevé^ l'église du village; c'était elle qui se chargeait de l'approvisionnement^ et de l'en-
tretien^ de la pharmacie tenue au presbytère^ par Pauline, la servante du curé ; c'était elle qui, deux fois par semaine, dans son grand landau tout encombré^ de petits vêtements d'enfant et de gros jupons de laine, venait prendre l'abbé Constantin et faisait avec lui ce qu'elle appelait la chasse aux pauvres.
Il reprit sa marche en pensant à tout cela, le vieux prêtre. . . Puis il pensait aussi, — les plus grands saints ont eu leurs petites faiblesses, — il pensait aussi à ses chères habitudes de trente années brusquement'^ interrompues. Tous les jeudis et tous les dimanches, il dînait au château. . . Comme il était gâté, choyé, câliné^ ! . . . La petite Camille — elle avait huit ans — venait s'asseoir sur ses genoux et lui disait :
— Vous savez, monsieur le curé, c'est dans votre église que je veux me marier, et bonne maman enverra des fleurs tout plein, tout plein l'église . . . plus que pour le mois de Marie. Ce sera comme un grand jardin tout blanc, tout blanc, tout blanc !
Le mois de Marie ! . . . C'était alors le mois de Marie ; l'autel,^ autrefois, à cette époque-là, disparaissait sous les fleurs apportées des serres-^^ du château. Cette année, sur l'autel, rien que quelques pauvres bouquets de muguet et de lilas blanc, dans des vases de porcelaine dorée. Autrefois, tous les dimanches, à la grand'messe, et tous les soirs, pendant le mois de Marie, mademoiselle Hébert, la lectrice-^-*- de madame de Longueval, venait tenir^^ le petit harmonium donné par la marquise. . . Aujourd'hui, le pauvre harmonium, réduit-^^ au silence, n'accompagnait plus la voix des chantres-^^ et les cantiques^^ des enfants.
NOTES EXPLICATIVES
1) au coin de la cheminée: au coin du feu, devant la cheminée. Coin — angle, niche.
2) relevé: restauré, remis en bon état, en bonne condition.
3) se chargeait de l'approvisionnenient: fournissait les provisions.
4) l'entretien (m.): action de tenir en bon état, bien rempli, bien garni, au complet.
5) le presbytère: la maison du curé.
6) encombré: tout plein, surchargé.
7) brusquement: soudainement, tout à coup.
8) gâté, choyé, câliné: traité avec beaucoup d'indulgence — soigné avec tendresse — caressé.
9) l'autel (m.): table consacrée dans l'église où l'on dit la messe.
10) la serre: localité vitrée (couverte de verre) où Ton conserve les plantes pendant l'hiver.
11) la lectrice: celle qui lit, fait la lecture.
12) venait tenir: venait jouer.
13) réduit: forcé, condamné.
14) le chantre: celui qui chante, spécialement dans l'église.
15) le cantique: chant religieux.
QUESTIONNAIRE
1) A quelle heure le château de Longueval aurait-il un nouveau maître?
2) Qui avait été la vieille amie du pauvre curé?
3) Où se trouvaient les anciennes tapisseries?
4) Qui était Pauline?
5) Comment se faisait «la chasse aux pauvres»?
6) A quoi pensait alors le vieux prêtre?
7) L'abbé allait-il souvent au château et alors pourquoi?
8) Quand on est petit où s'assied-on bien souvent?
9) Où se marie^t-on généralement?
10) Qu'est-ce que c'est que le mois de Marie?
11) Dites ce que vous voyez sur l'autel.
12) Connaissez-vous Mademoiselle Hébert?
1) Qu'est-ce que c'est qu'une marquise?
2) Donnez l'antonyme de «campagne».
3) Dérivez un verbe du substantif «entretien».
4) Prononcez «saint» en l'épelant de différentes façons.
5) Où demeurent les saints?
6) Quelle est le contraire de «basse messe»?
7) A quoi sert une serre?
8) A quoi servent des vases de porcelaine?
EXERCICES
1) Dans le premier paragraphe, mettez à l'indicatif présent tous les verbes qui sont à l'imparfait.
2) Répétez d'après le cas, au masculin ou au féminin, les adjectifs suivants: nouveau, anciennes, vieille, gros, blanc.
3) Conjuguez à l'imparfait, au futur et au subjonctif présent les verbes qui suivent: aurait, tenue, prendre, s'asseoir, réduit.
4) Prenant pour sujet «le mois de Marie», faites une petite composition de huit à dix lignes.
5) Remplacez les tirets par des mots qui puissent cadrer dans la phrase.
a) C'est moi — me charge de l'entretien du pres-
bytère.
b) L'abbé fait — la marquise, — qu'il appelle la
chasse — pauvres.
c) L'autel disparaîtra — les fleurs.
d) Il pense — ses chères habitudes.
S'il y a des expressions idiomatiques, mentionnez-les.
Le mur du parc venait de finir, de ce parc dont tous les détours ■'■ étaient familiers au vieux curé. La route suivait maintenant les bords de la Lizotte et, de Tautre côté de la petite rivière, s'étendaient les prairies des deux fermes; puis, au
delà^, s'élevait la haute futaie de la Mionne. Morcelé . . . le domaine allait être morcelé ! . . . Cette pensée déchirait le cœur du pauvre prêtre. Pour lui, tout cela, depuis trente ans, tenait ensemble, faisait corps^. C'était un peu son bien, sa chose, cette grande propriété. Il se sentait chez lui sur les terres de Longueval.
Depuis trente ans l'abbé Constantin était curé de Longueval. Oui, toute sa vie il n'avait été que cela, n'avait jamais rêvé autre chose et n'avait jamais voulu autre chose. A trois ou quatre reprises^, on lui avait proposé de grosses cures^ de canton, d'un bon rapport^, avec un ou deux vicaires'^. Il avait refusé. Il aimait sa petite église, son petit village, son petit presbytère. Il était là seul, tranquille, faisant tout lui-même; toujours par voies^ et par chemins, sous le soleil et sous la pluie, sous le vent et sous la grêle^. Son corps s'était endurci-^^ à la fatigue, mais son âme était restée douce et tendre.
Il vivait dans son presbytère, grande maison de paysan qui n'était séparée de l'église que par le cimetière. Quand le curé montait à l'échelle-^-^ pour palisser^^ ses poiriers et ses pêchers, par-dessus la crête-^^ du mur il apercevait les tombes sur lesquelles il avait dit les dernières prières et jeté les premières pelletées-^^ de terre. Alors, tout en faisant sa besogne-'^^ de jardinier, il disait mentalement une petite oraison-^^ pour le salut de ceux de ses morts qui l'inquiétaient et qui pouvaient être retenus dans le purgatoire. Il avait une foi naïve-'^'^ et tranquille.
Mais, parmi ces tombes, il y en avait une qui, plus souvent que les autres, avait sa visite et ses prières. C'était la tombe de son vieil ami, le docteur Eeynaud, mort entre ses bras en 1871, et dans quelles circons-
Quand le curé montait à l'échelle.
tances ! Le docteur n'allait jamais à la messe et jamais il n'allait à confesse; mais il était si bon, si charitable, si compatissant à ceux qui souffraient ! . . . C'était la grande préoccupation, la grande inquiétude du curé. Son ami Reynaud, où était-il ? Puis il se rappelait la noble vie du médeein de campagne, toute de courage et d'abnégation,^^ il se rappelait sa mort, surtout sa mort! et il se disait:
— Au paradis ! il ne peut être qu'au paradis ! Le bon Dieu lui a peut-être fait faire un peu de purgatoire. . . pour la forme . . . mais il a dû l'en retirer-"^^ au bout de cinq minutes. . .
Voilà tout ce qui passait par la tête du vieux curé pendant qu'il continuait sa route vers Souvigny. Il s'en allait à la ville, chez l'avoué^^ de la marquise, pour connaître le résultat de la vente, pour savoir quels étaient les nouveaux maîtres de Longueval ; l'abbé avait encore un kilomètre à parcourir, avant d'atteindre^-^ les premières maisons de Souvigny; il suivait le mur du parc de Lavardens, quand il entendit au-dessus de sa tête des voix qui l'appelaient :
— Monsieur le curé ! monsieur le curé !
NOTES EXPLICATIVES
1) tous les détours: tous les chemins, même les moins fréquentés.
2) au delà: encore plus loin.
3) faisait corps: était une chose entière, un corps entier.
4) à plusieurs reprises: plusieurs fois répétées.
5) la cure de canton: domaine d'un curé dans un certain territoire. Canton: district administratif.
6) le rapport: le revenu.
7) le Ticaire: prêtre adjoint (associé) à un curé comme auxiliaire, assistant, aide.
8) la voie: le chemin, la route.
9) la grêle: pluie qui tombe en grains (gouttes transformées en glace).
10) s'était endurci: était devenu dur, résistant.
11) l'échelle (f,): appareil long et étroit pourvu de petites barres horizontales qui sert à monter.
12) palisser: attacher les branches contre un mur.
13) la crête: partie supérieure et dentelée (en forme de dents) d'un mur.
14) la pelletée: contenu d'une pelle (instrument de jardinier qui sert à soulever la terre).
15) la besogne: le travail.
16) roraison (f.): prière, discours.
17) une foi naïve: croyance, conscience naturelle sans artifice.
18) rabnégation (f.) : renoncement, sacrifice.
19) il a dû l'en retirer: sûrement il l'en a retiré.
20) l'avoué (m.): officier chargé de défendre, devant un tribunal, les intérêts de ses clients.
21) avant d'atteindre: avant d'arriver.
QUESTIONNAIRE
1) Avec quoi le vieux prêtre était-il familier?
2) Qu'est-ce qui se trouvait de l'autre côté de la Lizotte?
3) Qu'allait devenir le domaine de Longueval?
4) Le pauvre prêtre était-il désolé à la pensée d'un morcellement des propriétés?
5) Comment l'abbé regardait-il cette propriété, ce domaine?
6) Depuis quand était-il curé de Longueval?
7) Aurait-il (le curé) pu recevoir une cure plus importante?
8) Qu'est-ce qui séparait l'église de son presbytère?
9) Tout en travaillant dans son jardin, que faisait encore le bon abbé?
10) Parmi les tombes du cimetière, laquelle surtout attirait l'attention du curé?
11) Comment et quaaid était mort le vieil ami du curé?
12) Dans l'idée du curé, le docteur, à sa mort, était-il allé directement au paradis?
13) peler?
L'ABBÉ CONSTANTIN Où allait Tabbé Constantin quand il s'entendit ap-
Qu'est-ce que c'est qu'une futaie? une grosse cure? Pourquoi appelle-t-on aussi le cimetière «l'empire des morts»?
3) Expliquez la raison qui fait dire au curé que quelques uns de ses morts peuvent être retenus dans le purgatoire.
4) Que signifient les verbes: apercevoir et s'apercevoir?
5) Quel est l'effet de l'accent circonflexe sur l'e dans le mot «crête»?
6) Que rappelle cette année de 1871?
EXERCICES
1) Décrivez en quelques lignes les motifs qui inspirent le vieux prêtre à refuser un changement de cure?
2) Changez les adjectifs suivants en adverbes; familier, seul, doux, naïf, noble.
3) Donnez tous les temps simples du mode indicatif des verbes suivants: suivait, allait, tenait, faisait.
4) Refaites à la première personne du singulier du futur les phrases suivantes:
a) La route suivait les bords de la Lizotte.
b) Il aimait sa petite église.
c) Son corps s'était endurci à la fatigue.
d) Le bon Dieu lui a fait faire un peu de purgatoire.
e) Il s'en allait à la ville.
5) Expliquez les idiotismes suivants: venait de finir, tout en faisant, pour la forme.
En cet endroit, bordant le mur, une longue allée de tilleuls^ faisait terrasse et l'abbé, levant la tête, aperçut madame de Layardens et son fils Paul. ''
— Oii allez-vous, monsieur le curé ? demanda la comtesse.
— A Souvigny, au tribunal, pour savoir . . .
— Restez ici . . . M. de Larnac doit venir, après la vente, me dire le résultat.
L'abbe Constantin monta sur la terrasse.
La comtesse de Lavardens, avait été très malheureuse. Son mari mourut en 1869, lui laissant un fils âgé de quatorze ans. Sans être sérieusement compromise^ sa fortune se trouvait un peu ébranlée^ et un peu diminuée. Elle vendit l'hôtel de Paris^, se retira à la campagne, vécut avec beaucoup d'ordre et d'économie, se consacrant tout entière à l'éducation de son fils.
Mais, là encore, les chagrins et les tristesses l'attendaient. Paul de Lavardens était intelligent, aimable et bon, mais absolument rebelle à toute contrainte^ et à tout travail. Il désespéra les trois ou quatre précepteurs qui vainement s'efforcèrent de lui faire entrer quelque chose de sérieux dans la tête, se présenta à Saint- Cyr^, ne fut pas admis et commença par dévorer, à Paris, le plus rapidement du monde, et le plus follement, deux ou trois cent mille francs.
Cela fait, il s'engagea au premier régiment de chasseurs d'Afrique"^, eut la chance de faire, pour ses débuts, partie d'une petite colonne expéditionnaire dans le Sahara, se conduisit bravement, devint très rapidement maréchal des logis^ et, au bout de trois années, allait être nommé sous-lieutenant, quand il quitta le service et revint à Paris. Mais il ne passait à Paris que trois ou quatre mois. Sa mère lui faisait une pension de trente mille francs et lui avait déclaré que jamais, elle vivante, il n'aurait un sou de plus avant son mariage. Il connaissait sa mère et savait qu'il fallait tenir ses paroles
pour choses sérieuses. Aussi, voulant faire bonne figure à Paris et y mener joyeuse vie, dépensait-il ses trente mille francs, entre les mois de mars et de mai, puis revenait docilement se mettre au vert^ à Lavardens, chassant, péchant et montant à cheval avec les officiers du régiment d'artillerie qui tenait garnison à Souvigny.
Dès que le curé fut en présence de madame de Lavardens :
— Je puis, lui dit-elle, sans attendre l'arrivée de M. de Larnac, vous dire les noms des acquéreurs-'^^ de Longueval. Je suis absolument tranquille et ne mets pas en doute le succès de notre combinaison. Pour ne pas nous faire sottement la guerre, nous nous sommes mis d'accord, mon voisin M. de Larnac, M. Gallard, un gros banquier de Paris, et moi. M. de Larnac aura la Mionne; M. Gallard, le château et Blanches-Couronne; moi, la Eozeraie. Je vous connais, monsieur le curé, vous devez être inquiet pour vos pauvres. Rassurezvous. Ces Gallard sont très riches et vous donneront beaucoup d'argent.
NOTES EXPLICATIVES
1) l'aUée (f.) de tilleuls: allée (large chemin bordé d'arbres) de tilleuls (grand arbre décoratif à petites fleurs très aromatiques dont on fait une tisane, thé pour les malades).
2) compromis (e.) : mis en danger.
3) ébranlé (e) : secoué; ici: dérangé, réduit.
4) l'hôtel (m.) de Paris: l'hôtel (grande maison élégante) qu'elle possédait, qu'elle avait habité à Paris.
5) la contrainte: discipline, force.
6) Saint-Cyr: école militaire près de Paris.
7) chasseurs d'Afrique: régiment de cavalerie au service en Afrique dans les colonies françaises.
8) le maréchal des logis: sous-officier de cavalerie qui correspond à «sergent» dans Tinfanterie.
9) se mettre au vert: aller se reposer à la campagne. 10) l'acquéreur (m.): acheteur.
QUESTIONNAIRE
1) Qu'est-ce qui borde le mur?
2) Quelles personnes aperçut l'abbé?
3) Où allait monsieur le curé?
4) Qui devait venir après la vente, et pour quelle raison?
5) Dans quelle condition de fortune se trouvait la comtesse de Lavardens à la mort de son mari?
6) Où se retira-t-elle alors?
7) D'où vinrent les nouveaux chagrins de madame de Lavardens?
8) Et son fils, que fit-il après trois ans de service dans l'armée?
9) Comment passait-il sa vie à Paris?
10) La comtesse sait-elle les noms des acquéreurs de Longueval?
11) Pourquoi madame de Lavardens est-elle rassurée? B
1) De quoi une allée est-elle bordée?
2) Qu'est-ce que c'est que le Sahara, et dites où il se trouve?
3) Si une personne est très riche, que donne-t-elle bien souvent?
4) Nommez un gros banquier de ce pays (Etats-Unis).
5) Où va-t-on pour se mettre au vert?
EXERCICES
1) A quel temps sont les verbes suivants, et donnez aussi l'infinitif de ces mêmes verbes: faisait, aperçut, avait été, mourut, vécut, admis, mets, donneront.
2) Suppléez les pronoms interrogatifs qui manquent dans les phrases suivantes: — apercevez-vous? De — parlez-vous? Pour — êtes^vous inquiet?
3) Remplacez les substantifs des phrases suivantes par des pronoms personnels: L'abbé aperçut madame de Lavardens. Il demanda la comtesse. L'abbé monta sur la ter-
rasse. Il s'engagea au régiment. Les Gallard vous donneront beaucoup d'argent.
4) Expliquez les idiomes suivants: faire une pension, tenir parole, faire bonne figure, se mettre au vert, nous nous sommes mis d'accord.
5) Donnez le contraire de: levant la tête, où allez-vous? restez ici, diminuer, rebelle, il connaissait, être riche.
En ce moment, une voiture parut au loin sur la route, dans un nuage de poussière.
— Voici M. de Lamac, s'écria Paul. Je reconnais ses poneys.
Tous les trois, en hâte, descendant de la terrasse, retournèrent au château ... Us y arrivèrent au moment où la voiture s'arrêtait devant le perron.
— Eh bien ? demanda madame de Lavardens.
— Eh bien, répondit M. de Lamac, nous n'avons rien. . .
— Comment, rien ? demanda madame de Lavardens, fort pâle et fort émue.
— Rien, rien, absolument rien, ni les uns ni les autres.
Et M. de Lamac, sautant à bas de la voiture, raconta ce qui venait de se passer au tribunal de Souvigny.
— Tout, dit-il, a d'abord marché comme sur des roulettes.^ Le château est adjugé^ à M. Grallard pour six cent mille cinquante francs; Blanche-Couronne pour cinq cent vingt mille francs. La Eozeraie vous est adjugée, madame, pour quatre cent cinquante-cinq mille francs. . . et moi, j'enlève^ sans concurrence la forêt de
la Mionne. Tout paraissait fini. Cependant M. Brazier, le juge chargé de la vente, réclame le silence, et l'huissier^ met en vente les quatre lots réunis à deux millions cent cinquante ou soixante mille francs, je ne sais plus au juste. . . Un murmure ironique circule dans l'auditoire. De tous côtés on entendait dire : ^"^ Personne, allez, il n'y aura personne. . . ^^ Mais le petit Gibert, l'avoué, qui était assis au premier rang et qui, jusquelà, n'avait pas donné signe de vie, se lève et dit tranquillement : ^"^ J'ai acquéreur pour les quatre lots réunis à deux millions deux cent mille francs. ^^ Cependant M. Gallard se penche vers Sandrier, son avoué ... La lutte^ s'engage entre Gibert et Sandrier. . . On arrive à deux millions cinq cent mille francs . . . Court moment d'hésitation chez M. Gallard. . . Il se décide. . . Il continue jusqu'à trois millions . . . Là, il s'arrête et le domaine est adjugé à Gibert. . . On se jette sur lui, on l'entoure, on l'écrase^. . . "^"^ Le nom, le nom de l'acquéreur? — C'est une Américaine, répond Gibert, madame Scott. *
— Madame Scott ! s'écria Paul de Lavardens.
— Tu la connais ? demanda madame de Lavardens.
— Si je la connais ! . . . si je la. .. ! Pas du tout. . . Mais j'étais au bal chez elle, il y a six semaines.
— Au bal chez elle ! . . . et tu ne la connais pas ! . . . Quelle sorte de femme est-ce donc ?
— Eavissante'^, délicieuse, idéale, une merveille!^
— Et il y a un M. Scott?
— Certainement, un grand blond. Il était à son bal. . . On me l'a montré. . . Il saluait au hasard, de droite et de gauche. Il ne s'amusait guère^, je vous en réponds^^ ... Il nous regardait et il avait l'air de se dire : ^^ Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là ? . . . Qu'est-ce qu'ils viennent faire chez moi ? . . . * Nous
venions voir madame Scott et miss Percival, la sœur de madame Scott ... Et ça en valait la peine !
— Ces Scott, dit madame de Lavardens en s'adressant à M. de Larnac, est-ce que vous les connaissez ?
— Oui, madame, je les connais. . . M. Scott est un Américain colossalement riche, qui est venu s'installer à Paris Tannée dernière. . . Dès que ce nom a été prononcé, j'ai compris que la victoire n'avait jamais été indécise.^^ Gallard était battu d'avance. Les Scott ont commencé par acheter à Paris un hôtel de deux millions, du côté du parc Monceau^^.
— Oui, rue Murillo, dit Paul, puisque je vous dis que suis allé au bal chez eux ; c'était . . .
— Laisse donc parler M. de Lamac. Tu nous la raconteras tout à l'heure, l'histoire de ton bal chez madame Scott.
— Voilà donc mes Américains installés à Paris, continua M. de Lamac, et la pluie d'or a commencé. De vrais parvenus^^ s' amusant à jeter follement l'argent par les fenêtres. Cette grande fortune est toute récente; on raconte que madame Scott, il y a une dizaine d'années, mendiait"*^^ dans les rues de New-York.
— Elle a mendié ?
— On le dit, madame. Puis elle s'est mariée avec ce Scott, le fils d'un banquier de ÎTew-York ... et, tout d'un coup, un procès gagné leur a mis entre les mains, non pas des millions, mais des dizaines de millions. Ils ont quelque part, en Amérique, une mine d'argent, mais une mine sérieuse, une vraie mine, une mine d'argent. . . dans laquelle il y a de l'argent. . . Ah! vous allez voir quel luxe va éclater à Longueval ! . . . ÎTous aurons tous l'air de pauvres dans le pays. On prétend qu'ils ont cent mille francs à dépenser par jour.
— Voilà nos voisins! s'écria madame Lavardens. Une aventurière! Et ce n'est rien encore. . . une hérétique, monsieur l'abbé, une protestante!
Une hérétique ! une protestante ! Pauvre curé ! c'était bien à cela que, tout de suite, il avait pensé en entendant ces mots: une Américaine, madame Scott. La nouvelle châtelaine^^ n'irait pas à la messe! Que lui importait qu'elle eût mendié ! Que lui importaient ses dizaines et dizaines de millions! Elle n'était pas catholique! Il ne baptiserait plus les enfants nés à Longueval, et la chapelle du château, où si souvent il avait dit la messe, allait être transformée en un oratoire-'^^ protestant, qui entendrait la parole glaciale de quelque pasteur calviniste ou luthérien.
NOTES EXPLICATIVES
1 ) comme sur des roulettes : sans difficulté.
2) adjugé: assuré, vendu par acte de juge,
3) j'enlève: j'obtiens, gagne possession.
4) rhuissier (m.): celui qui assiste le juge, les magistrats.
5) la lutte: combat de deux personnes, dispute.
6) on l'écrase: on se jette sur lui, on l'accable.
7) ravissant (e) : ce qui charme, exalte. Ravir: charmer.
8) la merveille: chose qui exite l'admiration.
9) guère: à peine, très peu. S'emploie avec la particule
10) je vous en réponds: je vous le garantis.
11) indécis (e) : pas décidé, incertain.
12) du parc Monceau: un des quartiers les plus élégants de Paris.
13) le parvenu: nouveau-riche.
14) mendier: demander la charité.
15) la châtelaine: la maîtresse d'un château.
16) l'oratoire (m.): petite chapelle.
QUESTIONNAIRE
1) Qu'est-ce qui entourait la voiture sur la route?
2) Où s'arrêta la voiture?
3) Que raconta M. de Larnac?
4) De quoi la juge Brazier est-il chargé?
5) Qu'est-ce qui circule dans l'auditoire?
6) Où le petit Gibert étai-il assis?
7) Quel est le nom de l'acquéreur?
8) Quelle sorte de personne est madame Scott? et monsieur Scott?
9) Où sont-ils installés maintenant, et à quoi s'amusentils?
10) Comment serait transformée la chapelle du château? B
1) Expliquez ce que veut dire ici «marché».
2) Quelle est la valeur équivalente de «cent mille francs» en dollars américains?
3) Dans quel pays vivent les Américains?
4) Que fait-on à un bal?
5) Comment appelez-vous les gens qui jettent l'argent par les fenêtres?
6) D'où viennent les mots «calviniste» et «luthérien»?
7) Si vous mendiez, qu'est-ce que vous êtes?
EXERCICES
1) Mettez au masculin ou au féminin, selon le cas, les adjectifs suivants: émue, pâle, premier, droite, toute, sérieuse, quel, nouveau.
2) Dites le participe présent et le participe passé des verbes suivants: paraître, reconnaître, descendre, répondre, venir, sauter, réclamer, avoir, être, comprendre, battre, dire.
3) Remplacez les tirets par des pronoms ou adjectifs interrogatifs: — retournez-vous? — avez-vous? — qui vient de se passer? — luxe va éclater? A — messe allez-vous? De — auronshnous l'air?
4) Expliquez ou traduisez les idiotismes: venait de se passer; pas du tout; il y a six semaines; au hasard; avoir l'air; tout d'un coup.
Au milieu de tous ces gens consternés, désolés, seul, Paul de Lavardens paraissait radieux.^
— Une ravissante hérétique, en tout cas, dit-il, et même, s'il vous plaît, deux ravissantes hérétiques !
— Allons, Paul, raconte-nous ce que tu sais, ce bal dont tu parlais. . . Comment es-tu allé au bal chez ces Américaines ?
— Par le plus grand hasard ! . . . Ma tante Valentine restait chez elle ce soir-là . . . J'arrive vers dix heures . . . et dame!^ ça n'est pas d'une gaieté folle, les mercredis de ma tante Valentine. . . J'étais là depuis vingt minutes quand j'aperçois Roger de Puymartin qui s'esquivait^ adroitement. Je le rattrape dans le vestibule. Je lui dis : ^^ Rentrons ensemble. — Oh! je ne rentre pas. — Où vas-tu ? — Au bal. — Chez qui ? — Chez les Scott ; veux-tu venir avec moi? — Mais je ne suis pas invité. — Moi non plus ! — Comment ! toi non plus ? — Non, je vais attendre un de mes amis. — Et les connaît-il, les Scott, ton ami ? — A peine, mais assez pour nous présenter tous les deux. . . Viens donc. . . Tu verras madame Scott. ^^ — Et, ma foi !^ je suis allé au bal. . . et j'ai vu madame Scott et sa sœur. . . et j'espère bien les revoir, quand il y aura des bals à Longueval . . .
— Paul ! dit madame de Lavardens, en lui montrant l'abbé.
— Oh ! monsieur l'abbé, je vous demande bien pardon . . .
Le pauvre prêtre n'avait pas entendu. Sa pensée
était ailleurs.^ Déjà, dans une des rues du village, il voyait le pasteur du château s'arrêter devant chaque maison et glisser^ sous les portes de petites brochures'^ évangéliques.
Continuant son récit, Paul entama^ une description enthousiaste de Thôtel, qui était une merveille. . .
— De mauvais goût... et de luxe criard,^ interrompit madame de Lavardens.
— Pas du tout, maman, pas du tout ! . . . Rien de criard, rien de tapageur. . .^^ Des meubles admirables, des arrangements pleins de grâce et d'originalité . . .
Paul était si bien lancé,-^^ que sa mère dut l'arrêter. Devant M. de Lamac fort dépité,-^^ il laissait trop naïvement éclater sa satisfaction d'avoir pour voisine cette miraculeuse Américaine.
L'abbé Constantin se préparait à reprendre le chemin de Longueval; mais Paul, en le voyant sur le point de partir :
— Oh ! non, non, monsieur l'abbé, vous n'allez pas faire une seconde fois à pied, par une telle chaleur, la route de Longueval. Permettez-moi de vous reconduire en voiture, 1 '^H|
Une demi-heure après, tous deux, le curé et Paul, roulaient côte à côte dans la direction du village. Paul parlait, parlait, parlait ! Sa mère n'était plus là pour le calmer et pour le modérer. Sa joie était débordante.^^
— Non, voyez-vous, monsieur l'abbé, vous avez tort^^ de prendre les choses au tragique. . .
J'aime mieux les Scott à Longueval que les Gallard. Ne l'avez-vous pas entendu tout à l'heure, M. de Lamac, oser-'^^ leur reprocher de dépenser follement leur argent ? n n'est jamais fou de dépenser son argent. Ce qui est fou, c'est de le garder. Vos pauvres, — car, j'en suis
bien sûr, c'est surtout à vos pauvres que vous pensez, — eh bien, vos pauvres ont fait aujourd'hui une bonne journée. Voilà mon opinion. La religion?. . . oui, la religion ... Ils n'iront pas à la messe ! . . . cela vous fait du chagrin, c'est tout naturel, mais ils vous enverront de l'argent, beaucoup d'argent. . . et vous le prendrez, et vous aurez bien raison. Vous voyez bien que vous ne dites pas non. Ça va être une pluie d'or sur tout le pays. . .
Le curé, depuis quelques instants, ne donnait plus aucune attention aux discours de Paul. La voiture était engagée dans une allée assez longue et parfaitement droite. Au bout-^^ de cette allée, le curé voyait venir un cavalier au galop.
— Regardez donc, dit le curé à Paul, regardez donc. Vous avez de meilleurs yeux que moi. Est-ce que ce n'est pas Jean, là-bas ?
— Mais oui, c'est Jean. Je reconnais sa jument-^^ grise.
Paul aimait les chevaux et, toujours, avant de regarder le cavalier, regardait le cheval. En effet, c'était Jean; et, en apercevant de loin le curé et Paul, il agita en l'air son képi,-^^ qui portait deux galons-*^^ d'or. Jean était lieutenant au régiment d'artillerie en garnison à Souvigny.
Quelques instants après, il s'arrêtait près de la petite voiture, et, s' adressant au curé :
— Je viens de chez vous, mon parrain,^^ et Pauline m'a dit que vous étiez allé à Souvigny, pour la vente. Eh bien, qui l'a acheté, le château ?
— Une Américaine, madame Scott.
— Et Blanche-Couronne ?
— La même madame Scott.
— Et la Rozeraie ?
— Encore madame Scott.
— Et la forêt . . . toujours madame Scott ?
— Tu l'as dit, répliqua Paul. . . Et je la connais, madame Scott. . . et on va s'amuser à Longueval. . . Je te présenterai . . . Seulement ça fait de la peine à M. l'abbé. . . parce que c'est une Américaine, une protestante.
— Ah! c'est vrai, mon pauvre parrain... Enfin nous causerons de tout cela demain. J'irai dîner avec vous, j'ai prévenu Pauline. Je n'ai pas le temps de m' arrêter, je suis de semaine, et il faut que je sois au quartier à trois heures . . . Au revoir, Paul ! ... A demain, mon parrain!
Le lieutenant d'artillerie reprit le galop ; Paul rendit la main à son petit cheval.
— Ce Jean, dit Paul, quel brave garçon !
— Oh! oui.
— Il n'y a rien de meilleur au monde que Jean !
— Non, rien de meilleur !
Le curé se retourna pour voir encore Jean, qui se perdait déjà dans la profondeur du bois.
— Oh ! si, il y a vous, monsieur l'abbé.
— Non, pas moi, pas moi.
— Eh bien, voulez-vous que je vous dise, monsieur l'abbé ? il n'y a rien de meilleur au monde que vous deux, vous et Jean. La voilà, la vérité!. . . Oh! tenez, le bon terrain pour trotter! Je vais laisser marcher Niniche. . . Je l'ai appelée Niniche. . . Mais regardez donc comme elle lève les pattes,^^ monsieur l'abbé! regardez donc comme elle lève les pattes ! Et si régulière ! . . . Une vraie mécanique . . . Penchez^^-vous pour voir.
L'abbé, pour faire plaisir à Paul, se pencha un peu pour voir comme Niniche levait les jattes. . . Mais il pensait à autre chose.
NOTES EXPLICATIVES
1) radieux (-se): brillant; avec une expression de joie.
2) dame! ma foi! en vérité! eh bien!
3) s'esquiver: s'échapper, s'en aller doucement, sans être remarqué.
4) ma foi! sur ma parole! en vérité!
5) ailleurs: autrepart, pas ici.
6) glisser: passer, mettre sans bruit, doucement.
7) la brochure: pamphlet.
8) entamer: commencer.
9) criard: pas harmonieux; en couleurs vives.
10) tapageur (-se): ce qui fait beaucoup de tapage (bruit produit en tapant). La tape: coup de main. Ici «tapageur» signifie: de mauvais goût.
11) lancé: mis en train, en marche.
12) dépité: désappointé, vexé, fâché.
13) débordant: ce qui passe pardessus le bord: sans mesure, sans limite.
14) avoir tort: contraire de «avoir raison».
15) oser: avoir le courage de; se permettre.
16) au bout: à l'extrémité, à la fin.
17) la jument: femelle (féminin) du cheval.
18) le képi: sorte de coiffure, de casquette que portent les officiers, les soldats.
19) le galon: ruban épais d'or, d'argent, etc.
20) le parrain: celui qui tient un enfant au baptême (action religieuse où l'on donne le nom à l'enfant) . L'abbé Constantin est le parrain de Jean, et Jean est son «filleul».
21) la patte: pied et jambe d'un animal.
22) se pencher: s'incliner en avant.
QUESTIONNAIRE
1) Comment Paul qualifie-t-il les deux hérétiques?
2) Paul avait-il projeté d'aller au bal? Sinon, comment se fait-il qu'il était allé?
3) Dites ce que vous comprenez par «les mercredis» de la tante Valentine.
4) Que dit Paul en voyant l'abbé?
5) L'hôtel des Scott est-il meublé avec goût?
6) Pourquoi madame de Lavardens fut-elle obligée d'arrêter Paul?
7) L*abbé retourna- t-il à pied à Longueval?
8) Que faisait Paul durant le retour en voiture?
9) Quel reproche faisait M. de Larnac aux Scott?
10) Pourquoi les Scott n'iront-ils pas à la messe?
11) A quoi le curé reconnaissait-il que le cavalier était Jean?
12) Quelle furent les premières paroles de Jean en s'adressant au curé?
13) Avec qui et quand dînera Jean le lendemain?
14) Pourquoi ce dernier ne s'arrête-t-il pas? B
1) Que signifie l'expression «je les connais à peine»?
2) «Brochures évangéliques». Dites bien ce que c'est.
3) Une demi-heure. L'adjectif «demi» est-il toujours variable?
4) Dites clairement ce que vous entendez par «les pauvres ont fait aujourd'hui une bonne journée».
5) Aussi expliquez la différence entre «jour et journée, matin et matinée».
6) «Brave garçon» et «garçon brave», veulent-ils dire la même chose? EXERCICES.
1) Mettez les phrases suivantes au pluriel: a) Une ravissante hérétique, b) Comment es-tu? c) J'étais là depuis vingt minutes quand j'aperçois. .. d) les connaît-il? e) En lui montrant.
2) Conjuguez au présent, au futur et au passé défini: a) tu sais, b) es-tu allé? c) veux-tu? d) attendre.
3) Conjuguez à tous les temps (première personne du singulier seulement) : a) revoir, b) dut. c) entendu.
4) Remplacez les tirets par un pronom relatif:
a) Raconte nous tu sais.
b) J'aperçois Roger — s'esquivait.
c) Je reconnais sa jument grise — j'ai souvent en-
tendu parler.
5) Expliquez ou employez dans des phrases ces expressions idiomatiques: a) En tous cas. b) Allons, Paul, ra- ^ conte nous. . . (le premier mot: allons), c) D'une gaieté folle, d) Sur le point de partir, e) Une pluie d'or.
Wé^
Ce lieutenant d'artîllerîe s'appelait Jean Reynaud. C'était le fils du médecin de campagne qui reposait dans le cimetière de Longueval.
Lorsque l'abbé Constantin vint prendre, en 1846, possession de sa petite cure, un docteur Eeynaud, le grandpère de Jean, était installé dans une riante maisonnette, sur la route de Souvigny, entre les deux châteaux de Longueval et de Lavardens.
Marcel, le fils de ce docteur Eeynaud, terminait à Paris ses études de médecine. C'était un grand travailleur, d'une rare distinction d'esprit. Il était résolu à rester à Paris à y tenter la fortune. . . et tout déjà lui promettait la plus heureuse et la plus brillante carrière, quand il reçut, en 1852, la nouvelle de la mort de son père, frappé d'une attaque d'apoplexie. Marcel accourut à Longueval, le cœur déchiré. Il adorait son père. Il passa un mois auprès de sa mère, et, au bout de ce temps, parla de la nécessité de son retour à Paris.
— C'est vrai, lui dit-elle, il faut que tu partes.
— Comment! que je parte?. . . Que nous partions. Est-ce que tu crois que je vais te laisser ici toute ;^eule?. . . Je t'emmène.-*-
— Aller vivre à Paris ! . . . Quitter ce pays où je suis née, où ton père a vécu, où il est mort ! . . . Jamais je ne pourrai, mon enfant, jamais! Pars seul, puisque ta vie et ton avenir sont là-bas. Je te connais. Je sais que tu ne m'oublieras pas, que tu viendras me voir souvent, très souvent.
— ITon, ma mère, répondit-il, je resterai.
Il resta. . . Ses espérances, ses ambitions, tout, en une minute, s'évanouit,^ disparut. . . Il ne vit plus qu'une chose : le devoir, qui était de ne pas abandonner sa mère âgée et souffrante. Dans ce devoir simplement accepté et simplement accompli, il trouva le bonheur. D'ailleurs, au bout du compte,^ ce n'est guère que dans le devoir que se trouve le bonheur.
Marcel se plia de bonne grâce et de bon cœur à son existence nouvelle. Son père lui avait laissé un peu d'argent, un peu de terre. Il vivait le plus simplement du monde, et la moitié de sa vie appartenait aux pauvres gens, de qui jamais il ne voulut recevoir un sou. C'était son seul luxe.
Une jeune fille se trouva sur son chemin, sans fortune, charmante et seule au monde. Il l'épousa. Cela se passait en 1855, et l'année suivante réservait au docteur Reynaud une grande douleur et une grande joie : la mort de sa vieille mère et la naissance de son fils Jean.
A six semaines d'intervalle, l'abbé Constantin récita les prières des morts sur la tombe de la grand'mère et assista, en qualité de parrain, au baptême du petit-fils.
A force de se rencontrer au chevet^ de ceux qui souffraient et de ceux qui mouraient, le prêtre et le médecin, du même cœur et du même mouvement, avaient été attirés et portés l'un vers l'autre. Ils s'étaient sentis de la même famille, de la même race, de la race des tendres, des justes et des bienfaisants.
NOTES EXPLICATIVES
1) je t'emmène: je te prends (conduis) avec moi.
2) s'évanouit: perdit la réalité, la raison d'être. S'évanouir = perdre connaissance.
3) au bout du compte: après tout.
4) le chevet: la tête du lit, le lit.
QUESTIONNAIRE
1) Qui était Jean Raymond?
2) De qui était-il le fils?
3) Où était installé le grand-père de Jean en 1846?
4) Qu'arriva-t-il en 1852?
5) Où Marcel, père de Jean, demeura-t-il après la mort de son père?
6) Quel devoir voyait-il (Marcel), en ne retournant pas à Paris?
7) Comment vivait-il à Longueval?
8) Que se passait-il en 1855 et Pannée suivante?
9) Quels furent les résultats des rencontres répétées de Tabbé Constantin avec le docteur Reynaud?
10) Quels étaient les traits caractéristiques du docteur Marcel Reynaud?
11) Dites ce que le docteur Marcel avait hérité de son père.
12) Quel était son seul luxe?
1) Expliquez: ne. . . plus. Donnez une phrase comme exemple.
2) Que je parte. Quelle forme du verbe est-ce? pourquoi?
3 ) Artillerie. Nommez deux autres services dans Tarmée.
EXERCICES
1) Donnez le contraire de: grand-père, terminait, rare, rester, adorait, disparut, jamais, douleur, naissance.
2) Quel est Tinfinitif des verbes suivants, mentionnant aussi leurs temps respectifs: vint, était résolu, accourut, je suis née, pars, se plia, voulut?
3) Remplacez les tirets par un mot quelconque qui convienne :
a) Il repose — le cimetière de Longueval.
b) Le docteur terminait — Paris ses études.
c) Son père frappé — une attaque d'apoplexie.
d) Marcel accourut — Longueval.
e) Son devoir est — ne pas abandonner sa mère
âgée, f ) Marcel se plia — bonne grâce.
Les années succédèrent aux années, calmeSj douces, tranquilles, dans les pleines satisfactions du travail et du devoir. Jean grandissait. . . Il prit avec son père ses premières leçons d'orthographe/ avec le curé ses premières leçons de latin. Jean était intelligent et laborieux ; il fit de tels progrès, que les deux professeurs — le curé surtout — se trouvèrent, au bout de quelques années, un peu embarrassés. Leur élève devenait beaucoup trop fort^ pour eux. C'est à ce moment que la comtesse, après la mort de son mari, vint s'établir à Lavardens. Elle amenait un précepteur pour son fils Paul, lequel était un très gentil, mais très paresseux petit bonhomme. Les deux enfants étaient du même âge ; ils se connaissaient depuis leurs plus jeunes années.
Madame de Lavardens aimait beaucoup le docteur Reynaud; elle lui fit un jour une proposition :
— Envoyez-moi Jean tous les matins, lui dit-elle, je vous le renverrai tous les soirs. Le précepteur de Paul est un jeune homme très distingué ; il fera travailler nos deux enfants . . . Tout sera pour le mieux. Jean donnera le bon exemple à Paul.
Les choses furent ainsi réglées ; et le petit bourgeois^ donna, en effet, au petit gentilhomme d'excellents exemples de travail et d'application; mais ces excellents exemples ne furent pas suivis.
La guerre éclata. Le 14 novembre, à sept heures du matin, les mobilisés^ de Souvigny se réunissaient sur la grande place de la ville; ils avaient pour aumônier^ l'abbé Constantin, pour chirurgiens-major le docteur Reynaud. La même idée leur était venue en même temps
à tous les deux; le prêtre avait soixante-deux ans, et le médecin cinquante.
Le bataillon, au départ, suivit la route qui traversait Longueval et qui passait devant la maison du docteur. Madame Eeynaud et Jean attendaient sur le bord du chemin. L'enfant se jeta dans bras de son père : ^^ Emmène-moi, papa, emmène-moi !^^ Madame Eeynaud pleurait. Le docteur les embrassa longuement tous les deux, puis il continua son chemin.
La route, à cent pas de là, faisait un coude. Le docteur se retourna, jeta sur sa femme et sur son fils un long regard ... le dernier ! Il ne devait plus les revoir.
NOTES EXPLICATIVES
1) l'orthographe (m.): l'art d'écrire correctement.
2) trop fort: trop avancé; ayant fait trop de progrès.
3) le bourgeois: homme de la classe moyenne, entre l'ouvrier et l'aristocrate (gentilhomme).
4) le mobilisé: soldat appelé au service actif.
5) raumônier: prêtre qui suit l'armée.
6) le chirurgien: docteur qui fait des opérations.
7) faisait un coude: tournait. Le coude: partie du bras où il se plie.
8) il ne devait plus: il était décidé (par la providence) qu'il. . .
QUESTIONNAIRE
1) Comment se succédèrent les années?
2) Pourquoi le père de Jean et le curé surtout, se trouvèrent-ils embarrassés après quelques années de leçons données au fils?
3) Qu'arriva-t-il à ce moment?
4) Quelle proposition fit un jour madame de Lavardens au docteur Reynaud?
5) Lequel des deux garçons ne suivit pas le bon exemple de l'autre?
6) Lorsque la guerre éclata, que devinrent l'abbé et le docteur?
7) Que dit l'enfant en voyant partir son père?
8) Le docteur devait-il revoir sa femme et son fils?
9) Quelles qualités possédait Jean dans ses études? 10) Lequel des enfants était le plus âgé?
1) Que signifie «précepteur»?
2) Comment appelle-t-on un prêtre qui suit l'armée?
3) Pourquoi dans une phrase «lui fit» et dans une autre «envoyez-moi»; un pronom précédant et un autre suivant le verbe?
EXERCICES
synonyme de: a) calme, b) travail.
1) Donnez c) au bout de.
cepteur.
2) Conjuguez a) s'appelait, b)
d) moment, e) mari, f) s^établir. g) pré-
tout le temps indiqué par le verbe: il fit. c) envoyez-moi. d) était venu, e) se jeta, f) il devait.
3) Complétez en remplaçant les tirets par un pronom régime direct ou régime indirect, tel que requis par le verbe: a) Les années — succèdent, b) Le bonheur — trouve dans le devoir accompli, c) Elle — fit une proposition, d) Jean — donnera le bon exemple, e) La même idée — était venue.
4) Faites de courtes phrases contenant les expressions suivantes: a) faire des progrès, b) se connaître, c) être pour le mieux, d) se jeter dans les bras de quelqu'un, e) suivre.
Quelques mois après, l'abbé Constantin ramenait"^ à Longneval le cercueiP de son ami, et derrière ce cercneil, à la sortie de l'église, marchait un orphelin. Jean avait aussi perdu sa mère. A la nouvelle de la mort de son mari, elle était restée pendant vingt-quatre heures anéantie,^ écrasée, sans une parole,
fe/
^^^NK^^^
sans une larme.^ Puis la fièvre l'avait prise, puis le délire, puis, au bout de quinze jours, la mort.
Jean se trouvait seul au monde. Il avait quatorze ans. De cette famille, où tous, depuis un siècle, avaient été bons et honnêtes, il ne restait plus qu'un enfant agenouillé^ sur une tombe et qui promettait, lui aussi, d'être ce qu'avait été son grand-père et ce qu'avait été son père, honnête et bon. Il y a de ces familles-là, en France, et beaucoup, et beaucoup plus qu'on n'ose le dire; notre pauvre pays est en bien des points cruellement calomnié^ par certains romanciers, qui en font des peintures violentes et outrées.*^ Il est vrai que l'histoire des braves gens est le plus souvent monotone ou douloureuse. Ce récit en est la preuve.
La douleur de Jean fut une douleur d'homme. Longtemps il resta triste et longtemps silencieux. Le soir de l'enterrement de son père, l'abbé Constantin l'emmena^ avec lui au presbytère. La journée avait été pluvieuse^ et froide. Jean s'était assis au coin du feu. Le prêtre lisait son bréviaire. La vieille Pauline allait et venait, rangeant. Une heure s'était passée sans une parole, lorsque Jean, tout à coup, levant la tête :
— Mon parrain, dit-il, mon père m'a laissé de l'argent, n'est-ce pas ? J'ai souvent entendu dire dans le pays que mon père était riche. Dites-moi à peu près ce qu'il a dû me laisser.
— Mais je ne sais . . . Tu me demandes là des choses . . .
Le pauvre prêtre se sentait l'âme déchirée. Une telle question dans un tel moment ! Il croyait cependant connaître le cœur de Jean, et, dans ce cœur, il ne devait pas y avoir place pour de semblables pensées.
. — ' Je vous en prie, mon parrain, dites-le moi . . . ,
continua Jean doucement. Je vous expliquerai après pourquoi je vous demande cela.
— Eh bien^ ton père avait, dit-on, deux ou trois cent mille francs.
— Et c'est beaucoup d'argent ?
— Oui, c'est beaucoup d'argent.
— Et tout cet argent est à moi ?
— Oui, tout cet argent est à toi.
— Ah ! tant mieux, parce que, le jour où mon père a été tué là-bas pendant la guerre, les Prussiens ont tué, en même temps que lui, le fils d'une pauvre femme de Longueval ... la mère Clément, vous savez ? Ils ont tué aussi le frère de Rosalie, avec qui je jouais quand j'étais tout petit. Eh bien, puisque je suis riche et puisqu'elles sont pauvres, je veux partager^^ avec la mère Clément et avec Rosalie l'argent que m'a laissé mon père.
En entendant ces paroles, le curé se leva, prit les deux mains de Jean et, l'attirant à lui, l'entoura de ses bras. La tête blanche vint s'appuyer sur la tête blonde. Deux grosses larmes se détachèrent des yeux du vieux prêtre, roulèrent lentement sur ses joues et vinrent se glisser dans les rides-^-*^ de son visage.
Cependant le curé dut expliquer à Jean que, s'il était le possesseur de l'héritage de son père, il n'avait pas encore le droit d'en disposer à son gré.^^ Il allait avoir un conseil de famille, un tuteur. -^^
— Vous, sans doute, mon parrain ?
— IsTon, pas moi, mon enfant, un prêtre n'a pas le droit d'exercer la tutelle. On choisira, je pense, M. Lenient, le notaire de Souvigny, qui était un des meilleurs amis de ton père. Tu lui parleras, tu lui diras ce que tu désires.
M. Lenient fut, en effet, désigné par le conseil de
famille pour remplir les fonctions de la tutelle. Les instances-"^^ de Jean furent si vives et si touchantes, que le notaire consentit à prélever^^ sur les revenus une somme de deux mille quatre cents francs, qui fut, tous les ans, jusqu'à la majorité de Jean, partagée entre la mère Clément et la petite Rosalie.
NOTES EXPLICATIVES
1) ramener: reconduire.
2) le cercueil: coffre où l'on renferme le corps d'un mort.
3) anéanti (e) : complètement affaibli.
4) la larme: goutte qui tombe de Tœil quand on pleure.
5) agenouillé: à genoux.
6) calomnié: faussement accusé.
7) outré: exagéré.
8) l'enterrement (m): action de mettre dans la terre; funérailles.
9) avait été pluvieuse: il avait plu (pleuvoir) pendant la journée.
10) partager: diviser en plusieurs parts.
11) la ride: pli de la peau causé par Tâge, le chagrin, etc. IST) à son gré: comme il voulait.
13) le tuteur: celui qui remplace le père après sa mort auprès de Torphelin. La tutelle: fonction du tuteur.
14) les instances: prières pressantes, dites avec insistance.
15) prélever: lever, prendre en avance une certaine portion.
QUESTIONNAIRE
1) Qui marchait derrière le cercueil du docteur Reynaud?
2) Quel âge avait Jean à la mort de son père?
3) Que restait-il de la famille du docteur?
4) Quelle sorte de douleur fut celle de Jean?
5) Où alla celui-ci, le soir de l'enterrement de son père?
6) Aux questions de Jean, comment se sentait le curé?
7) D'après les «on dit», quelle était la fortune du docteur?
8) A qui est cet argent?
9) Quand il (Jean) était petit, avec qui jouait-il?
10) Qui serait le tuteur? Pourquoi pas le curé?
11) A qui parla le petit Jean?
12) Que consentit à faire M. Lenient?
13) Que fit-on avec la somme d'argent prélevée? B
1) Quand on reçoit une mauvaise nouvelle, qu'est-ce qu'on ressent?
2) Qu'est ce qui suit très souvant une fièvre?
3) Combien de temps y a-t-il dans un siècle?
4) Expliquez les expressions: «pluvieux» et «plus vieux».
5) Quel sentiment développe-t-on dans le cœur?
6) «Une tête blanche», qu'est-ce que cela indique?
7) Quelles sont les fonctions d'un «conseil de famille»?
EXERCICES
1) Faites des verbes avec les mots suivants: mort, peinture, récit, pluvieuse, parole, riche, bras.
2) Donnez des synonymes à ces mots: mort, au bout de, douleur, triste, silencieux, je vous prie, consentit, partagée.
3) Quelle préposition faut-il employer dans les phrases suivantes : ,
a) Il promettait, lui aussi — être ce qu'avait été son
père?
b) Pendant longtemps anéantie, écrasée, — une pa-
role, — une larme.
c) C'est beaucoup — argent.
d) Ils ont tué le père — Rosalie — qui je jouais
autrefois.
e) Le notaire consentit — prélever une somme.
4) S'il y a des expressions idiomatiques dans ce chapitre, mentionnez-les.
Madame de Lavardens, en cette circonstance^ fut parfaite. Elle alla trouver l'abbé Constantin :
— Donnez-moi Jean, lui dit-elle, donnez-le-moi tout à fait jusqu'à la fin de ses études. Je vous le ramènerai tous les ans, pendant les vacances. Ce n'est pas un service que je vous rendrai, c'est un service que je vous demande. Je ne peux rien souhaiter^ de plus heureux pour mon fils.
Il était difficile de ne pas accepter une telle proposition. Le vieux curé aurait bien voulu pouvoir garder Jean avec lui, et son cœur se déchirait à la pensée de cette séparation; mais où était l'intérêt de l'enfant? voilà ce qu'il fallait uniquement^ se demander. Le reste n'était rien . . . On fit venir Jean.
— Mon enfant, lui dit madame de Lavardens, veuxtu venir avec moi et avec Paul pendant quelques années ? Je vous emmènerai tous les deux à Paris.
— Vous êtes bien bonne, madame, mais j'aurais tant désiré pouvoir rester ici !
Il regardait le curé, qui détourna les yeux.
— Pourquoi partir ? continua-t-il, pourquoi nous emmener, Paul et moi ?
— Parce que ce n'est qu'à Paris que vous pourrez achever sérieusement et utilement vos études. Paul se préparera à ses examens de Saînt-Cyr. Tu sais qu'il veut se faire soldat.
— Et moi aussi, madame, je veux l'être.
— Toi, soldat ? dit le curé, mais ce n'était pas dans les idées de ton père. . . Bien souvent, en ma présence,
ton père a parlé de ton avenir, de ta carrière. Tu devais être médecin, et, comme lui, médecin de campagne à Longueval ... Je te le répète, Jean, c'était son vœu^ le plus cher. Tu ne peux pas l'avoir oublié.
— Non, je ne Tai pas oublié ; mais, si mon père me voit et s'il m'entend, je suis sûr qu'il me comprend et qu'il me pardonne, car c'est à cause de lui . . .
— A cause de lui ?
— Oui, quand j'ai appris qu'il était mort et quand j'ai su comment il était mort, tout de suite, sans avoir besoin de réfléchir,^ je me suis dit que je serais soldat. . . et je serai soldat ! . . . Mon parrain, et vous, madame, je vous en prie, ne m'empêchez^ pas. . .
L'enfant fondit en larmes,^ dans une véritable crise de désespoir, La comtesse et l'abbé l'apaisèrent'^ avec de douces paroles.
— Oui . . . oui ... c'est entendu . . . tout ce que tu voudras, tout ce que tu voudras. . .
Tous deux avaient la même pensée : laissons faire le temps. Jean n'est encore qu'un enfant; il changera d'avis. En quoi tous deux se trompaient :^ Jean ne changea pas d'avis.^
Au mois de septembre 1876, Paul fut refusé à Saint- Cyr et Jean reçu le onzième à l'École polytechnique. En 1878 il. . . était majeur, maître de sa fortune, et le premier acte de son administration fut une grosse, très grosse dépense. Il acheta, pour la mère Clément et pour la petite Rosalie devenue grande, deux titres de rente-^® de quinze cents francs chacun.
Deux ans après, Jean sortait le premier de l'École de Fontainebleau,^^ ce qui lui donnait le droit de choisir parmi les places vacantes. Il y en avait une dans le régiment caserne à Souvigny ; et Souvigny était à trois
kilomètres de Longueval. Jean demanda la place et l'obtint.
Voilà comment Jean Eeynaud, lieutenant au 9® régiment d'artillerie, vint, au mois d'octobre 1880, reprendre possession de la maison du docteur Marcel Reynaud. Voilà comment il se retrouva dans ce pays, oii s'était écoulée^^ son enfance et où tout le monde avait gardé le souvenir de la vie et de la mort de son père. Voilà comment cette joie ne fut pas refusée à l'abbé Constantin de revoir le fils de son ami . . . Et, s'il faut tout dire, il n'en voulait plus à Jean^^ de ne pas s'être fait médecin. Quand le vieux curé sortait de son église, après sa messe dite, quand il voyait flotter sur la route un nuage de poussière, quand il entendait trembler la terre, sous le roulement des canons. . . il s'arrêtait et, comme un enfant, prenait plaisir à voir passer le régiment . . . Mais le régiment, pour lui, c'était Jean ! C'était ce robuste et solide cavalier, sur les traits duquel se lisaient ouvertement la droiture,^* le courage et la bonté.
NOTES EXPLICATIVES
1) souhaiter: désirer.
2) nniquement: exclusivement.
3) le vœu: souhait, expression d*un désir.
4) réfléchir: penser, faire des réflexions.
5) empêcher: mettre obstacle, faire opposition.
6) fondît en larmes: verser des larmes en abondance. (fondre: la glace fond au soleil.)
7) apaiser: calmer.
' 8) se tromper: faire erreur, avoir tort de penser que. . . 9) l'avis (m.): opinion.
10) la rente: revenu annuel.
11) l'Ecole de Fontainebleau: école d'application de Tartillerie, près de Paris.
12) écoulé (e): passé.
13) il n^en voulait plus à Jean: il n'était plus fâché contre Jean.
14) la droiture: justice, bon sens, honnêteté.
QUESTIONNAIRE
1) Si ce n'est pas un service que madame de Lavardens rendra, qu'est-ce que c'est?
i 2) Qu'aurait bien voulu M. le curé?
3) Où Jean et Paul peuvent-ils faire sérieusement leurs études?
4) Quelle profession préférait l'abbé pour son filleul?
5) Jean avait-il oublié le vœu de son père? Quel avait été ce vœu?
6) Comment l'abbé et la comtesse apaisèrent-ils le désespoir de l'enfant?
7) Ce dernier changea-t-il d'avis?
8) Quel fut son premier acte en devenant majeur?
9) Où se retrouva Jean plus tard, en octobre 1880?
10) Pour le vieux prêtre, qui était le régiment?
11) Qu'est-ce qu'on lisait sur les traits du jeune officier? B
1) Quelles études fait-on à Saint-Cyr?
2) Quel est le contraire de «filleul»?
3) Expliquez une «crise de désespoir».
4) Comment appelle-t-on un soldat qui fait l'exercice à cheval?
5) Que veut dire; «Un jour je me ferai soldat?
EXERCICES
1) Convertissez en substantifs les verbes suivants: donner, souhaiter, préparer, parler, mourir, prier, apaiser, acheter.
2) Employez les verbes ci-dessus et construisez une phrase interrogative négative avec chacun d'eux.
3) Servez-vous d'une autre expression pour rendre la même idée que dans les phrases suivantes: a) Rendez-moi un service, b) On fit venir Jean, c) Voulez vous venir avec moi en ville? d) L'enfant fondit en larmes, e) Se tromper, f ) Où. s'était écoulée son enfance?
4) Suppléez les mots qui manquent:
a) Je ne peux rien souhaiter — plus heureux — mon fils.
b) Il est difficile — ne pas accepter.
c) Mon cœur se déchire — la pensée.
d) Je vous — prie.
e) Il changera — avis, f ) Il prenait plaisir — voir passer le régiment.
TeV- était le lieutenant d'artillerie qui^ le samedi 28 mai 1881, vers cinq heures de l'après-midi^ mit pied à terre devant la porte du presbytère de Longueval. Il entra; son cheval docilement le suivit et alla de lui-même se placer sous un petit hangar^ dans la cour. Pauline était à la fenêtre de la cuisine, au rez-de-chaussée^ . . . Jean s'approcha et l'embrassa de tout son cœur, sur les deux joues.
— Bonjour, ma bonne Pauline, ça va bien ?
— Très bien ... Je m'occupe de ton dîner . . . Veuxtu savoir ce que tu auras ? De la soupe aux pommes de terre, un gigot^ et des œufs au lait . . .
— C'est admirable! J'adore tout cela et je meurs de faim.
— Et de la salade que j'oubliais, même que tu m'aideras tout à l'heure à la cueillir, la salade. On dînera à six heures et demie, bien exactement, parce que ce soir, à sept heures et demie, M. le curé a son office du mois de Marie.
— Où est-il, mon parrain ?
— Dans le jardin. . . Il est bien triste, M. le curé, à cause de cette vente d'hier.
Jean entra dans la maison, se débarrassa de son sabre^, remplaça son képi par un vieux chapeau de paille^ de cinq sous et s'en alla retrouver le curé dans le jardin. | ;
Il était fort triste, en effet, le pauvre abbé. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, lui qui, d'ordinaire, dormait si facilement, si doucement, d'un bon sommeil d'enfant. Son âme était déchirée. Longueval, aux mains d'une étrangère, d'une hérétique, d'une aventurière ! Jean répétait ce que Paul avait dit la veille \^
— Vous aurez de l'argent, beaucoup d'argent pour vos pauvres.
— De l'argent ! de l'argent ! . . . Oui, mes pauvres n'y perdront rien, ils y gagneront peut-être. . . Mais la marquise donnait autre chose. Elle donnait de sa vie et de son cœur . . . Nous allions ensemble, chaque semaine, visiter les pauvres et les malades. Elle connaissait toutes les souffrances et toutes les misères du pays.
Pauline vint interrompre cette conversation . . . Elle arrivait portant un immense saladier de faïence,^ où s'épanouissaient^ violentes et criardes, de grosses fleurs rouges.
— Me voilà, dit Pauline, je viens cueillir la salade. . . Jean, veux-tu de la romaine ou de la petite chicorée ?-^^
— De la petite chicorée, répondît Jean gaiement. . . Il y a longtemps que je n'en ai mangé, de la petite chicorée.
— Eh bien, tu en auras ce soir . . . Tiens, prends le saladier. . .
Pauline se mit à couper sa petite chicorée et Jean se penchait pour recevoir les feuilles dans le grand saladier. Le curé les regardait faire.
En ce momeiit, un bruit de grelots^^ se fit entendre. Une voiture approchait . . . Tous les trois regardèrent et virent venir une calèche-'^^ de louage de forme primitive, attelée de deux gros chevaux blancs et conduite par un vieux cocher en blouse. A côté de ce vieux cocher, se tenait un grand domestique en livrée, de la plus sévère et de la plus parfaite correction. Dans la voiture deux jeunes femmes, portant toutes deux le même costume de voyage, très élégant, mais très simple.
Quand la voiture se trouva devant la haie^^ du jardin le cocher arrêta les chevaux et, s'adressant à l'abbé :
— Monsieur le curé, dit-il, c'est des dames qui vous demandent.
Puis, se tournant vers ses clientes :
— Le voilà, ajouta-t-il, M. le curé de Longueval. L'abbé Constantin s'était approché et avait ouvert
sa petite porte. Les voyageuses descendirent. Leurs regards s'arrêtèrent, non sans un peu d'étonnement, sur ce jeune officier qui se trouvait là, un peu empêtré,-*-^ son chapeau de paille dans la main droite et dans la main gauche son grand saladier tout débordant de petite chicorée.
Les deux femmes entrèrent dans le jardin. . . et la plus âgée, — elle paraissait avoir vingt-cinq ans, — s'adressant à l'abbé Constantin, lui dit avec un petit accent étranger, très original et très particulier:
— Je suis donc obligée, monsieur le curé, de me présenter moi-même ? . . . Madame Scott. Je suis madame Scott. C'est moi qui, hier, ai acheté le château . . . et la ferme. . . et le reste tout autour. Je ne vous dérange pas, au moins, et vous pouvez me donner cinq minutes ?
Puis, désignant sa compagne de voyage :
— Miss Bettina Percival. . . ma sœur, vous l'avez deviné, je pense?... Nous nous ressemblons beaucoup, n'est-ce pas?. . . — Ah! Bettina. . . Nous avons oublié dans la voiture nos deux petits sacs ... et nous en aurons besoin.
— Je vais les prendre.
Et, comme miss Percival se préparait à aller chercher les deux petits sacs, Jean lui dit :
— Je vous en prie, mademoiselle, permettez-moi . . .
— Je suis vraiment bien fâchée, monsieur, de vous donner cette peine. . . Le domestique vous les remettra. . . Ils sont sur la banquette-^^ de devant.
Elle avait le même accent que sa sœur, les mêmes grands yeux noirs, riants et gais, et les mêmes cheveux, — non pas rouges, — mais blonds, avec des reflets dorés oii délicatement se jouait la lumière du soleil. Elle salua Jean avec un joli sourire, et celui-ci ayant remis à Pauline le saladier de chicorée, s'en alla chercher les deux petits sacs.
Pendant ce temps, très ému, très troublé, l'abbé Constantin introduisait dans le presbytère la nouvelle châtelaine de Longueval.
NOTES EXPLICATIVES
1) tel (le): ainsi, comme cela, pareil.
2) le hangar: construction ouverte sur les côtés, ou l'on garde les instruments agricoles, etc.
3) le rez-de-chaussée: partie d'une maison au niveau du sol (de la terre); en Amérique: premier étage.
4) le gigot: cuisse (partie du corps au-dessus du genou) de mouton rôtie.
5) le sabre: sorte d'épée (arme qu'on porte suspendue au côté qui ressemble à un couteau très long).
6) la paille: ce qui reste des céréales après qu'on en a retiré le grain.
7) la veOle: jour précédent. Contraire: le lendemain (le jour suivant).
8) la faïence: poterie de terre, porcelaine ordinaire.
9) s'épanouir: s'étaler, faire parade; en parlant des fleurs: s'ouvrir.
10) romaine. . . chicorée: laitue (salade) ordinaire. . . salade à petites feuilles dentelées.
11) le grelot: sorte de petite cloche ronde que portent les chevaux.
12) la calèche: voiture découverte. . . .de louage: qu'on prend seulement pour une course, pour un certain temps.
13) la haie: clôture (espèce de mur) en arbustes, plantes à branches entrelacées, etc.
14) empêtré: gêné, embarrassé.
15) la banquette: siège dans la voiture.
QUESTIONNAIRE
1) Qui mit pied à terre, le 28 mai 1881, devant la porte du presbytère?
2) Où était à ce moment Pauline, la servante?
3) A quoi était-elle occupée?
4) Qu'est-ce que Jean aura pour son dîner?
5) Pourquoi dînera- t-on à six heures et demie?
6) Décrivez l'état de l'abbé lorsque Jean alla le trouver dans le jardin.
7) Où avait l'habitude d'aller la marquise, toutes les semaines?
8) Que portait Pauline en venant interrompre la conversation ?
9) En ce moment, qu'est-ce qui approchait?
10) Dites qui conduisait la calèche.
11) Sur qui s'arrêtèrent d'abord les regards des voyageuses?
12) Quel âge paraissait avoir la plus âgée?
13) Qu'avait oublié les deux sœurs dans la voiture?
14) Pouvez-vous deviner ce qu'il y avait dans les deux petits sacs.
15) A votre avis, Miss Bettina était-elle jolie? Décrivez.
16) Après les salutations, que fit l'abbé?
1) Quelle marque d'affection donne-t-on a une personne qu'on aime profondément?
2) Nommez plusieurs articles faits en paille.
3) Quels autres mots signifient aussi «petite cloche»?
4) A quoi peut-on reconnaître qu'une personne n'est pas française?
5) Donnez deux significations différentes de «tout à l'heure».
EXERCICES
1) Mentionnez tous les verbes irréguliers du chapitre.
2) Arrangez tout le premier paragraphe de cette leçon à la première personne du singulier, passé défini, comme si le lieutenant lui-même parlait: «Je suis. . .
3) Donnez des expressions équivalentes à: a) mit pied à terre, b) de tout son cœur, c ) fermer l'œil, d) se mettre à. e) introduisit.
4) Faites des phrases au subjonctif avec les quatre verbes qui précèdent.
Ce n'était pas un palais, le presbytère de Longneval. La même pièce, au rez-de-chaussée, servait de salon et de salle à manger, communiquant directement avec la cuisine par une porte toujours grande ouverte; cette pièce était garnie du mobilier le plus sommaire : deux vieux fauteuils, six chaises de paille, un dressoir,^ une table ronde. Déjà, sur cette table, Pauline avait mis les deux couverts de l'abbé et de Jean.
Madame Scott et miss Percival allaient et venaient, examinant avec une sorte de curiosité enfantine l'installation du curé.
— Mais le jardin, la maison, tout est charmant, disait madame Scott.
Elles entrèrent toutes deux résolument dans la cuisine. L'abbé Constantin les suivait, suffoqué,^ stupéfait, effaré^ devant la brusquerie^ et la soudaineté de cette invasion américaine. La vieille Pauline, d'un air inquiet et sombre, regardait les deux étrangères.
— Les voilà donc, se disait-elle, ces hérétiques !
Et, de ses mains agitées, tremblantes, elle continuait machinalement à éplucher^ sa chicorée.
— Je vous fais tous mes compliments, mademoiselle, lui dit Bettina, votre petite cuisine est si bien tenue ! . . . Regardez, Suzie, n'est-ce pas tout à fait le presbytère que vous désiriez ?
— Et aussi le curé, continua madame Scott. Ah ! oui, monsieur le curé, voulez-vous me laisser vous dire cela ? Si vous saviez comme je suis heureuse que vous soyez tel que vous êtes ! . . . En chemin de fer, ce matin ... — Bettina, qu'est-ce que je vous disais? et encore tout à l'heure, en voiture ?
— Ma sœur me disait, monsieur le curé, que ce qu'elle désirait par-dessus tout, c'était un curé pas jeune, pas triste, pas sévère, un curé à cheveux blancs, avec l'air bon et doux.
— Et vous êtes absolument ainsi, monsieur le curé, absolument. JSTon, nous ne pouvions pas trouver mieux. Excusez-moi, je vous en prie, de vous parler de la sorte. Les Parisiennes savent très bien tourner leurs phrases, d'une manière adroite et compliquée. Moi, je ne sais pas. . . et j'aurais, en parlant français, beaucoup de peine à me tirer d'affaire, si je ne disais les choses tout simplement, tout bêtement, comme elles me viennent. Enfin, je suis contente, très contente, et j'espère que vous
Pauline apparut épanouie, radieuse, les bras au ciel, sur le seuil de sa cuisine.
aussi, monsieur le curé, vous serez content, très content de vos nouvelles paroissiennes.^
— Mes paroissiennes ! dit le curé, retrouvant la parole, le mouvement, la vie, toutes choses qui, depuis quelques minutes, l'avaient complètement abandonné. Mes paroissiennes ! Pardonnez-moi, madame, mademoiselle. . . j'ai une telle émotion ! Vous seriez. . . vous êtes catholiques ?
— Mais oui, nous sommes catholiques.
— Catholiques . . . catholiques ? répéta le curé.
. . . — Catholiques. . . catholiques ! s'écria la vieille Pauline, qui apparut épanouie, "^ radieuse, les bras au ciel, sur le seuiF de sa cuisine.
Madame Scott regardait le curé, regardait Pauline, fort étonnée d'avoir avec un seul mot produit un tel effet. Et, pour compléter le tableau, Jean se montra, apportant les deux petits sacs de voyage. Le curé et Pauline le saluèrent de la même phrase :
— Catholiques ! catholiques !
— Ah! je comprends, dit madame Scott en riant, c'est notre nom, notre pays ! Vous avez cru que nous étions protestantes. Pas du tout; notre mère était une Canadienne d'origine française et catholique ; voilà pourquoi, ma sœur et moi, nous parlons français, avec un peu d'accent, sans doute, et avec certaines formules américaines, mais enfin de manière à dire à peu près tout ce que nous voulons dire. Mon mari est protestant, mais il me laisse une entière liberté, et mes deux enfants sont catholiques. C'est pour cela, monsieur l'abbé, que nous avons voulu, dès le premier jour, venir vous voir.
— Pour cela, continua Bettina ... et pour autre chose. . . Mais, pour cette autre chose, nos petits sacs sont tout à fait nécessaires.
— Les voici, mademoisellej répondit Jean.
— Celui-ci est le mien.
— Et voici le mien.
Pendant que les petits sacs passaient des mains de l'officier aux mains de madame Scott et de Bettina, le curé présentait Jean aux deux Américaines; mais il était encore dans un tel émoi que la présentation ne fut pas tout à fait dans les règles. Le curé n'oublia guère qu'une chose, et une chose fort essentielle dans une présentation : le nom de famille de Jean.
— C'est Jean, dit-il, mon filleul, lieutenant au régiment d'artillerie en garnison à Souvigny. Il est de la maison.
Jean fit deux grands saints; les Américaines, deux petits ; après quoi, elles se mirent à fourrager^ dans leurs sacs et en retirèrent chacune un rouleau de mille francs, gentiment enfermé dans des étuis-'^^ verts en peau de serpent cerclés d'or.
— Je vous apportais ceci pour vos pauvres, monsieur le curé, dit madame Scott.
— Et moi ceci, dit Bettina.
Délicatement elles glissèrent leur offrande dans la main droite et dans la main gauche du vieux curé, et celui-ci, regardant alternativement sa main droite et sa main gauche, se disait :
— Qu'est-ce que c'est que ces deux petites choses-là ? C'est bien lourd. Il doit y avoir de l'or là dedans . . . Oui, mais combien? combien?
NOTES EXPLICATIVES
1) le dressoir: meuble de la salle à manger où Ton met les assiettes, plats, tasses, etc.
2) suffoqué: pris d'émotion. Suffoquer: perdre la respiration.
3) effaré: fort troublé et inquiet.
4) la brusquerie: action brusque (subite, vive, rude).
5) éplucher: enlever ce qui n'est pas bon.
6) la paroissienne: celle qui appartient à une paroisse (territoire sous la juridiction spirituelle d*un curé).
7) épanoui (e) : tout joyeux, rayonnant.
8) sur le seuil: à la porte, à l'entrée.
9) fourrager: remuer les choses, ravager. 10) rétui (m.): petite boîte, enveloppe.
^ QUESTIONNAIRE
1) A quoi servait aussi la salle à manger du presbytère?
2) Qu'est-ce que Pauline avait mis sur la table?
3) Que disait madame Scott du jardin et de la maison?
4) Qu'est-ce que Pauline se disait en voyant les deux étrangères?
5) A propos de quoi Bettina faisait-elle des compliments?
6) Quelle sorte de curé madame Scott désirait-elle pardessus tout?
7) Pourquoi la vieille Pauline était-elle radieuse?
8) Comment madame Scott et sa sœur parlaient-elles le français?
9) Qui dans la famille était protestant?
10) Madame Scott et Bettina apportaient-elles quelque chose au curé? Si oui, quoi?
11) Dans quelle main du curé glissèrent-elles leur offrande?
12) Quel résultat produisait la visite des Américaines chez le curé?
13) Pourquoi ce dernier appelle-t-il cette visite une invasion américaine?
14) Qu'est-ce qui avait fait croire au curé que madame Scott et Bettina étaient protestantes?
1) Enumérez les différentes pièces d'un mobilier.
2) Que fait-on dans une cuisine?
3) Quel est le contraire de: apparaître? apporter? rire?
4) Citez quelques noms de famille purement français; quelques prénoms.
5) Comment se salue-t-on. a) le matin? b) le soir? c) quand on se sépare?
EXERCICES
1) Mettez les phrases suivantes à l'indicatif présent et au passé indéfini:
a) Cette pièce servait de salon.
Pauline avait mis deux couverts.
Les Américaines allaient et venaient, examinant l'installation du curé.
d) Les voilà, se disait-elle.
e) Si vous saviez comme ...
2) Expliquez d'abord les expressions idiomatiques suivantes et donnez-en des exemples au passé indéfini, troisième personne du singulier: a) se tirer d'affaire, b) mettre le couvert, c) vous seriez catholique? d) être en garnison, e) il doit y avoir de l'or.
11 avait soixante-douze ans, l'abbé Constantin, et beaucoup d'argent lui avait passé par les mains, pour n'y pas rester longtemps, il est vrai ; mais cet argent lui était venu par petites sommes, et le soupçon-^ d'une telle offrande ne pouvait lui entrer dans la tête. Deux mille francs ! Jamais il n'avait eu deux mille francs en sa possession, ni même jamais mille.
Donc, ne sachant pas ce qu'on lui donnait, le curé ne savait comment remercier. Il balbutiait '}
— Je vous suis bien reconnaissant, madame ; vous êtes bien bonne, mademoiselle.
Enfin il ne remerciait pas assez. Jean crut devoir intervenir.
— Mon parrain, ces dames viennent de vous donner deux mille francs.
Alors, saisi d'émotion et de reconnaissance, le curé
s'écria
— Deux mille francs ! deux mille francs pour mes pauvres!
Pauline fit brusquement une nouvelle apparition.
— Deux mille francs ! deux mille francs !
— Il paraît, dit le curé, il paraît . . . Tenez, Pauline, serrez cet argent et faites attention. . .
Elle était bien des choses au logis, la vieille Pauline,
servante, cuisinière, pharmacienne, trêsorière. Ses mains
recurent avec un tremblement respectueux ces deux pe-
- tits rouleaux d'or qui représentaient tant de misères
adoucies, tant de douleurs diminuées.
— Ce n'est pas tout, monsieur le curé, dit madame Scott, je vous donnerai cinq cents francs tous les mois.
— Et je ferai comme ma sœur.
— Mille francs par mois ! Mais alors il n'y aura plus de pauvres dans le pays.
— C'est bien ce que nous désirons. Je suis riche, très riche. . . et ma sœur aussi ! elle est même plus riche que moi. . . parce qu'une jeune fille a de la peine à beaucoup dépenser . . . tandis que moi . . . Ah ! moi ! . . . tout ce que je peux, je dépense tout ce que je peux! Quand on a beaucoup d'argent, quand on a trop d'argent, quand on en a plus que cela n'est juste, dites, monsieur l'abbé, pour se le faire pardonner, y a-t-il d'autre moyen que de toujours avoir les mains grandes ouvertes et de donner, de donner, de donner le plus possible et le mieux possible ? D'ailleurs, vous aussi, vous allez me donner quelque chose.
Et, s' adressant à Pauline :
— Vous seriez bien bonne, mademoiselle, de m' apporter un verre d'eau fraîche. Non, pas autre chose. . . un verre d'eau fraîche. . . je meurs de soif.
— Et moi, dit en riant Bettina, pendant que Pauline courait chercher le verre d'eau, je meurs d'autre chose, c'est de faim que je meurs... Monsieur le curé. . . cela, je le sais, est affreusement indiscret. . . Mais je vois que votre couvert est mis. . . Est-ce que vous ne pourriez pas nous inviter à dîner ?
— Bettina ! dit madame Scott.
— Laissez donc, Suzie, laissez donc . . . N'est-ce pas, monsieur le curé, vous voulez bien ?
Mais il ne trouvait rien à répondre, le vieux curé. Il ne savait plus du tout, plus du tout où il en était. Elles prenaient d'assaut^ son presbytère! Elles étaient catholiques! Elles lui apportaient deux mille francs! Elles lui promettaient mille francs tous les mois! Et elles voulaient dîner chez lui ! Ah ! cela, c'était le dernier coup ! l'épouvante^ le prenait à la pensée d'avoir à faire les honneurs de son gigot et de ses œufs au lait à ces deux Américaines follement riches, qui devaient se nourrir de choses extraordinaires, fantastiques, inusitées.^ Il murmurait :
— A dîner ! ... à dîner ! . . . vous voudriez dîner ici ? Jean dut encore une fois intervenir.
— Mon parrain sera trop heureux, dit-il, si vous voulez bien accepter; seulement, je vois ce qui l'inquiète. . . Nous devions dîner ensemble, tous les deux, et il ne faut pas, mesdames, vous attendre à un festin . . . Enfin, vous serez indulgentes.
— ' Oui, oui, très indulgentes, répondit Bettina. Puis, s'adressant à sa sœur.
— Voyons, Suzie, ne faites pas la moue^ parce que
j'ai été un peu. . . vous savez bien que c'est mon habitude d'être un peu . . . Restons, voulez-vous ? Cela nous reposera de passer une heure ici bien tranquillement. Nous avons eu une telle journée en chemin de fer. . . en voiture . . . dans la poussière . . . dans la chaleur ? îTous avons fait un si affreux'^ déjeuner ce matin dans un si affreux hôtel ! . . . î^ous devions retourner dîner, à sept heures, dans ce même hôtel, pour reprendre ensuite, le train de Paris. . . Mais dîner ici sera réellement plus gentil. Vous ne dites plus non . . . Ah ! que vous êtes bonne, ma Suzie!
Elle embrassa sa sœur très câlinement, très tendrement ; puis, se tournant vers le curé :
Si vous saviez, monsieur le curé, comme elle est bonne !
— Bettina ! Bettina !
— Allons, dit Jean, vite, Pauline ! deux couverts. Je vais t'aider.
— Et moi aussi, s'écria Bettina, moi aussi, je vais vous aider. Oh ! je vous en prie, cela m'amusera tant ! — Seulement, monsieur le curé, vous me permettrez de faire un peu comme chez moi.
Lestement^ elle ôta son manteau d'abord, et Jean put admirer, dans son exquise perfection, une taille merveilleuse de souplesse et de grâce.
NOTES EXPLICATIVES
1) le soupçon: Tidée.
2) balbutier: parler avec hésitation et difficulté.
3) d^assaut: de force, par une attaque vive.
4) répouvante (f.): terreur grande et soudaine.
5) inusité: pas en usage, pas de coutume.
6) faire la moue: être fâché, mécontent; bouder. La moue: grimace faite par mécontentement en allongeant les lèvres.
7) affreux: très laid, très mauvais.
8) lestement: d'une manière vive, légère; avec agilité.
QUESTIONNAIRE
1) Quel âge avait Tabbé Constantin?
2) Qu'est-ce qui lui avait passé par les mains nombre d'années?
3) Que dit-il à madame Scott après avoir reçu cette somme de deux mille francs?
4) Quelles étaient les fonctions de Pauline au logis?
5) Est-ce tout ce que madame Scott donnera?
6) Quand on a beaucoup d'argent, quel moyen y a-t-il de se le faire pardonner?
7) De quoi madame Scott dit-elle qu'elle meurt?
8) Et Bettina de quoi meurt-elle aussi?
9) De quoi ces deux Américaines devaient-elles se nourrir?
10) Où devaient-elles retourner pour dîner et aller où en suite?
11) Qu'est-ce que Jean admira chez Bettina après que celle-ci eût ôté son chapeau?
1) Que signifie l'expression «je ne sais plus du tout où j'en suis»?
2) Comment appelez-vous la femme qui remplit le même office que le «parrain»?
3) Ecrivez et prononcez au singulier et au pluriel un autre mot comme «œuf — œufs».
4) Quelle signification a le verbe «devoir» dans l'expression suivante: «nous devons dîner»? Faites une autre phrase avec le même verbe, mais avec une signification différente.
5) Quels sont les résultats d'une longue journée en chemin de fer et en voiture?
EXERCICES
1) Ecrivez à la première personne du singulier de l'indicatif présent ce qui suit: a) Il avait soixante-douze ans. b) Cet argent lui était venu, c) Jean crut devoir intervenir.
2) Remplacez les tirets:
a) Je ne sais — vous remercier.
b) Je viens — vous donner deux mille francs.
c) Le curé, saisi — émotion. . .
3) Donnez l'infinitif, le participe présent et le participe passé des verbes: saisi, fit, paraît, tenez, ouvertes, meurs, pourriez, prenaient,
4) Mentionnez les idiotismes de ce chapitre.
Miss Percival ensuite enleva son chapeaUj mais avec un peu trop de hâte; car ce fut le signal d'une ravissante débâcle.-^ Toute une avalanche s'échappa et se répandit^^ par torrents, en longues cascades, sur les épaules de Bettina; elle se trouvait alors devant une fenêtre par oii entraient à flots les rayons du soleil. . . et cette lumière d'or, venant frapper en plein sur cette chevelure d'or mettait dans un encadrement délicieux l'éclatante beauté de la jeune fille. Confuse et rougissante, Bettina dut appeler sa sœur à son secours et madame Scott eut beaucop de peine à remettre un peu d'ordre dans ce désordre.
Lorsque la catastrophe fut enfin réparée, rien ne put empêcher Bettina de se précipiter sur les assiettes, les couteaux et les fourchettes.
— Mais, monsieur, disait-elle à Jean, je sais très bien mettre le couvert. Demandez à ma sœur . . . — Dites, Suzie, quand j'étais petite, à New- York, est-ce que je ne mettais pas très bien le couvert ?
— Oui, très bien, répondit madame Scott.
Et elle aussi, tout en priant le curé d'excuser l'indiscrétion de Bettina, elle aussi ôta son chapeau et son manteau, si bien que Jean eut encore une fois le très agréable spectacle d'une taille charmante et de cheveux
admirables. Mais la débâcle, et Jean le regretta, n^eut pas de seconde représentation.
Quelques minutes après, madame Scott, miss Percival, le curé et Jean prenaient place autour de la petite table du presbytère; puis, très rapidement, grâce à la surprise et à l'originalité de la rencontre, grâce surtout à la belle humeur et à l'enjouement^ quelque peu audacieux de Bettina, la conversation prenait le tour de la plus franche et de la plus cordiale familiarité.
— Vous allez voir, monsieur le curé, dit Bettina, vous allez voir si j'ai menti, si je ne mourais pas de faim. Je vous préviens que je vais dévorer. Je ne me suis jamais mise à table avec tant de plaisir. Ce dîner va si bien finir notre journée! Nous sommes tellement contentes, ma sœur et moi, d'avoir ce château, ces fermes, cette forêt !
— Et d'avoir tout cela, continua madame Scott, d'une façon si extraordinaire, si imprévue. Nous nous y attendions si peu !
— Vous pouvez bien dire, Suzie, que nous ne nous y attendions pas du tout. . . Sachez, monsieur l'abbé, que c'était hier la fête de ma sœur. . . — Mais, d'abord, pardon. . . monsieur. . . monsieur Jean, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle, monsieur Jean.
— Eh bien, monsieur Jean, encore un peu de cette soupe excellente, je vous en prie.
L'abbé Constantin commençait à se remettre, à se retrouver ; mais il était, cependant, encore trop ému pour accomplir correctement ses devoirs de maître de maison; c'était Jean qui avait pris le gouvernement du modeste dîner de son parrain. Il remplit donc jusqu'aux bords l'assiette de cette ravissante Américaine, qui fixait résolument sur lui le regard de deux grands yeux, oîi
C'était Jean qui avait pris le gouvernement du modeste dîner de son parrain.
étincelaient^ la francliise,^ la hardiesse^ et la gaieté. Les yeux de Jean, d'ailleurs, payaient miss Percival de la même monnaie. Il n'y avait pas trois quarts d'heure que, dans le jardin du curé, la jeune Américaine et le jeune officier, pour la première fois, s'étaient adressé la parole, et tous deux déjà se sentaient, vis-à-vis l'un de l'autre, parfaitement à l'aise, pleinement en confiance, presque en camaraderie.
— Je vous disais, monsieur le curé, reprit Bettina, que c'était hier la fête de ma sœur, sa fête de naissance. Mon beau-frère,'^ il y a< huit jours, avait été obligé de partir pour l'Amérique ; mais, en s'en allant, il avait dit à ma sœur : ^^ Je ne serai pas ici le jour de votre fête, vous aurez cependant de mes nouvelles. ^^ Hier donc, il arriva des cadeaux et des bouquets un peu de partout ; mais de mon beau-frère, jusqu'à cinq heures, rien . . . rien. Nous allons faire toutes les deux un tour au bois à cheval ... et, à propos de cheval . . .
Elle s'arrêta et, se penchant un peu de côté, regarda curieusement les grandes bottes poudreuses de Jean, puis elle s'écria :
— Mais, monsieur, vous avez des éperons ?^
— Oui, mademoiselle.
— Vous êtes dans la cavalerie ?
— Je suis dans l'artillerie, mademoiselle, et l'artillerie, c'est de la cavalerie.
— Et votre régiment est en garnison ? . . .
— Tout près d'ici.
— Mais alors vous monterez à cheval avec nous ?
— Avec le plus grand plaisir, mademoiselle.
— C'est dit. Voyons, où en étais- je ?
— Vous ne savez pas du tout, Bettina, où vous en
êtes, et vous racontez à ces messieurs des choses qui ne peuvent les intéresser.
— Oh! je vous demande pardon, madame, dit le curé. La vente de ce château, — il n'est question que de cela dans le pays en ce moment, — et le récit de mademoiselle nous intéresse beaucoup.
NOTES EXPLICATI\nES.
1) la débâcle: renversement, catastrophe, désastre.
2) se répandit: se jeta, tomba, s'étendit.
3) renjouement (m.): gaieté douce.
4) étinceler: jeter des étincelles (parcelles de feu), jeter une vive lumière.
5) la franchise: manière franche, caractère franc (libre, loyal, sincère).
6) la hardiesse: manière hardie, caractère hardi (avec audace et confiance).
7) le beau-frère: frère par mariage.
8) l'éperon (m.) : chose en métal qu'on attache au talon (partie par derrière du pied, du soulier, etc.) pour piquer le cheval.
QUESTIONNAIRE
1) Pourquoi l'abbé Constantin ne pouvait-il pas accomplir ses devoirs de maître de maison?
2) Par qui était-il remplacé dans cette fonction?
3) Comment les convives étaient-ils placés.
4) Comment Jean remplit-il l'assiette de Bettina?
5) Qu'est-ce qui étincelait dans les yeux de Bettina?
6) Depuis quand Bettina et Jean se connaissaient-ils?
7) Comment se sentaient-ils déjà vis-à-vis l'un de l'autre?
8) Qu'est-ce que Bettina regarda curieusement?
9) Pourquoi Jean portait-il des éperons? 10) Qu'est-ce que Bettina lui proposa?
1) Quels sont les devoirs d'un maître de maison?
2) Que signifie «les yeux de Jean payaient Miss Percival de la même monnaie»?
3) Quel est l'infinitif de: ému? pris? remplit? fixait? reprit? s'écria?
4) De quels mots les termes suivants sont-ils dérivés: le gouvernement? la franchise? la hardiesse? parfaitement? la camaraderie?
5) Qu'est-ce que: la monnaie? un parrain? une femme ravissante?
6) Qu'est-ce qui produit des étincelles?
7) Quelle sorte de vêtement porte un officier?
8) Quelle sorte de chaussures?
9) A quoi servent les éperons?
10) Qu'est-ce que: la cavalerie? l'artillerie? EXERCICES.
1) Quels verbes pouvez-vous former des mots suivants: confuse, ordre, rougissante, table, surprise, correctement?
2) Remplacez les substantifs des phrases suivantes par des pronoms personnels:
a) Miss Percival enleva son chapeau.
b) Demandez à ma sœur.
c) Ils prennent place à la table.
d) Je mourais de faim.
e) En s'en allant, il avait dit à ma sœur. . .
f ) Hier, il arriva des cadeaux un peu de partout.
3) Mettez au futur les expressions idiomatiques suivantes: a) la lumière venait frapper en plein, b) mettre le couvert, c) savez-vous où vous en êtes? d) il n'est pas question de cela.
— Vous voyez, Suzie, mon récit intéresse beaucoup M. le curé. . .
Donc je continue. Nous sortons à } Si cli^^^l? nous rentrons à sept heures, rien. . . ISTous dînons et, au moment où nous sortions de table, arrive une dépêche d'Amérique, deux lignes
seulement : "^^ J'ai fait acheter pour vous aujourd'hui^ et en votre nom, le château et le domaine de Longueval, près de Souvigny, sur la ligne du Nord. ^^ Alors nous avons été prises, toutes les deux, d'un rire fou, à la pensée. . .
— Non, non, Bettina, cela n'est pas exact. Vous nous calomniez toutes les deux. Nous avons été prises d'abord d'un bien sincère mouvement d'émotion et de reconnaissance. Nous aimons beaucoup la campagne, ma sœur et moi. Mon mari, qui est excellent, savait que nous désirions très vivement avoir une terre en France. Depuis six mois, il cherchait et ne trouvait rien. Enfin, et sans nous le dire, il avait découvert ce château, qui se vendait précisément le jour de ma fête. . . C'était une attention très délicate.
— Oui, Suzie, vous avez raison ; mais, après le petit accès d'émotion, il y a eu un grand accès de gaieté. Pendant cinq bonnes minutes, de tout notre cœur, nous avons ri. . . Puis nous nous sommes jetées sur une carte de France, et nous avons réussi, non sans peine, à y déterrer^ Souvigny. Après l'atlas, ce fut le tour d'un indicateur^ des chemins de fer et ce matin par l'express, à dix heures, nous débarquions^ à Souvigny.
— ^Nous avons passé toute notre journée à visiter le château, les écuries,^ les fermes. Nous n'avons pas tout vu, car c'est immense. . . mais nous sommes ravies de tout ce que nous avons vu. . . Et vous disiez tout à l'heure, monsieur le curé, demanda madame Scott, vous disiez qu'il se trouvait plusieurs personnes pour nous disputer les terres et le château ?
— Oui, madame.
— Et, devant ces personnes, après la vente, mon nom a-t-îl été prononce ?
— Oui, madame.
— Et, quand mon nom a été prononcé, y a-t-il eu là quelqu'un pour me connaître, pour parler de moi ? . . . Oui . . . oui. Votre silence me répond ... on a parlé de moi. . . Eh bien, monsieur le curé, je deviens sérieuse, très sérieuse. . . Je voudrais avoir avec vous, à l'instant même, une explication bien nette, bien francbe. Je ne sais pas. . . mais il me semble que j'ai eu la main heureuse aujourd'hui ... il me semble, — c'est peut-être un peu tôt pour dire ce mot-là, — mais il me semble que vous êtes déjà tous les deux un peu mes amis. . . et que vous le serez un jour tout à fait. Eh bien, dites, s'il court sur mon compte des histoires absurdes et fausses, n'aije pas raison de penser que vous m'aiderez à les démentir ?^
— Oui, madame, répondit Jean avec une extrême vivacité, vous avez raison de le penser.
— Eh bien, c'est à vous, monsieur, que je m'adresse. Vous êtes soldat ... et c'est votre métier^ d'avoir du courage. . . Promettez-moi d'être brave. . . Me le promettez-vous ?
— Qu'entendez-vous, madame, par être brave ?
— Promettez . . . promettez sans explications, sans conditions.
— Eh bien, je le promets. . .
— Vous allez donc répondre franchement, par ouï et par non, aux questions que je vais vous adresser. . .
— Je répondrai.
— Vous a-t-on dit que j'avais mendié dans les rues de New- York ?
— Oui, on me l'a dît.
— A la bonne heure ! . . . Voilà qui est parler. Eh bien, remarquez l'abord que, dans tout cela, il n'y aurait
rien, rien du tout d'inavouable^ . . . Mais, si cela n'est pas vrai, n'ai- je pas le droit de dire que cela n'est pas vrai ? Et cela n'est pas vrai. — Mon histoire. . . en peu de mots, je vais vous la raconter; et, si je vous la raconte ainsi, dès le premier jour, c'est pour que vous ayez la bonté de la redire à tous ceux qui vous parleront de moi ... Je vais passer une partie de ma vie dans ce pays, je désire qu'on sache d'oii je viens et ce que je suis. Je commence donc.
NOTES EXPLICATIVES
1) déterrer: découvrir ce qui est difficile à trouver.
2) l'indicateur (m.): livre ou brochure qui sert de guide, qui indique les heures des trains.
3) débarquer: arriver, quitter le train.
4) récurie (f.): lieu destiné à loger les chevaux, les bœufs, etc.
5) démentir: nier; parler en sens contraire.
6) le métier: travail, occupation, profession.
7) inavouable: ce qui ne peut être avoué (admis) ; hon-
teux.
QUESTIONNAIRE
1) Qui est intéressé dans le récit de Bettina?
2) Que contient la dépêche d'Amérique?
3) D'après la dépêche, où est le domaine de Longueval?
4) De quel mouvement les deux sœurs sont-elles prises d'abord.
5) Que savait le mari de madame Scott?
6) Quand avait-il découvert la vente du château?
7) Après l'arrivée à Souvigny, comment madame Scott et Bettina ont-elles passé la journée?
8) Que désire avoir madame Scott avec le curé à l'instant même?
9) Quel bruit court sur le compte de madame Scott?
10) Jean va-t-il répondre franchement aux questions de cette dernière?
11) Pourquoi raconte-t-elle son histoire dès le premier jour?
12) Où va-t-elle passer une partie de sa vie? B
1) «La ligne du Nord». Donnez les trois autres points cardinaux.
2) «Une terre de France». Qu'est-ce que c'est «terre»?
3) Donnez les bornes (frontières) de la France.
4) De quels mots les termes suivants sont-ils dérivés: déterrer, indicateur, débarquer, démentir, inavouable?
5) Quelle est la première qualité du soldat?
EXERCICES
1) Mettez les verbes suivants au temps requis:
a) Au moment où nous (sortir) de table.
b) Nous avons (être prendre) d'un rire fou.
c) N'ai-je pas raison de penser que vous me (aider)
à les démentir?
d) Je désire qu'on (savoir) ce que je (être).
2) Donnez des synonymes de: mari, reconnaissance, tout à l'heure, silence, franche.
3) Trouvez des mots de la même famille des verbes ciaprès: acheter, rire, aimer, savoir, découvrir, ravir, répondre, promettre.
4) Quels sont les antonymes de: à cheval, pris de, calomnier, gaieté, débarquer, nous sommes ravis, la vente, heureuse?
5) Faites de nouvelles phrases avec les idiotismes qui suivent: a) la main heureuse, b) sur mon compte, c) à la bonne heure.
Pauvre, oui, je Tai été, et très pauvre. Il j a de cela huit ans. . .
Mon père venait de mourir, suivant d'assez près notre mère. J'avais, moi, dix-huit ans, et Bettina onze.
îsTous restions seules dans le monde avec de grosses dettes et un gros
procès. La dernière parole de mon père avait été : ^ Suzie, pour le procès^ ne transigez-^ jamais, jamais, jamais!. . . Des millions, mes enfants, vous aurez des millions ! ^^ Il nous embrassa toutes les deux, Bettina et moi ... Le délire le prit et il mourut en répétant : ^^ Des millions ! ^^ Un homme d'affaires se présenta, le lendemain, qui m'offrit de payer toutes les dettes et de me donner, en outre,^ dix mille dollars, si je lui abandonnais tous mes droits dans le procès. Il s'agissait de la possession d'une grande étendue^ de terres dans le Colorado. . . Je refusai. C'est alors que, pendant quelques mois, nous avons été très pauvres.
— Et c'est alors, dit Bettina, que je mettais le couvert.
— Je passais ma vie chez les solicitors de New- York. . . mais personne ne voulait se charger de mes intérêts. C'était partout la même réponse : "^^ Votre cause est très douteuse, vous avez des adversaires riches et redoutables,^ il faut de l'argent, beaucoup d'argent pour aller au bout de votre procès... et vous n'avez plus rien . . . On vous offre, vos dettes payées, dix mille dollars, acceptez, vendez votre procès. ^^ Mais, moi, j'avais toujours dans l'oreille les derniers mots de mon père, et je ne voulais pas. . . La misère, cependant, allait bien m'y contraindre,^ quand, un jour, je tentai une démarche^ près d'un des amis de mon père, un banquier de New- York, M. William Scott. Il n'était pas seul ; un jeune homme était assis dans son cabinet, près de son bureau. ^^ Vous pouvez parler, me dit-il, c'est mon fils Richard Scott. ^^ Je regarde ce jeune homme, il me regarde, et nous nous reconnaissons . . . "^"^Suzie ! — Richard !^^ Il me tend la main. Il avait vingt-trois ans, et moi dix-huit, je vous l'ai dit. Bien souvent, autrefois,
enfants tons les denx, nons avions joné ensemble. Nous étions alors grands amis. Puis, sept ou huit ans auparavant, il était parti pour achever son éducation en France et en Angleterre. Son père me fait asseoir et me demande ce qui m'amène. . . Je le lui dis. . . Il m'écoute et me répond : ^^ Vous auriez besoin de vingt à trente mille dollars. Personne ne vous prêtera^ une telle somme sur les chances incertaines d'un procès très compliqué. Ce serait de la folie. Si vous êtes malheureuse, si vous avez besoin d'un secours. . . — Ce n'est pas cela, mon père, dit très vivement Eichard, ce n'est pas cela que miss Percival demande. — Je le sais bien, mais ce qu'elle me demande est impossible. . . ^^ Il se leva pour me reconduire. . . Alors j'eus un accès de faiblesse, le premier depuis la mort de mon père; j'avais été, jusque-là, assez forte, mais je sentais mon courage épuisé.^ J'eus une crise de nerfs et de larmes. Je me remis enfin, et je partis. Une heure après, Richard Scott était chez moi. ^^ Suzie, me dit-il, promettez-moi d'accepter ce que je vais vous offrir ; promettez-le-moi. ^^ Je le lui promis . . . ^^ Eh bien, dit-il, à cette seule condition que mon père n'en sache rien, je mets à votre disposition la somme qui vous est nécessaire. — Mais encore faut-il que vous connaissiez mon procès, que vous sachiez ce qu'il est, ce qu'il vaut ? — Je ne sais pas le premier mot de votre procès ... et n'en veux rien connaître. Où serait le mérite de vous obliger, si j'avais la certitude de rentrer dans mon argent ? D'ailleurs, vous avez promis d'accepter. C'est fait. Il n'y a pas à y revenir. ^^ Cela m'était offert avec une telle simplicité, avec une telle ouverture de cœur, que j'acceptai. Trois mois après, le procès était gagné ; ces terrains, devenus, sans contestation possible, notre propriété à tous deux, on voulait nous les
acheter cinq millions. J'allai consulter Richard. "^ Refusez et attendez^ me dit-il, si Ton vous propose une pareille somme, c'est que les terrains valent le double. — Cependant, il faut bien que je vous rende votre argent, je vous dois beaucoup, beaucoup d'argent. — Oh! pour cela, plus tard, rien ne presse; je suis bien tranquille maintenant! Ma créance^ ne court plus aucun danger. — Mais je voudrais vous payer tout de suite; j'ai les dettes en horreur ! . . . Il y aurait un moyen peut-être, sans vendre les terrains. Richard, voulez-vous être mon mari ? ^^ Oui, monsieur le curé ; oui, monsieur, dit madame Scott en riant, c'est moi qui me suis ainsi jetée à la tête de mon mari. C'est moi qui lui ai demandé sa main. Cela, vous pouvez le dire à tout le monde, et vous ne direz que la vérité. J'étais, d'ailleurs, bien obligée d'agir de la sorte. Jamais, oh ! je suis aussi sûre de cela que de ma vie, jamais il n'aurait parlé. . . J'étais devenue trop riche. . . Et, comme c'était moi qu'il aimait et pas mon argent, mon argent lui faisait une peur affreuse. Voilà l'histoire de mon mariage.
NOTES EXPLICATIVES
1) transiger: faire des concessions.
2) en outre: en plus.
3) Pétendue (f.): dimension en superficie (le dessus, la surface d'un corps).
4) redoutable: fort à craindre.
5) contraindre: forcer.
6) la démarche: tentative, essai.
7) prêter: céder, fournir pour un temps limité.
8) épuisé: mis à bout; complètement réduit, diminué.
9) la créance: crédit, confiance; argent prêté. A QUESTIONNAIRE.
1) Quelle avait été la dernière parole du père des Américaines avant sa mort?
2) Qui se présenta le lendemain de sa mort?
3) Pendant combien de temps ont-elles été pauvres?
Scott?
L'ABBÉ CONSTANTIN Où Suzie passait-elle sa vie alors?
Finalement, où tenta-t-elle une démarche? Qui était assis dans le cabinet de M. William Scott? Quel était l'âge respectif de Suzie et de Richard
De quoi aurait besoin Suzie?
A la suite de quoi Suzie eut-elle une crise de nerfs? A quelle condition Richard met-il l'argent à la disposition de Suzie?
11) Qu'arriva-t-il trois mois après?
12) Comment Suzie a-t-elle payé sa dette? B
1) Quelles richesses spéciales possède le Colorado?
2) Qu'est-ce qu'un banquier?
3) Quelle sorte de personne e&t redoutable?
EXERCICES
1) Répétez à tous les temps du subjonctif les verbes suivants: prit, mourut, répétant, offrit, mettais, voulait, aller, contraindre, assis, pouvez.
2) Quel pronom irait le mieux dans ce qui suit?
a) — y a huit jours.
b) Le délire — prit et — mourut.
— s'agissait de. . .
— était partout la même réponse.
leva pour me reconduire.
Acceptez vais vous offrir.
3 ) Exprimez correctement aux trois personnes du singulier et du pluriel: C'est moi qui me — jetée à la tête de mon mari.
4) Mentionnez au moins cinq idiotismes contenus dans ce chapitre.
— Quant à l'histoire de notre fortune, elle peut se dire en quelques mots. Il y avaitj en effet, des millions dans ces terrains du Colorado; on y découvrit de très abondantes mines d'argent, et de ces mines nous tirons tous les ans des
revenus déraisonnables. Mais nous sommes d'accord, mon mari^ ma sœur et moi, pour faire, sur ces revenus, très large la part des pauvres. Vous vous en apercevrez, monsieur le curé. . . c'est parce que nous avons connu des jours très cruels, c'est parce que Bettina se souvient d'avoir mis le couvert dans notre petit cinquième étage de New-York, c'est pour cela que vous nous trouverez toujours secourables"*^ à ceux qui sont, comme nous l'avons été nous-mêmes, en présence des difficultés et des douleurs de la vie. . . Et maintenant, monsieur Jean, voulez-vous me pardonner ce long discours et m'offrir un peu de cette crème qui paraît excellente ?
Cependant, depuis cinq minutes, Pauline adressait au curé des signes désespérés que celui-ci s'obstinait à ne pas comprendre, si bien que la pauvre fille, à la fin, rassemblant tout son courage :
— Monsieur le curé, il est sept heures un quart.
— Sept heures un quart! Oh! mesdames, je vous prie de m'excuser^ mais j'ai ce soir mon office du mois de Marie.
— Le mois de Marie ... et l'office, c'est tout de suite ?
— Oui, tout de suite.
— Et notre train pour Paris ce soir, à quelle heure exactement ?
— A neuf heures et demie, répondit Jean, et il ne vous faut en voiture que quinze à vingt minutes pour arriver à la gare.
— Mais alors, Suzie, nous pouvons aller à l'église.
— Allons à l'église, répondit madame Scott ; mais, avant de nous séparer, monsieur le curé, j'ai une grâce à vous demander. Je veux absolument vous avoir, la première fois que je dînerai chez moi à Longueval, et
VOUS aussi, monsieur. . . seuls, tous les quatre, comme aujourd'hui. Oh! ne refusez pas, l'invitation est faite de si bon cœur.
— Et acceptée du même cœur, madame, répondit Jean.
— Je vous écrirai pour vous dire le jour. Je viendrai le plus tôt possible . . .
Pendant ce temps, Pauline avait entraîné^ miss Percival dans un coin de la salle, et là, avec beaucoup d'animation, lui parlait. Leur conversation prit fin sur ces paroles :
— Vous serez là ? disait Bettina.
— Oui, je serai là.
— Et vous me direz bien à quel moment.
— Je vous le dirai, mais prenez garde. . . voici monsieur le curé, il ne faut pas qu'il se doute^ . . .
Les deux sœurs, le curé et Jean sortirent de la maison. De là, pour aller à l'église, il fallait traverser le cimetière. La soirée était délicieuse. Lentement, silencieusement, tous les quatre, sous les rayons du soleil couchant, marchaient dans une allée.
Sur leur chemin se trouva le monument du docteur Reynaud, très simple, mais qui cependant, par ses proportions, se distinguait des autres tombes. Madame Scott et Bettina s'arrêtèrent, frappées par cette inscription gravée sur pierre :
Ici repose le docteur Marcel Reynaud, chirurgienmajor des mobilisés de Souvigny, tué, le 8 janvier 1871, à la bataille de Villersexel. Priez pour lui.
Quand elles eurent fini de lire, le curé, en leur montrant Jean, dit ces simples mots :
• — C'était son père !
Les deux femmes alors s'approchèrent de la tombe,
et, la tête inclinée, restèrent là pendent quelques instants, pensives, émues, recueillies f puis, se retournant toutes deux, en même temps, du même mouvement, elles tendirent la main au jeune officier et reprirent leur marche vers l'église. Le père de Jean avait eu, à Longueval, leur première prière.
Le curé s'en alla revêtir son surplis^ et son étole.^ Jean conduisit madame Scott au banc réservé depuis deux siècles aux maîtres de Longueval. Pauline avait pris les devants. Elle attendait miss Percival dans l'ombre, derrière un pilier de l'église. Par un escalier étroit et raide,*^ elle fit monter Bettina dans la tribune et l'installa devant l'harmonium.
Précédé de deux enfants de chœur,^ le vieux curé sortit de la sacristie, et, au moment oii il s'agenouillait sur les marches de l'autel :
— C'est le moment, mademoiselle, dit Pauline, dont le cœur battait d'impatience. Pauvre cher homme, va-t-il être content !
Lorsqu'il entendit le chant de l'orgue s'élever doucement comme un murmure et se répandre dans la petite église, l'abbé Constantin fut pris d'une telle émotion, d'une telle joie, que les larmes lui vinrent aux yeux. Il ne se souvenait pas d'avoir pleuré, depuis le jour où Jean lui avait dit qu'il voulait partager tout ce qu'il possédait avec la mère et avec la sœur de ceux qui étaient tombés, à côté de son père, sous les balles allemandes.
Pour qu'il se trouvât encore des larmes dans les yeux du vieux prêtre, il avait fallu qu'une petite Américaine passât les mers et vînt jouer une rêverie de Chopin dans l'église de Longueval.
NOTES EXPLICATIVES
1) secourable: prêt à rendre secours (aide, assistance).
2) entraîner: emmener de force, conduire.
3) qu^il s'en doute: qu'il comprenne, qu'il sache, qu'il ait une idée, un soupçon.
4) recueilli (e) : en méditation.
5) le surplis: vêtement d'église, de toile blanche et fine.
6) rétole (m.): ornement sacerdotal, formé d'une large bande élargie à chaque extrémité.
7) raide: abrupt, peu incliné.
8) enfant de chœur, (prononcez «keur») : enfant employé au service du prêtre pendant les cérémonies de l'église catholique.
QUESTIONNAIRE
1 ) Quelles mines découvrit-on dans ces terrains du Colorado?
2) De quoi se souvient Bettina?
3) Qu'est-ce que Pauline adressait au curé depuis cinq minutes?
4) Pourquoi Pauline était-elle agitée?
5) Qu'y a-t-il ce soir à l'église?
6) Combien de temps faut-il pour aller à la gare?
7) Alors, où vont-ils tous?
8) Quelle invitation madame Scott fait-elle au curé?
9) Que fallait-il traverser pour aller à l'église?
10) Par quoi se distinguait le monument du docteur Reynaud?
11) Où Pauline attendait-elle Miss Percival?
12) Que ressentit l'abbé Constantin en entendant le chant de l'orgue?
13) Qu'est-ce que la petite Américaine jouait sur l'orgue? B
1) Où est New York? Veuillez préciser.
2) Comment est une personne toujours prête à aider?
3) Mentionnez un autre mot qui est prononcé exactement comme «chœur» et exliquez ce que c'est.
4) Qui est Chopin?
5) Trouvez des mots de la famille des verbes suivants: découvrit, offrir, apercevoir, paraître, s'obstiner, refuser, écrire.
EXERCICES
1) Mettez au passé indéfini les phrases suivantes: a) Bettina se souvient, b) Il y avait, c) On y découvrit, d) Nous sommes d'accord.
2) Remplacez par des pronoms les mots entre parenthèses:
a) Il y a des (millions).
b) Nous sommes d'accord (mon mari, ma sœur) et
moi.
c) Bettina se souvient (d'avoir mis le couvert).
d) Pour arriver (à la gare).
e) (L'invitation) est faite.
f) Pauline avait entraîné (Miss Percival dans la
salle).
g) La conversation prit fin (sur ces paroles).
3 ) Remplacez les tirets par des mots qui font une phrase correcte:
a) L'histoire peut — ' dire en quelques mots.
b) Nous sommes — accord.
c) Voulez-vous m'offrir — cette crème — paraît ex-
cellente.
d) Il faut vingt minutes — arriver à la gare.
e) Monsieur le curé, répondit madame Scott, avant
séparer . . .
f) La première fois que je dînerai — moi à Lon-
gueval.
Le lendemain, à cinq heures et demie, on sonnait le boute-selle-^ dans la cour du quartier.^ Jean montait à cheval et prenait le commandement de sa section, mais il ne donna, ce matin-là, que peu d'attention aux petits détails du service.
Un problème l'agitait, le tourmentait, le laissait indécis, et ce problème était de cenx dont la solution ne se donne pas à l'École polytechnique. Jean ne pouvait trouver de réponse précise à cette question :
— Laquelle des deux est la plus jolie ?
Madame Scott et miss Percival restèrent inséparables dans la pensée de Jean. L'impression de cette brusque rencontre ne s'effaça^ pas; elle persista, très vive et très douce, à tel point que Jean se sentait agité, inquiet.
— Aurais-je fait, se disait-il, la bêtise de devenir ainsi amoureux, follement, à première vue? Mais non, on devient amoureux d'une femme. . . et non pas de deux femmes à la fois.
Cela le rassurait.^ Il était très jeune, ce grand garçon de vingt-quatre ans. Jamais l'amour n'était entré pleinement, franchement, ouvertement dans son cœur. L'amour, il ne le connaissait guère que par les romans, et il avait lu très peu de romans.
Le monde, Jean l'avait à peine entrevu. Il s'était laissé conduire, une dizaine de fois peut-être, par Paul, à des soirées, à des bals, dans les châteaux des environs. Il en avait rapporté une impression de gêne,^ de malaise et d'ennui. . . Il en avait conclu que ces plaisirs-là n'étaient pas faits pour lui. Il avait des goûts sérieux et simples. Il aimait la solitude, le travail, les longues promenades, les grands espaces, les chevaux et les livres.
S'il avait vu madame Scott et miss Percival chez elles, à Paris, dans toutes les splendeurs de leur luxe, dans tout l'éclat^ de leur élégance, il les aurait regardées, de loin, avec curiosité, comme de ravissants objects d'art. Puis il serait rentré chez lui et aurait, sans nul doute, dormi comme à l'ordinaire, le plus paisiblement du monde.
Oui, mais ce n'était pas ainsi que les choses s'étaient passées, et de là son étonnement, de là son trouble. Ces deux femmes, par le plus grand des hasards, s'étaient montrées à lui dans un milieu qui lui était familier et qui leur avait été, par cela même, singulièrement favorable. Simples, bonnes, franches, cordiales, voilà ce qu'elles avaient été dès le premier jour. Et, par-dessus le marché,*^ délicieusement jolies, ce qui ne gâte jamais rien. Jean s'était senti tout de suite sous le charme. Il y était encore.
Au moment où il descendait de cheval, à neuf heures, dans la cour du quartier, l'abbé Constantin entrait joyeusement en campagne. La tête du vieux prêtre, depuis la veille, était en feu. Jean n'avait pas beaucoup dormi, et lui, le pauvre curé, n'avait pas dormi du tout. De grand matin, il sétait levé, et, toutes portes closes, seul avec Pauline, il avait compté et recompté son argent, étalant^ sur la table ses cent louis, et, comme un avare,^ prenant plaisir à les manier.^^ A lui tout cela ! à lui ! c'est-à-dire aux pauvres.
— N'allez pas trop vite, monsieur le curé, disait Pauline; soyez économe. Je crois qu'en distribuant aujourd'hui une centaine de francs. . .
— Ce n'est pas assez, Pauline, ce n'est pas assez. Je n'aurai eu qu'une journée comme celle-là dans ma vie, mais je l'aurai eue! Savez-vous combien je vais donner, Pauline?
— Combien, monsieur le curé ?
— Mille francs !
— Mille francs ! ! !
— Oui, nous sommes millionnaires maintenant. Nous avons à nous tous les trésors de l'Amérique, et je ferais des économies? Pas aujourd'hui en tout cas! Je n'en ai pas le droit.
Sa messe dite, à neuf heures, il partit et ce fut une pluie d'or sur sa route. Ils eurent tous leur part, et les pauvres avouant-^-^ leur misère, et ceux qui la cachaient.-^^ Chaque aumône-^^ était accompagnée du même petit discours :
— Cela vient des nouveaux maîtres de Longueval, deux Américaines . . . Madame Scott et miss Percival. Retenez bien leurs noms et priez pour elles ce soir.
Puis il se sauvait,-^^ sans attendre les remerciements ; à travers les champs, à travers les bois, de hameau-^^ en hameau, de chaumière-^^ en chaumière, il allait, il allait, il allait . . . Une sorte de griserie-^ "^ lui montait au cerveau. Partout sur son passage, c'étaient des cris de joie et d'étonnement. Tous ces louis d'or^^ tombaient, comme par miracle, dans ces pauvres mains habituées à recevoir de petites pièces de monnaie blanche.-^^ Le curé fit même des folies, des vraies folies ; il était lancé, il ne se connaissait plus. Il donnait à ceux-là mêmes qui ne demandaient pas.
A six heures, il rentra chez lui, épuisé de fatigue, mais la joie dans l'âme.
— J'ai tout donné ! s'écria-t-il dès qu'il aperçut Pauline, tout donné ! tout donné !
Il dîna et s'en alla, le soir, dire son office du mois de Marie; mais, au moment où il monta à l'autel, l'harmonium resta muet. Miss Percival n'était plus là.
NOTES EXPLICATIVES
1) le boute-selle: sonnerie de trompette ordonnant aux cavaliers de bouter (placer) la selle (sorte de siège qu'on met sur le dos du cheval) sur le cheval; le seller pour partir.
2) le quartier: lieu occupé par un corps de troupes.
3) s'effacer: disparaître, s'en aller sans bruit.
4) rassurer: rendre de l'assurance.
5) la gêne: embarras, malaise.
6) Péclat (m.): gloire, splendeur.
7) par-dessus le marché: en plus.
8) étaler: exposer, déployer largement.
9) l'avare: celui qui a un amour excessif de l'argent pour raccumuler.
10) manier: manipuler, tourner et retourner avec la main.
11) avouer: reconnaître, admettre, confesser.
12) cacher: dissimuler, faire un secret de, soustraire aux regards.
13) Faumône (f.): ce qu'on donne aux pauvres par charité. '
14) se sauver: s'en aller vite.
15) le hameau: réunion de quelques maisons rurales.
16) la chaumière: petite maison à toit de paille, petite maison pauvre.
17) la griserie: enthousiasme, demi- ivresse (ivresse: trouble de cerveau généralement causé par l'alcool).
18) le louis d'or: pièce de 2 0 francs.
19) monnaie hlanche: monnaie en argent ou en nickel.
QUESTIONNAIRE
1) Que faisait Jean, le lendemain à cinq heures et demie?
2) Qu'est-ce qui l'agitait?
3) Pourquoi pensait-il avoir fait une bêtise?
4) Comment connaissait-il l'amour?
5) Quelle impression avait-il rapportée de ses soirées?
6) Quels étaient ses goûts?
7) Dans l'opinion de Jean, dites ce qu'étaient les deux femmes au physique et au moral.
8) Si Jean avait des goûts simples et sérieux, pourquoi alors son trouble?
9) Après s'être levé de grand matin, qu'avait fait le curé?
10) Combien va-t-il donner ce jour-là?
11) De quoi était accompagné chaque aumône?
12) Et après, où allait-il?
13) Pourquoi le curé était-il si généreux?
14) A quelle heure rentra-t-il chez lui, et dans quel état?
15) Que dit-il à Pauline, dès qu'il l'aperçut? B
1) Les problèmes d'amour se résolvent-ils à l'École polytechnique? Si non, quoi alors?
2) Qui peut dire la messe? Expliquez bien.
3) «Louis d'or». D'où vient cette expression et quelle en est l'origine?
EXERCICES
1) a: Participes présent et passé des verbes suivants. b: Première personne du singulier de l'imparfait de l'indicatif et du présent du subjonctif: pouvait, s'effacer, devenir, connaître, lire, entrevoir, dormir, sentir, aller.
2) Remplacez les tirets par des prépositions: a) Jean montait — cheval, b) On devient amoureux — deux femmes, c) regarder — loin, d) Rentrer — soi. e) Dormir comme — l'ordinaire, f ) Se lever — grand matin.
3) Enumérez environ dix phrases ou mots idiomatiques contenus dans ce chapitre.
La petite organiste de la veille était, en ce même moment, fort perplexe. Sur les deux divans de son cabinet de toilette, deux robes s'étalaient à grands flots, une robe blanche et une robe bleue. Bettina se demandait laquelle de ces deux robes elle allait mettre, pour aller le soir à l'Opéra. Elles les trouvait délicieuses toutes les deux, mais il fallait bien choisir. Elle ne pouvait en mettre qu'une. Après de longues hésitations, elle se décida pour la robe blanche. A neuf heures et demie, les deux sœurs montaient le grand escalier de l'Opéra. Quand elles entrèrent dans
leur loge/ le rideau se levait sur le second tableau du deuxième acte d^Aïda^ l'acte du ballet et de la marche.
Deux jeunes gens, Eoger de Puymartin et Louis de Martilletj se trouvaient assis au premier rang d'une baignoire^ de rez-de-cbaussée. Ces demoiselles du corps de ballet n'étaient pas encore en scène, et ces messieurs, désœuvrés/ s'amusaient à regarder la salle. L'apparition de miss Percival fit sur tous deux une très vive impression.
Ah ! ah ! dit Puymartin, le voilà, le petit lingot^ d'or ! Tous deux braquèrent^ leurs lorgnettes^ sur Bettina.
— Il est éblouissant,'^ ce soir, le petit lingot d'or, continua Martillet. Regarde donc ... la ligne du cou . . . l'attache des bras. . . Jeune fille encore et déjà femme.
— Oui, elle est ravissante ... et à son aise par-dessus le marché.
— Quinze millions, il paraît, quinze millions à elle, bien à elle, et la mine d'argent marche toujours !
— BéruUe m'a dit vingt-cinq millions. . . et il est très au courant des choses d'Amérique, BéruUe.
— Vingt-cinq millions ! Un joli banco^ pour Romanelli !
— Comment, Romanelli ?
— Le bruit court qu'il l'épouse, que le mariage est décidé.
— Mariage décidé, soit, mais avec Montessan, pas avec Romanelli . . . Ah ! enfin, voici le ballet !
Madame Scott, avec beaucoup d'attention et de plaisir, suivait les évolutions du ballet; mais Bettina brusquement était devenue songeuse, -^^ en apercevant dans une loge, de l'autre côté de la salle, un grand jeune homme brun. Miss Percival se parlait à elle-même et se disait :
Tous deux braquèrent leurs lorgnettes sur Bettina.
— Que faire ? que décider ? Faut-il l'épouser, ce grand garçon qui est là en face et qui me lorgne ?-'^-'^ . . . car c'est moi qu'il regarde. . . Il va venir tout à l'heure pendant l'entr'acte, et, quand il entrera, je n'aurais qu'à lui dire: ^*^ C'est fait! voici ma main. . . Je serai votre femme. ^^ Et ce serait fait ! Princesse, je serais princesse ! princesse Romanelli ! princesse Bettina ! Bettina Romanelli ! Cela s'arrange bien, cela sonne très gentiment à l'oreille : "^"^Madame la princesse est servie ... — Madame la princesse montera-t-elle à cheval demain matin?. . . ^^ Cela m'amuserait-il d'être princesse?. . . Oui et non. . . Parmi tous ces jeunes gens qui, depuis un an, à Paris, courent après mon argent, ce prince Eomanelli, c'est encore ce qu'il y a de mieux. . . Il faudra bien que je me décide, un de ces jours, à me marier. . . Je crois qu'il m'aime. . . Oui, mais moi, est-ce que je l'aime? 'Non, je ne crois pas ... et j'aimerais tant aimer ! . . . Oh ! oui, j'aimerais tant!. . .
A l'heure précise où ces réflexions passaient par la jolie tête de Bettina, Jean, seul dans son cabinet de travail, assis devant son bureau avec un gros livre sous l'abat-jour^^ de sa lampe, repassait, en prenant des notes, l'histoire des campagnes de Turenne.-'^^ Il était chargé de faire un cours aux sous-officiers du régiment, et, prudemment, il préparait sa leçon du lendemain.
Mais voilà que, tout à coup, au milieu de ses notes : Nordlingen, 1642; les Dunes, 1658; Mulhausen et Turckheim, 1674-1675, voilà qu'il aperçut un croquis-^^ . . . Jean ne dessinait pas trop mal. Un portrait de femme était venu se placer de lui-même sous sa plume. Qu'est-ce qu'elle venait faire là, au milieu des victoires de Turenne, cette petite bonne femme ? Et puis laquelle était-ce ? . . . Madame Scott ou miss Perci-
val ?.. . Comment savoir ? . . . Elles se ressemblaient tant ! . . . Et Jean, péniblement/^ laborieusement, revenait à l'histoire des campagnes de Turenne.
Au même moment encore, F abbé Constantin, à genoux devant sa petite couchette de noyer,^^ de toutes les forces de son âme, appelait les grâces du Ciel sur les deux femmes qui lui avaient fait passer une si douce et une si heureuse journée. Il priait Dieu de bénir^'^ madame Scott dans ses enfants et de donner à miss Percival un mari selon son cœur.
NOTES EXPLICATIVES
1) la loge: sorte de cabinet (petite chambre) au théâtre pour les spécutateurs.
2) la baignoire: loge de théâtre au rez-de-chaussée.
3) desœuvré: sans occupation.
4) le lingot: morceau de métal fondu.
5) braquer: tourner vers un point; diriger vers.
6) la lorgnette: instrument d'optique dont on se sert au théâtre.
7) éblouissant: ce qui éblouit (frappe les yeux comme une grande clarté, une lumière très vive).
8) le banco: valeurs de banque, somme.
9) causer: parler, faire de la conversation.
10) songeux (-se): pensif. Songer: penser, rêver.
11) lorgner: regarder avec une lorgnette (voir note 6).
12) l'abat-jour (m.): chose en étoffe, en métal, etc. qui couvre le haut de la lampe.
13) Turenne: maréchal de France (1611-1675).
14) le croquis: petit dessin, image.
15) péniblement: avec peine, difficulté.
16) le noyer: arbre qui porte les noix; bois de cet arbre.
17) bénir: donner sa bénédiction.
A QUESTIONNAIRE
1) Où Madame Scott et Bettina étaient-elles allées ce solr-là?
2) A quel moment est-ce qu'elles entrèrent dans leur loge?
3) Qui est en scène au second tableau du deuxième acte d'Aïda?
4) Où Roger et Louis étaient-ils assis?
5) Que faisaient-ils en attendant le lever du rideau?
6) Qu'est-ce qui fit sur tous deux une vive impression?
7) A l'aide de quoi examinaient-ils Miss Percival?
8) Quel était le résultat de leur examen?
9) Quel était le sujet de leur conversation?
10) Qu'est-ce qu'on disait du prince Romanelli?
11) Que faisait Jean pendant ce temps?
12) Savait-il dessiner? Si oui, quel portrait avait-il fait presque machinalement?
1) Comment un cabinet de travail est-il meublé?
2) A quoi sert un abat-jour? un escalier? une lorgnette? une lampe?
3) Mentionnez différentes sortes d'éclairage.
4) Qu'est-ce que c'est qu'Aïda; et qui en est le compositeur?
5) Quelles sont les divisions d'une pièce de théâtre? d'un roman? d'un poème?
6) Comment appelle-t-on la partie du théâtre où jouent les acteurs?
7) A quoi sert le rideau?
EXERCICES
1) Dans le paragraphe commençant ainsi: «A l'heure précise. . .» faites parler Jean à la première personne du singulier.
2) Classifiez les mots suivants: gros, prenant, prudemment, sa, laquelle, ah, comment.
3) Définissez les idiomes: a) être en scène, b) être à son aise, c) ces millions sont bien à elle, d) le bruit court.
Paris autrefois appartenait aux Parisiens, et cet autrefois n'est pas très loin de nous ; trente ou quarante ans à peine. Les Français, à cette époque, étaient maîtres de Paris, comme les Anglais sont maîtres de Londres, les Espagnols de Madrid et les Russes de Saint-Pétersbourg. Ces temps ne sont plus. Les étrangers ne viennent pas seulement visiter Paris; ils viennent y vivre.
Nous avons à présent, à Paris, une colonie russe, une colonie espagnole, une colonie levantine, une colonie américaine; ces colonies ont leurs églises, leurs banquiers, leurs médecins, leurs journaux, leurs pasteurs, leurs popes-*^ et leurs dentistes.
Parmi^ ces colonies étrangères, la plus nombreuse, la plus riche, la plus brillante, c'est la colonie américaine.
Les Américains subissent^ très fortement l'attraction de Paris. Il n'est pas au monde de ville oii il soit plus agréable et plus facile de dépenser beaucoup d'argent. Par des raisons de race et d'origine, cette attraction s'exerçait sur madame Scott et sur miss Percival d'une façon toute particulière. Suzie Percival avait reçu de sa mère une éducation toute française, et elle avait élevé sa sœur dans le même amour de notre pays. Les deux sœurs se sentaient Françaises, mieux que cela. Parisiennes.
Aussitôt que cette avalanche de millions se fut abattue sur elles, un même désir les posséda : venir vivre à
Paris. Elles demandèrent la France comme on demande la patrie. M. Scott fit quelque résistance.
— Quand je ne serai plus là, disait-il, quand je viendrai seulement tous les ans passer deux ou trois mois en Amérique, pour surveiller^ vos intérêts, vos revenus à toutes deux diminueront.
— Qu'importe ! répondait Suzie, nous sommes riches, trop riches. . . Partons, je vous en prie. . . Nous serons si contentes ! si heureuses !
M. Scott se laissa fléchir;^ et Suzie, dans les premiers jours de janvier 1880, put écrire la lettre suivante à son amie, Katie Norton, qui, depuis quelques années déjà, habitait Paris:
* Victoire ! c'est décidé ! Richard a consenti. J'arrive au mois d'avril et je redeviens Française. Vous m'avez offert de vous charger de tous les préparatifs de notre installation à Paris. Je suis horriblement indiscrète. . . J'accepte.
^ Je voudrais, dès que je mettrai le pied à Paris, pouvoir jouir de Paris, ne pas perdre mon premier mois en courses chez les tapissiers,^ chez les carrossiers,"^ chez les marchands de chevaux. Je voudrais, en descendant du chemin de fer, trouver dans la cour de la gare ma voiture, mon cocher, mes chevaux. Je voudrais vous avoir, ce jour-là, à dîner avec moi chez moi. Louez ou achetez un hôtel, engagez des domestiques, choisissez les voitures, les chevaux, les livrées. Je m'en rapporte absolument à vous.^
^ Surtout, ma chère Katie, ne comptez pas avec l'argent. . . Des folies, faites des folies. Voilà tout ce que je vous demande. ^
Le jour même oii madame Norton recevait cette lettre, la nouvelle éclatait^ de la débâcle d'un certain Gar-
neville, gros spéculateur, qui s'était installé dans un hôtel tout battant neuf-^^ et qui n'avait d'autre défaut^^ qu'une trop violente magnificence.
Madame Norton signa un acte de location/^ — cent mille francs par an, — avec faculté d'acheter l'hôtel et le mobilier^^ pour deux millions dans la première année du bail. Un tapissier de grand style se chargea de corriger, d'adoucir le luxe démesuré^^ d'un ameublement criard et tapageur.
Et voilà comment, lorsque, le 15 avril 1880, M. Scott, Suzie et Bettina descendirent du rapide^^ du Havre, à quatre heures et demie, sur le quai-^^ de la gare Saint-Lazare, ils trouvèrent madame Norton, qui leur dit:
— Votre calèche est là, dans la cour. Il y a derrière la calèche, un landau pour les enfants et, derrière le landau, un omnibus pour les domestiques. Les trois voitures à votre chiffre, -^^ conduites par vos cochers et attelées de vos chevaux. Vous demeurez : 24, rue Murillo, et voici le menu de votre dîner de ce soir. Vous m'avez invitée, il y a deux mois, j'accepte et je prendrai même la liberté de vous amener une quinzaine de personnes. Je fournis tout, même les invités . . . Rassurez-vous, vous les connaissez tous, ce sont de nos amis communs ... et, dès ce soir, nous pourrons juger des mérites de votre cuisinier.
NOTES EXPLICATIVES
1) le pope: prêtre de TÉglise russe
2) parmi: au milieu de.
3) subir: être soumis à, éprouver, expérimenter.
4) surveiller: garder, diriger, contrôler.
5) fléchir: courber, incliner, se soumettre, convaincre.
6) le tapissier: celui qui fait ou vend toutes sortes de
meubles, de décorations d'appartement, de tapisseries (ouvrages brodés, Gobelins, ets.).
7) le carossier: celui qui fait des carosses (voitures de luxe) .
8) je m'en rapporte à vous: je laisse tout à votre bon jugement; j'ai toute confiance en vous.
9) éclater: faire explosion, se manifester, produire un bruit subit et violent.
10) tout battant neuf: tout à fait neuf.
11) le défaut: imperfection.
12) acte de location (m.); bail (contrat qu'on fait pour louer quelque chose.
13) le mobilier: ensemble de meubles.
14) démesuré: hors de mesure ordinaire, trop grand.
15) le rapide: train rapide.
16) le quai: trottoir ou plate-forme dans une gare; endroit du port où partent et arrivent les bateaux.
17) à votre chiffre: avec votre monogramme, à vos initiales.
QUESTIONNAIRE
1) A qui appartenait Paris autrefois? Et maintenant?
2) Que constitue la colonie américaine à Paris?
3) Qu'est-ce qu'il est facile de faire à Paris?
4) Quelle éducation avait reçue Suzie Percival, et de qui?
5) Pourquoi les deux sœurs se sentaient-elles françaises?
6) Monsieur Scott désirait-il venir habiter Paris?
7) Quand et à qui madame Scott écrivit-elle en janvier 1880?
8) Pourquoi disait-elle dans sa lettre ma voiture, mon cocher, mes chevaux?
9) Et pour cela, à qui s'en rapportait-elle?
10) Quel défaut avait cet hôtel à Paris?
11) Qui les Américains trouvèrent-ils en descendant du train à la gare St. Lazare?
1) Nommez ici les pays dont les villes suivantes sont les capitales: Paris, Londres, Rome, Madrid, Berne, Pétrograd, Vienne.
2) Que signifie ici «le Levant»?
3) Qu'est-ce qu'un gros spéculateur?
4) Comment appelle-t-on souvent un cuisinier dans ce pays?
EXERCICES
1) Nommez les temps primitifs des verbes suivants: appartenait, ont, soit, avait, reçu, fit, a consenti, je mettrai, descendirent, je prendrai.
2) Mettez au temps qu'il faut:
a) Autrefois, Paris (appartenir) aux Parisiens.
b) Est-il une ville où il (être) plus facile de dépen-
ser son argent?
c) Aussitôt que ces millions (s'abattre) sur elles. . .
d) Quand je ne (être) plus là.
e) Ne (compter) pas avec l'argent, (faire) des folles.
3) Remplacez les tirets par des adjectifs ou pronoms possessifs:
a) Nous avons — église, ils ont .
b) Dépenser — argent.
c) J'ai une éducation française, quelle est — — ?
d) J'ai écrit — lettre, avez-vous écrit , dites-
lui d'écrire. .
Le succès de madame Scott et de miss Percival fut immédiat, décisif, foudroyant.-^
La beauté des deux sœurs n'était pas discutable. On admira leur grâce, leur élégance et leur distinction ; on fît la cour à madame Scott, on la lui fit énormément. . . on la lui fit en français, en anglais, en
italien, en espagnol. . . car elle savait ces quatre langues ... et voilà encore un avantage que les étrangères ont sur ces pauvres Parisiennes, qui, généralement, ne connaissent que leur langue maternelle et n^ont pas la ressource des passions internationales.
Madame Scott ne prit pas de bâton pour mettre les gens dehors. Elle eut, en même temps dix, vingt, trente adorateurs. IsTul ne put se vanter^ d'une préférence quelconque,^ à tous elle opposa la même résistance aimable, enjouée,^ riante. . . Il fut clair qu'elle s'amusait du jeu et ne prenait pas un instant la partie au sérieux. Elle jouait pour le plaisir, pour l'honneur, pour l'amour de l'art. M. Scott n'eut jamais la moindre inquiétude; il avait parfaitement raison d'être tranquille. . . Bien plus, il jouissait des succès de sa femme; il était heureux de la voir heureuse. Il l'aimait beaucoup. . . un peu plus qu'elle-même ne l'aimait. Lui, elle l'aimait bien, et voilà tout. Il y a une grande distance entre bien et beaucoup quand ces deux adverbes sont placés après le verbe: aimer.
Quant à Bettîna, ce fut autour d'elle une course fantastique, une ronde infernale ! Une telle fortune ! une telle beauté ! Miss Percival était arrivée à Paris le 15 avril ; quinze jours ne s'étaient pas écoulés que les demandes en mariage commençaient à pleuvoir. Dans le cours de cette première année, — Bettina s'était amusée à tenir fort exactement cette petite comptabilité,^ — dans le cours de cette première année, elle aurait pu, si elle avait voulu, se marier trente-quatre fois ... Et quelle variété de prétendants !^
Quelques jours après cette représentation d^Aïda,
les deux sœurs avaient eu ensemble une assez longue conversation sur cette grosse, sur cette éternelle question de mariage. Certain nom avait été prononcé par madame Scott, qui avait provoqué de la part de miss Percival le refus le plus net et le plus énergique. Et Suzie, en riant, avait dit à sa sœur :
— Vous serez bien forcée, cependant, Bettina, de finir par vous marier. . .
— Oui, certainement!. . . Mais je serais si fâchée, Suzie, de me marier sans amour ! . . . Il me semble que, pour me résoudre^ à une chose pareille, j'aurais besoin de me voir tout à fait en danger de mourir vieille fille . . . et je n'en suis pas là !
— ISTon, pas encore.
— Attendons alors, attendons !
Bettina tendrement embrassa sa sœur ; puis, restant là, câline, la tête sur l'épaule de Suzie :
— Si, cependant, cela vous ennuyait de me garder ici près de vous, si vous aviez hâte de vous débarrasser de moi, savez-vous ce que je ferais ? Je mettrais dans une corbeille les noms de deux de ces messieurs et je tirerais au sort^ ... Il y en a deux qui, à la rigueur,^ ne me seraient pas absolument désagréables.
— Lesquels deux ?
— Cherchez . . .
— Le prince Romanelli . . .
— Et d'un!. .. A l'autre!...
— M. de Montessan. . .
— Et de deux ! . . . C'est cela même : oui, ces deux là seraient acceptables, mais seulement acceptables . . . et ce n'est pas assez.
Voilà pourquoi Bettina attendait avec une extrême impatience le jour du départ et de l'installation à Lon-
gueval. . . Elle se sentait un peu lasse-*^^ de tant de plaisirs^ de tant de succès, et de tant de demandes en mariage. Le tourbillon parisien, dès son arrivée, l'avait prise, et pour ne plus la lâcher. Pas une heure de halte ni de repos . . . Elle éprouvait le besoin d'être livrée à elle-même, à elle seule, pendant quelques jours au moins, de se consulter et de s'interroger à loisir^-'^ dans la pleine tranquillité et dans la pleine solitude de la campagne, de s'appartenir enfin. . .
Aussi Bettina était-elle toute guillerette-'^^ et toute joyeuse, en montant, le 14 juin, à midi, dans le train qui devait la conduire à Longueval. Dès qu'elle se vit seule, dans un coupé, avec sa sœur :
— Ah! s'écria-t-elle, que je suis contente! Respirons un peu. En tête à tête avec vous pendant dix jours ! car les Norton et les Turner ne viennent que le 25, n'est-ce pas?
— Oui, seulement le 25.
— Nous allons passer notre vie à cheval, en voiture, dans les bois, dans les champs. Dix jours de liberté ! Et, pendant ces dix jours, plus d'amoureux! plus d'amoureux ! Et tous ces amoureux, de quoi, mon Dieu, étaientils amoureux ? De moi ou de mon argent ? Le voilà le mystère, l'impénétrable mystère !
La machine siffla, le train s'ébranla-^^ lentement.
NOTES EXPLICATIVES
1) foudroyant: comme la foudre (décharge électrique pendant un orage) ; ce qui cause une émotion soudaine et violente.
2) se vanter: parler de son propre mérite.
3) quelconque: quel qu'il soit, n'importe lequel; médiocre.
4) enjoué: d'une gaieté douce.
98 L'ABBÉ CONSTANTIJSF
5) la comptabilité: art de tenir les comptes en règle, de tenir les livres de commerce.
6) le prétendant: celui qui aspire à, qui veut obtenir quelque chose (ici: la main d'une femme).
7) se résoudre: se décider, prendre une résolution.
8) tirer au sort: laisser décider le sort (le hasard, la destinée).
9) à la rigueur: si c'est absolument nécessaire.
10) las (-se): fatigué.
11) à loisir: librement, à son aise.
12) guilleret (-te): vif et gai.
13) s'ébranler: se mettre en mouvement.
^ QUESTIONNAIRE
1) Dans quelles langues fit-on la cour à madame Scott?
2) Combien d'adorateurs eut-elle en même temps?
3) S'amusait-elle du jeu, et M. Scott en était-il inquiet?
4) Quant à Bettina, combien de demandes en mariage reçut-elle la première année?
5) Qu'est-ce qui provoque un refus énergique de la part de Miss Percival?
6) Cette dernière, est-elle au point de mourir vieille fille?
7) Quels messieurs ne seraient pas désagréables à Bettina?
8) Était-elle contente de monter dans le train qui devait la conduire à Longueval?
9) Pourquoi Bettina était-elle impatiente de partir pour Longueval?
10) Avec qui sera-t-elle en tête-à-tête dans les dix jours suivants ?
11) Quand arriveront les Norton et les Turner?
12) Alors, dans ces jours de liberté, comment les deux sœurs vont-elle passer leur vie?
1) Pourquoi dit-on d'une chose qu'elle n'est pas «discutable»?
2) Dans quelle saison de l'année se trouve le mois d'avril?
3) Quelle différence faites-vous entre «une certaine affaire» et «une affaire certaine»? entre «aimer beaucoup» et «aimer bien»?
EXERCICES
1) Mettez au masculin ou au féminin, selon le cas, les mots suivants: immédiat, décisif, anglais, français, italien, espagnol, adorateur, elle, sérieux, éternelle, net.
2) Faites parler madame Scott à la première personne du singulier de l'indicatif présent dans tout le paragraphe commençant par: «Madame Scott ne prit pas le bâton. . .».
3) Donnez les antonymes de: succès, beauté, dehors, clair, honneur, inquiétude, beaucoup, infernal, éternel.
4) Expliquez les idiomes suivants et contruisez avec chacun une phrase de la première personne du singulier du passé indéfini: a) faire la cour, b) prendre au sérieux, c) en être là. d) tirer au sort, e) demander en mariage, f) avoir un tête-à-tête.
Ce même jour, à sept heures et demie, Jean venait chercher le cure au presbytère et tous deux prenaient la route du château.
Depuis un mois, une véritable armée d'ouvriers s'était emparée-^ de Longueval; les auberges et les cabarets du village faisaient fortune. D'immenses voitures de déménagement^ avaient apporté de Paris des cargaisons de meubles et de tapisseries.
L'abbé Constantin croyait savoir ce que c'était que le luxe. Il dînait, une fois par an, chez son évêque, monseigneur Foubert, prélat aimable et riche, qui recevait assez largement. Le curé, jusqu'alors, avait pensé qu'il ne pouvait y avoir rien au monde de plus somptueux que
le palais épiscopa,l de Souvigny, que les châteaux de Lavardens et de Longueval ... Il commençait à comprendre d'après ce qu'il entendait dire des splendeurs nouvelles de Longueval, que le luxe des grandes maisons d'aujourd'hui devait dépasser singulièrement le luxe sérieux et sévère des vieilles maisons d'autrefois.
Dès que le curé et Jean eurent fait quelques pas dans l'allée du parc qui conduisait au château :
— Eegarde, Jean, dit le curé, quel changement! Toute cette partie du parc était laissée à l'abandon. . . et voilà que tout est sablé, ratissé^ ... Je ne vais plus me sentir ici chez moi comme autrefois . . . Ça va être trop beau ! Je ne vais plus retrouver mon vieux fauteuil de velours marron,^ où il m' arrivait si souvent de m'endormir après dîner. Et si je m'endors ce soir, que deviendrai-je? Tu feras attention, Jean. . . Si tu vois que je commence à m' engourdir,^ tu t'approcheras de moi et tu me pinceras un peu au bras, par derrière. Tu me le promets ?
— Oui, mon parrain, je vous le promets.
Jean ne prêtait qu'une attention médiocre aux discours du curé. Il se sentait une extrême impatience de revoir madame Scott et miss Percival; mais cette impatience était mêlée d'une très vive inquiétude. Allaitil les retrouver, dans le grand salon de Longueval, telles qu'il les avait vues dans la petite salle à manger du presbytère? Peut-être, au lien de ces deux femmes si parfaitement simples et familières, s' amusant de cette dînette improvisée, et qui, dès le premier jour, l'avaient accueilli avec tant de grâce et de familiarité, peut-être allait-il retrouver deux jolies poupées mondaines, élégantes, froides et correctes. Son impression première allait-elle s'effacer ? . . . disparaître ? Allait-elle, au con-
traire, se faire en son cœur plus douce et plus profonde encore ?
Ils montèrent les six marches du perron*^ et furent reçus dans le vestibule par deux grands valets de pied de l'air le plus digne et le plus imposant.
L'un des valets de pied ouvrit à deux battants^ la porte du grand salon.
Madame Scott, en voyant entrer le curé et Jean, se leva, et, allant à leur rencontre :
— Que vous êtes aimable, dit-elle, monsieur le curé, d'être venu. . . Et vous aussi, monsieur. . . et que je suis contente de vous revoir, vous, mes premiers, mes seuls amis dans ce pays!
Jean respira. C'était bien la même femme.
— Voulez-vous me permettre, ajouta madame Scott, de vous présenter mes enfants ? . . . Harry et Bella . . . venez.
Harry était un très gentil petit garçon de six ans et Bella une très jolie petite fille de cinq ans; ils avaient les grands yeux noirs de leur mère et ses cheveux dorés.
Après que le curé eut embrassé les deux enfants, Harry, qui regardait avec admiration l'uniforme de Jean, dit à sa mère:
— Et le militaire, maman, faut-il l'embrasser aussi, le militaire ?
— Si vous voulez, répondit madame Scott, et s'il le veut bien.
Les deux enfants étaient, une minute après, installés sur les genoux de Jean et l'accablaient^ de questions.
— Vous êtes officier ?
— Oui, je suis officier.
— Dans quoi ?
— Dans l'artillerie.
Les deux enfants étaient installés sur les genoux de Jean.
— Les artilleurs . . . c'est ceux qui tirent le canon . . . Oh ! que cela m'amuserait d'entendre tirer le canon et d'être tout près !
— Vous nous emmènerez, un jour, quand on le tirera, le canon ; dites, voulez-vous ?
Madame Scott, pendant ce temps, causait avec le curé, et Jean, tout en répondant aux questions des enfants, regardait madame Scott. Elle avait une robe de mousseline blanche, mais la mousseline disparaissait sous une avalanche de petits volants-'^^ de valenciennes. La robe était décolletée par devant, en carré. Les bras nus jusqu'au coude, un gros bouquet de roses rouges à l'ouverture du corsage, une rose rouge fixée dans les cheveux par une agrafe-^^ de diamants, rien de plus.
Madame Scott s'aperçut tout à coup que Jean était occupé militairement par ses deux enfants :
— Oh! comme je vous demande pardon, monsieur! Harry ! Bella ! . . .
— Je vous en prie, madame, laissez-les-moi.
— Et comme je suis contrariée de vous faire dîner si tard! Ma sœur n'est pas encore descendue. Ah! la voici.
Bettina fit son entrée. La même robe de mousseline blanche, le même petit fouillis^^ de dentelles, les mêmes roses rouges, la même grâce, la même beauté, et le même accueil riant, aimable, ouvert.
— ' Je suis votre servante, monsieur le curé. M'avezvous pardonné mon horrible indiscrétion de l'autre jour ?
Puis, se tournant vers Jean et lui tendant la main:
— Bonjour, monsieur... monsieur... Bon! voilà que je ne me rappelle plus votre nom. . . et cependant il me semble que nous sommes déjà de vieux amis ?. . .
— Jean Eeynaud.
— Jean Reynaud. . . c'est cela. Bonjour, monsieur Reynaud!... mais, je vous en préviens loyalement, quand nous serons tout à fait de vieux amis, dans une huitaine de jours, je vous appellerai monsieur Jean. . . C'est un très joli nom, Jean.
On annonça le dîner. Les gouvernantes vinrent chercher les enfants. Madame Scott prit le bras du curé; Bettina, le bras de Jean. . .
La conversation s'engagea, facile, animée, confiante. . . Les deux sœurs étaient ravies. Elles avaient déjà fait une promenade à pied, dans le parc. Elles se promettaient de faire, le lendemain, une longue promenade à cheval dans la forêt. Monter à cheval, c'était leur passion, leur folie! Et c'était aussi la passion de Jean, si bien qu'au bout d'un quart d'heure, on le priait d'être de cette promenade du lendemain. Il acceptait avec joie. Personne, mieux que lui, ne connaissait les environs : c'était son pays. Il serait si heureux de leur en faire les honneurs et de leur montrer une foule-^^ de petits endroits ravissants, que jamais, sans lui, elles ne sauraient découvrir !
— Vous montez tous les jours à cheval ? lui demanda Bettina.
— Tous les jours et généralement deux fois. Le matin pour mon service et le soir pour mon plaisir.
— De bonne heure, le matin ?
— A cinq heures et demie . . .
— A cinq heures et demie, tous les matins ?
— Oui, le dimanche excepté.
— Alors, vous vous levez ?
— A quatre heures et demie.
— Et il fait jour?
— Oh ! en ce moment, grand jour.
— Se lever ainsi à quatre heures et demie, c'est admirable ! . . . Nous finissons notre journée, bien souvent, à rheure où vous la commencez. Et vous l'aimez, votre métier ?
— Beaucoup, mademoiselle. Cela est si bon d'avoir son existence toute droite devant soi, avec des devoirs bien nets et bien définis !
— Cependant, dit madame Scott, ne pas être son maître, avoir toujours à obéir ! . . .
— C'est là peut-être ce qui me va le mieux. Il n'y a rien de plus facile que d'obéir. . . et puis, apprendre à obéir, c'est la seule façon d'apprendre à commander.
— Ah ! ce que vous dites là, comme cela doit être vrai!
— Oui, sans doute, continua le curé, mais ce qu'il ne vous dit pas, c'est qu'il est l'officier le plus distingué de son régiment, c'est que. . .
— Mon parrain, je vous en prie. . .
NOTES EXPLICATIVES
1) s'était emparé (e) : avait pris possession.
2) le déménagement: action de transporter les meubles d'une maison dans une autre.
3) l'évêque (m.): prince d'église; chef d'un diocèse.
4) ratisser: nettoyer et unir avec un râteau (instrument de jardinier avec beaucoup de dents).
5) marron (adj. inv.): brun rougeâtre.
6) s'engourdir: commencer à dormir. Subst. : l'engourdissement.
7) le perron: petit escalier de quelques marches au dehors d'une maison.
8) le battant: chacun des côtés d'une porte qui s'ouvre en deux.
9) accabler: surcharger.
10) le volant: garniture légère en dentelle ou en étoffe, attachée à la jupe d'une robe.
106 L'ABBÉ CONSTA.NTIN
11) l'agrafe (f.): crochet de métal qui sert à joindre les bords opposés d'un vêtement.
12) le fouillis: désordre, pêle-mêle.
13) la foule: multitude de personnes ou de choses.
QUESTIONNAIRE
1) Comment s'appelaient les deux enfants de Mme. Scott?
2) Quel âge avaient-ils?
3) Par qui furent-ils présentés au curé et à Jean?
4) Que fit alors le curé?
5) Qu'est-ce que Harry regardait avec admiration?
6) Qu'est-ce qu'il demandait à sa mère?
7) Où les enfants étaient-ils bientôt installés?
8) Qu'est-ce qu'ils voulaient savoir de Jean?
9) Qu'est-ce que le petit garçon voulait entendre de tout près?
10) Quelle promesse cherchait-il à obtenir de Jean? B
1) Qu'est-ce qu'on dit lors qu'on présente une personne à une autre?
2) Quelle espèce de mots est: dix? très? leur? doré? aussi?
3) Qu'est-ce qu'un curé? un uniforme? un militaire?
4) De quels mots les termes suivants sont-ils dérivés: doré? embrasser? officier?
5) Citez les grades d'officiers militaires.
6) Que signifie: présenter quelqu'un? accabler de? tirer le canon?
7) Quel est le contraire de: gentil? admiration? s'amuser?
8) Nommez d'autres mots qui appartiennent à la même famille comme: a) permettre, b) présenter, c) amuser.
9) Quelle est la différence entre «artillerie» et «artilleur»?
10) Citez d'autres mots en «eur» qui désignent l'occupation ou la profession d'une personne.
EXERCICES
1) Mettez les verbes suivants: a) au participe présent et passé, b) à l'impératif, c) au présent du subjonctif: s'emparer, croire, savoir, entendre, s'endormir, sentir, accueillir, permettre, falloir.
2) Dans les phrases suivantes remplacez les tirets par des prépositions:
a) Le curé dînait une fois — an — son évêque.
b) Il commençait — comprendre.
c) Je me sens ici comme — moi.
d) Madame Scott, — voyant entrer le curé. . .
e) Que vous êtes aimable — être venu!
f ) La robe était décolletée — devant.
g) Montez- vous à cheval — bonne heure le matin?
3) Suppléez des pronoms interrogatifs, relatifs ou démonstratifs dans ce qui suit:
a) L'abbé croyait savoir était que le luxe.
b) L'allée du parc — conduisait au château.
c) Vous êtes officier? Dans — ?
d) Les artilleurs. . . c'est — qui tirent le canon?
e) Obéir! C'est me va le mieux.
Le curé, malgré la résistance de Jean, allait se lancer dans le panégyrique-*- de son filleul, quand Bettina, intervenant:
— C'est inutile, monsieur le curé, ne dites rien. . . Tout ce que vous diriez, nous le savons. Nous avons eu l'indiscrétion de prendre des renseignements sur monsieur . . . Oh ! j'ai failli dire^ monsieur Jean. . . sur monsieur Eeynaud. Eh bien, ils ont été admirables, les renseignements !
— Je serais curieux de savoir, dit Jean.
— Rien . . . rien, vous ne saurez rien. Je ne veux pas vous faire rougir, et vous seriez obligé de rougir.
Puis, se tournant vers le curé :
— Mais sur vous aussi, monsieur le curé, nous avons eu des reseignements. Il paraît que vous êtes un saint . . .
— Oh ! quant à sela, c'est bien vrai ! s'écria Jean.
Ce fut le curé, cette fois, qui coupa court à l'éloquence de Jean. Le dîner était sur le point de finir. Le café était servi sur la terrasse, devant le château ; on entendait au loin le son un peu f êlé^ de la vieille horloge du village qui sonnait neuf heures. Les prés^ et les bois s'endormaient. Le parc ne gardait plus que de longues lignes indécises et ondulantes. La lune, lentement, émergeait de la cime^ des grands arbres.
Bettina prit sur la table une boîte de cigares.
— Fumez-vous ? dit-elle à Jean.
— Oui, mademoiselle.
— ^ Prenez alors, monsieur Jean. . . Tant pis, je l'ai dit . . . Prenez . . . Mais non . . . écoutez d'abord.
Et, parlant à demi-voix, tout en lui présentant la boîte de cigares:
— Il fait nuit maintenant, vous pourrez rougir tout à votre aise. Je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit tout à l'heure, à table. Un vieux notaire de Souvigny, qui a été votre tuteur, est venu voir ma sœur à Paris pour le payement du château. Il nous a raconté ce que vous avez fait, après la mort de votre père, quand vous n'étiez qu'un enfant, ce que vous avez fait pour cette pauvre mère et pour cette pauvre jeune fille. TsTous avons été très attendries^ de cela, ma sœur et moi.
— Oui, monsieur, continua madame Scott, et c'est pour cela que nous vous avons reçu aujourd'hui avec un
Le café était servi sur la terrasse.
tel plaisir. Nous n'aurions pas fait à tout le monde le même accueil,'^ vous pouvez en être persuadé. Eh bien, prenez votre cigare maintenant ; ma sœur est là qui attend. ! '
Jean ne trouva pas une parole à répondre, Bettina était là, plantée devant lui, avec la boîte de cigares dans ses deux mains, les yeux fixés franchement sur le visage de Jean. Elle goûtait ce plaisir très réel et très vif qui peut se traduire par cette phrase :
- — Il me semble que je regarde un brave garçon.
— Et maintenant, dit madame Scott, asseyons-nous là, devant cette nuit charmante . . . Prenez votre café . . . Fumez. . .
— Et ne parlons pas, Suzie, ne parlons pas. Ce grand silence de la campagne après ce grand vacarme^ de Paris, c'est adorable ! Pestons là, sans rien dire. Regardons le ciel, la lune et les étoiles.
Tous les quatre, avec beaucoup de plaisir, exécutèrent ce petit programme. Suzie et Bettina, calmes, reposées, dans un absolu détachement de leur existence de la veille, se prenant déjà de tendresse pour ce pays qui venait de les recevoir et qui allait les garder.
Jean était moins tranquille; les paroles de miss Percival lui avaient causé une émotion profonde; son cœur n'avait pas encore repris tout à fait sa marche régnilière.
Mais, de tous, le plus heureux, c'était l'abbé Constantin. Il se perdit dans une très agréable rêverie ; il se retrouvait chez lui, il se retrouvait trop chez lui ; ses idées peu à peu se confondirent et s'embrouillèrent.^ La rêverie devint de l'engourdissement, l'engourdissement de la somnolence; le désastre fut bientôt complet, irréparable. Le curé s'endormit et s'endormit profondément.
Ce dîner merveilleux et les deux ou trois verres de vin de Champagne étaient bien pour quelque chose dans la catastrophe.
Jean ne s'était aperçu de rien. Il avait oublié la promesse faite à son parrain, mais Bettina, tout d'un coup, lui dit à voix basse:
— Monsieur Jean ! monsieur Jean !
— Mademoiselle ! . . .
— Regardez donc monsieur le curé, il dort.
— Oh ! mon Dieu ! c'est ma faute.
— Comment ! votre faute ? demanda madame Scott, également à voix basse.
— Oui . . . Mon parrain se lève de grand matin et se couche de très bonne heure ; il m'avait bien recommandé de l'empêcher de s'endormir. Très souvent, chez madame de Longueval, après le dîner, il s'assoupissait.-^^ Vous l'avez accueilli avec une telle bonté qu'il a repris ses habitudes d'autrefois.
— Et comme il a eu raison ! dit Bettina. Ne faisons pas de bruit, ne le réveillons pas.
— Vous êtes excellente, mademoiselle ; mais la soirée devient un peu fraîche.
— Ah ! c'est vrai ... Il pourrait s'enrhumer. ■^-'^ Attendez je vais aller chercher un de mes manteaux.
— Je crois, mademoiselle, qu'il vaudrait mieux tâcher de le réveiller adroitement pour qu'il ne se doute pas que vous l'avez vu dormir.
— Laissez-moi faire, dit Bettina. Suzie, chantons ensemble, tout bas d'abord, puis nous élèverons peu à peu la voix . . . Chantons.
Suzie et Bettina se mirent à chanter. Leurs voix douces et pénétrantes avaient, dans ce profond silence,
une exquise sonorité. L'abbé n'entendait rien^ ne bougeait pas. Charmé de ce petit concert, Jean se disait :
— Pourvu que mon parrain ne se réveille pas trop tôt!
Les voix cependant devenaient plus claires et plus hautes, mais l'abbé continuait à ne pas broncher. -"^^
— Comme il dort ! . . . dit Suzie ; c'est un crime de le réveiller.
— Il le faut bien ! . . . Plus haut, Suzie, plus haut ! Suzie et Bettina laissèrent éclater librement l'accord
de leurs deux voix.
Le curé se réveilla en sursaut. -^^ Après un court moment d'inquiétude, il respira. . . Personne, évidemment, ne s'était aperçu qu'il avait dormi. Il se redressa,^^ se détira prudemment, -^^ lentement. . . Il était sauvé!
Un quart d'heure après, les deux sœurs reconduisaient le curé et Jean jusqu'à la petite porte du parc, qui ouvrait sur le village, à une centaine de pas du presbytère. On approchait de cette porte, lorsque Bettina dit à Jean tout à coup :
— Ah! monsieur, j'ai depuis trois heures une question à vous adresser. Ce matin, en arrivant, nous avons rencontré, sur la route, un jeune homme mince, avec des moustaches blondes ; il montait un cheval noir ; il nous a saluées au passage.
— C'est Paul de Lavardens, un de mes amis. Il a déjà eu l'honneur de vous être présenté. . . mais un peu vaguement. Aussi son ambition est-elle de vous être représenté.
— Eh bien, vous nous l'amènerez un de ces jours, dit madame Scott.
— A partir du 25, s'écria Bettina. . . Pas avant ! pas avant ! Personne jusque-là, nous ne voulons voir person-
ne, excepté vous, monsieiir Jean. . . mais vous, c'est très extraordinaire, et je ne sais pas trop comment cela s'est fait, vous n'êtes déjà plus personne pour nous. . . Le compliment n'est peut-être pas très bien tourné, mais ne vous j trompez pas, c'est un compliment. . . J'ai l'intention d'être excessivement aimable en vous parlant ainsi.
— Et vous l'êtes, mademoiselle.
— Tant mieux si j'ai eu le bonheur de me faire bien comprendre. . . Au revoir, monsieur Jean, et à demain.
Madame Scott et miss Percival reprirent lentement le chemin du château.
Et maintenant, Suzie, dit Bettina, grondez^^-moi bien fort. . . Je m'y attends. . . Je l'ai mérite.
— Vous gronder ! Pourquoi ?
— Vous allez dire, j'en suis sûre, que j'ai été trop familière avec ce jeune homme.
— Non, je ne vous dirai pas cela. . . Ce jeune homme a fait sur moi, dès le premier jour, la plus heureuse impression. Il m'inspire une confiance absolue.
— Et à moi aussi.
— Je suis persuadée qu'il sera bien de nous appliquer toutes deux à nous en faire un ami.
— De tout mon cœur, quant à moi... D'autant mieux, Suzie, que j'ai déjà vu bien des jeunes gens, depuis que nous vivons en France. . . Oh! oui, j'en ai vu !.. . eh bien, celui-là est le premier — positivement le premier — dans les yeux duquel je n'ai pas lu clairement cette phrase : ^^ Mon Dieu ! que je serais donc content d'épouser les millions de cette petite personnelà ! ^ Cela était écrit distinctement dans les yeux de tous les autres ... et pas dans ses yeux à lui . . . Là-dessus, nous voilà rentrées . . . Bonsoir, Suzie, et à demain.
Madame Scott alla voir ses enfants et les embrasser endormis.
Bettina resta longuement accoudée-^"^ sur la balustrade de son balcon.
— Il me semble, se disait-elle, que je vais aimer ce pays.
NOTES EXPLICATIVES
1) le panégyrique: discours à la louange (glorification) de quelqu'un; éloge.
2) j'ai failli dire: j'ai presque dit.
3) fêlé: fendu (séparé dans le sens de la longueur), cassé, craqué.
4) le pré: petite prairie.
5) la cime: sommet (le point le plus haut) d'une montagne, d'un arbre.
6) attendri (e) : touché, ému.
7) Taccueil (m.): réception bonne ou mauvaise. Verbe: accueillir.
8) le vacarme: grand bruit, bruit tumultueux.
9) s'embrouiller: perdre l'ordre des idées.
10) s'assoupir: s'endormir à moitié.
11) s'enrhumer: contracter un rhume (catarrhe).
12) broncher: bouger, remuer, faire des mouvements.
13) en sursaut: brusquement, subitement.
14) se redresser: se remettre droit, se relever.
15) se détira prudemment: se tira (comme on fait après avoir dormi) avec prudence, avec précaution.
16) gronder: faire des reproches, réprimander.
17) s'accouder: s'appuyer, se reposer sur les coudes.
QUESTIONNAIRE
1) Où allait se lancer le curé?
2) Pourquoi Bettina dit-elle que Jean rougirait?
3) Et du curé aussi, les Américaines ont-elles des renseignements?
4) Où servit-on le café?
5) Maintenant qu'il fait nuit, que va dire Bettina à monsieur Jean?
6) Qu'est-ce que Jean trouve à répondre?
7) Qu'est-ce que les paroles de Miss Bettina avaient causé au lieutenant Jean?
8) De tous, qui était le plus heureux? Que lui arrivat-il?
9) Qu'avait recommandé l'abbé à son filleul?
10) Que firent Suzie et Bettina pour réveiller le curé?
11) Quelle est la seule personne que désire voir Bettina?
12) Après avoir échangé le bonsoir avec sa sœur, où alla madame Scott?
13) Qu'est-ce qui vous fait croire que Bettina va aimer ce pays?
1) A quoi sert l'horloge du village?
2) Quel contraste existe entre la campagne et Paris?
3) Que fait-on généralement lorsqu'on rencontre un ami sur la rue?
4) Quel est le contraire de: au loin? lentement? émerger?
EXERCICES
1) Lisez ou écrivez les quinze premières lignes de ce chapitre en faisant parler, a) le curé à la première personne du singulier du passé indéfini, b) Bettina aussi, à la même personne du même temps.
2) Mettez les verbes suivants à un temps indiqué par le sens:
a) Ne (dire) rien.
b) Si je disais cela, vous (rougir).
c) Il (faire) nuit maintenant.
d) Bettina (prendre) sur la table une boîte de ci-
gares.
e) A la mort de votre père, vous ne (être) qu'un
enfant.
f) Les paroles de Bettina lui (causer) une émotion
profonde.
3) Donnez la forme interrogative négative à ce qui
suit: a) Il me semble, b) Ma sœur est là qui m'attend, c) Asseyons-nous, d) Ses idées s'embrouillèrent, e) Il pourrait s'enrhumer.
4)Ênumérez au moins dix expressions idiomatiques contenues dans ce chapitre.
Le lendemain matin, au retour de la manœuvre/ Paul de Lavardens attendait Jean dans la cour du quartier. Il lui laissa à peine le temps de descendre de cheval. . . et, dès qu'il le tint seul à seul :
— Raconte, lui dit-il, vite, ton dîner d'hier ; raconte. Je les avais vues, moi, le matin. La petite conduisait quatre poneys noirs. . .et avec une crânerie!^. . . Je les ai saluées . . . As-tu parlé de moi ? M'ont-elles reconnu ? Quand me conduis-tu à Longueval? Mais réponds-moi, réponds-moi donc !
— Répondre ! répondre ! . . . A quelle question d'abord ?
— A la dernière.
— Quand je te conduirai à Longueval?
— Oui.
— Eh bien, dans une dizaine de jours. Elles ne veulent voir personne en ce moment.
— Alors tu ne retourneras à Longueval que dans une dizaine de jours ?
— Oh! moi, j'y retourne aujourd'hui, à quatre heures. Mais, moi, je ne compte pas. Jean Reynaud, le filleul du curé ! . . . Voilà pourquoi j'ai pénétré si facilement dans la confiance de ces deux chamantes femmes ; je me suis présenté sous le patronage et avec la garantie
de l'Église. . . Et puis on a découvert que je pouvais rendre de petits services; je connais très bien le pays; on va m'utiliser comme guide. . . Enfin, je ne suis personne, moi, tandis que toi, comte Paul de Lavardens, toi, tu es quelqu'un ! xlussi, ne crains rien, ton tour viendra avec les fêtes et les bals, quand il faudra briller, quand il faudra danser. Tu resplendiras alors de tout ton éclat et je rentrerai fort humblement dans mon obscurité.
— Moque-toi de moi tant qu'il te plaira. . . Il n'en est pas moins vrai que, pendant ces dix jours, tu vas prendre une avance . . . une avance ! . . .
— Comment ! une avance ?
— Voyons, Jean, est-ce que tu veux essayer de me faire croire que tu n'es pas déjà amoureux de l'une de ces deux femmes ? Est-ce possible ? Tant de beauté ! tant de luxe ! Ob ! . . . le luxe peut-être encore plus que la beauté!. . . Et cette petite. . . Bettina. . . n'est-ce pas?
— Oui, Bettina.
— Bettina ! . . . comtesse Bettina de Lavardens ! Estce assez gentil ! . . . Allons, Jean, un bon mouvement ; conduis-moi aujourd'hui chez madame Scott.
— Je ne peux pas, je t'assure.
— Eh bien, dans dix jours seulement; mais alors, je t'en préviens,^ je m'installe à Longueval et je n'en bouge^ plus. Tu auras seulement, dans dix jours, la complaisance de me prévenir si tu as pris une avance. . .
— Tu es fou. Je ne pense et ne penserai pas plus . . .
— Écoute, Jean, tu es la sagesse et la raison mêmes, d'accord ; mais tu auras beau dire et beau faire . . . Écoute, et rappelle-toi bien ce que je te dis là: Jean, tu seras amoureux dans cette maison-là.
— Je ne crois pas, répondit Jean en riant.
— Et moij j'en suis sûr. . . Au revoir! je te laisse à tes affaires.
Jean, ce matin-là, était parfaitement sincère. Il avait très bien dormi la nuit précédente. Sa seconde entrevue avec les deux sœurs avait, comme par enchantement, dissipé le léger trouble qui avait agité son âme, après la première rencontre. Il se préparait à les revoir avec beaucoup de plaisir, mais avec beaucoup de tranquillité. Il j avait trop d'argent dans cette maison-là, pour que l'amour d'un pauvre diable tel que lui pût y trouver place honnêtement.
L'amitié, c'était une autre affaire. De tout son cœur il souhaitait, et de toutes ses forces il allait essayer de s'établir bien paisiblement dans l'estime et l'affection de ces deux femmes. On lui avait dit bien franchement, bien cordialement : '^^ Vous serez notre ami. ^^ Voilà tout ce qu'il désirait ! Être leur ami ! Et il le serait !
Tout, pendant les dix jours qui suivirent, tout conspira pour le succès de cette entreprise. Suzie, Bettina, l'abbé et Jean vécurent de la même vie, dans la plus étroite et dans la plus confiante intimité. Les deux sœurs faisaient, dans la matinée, de longues promenades en voiture avec le curé; et, dans l'après-midi, avec Jean, de longues promenades à cheval.
Jean, cependant, voyait, avec un peu d'inquiétude et de tristesse, s'approcher le jour qui allait amener à Longueval les Turner, les Norton, et tout le flot de la colonie américaine. Ce jour vint très vite.
Le vendredi 24 juin, à quatre heures, Jean arrivait au château. Bettina le reçut toute chagrine.
— Quel contretemps !^ lui dit-elle, voilà ma sœur souffrante. Un peu de migraine, rien du tout. Il n'y paraîtra plus demain; mais enfin je n'ose pas aller me
promener avec vous toute seule. Là-bas, en Amérique, j'oserais ; mais ici, non, n'est-ce pas ?
— Assurément non, répondit Jean.
— Je suis obligée de vous renvoyer, et cela me fait beaucoup de peine.
— Cela me fait, à moi aussi, beaucoup de peine de m'en aller et de perdre cette dernière journée que j'espérais passer avec vous. Cependant, puisqu'il le faut ! . . . Je viendrai demain prendre des nouvelles de votre sœur.
— Elle vous en donnera elle-même. Je vous le répète, ce n'est rien du tout. Mais ne vous sauvez pas si vite, je vous en prie. J'ai à vous parler. . . ISTe riez pas; c'est très sérieux. Xous voulions vous remercier, toutes les deux, d'avoir été, depuis notre arrivée, si aimable, si bon, si dévoué, si . . .
— Ob ! mademoiselle, je vous en prie, c'est à moi . . .
— Oh ! ne m'interrompez pas . . . vous allez m'embrouiller . .* . Je ne saurai plus m'en tirer ... Je maintiens, d'ailleurs,^ que c'est à nous de remercier, pas à vous, l^ous arrivons ici comme deux étrangères. Nous avons eu la joie d'y trouver tout de suite des amis. . . oui, des amis. Vous nous avez prises par la main . . . vous nous avez menées"^ chez nos fermiers, chez nos gardes, pendant que votre parrain nous menait chez ses pauvres ... et partout on vous aimait tant, que, tout de suite, de confiance, on s'est mis, sur votre recommandation, à nous aimer un peu. . . On vous adore dans ce pays, le savez-vous?. . . Et vous l'aimez beaucoup, ce pays où vous êtes né ?
— Beaucoup. Je serai bientôt peut-être obligé de le quitter.
— Pourquoi cela ?
— Quand j'aurai de l'avancement, on m'enverra dans
un autre régiment^ et je me promènerai de garnison en garnison. . . Mais assurément, quand je serai un vieux commandant ou un vieux colonel en retraite,^ je viendrai vivre et mourir ici, dans la petite maison de mon père.
— Toujours tout seul ?
— Pourquoi tout seul ? . . . J'espère bien que non . . .
— Vous avez Tintention de vous marier ?
— Oui, certainement.
— Et vous cherchez à vous marier ?
— Non, on peut penser à se marier, mais on ne doit pas chercher à se marier.
— Il y a cependant des gens qui cherchent . . . allez, je vous en réponds ... et même, vous, on a voulu vous marier.
— Qui vous a dit cela ?
— Monsieur le curé.
— Mon parrain a eu tort, dit Jean, avec une certaine vivacité.
— ÎTon, non, il n'a pas eu tort. Si quelqu'un a été coupable, c'est moi, et coupable par charité, non par curiosité, je vous le jure. J'ai découvert que votre parrain n'était jamais si heureux que lorsqu'il parlait de vous ; alors moi, le matin, quand je suis seule avec lui, pendant nos promenades, pour lui faire plaisir, je lui parle de vous, et il me raconte votre histoire. Enfin vous êtes dans une excellente situation, et on a déjà demandé votre main.
— Demandé ma main ? . . . ÎTon ! non !
— Si fait ! si fait ! Deux fois ... et vous avez refusé. Dites-moi pourquoi ? Si vous saviez comme je suis curieuse de savoir !
— Eh bien, il s'agissait de deux jeunes filles charmantes . . .
— C'est entendu ? on dit cela toujours.
— Mais que je connaissais à peine. On m'a forcé, — car je faisais résistance, — on m'a forcé à passer avec elles deux ou trois soirées, l'hiver dernier.
— Et alors?
— Alors, je ne sais pas trop comment vous expliquer, je n'ai éprouvé aucun sentiment d'embarras, d'émotion, d'inquiétude, de trouble. . .
— Enfin, dit résolument Bettina, pas le plus léger soupçon d'amour.
— ÎSTon, pas le moindre. . . et je suis rentré bien sagement dans mon petit trou de garçon; car je pense qu'il vaut mieux ne pas se marier que se marier sans amour. Voilà mon opinion.
— Et c'est aussi la mienne.
Elle le regardait. Il la regardait. Et brusquement, à leur grande surprise à tous les deux, ils ne trouvèrent plus rien à se dire, plus rien du tout.
Par bonheur, à ce moment, Harry et Bella, avec de grands cris de joie, se précipitèrent dans le salon.
— Monsieur Jean ! monsieur Jean ! vous êtes là, monsieur Jean ? Venez voir nos poneys.
— Ah! dit Bettina, d'une voix un peu incertaine, Edwards est revenu tout à l'heure de Paris, et il a ramené pour les enfants des poneys microscopiques. Allons les voir, voulez-vous ?
On alla voir les poneys, qui étaient dignes, en effet, de figurer dans les écuries du roi de Lilliput.
NOTES EXPLICATIVES
1) la manœuvre: exercice militaire.
2) la crânerie: fierté, décision.
3) prévenir: informer, avertir à l'avance.
4) je n'en bouge plus: j'y reste. Bouger: se mouvoir, changer de place.
5) le contretemps: événement fâcheux, imprévu.
6) d'ailleurs: de plus, du reste.
7) mener: conduire.
8) en retraite: retiré du service et recevant une pension.
QUESTIONNAIRE
1) Qui Jean rencontra-t-il le lendemain matin?
2) Où Paul veut-il être conduit bientôt?
3) Pourquoi Jean Reynaud va-t-il être utilisé comme guide?
4) Dans les circonstances, quel avantage y a-t-il d'être le filleul du curé?
5) Dans l'opinion de Paul, Jean est-il amoureux de Tune des deux femmes?
6) Qu'avait fait la seconde entrevue de Jean avec les deux sœurs?
7) Que souhaitait-il de tout son cœur et de toutes ses forces?
8) Qu'est-ce que Jean voyait avec inquiétude et tristesse?
9) Comment Bettina le reçut-elle le vendredi 24 juin?
10) Pourquoi les deux sœurs voulaient-elles remercier Jean?
11) Quand le parrain de Jean était-il le plus heureux?
12) Jean a-t-il jamais refusé de se marier?
13) Quelle est l'opinion de Jean sur cette question de «se marier»?
1) Que comprenez-vous ici par «le patronage de l'église»?
2) Expliquez les deux états, la noblesse et la bourgeoisie. Où placez-vous Paul et Jean?
3) Que veut dire «un pauvre diable»?
4) Faites les distinctions entre: marier, se marier, être marié.
5) Que veut dire et comment peut s'employer l'expression: si fait! si fait!
EXERCICES
1) Employez la forme correcte du verbe dans les phrases suivantes:
a) On a (découvrir) que je (pouvoir) rendre des
services.
b) Ne (craindre) rien, ton tour (venir).
c) (Se moquer) de moi tant qu'il te (plaire).
d) Le vendredi 24 juin, Bettina (recevoir) Jean
toute chagrine.
e) Jean, ne (se sauver) pas si vite!
2) Mettez les verbes suivants au futur et au passé indéfini: a) Je suis obligé de vous renvoyer, b) Cela me fait de la peine, c) Ce n'est rien du tout, d) Je maintiens, e) Vous nous preniez par la main.
3) Dites le contraire de: a) Ne riez pas. b) Nous arrivons ici. c) On vous aimait tant, d) Nous avons eu la joie de vous trouver, e) Si quelqu'un a été coupable.
4) Donnez une explication claire des expressions idiomatiques suivantes avec exemple pour chacune: a) Par enchantement, b) C'est une autre affaire, c) C'est entendu, d) Savoir s'en tirer, e) Il s'agit de. f) Avoir beau dire et beau faire.
Trois semaines se sont écoulées.
Jean^ le lendemain, doit partir avec son régiment pour les écoles à feu; il va vivre de son existence de soldat; mais Jean n'est plus tranquille ; Jean n'est plus heureux. Le moment de ce départ, il le voit venir avec impatience et, en même temps, avec effroi-*- . . . Avec impatience, car il souffre un véritable martyre ; il a liâte d'y échapper. . . Avec effroi, car, pendant ces vingt jours, sans la voir, sans lui parler, sans elle enfin, que deviendra-t-il ? Elle, c'est Bettina ! il l'adore !
Depuis quand ? Depuis le premier jour, depuis cette rencontre, au mois de mai, dans le jardin du curé ! Voilà la vérité ! Mais Jean lutte et se débat^ contre cette vérité. Il croit n'aimer Bettina que depuis ce jour où tous deux causaient gaiement, amicalement, dans le petit salon.
Pourquoi la fantaisie vint-elle à miss Percival de lui parler de ces deux jeunes filles qu'il aurait pu épouser? La question, d'ailleurs, ne l'avait nullement embarrassé. Il répondit que, s'il ne s'était senti alors aucun goût pour le mariage, c'est que ses entrevues avec ces deux jeunes filles ne lui avaient causé aucune émotion, aucune agitation. Il souriait en parlant ainsi ; mais, quelques instants après, il ne souriait plus. Ces émotions, ces agitations, il apprenait soudainement à les connaître. Jean ne se fit pas d'illusion ; il se rendit compte de la profondeur de la blessure f elle avait porté en plein cœur.
Jean, cependant, ne s'abandonna pas. Le lendemain, vingt personnes allaient arriver au château, et ce serait la fin de cette dangereuse intimité. H aurait du courage, s'écarterait,^ se perdrait dans la foule, verrait Bettina moins souvent et de moins près . . .
La foule, en effet, à partir du 25 juin, avait envahi^ Longueval, Madame ÎTorton était arrivée avec son fils Daniel Norton, et madame Turner avec son fils Philip Turner; tous deux, le jeune Daniel et le jeune Philip, faisaient partie de la fameuse confrérie^ des Trente- Quatre. C'étaient d'anciens amis; Bettina les avait traités comme tels, et leur avait déclaré, avec une pleine franchise, qu'ils perdaient absolument leur temps; ils ne se décourageaient pas cependant, et formaient le centre d'une petite cour fort empressée,"^ fort assidue^ autour de Bettina.
Paul de Lavardens avait fait son entrée en scène et était devenu très rapidement l'ami de tout le monde. Il avait reçu cette éducation brillante et compliquée d'un jeune homme qui se destine au plaisir; dès qu'il ne s'agissait que de s'amuser : cheval, croquet, lawn-tennis, polo, danse, charades et comédies, il était prêt à tout, il excellait en tout. Sa supériorité éclata, s'imposa. Paul devint, de l'assentiment général, le directeur et l'organisateur des fêtes de Longiieval.
Bettina n'eut pas une minute d'hésitation. Elle fit bon accueil à Paul, et si bon accueil, que celui-ci, pendant quelques jours, eut la faiblesse de s'y méprendre.^ Il crut que ses grâces personnelles lui valaient cette très aimable et très cordiale réception. C'était une grande erreur. Il avait été présenté par Jean; il était l'ami de Jean ; aux yeux de Bettina, tout son mérite était là.
Seulement Paul n'était ni sot ni f at.^ Sans nul doute il était, de la part de miss Percival, l'objet d'attentions et de faveurs toutes particulières; elle se plaisait à causer longuement, très longuement, seule à seul avec lui. . . mais quel était l'étemel, l'inépuisable^^ sujet de ces conservations? Jean, encore Jean, toujours Jean!
Paul était léger, dissipé,-'^-'- frivole, mais il devenait sérieux dès qu'il était question de Jean; il savait l'apprécier, il savait l'aimer. Rien ne lui était plus doux, rien ne lui était plus facile que de dire de son ami d'enfance tout le bien qu'il en pensait. Et comme il voyait que Bettina prenait gTand plaisir à l'écouter, Paul donnait libre cours à son éloquence.
Seulement Paul — et c'était bien son droit — voulut, un soir, avoir le bénéfice de sa conduite chevaleresque. Il venait de causer pendant un quart d'heure avec
Bettina. L'entretien^^ terminé, il s'en était allé trouver Jean, de l'autre côté du salon, et lui avait dit:
— Tu m'as laissé le champ libre. . . et je me suis lancé intrépidement-'^^ sur miss Percival.
— Eh bien, tu n'as pas lieu d'être mécontent du résultat de l'entreprise. Vous voilà les meilleurs amis du monde.
— Oui, certainement ... Ça va . . . ça va . . . et ça ne va pas. Il n'y a rien de plus aimable et de plus charmant que miss Percival; mais enfin, j'ai du mérite à le reconnaître, car là, entre nous, elle me fait jouer un rôle ingrat et ridicule, un rôle qui n'est pas de mon âge. J'ai l'âge des amoureux, moi, je n'ai pas l'âge des confidents.
— Des confidents ?
— Oui, mon cher, des confidents ! Voilà mon emploi dans cette maison! Tu nous regardais tout à l'heure. . . Oh! j'ai de bons yeux... Tu nous regardais... Eh bien, sais-tu de quoi nous parlions ? De toi, mon cher, de toi, rien que de toi ! Et c'est la même chose tous les soirs. Des questions à n'en plus finir: ^^ Vous avez été élevés ensemble ? Vous avez pris des leçons tous les deux avec l'abbé Constantin? Il sera bientôt capitaine? Et après ? — Commandant. — Et après ? — Colonel, etc. . . etc. , . ^^ Ah! Jean, mon ami Jean, si tu voulais faire un beau rêve ! . . .
Jean se fâcha, s'emporta-^^ presque. Paul fut très étonné de cet accès de brusque irritation.
— Qu'est-ce que tu as ? Il me semble que je n'ai rien dit. ..
— Je te demande pardon. J'ai eu tort ; mais aussi pourquoi te passe-t-il par la tête une idée tellement absurde?. . .
— Absurde ? . . . Je ne vois pas ... Je l'ai bien eue pour mon propre compte, cette idée absurde.
— Ah! toi. . .
— Comment! ah! moi?. . . Si je l'ai eue, tu peux l'avoir. . . Tu vaux mieux que moi. . .
— Paul, je t'en supplie !-*^^ . . .
Le malaise-^^ de Jean était évident.
— N'en parlons plus . . . n'en parlons plus ... Ce que je voulais dire, en somme, c'est que miss Percival me trouve bien gentil, bien gentil, bien gentil; mais, quant à me prendre au sérieux, jamais elle ne me prendra au sérieux, cette petite personne-là.
Le jour de ce redoutable entretien sur les mariages sans amour, Bettina, elle aussi, pour la première fois, avait senti soudainement s'éveiller en elle ce besoin d'aimer qui dort, mais pas très profondément, dans le cœur de toutes les jeunes filles. La sensation avait été la même, au même moment, et dans l'âme de Jean, et dans l'âme de Bettina. Lui, épouvanté, s'était brusquement rejeté en arrière. Elle, au contraire, s'était laissée aller, dans toute la naïveté de sa pleine innocence, à cet accès d'émotion et d'attendrissement.
Tous deux, en somme, faisaient bien, tous deux étaient dans le devoir et dans la vérité: elle, en se livrant,-^"^ lui, en résistant; elle, en ne songeant pas ime minute à l'obscurité de Jean, à sa pauvreté ; lui, en reculant-^^ devant cette montagne de millions, comme il aurait reculé devant un crime.
NOTES EXPLICATIVES
1) l'effroi: grande peur, grande frayeur.
2) se débattre: faire résistance, lutter, se défendre.
3) la blessure: mal quand on se coupe, etc.; tourment, peine morale.
4) s'écarter: s'éloigner, se tenir à distance.
5) envahir: entrer violemment, avec violence; prendre possession de quelque chose par force.
6) la confrérie: association de personnes pour agir dans le même intérêt. La confrérie des Trente-Quatre: les trentequatre qui faisaient la cour à Bettina.
7) empressé: montrant une civilité attentive; agissant avec ardeur, avec zèle.
8) assidu: appliqué sans cesse, avec une présence et des soins continuels.
9) ni sot ni fat: ni bête, stupide, ridicule, ni d'une trop haute opinion de lui-même.
10) inépuisable: sans fin, sans limite; de ressources continuelles.
11) dissipé: plus occupé de ses plaisirs que de ses devoirs.
12) l'entretien: la conversation.
13) intrépidement: sans peur; courageusement.
14) s'emporter: se laisser aller à la colère, à Tirritation.
15) supplier: prier avec instance; demander d'une manière pressante.
16) le malaise: sensation de trouble, d'inquiétude; tourment d'esprit.
17) se livrer: s'abandonner, se donner librement.
18) reculer: aller en arrière, hésiter, faire un mouvement en arrière.
A QUESTIONNAIRE
1) Que doit faire Jean le lendemain?
2) Pourquoi voit-il ce départ avec impatience et effroi?
3) Le mois de mai, le jardin du curé. Jean se les rappelle-il, et pourquoi?
4) Qu'avait-il répondu à la question de Bettina qu'il aurait pu épouser deux jeunes filles?
5) Comment Bettina avait-elle traité tous ces visiteurs à Longueval?
6) Où se déployait surtout le genre d'éducation de Paul de Lavardens?
7) Ce dernier, se méprenait-il sur l'accueil de Bettina?
8) Quel était l'éternel sujet des conversations de Bettina?
9) Quel rôle Paul croit-il jouer dans cette affaire?
10) Quelle sensation s'était éveillée en même temps dans l'âme de Jean et dans l'âme de Bettina?
11) Tous deux faisaient-ils bien, lui en résistant, elle en se livrant?
12) Quel était l'obstacle que Jean ne croyait pouvoir surmonter?
1) Qu'est-ce que c'est qu'une École à feu?
2) Quels amusements plus modernes pourriez-vous ajouter à ceux mentionnés dans ce chapitre?
3) Donnez au moins deux significations du mot «causer».
4) Quel est d'habitude l'âge des amoureux? des confidents?
EXERCICES
1) Dites le temps des verbes suivants: que deviendrat-il? se débat, il aurait pu, il s'était senti, il s'agissait, s'imposa.
2) Remplacez les mots entre parenthèses par un pronom qui convienne: a) Il a hâte d'échapper (au martyre), b) C'est (Bettina). c) Il croit n'aimer (Bettina) que. . . d) Pourquoi la fantaisie vint-elle (à Miss Percival) ? e) Jean se rendit compte (de sa blessure), f) Je demande pardon (à Jean) de cette irritation).
3) Donnez des synonymes de: s'emporter, absurde, gentil, supplier, naïveté, brusquement.
4) Mentionnez une douzaine d'expressions idiomatiques contenues dans ce chapitre.
Donc Jean partait le lendemain. . . Bettina avait insiste de toutes ses forces pour qu'il vînt passer cette journée à Longueval et pour qu'il dînât au château.
Dès qu'il entra dans le salon,
Bettina accourut au-devant de lui :
— C'est vous, enfin ! . . . Comme il est tard !
— J'ai été très occupé.
— Et vous partez demain ?
— Oui, demain.
— De bonne heure ?
— A cinq heures du matin.
— Vous vous en irez par la route qui longe le mur du parc et traverse ensuite le village ?
— Oui, c'est bien par cette route-là que nous partons.
— Pourquoi est-ce d'aussi grand matin ? Je serais allée vous voir passer et vous dire adieu du haut de la terrasse.
Bettina tenait et gardait dans sa main la main de Jean, qui était brûlante. Celui-ci se dégagea-^ douloureusement, par un eflfort.
— Il faut, dit-il, que j'aille saluer votre sœur.
— Tout à l'heure! . . . elle ne vous a pas vu. . . il j a dix personnes autour d'elle . . . Venez vous asseoir un peu, là, près de moi.
Il fut obligé de s'asseoir à ses côtés.
— Nous aussi, dit-elle, nous allons partir.
— Vous ?
— Oui, nous avons reçu, il y a une heure, une dépêche de mon beau-frère qui nous a causé une bien grande joie. Il ne devait revenir que dans un mois; il revient dans douze jours. . . Je suis heureuse assurément d'aller au-devant^ de mon beau-frère, mais, en même temps, je suis un peu fâchée de partir ; sans cela, tous les matins, j'aurais fait une petite visite à votre parrain. . . Il m'aurait donné de vos nouvelles. Voulezvous, dans une dizaine de jours, écrire à ma sœur une toute petite lettre de quatre lignes, — cela ne vous prendra pas beaucoup de temps, — pour lui dire comment
VOUS vous portez et pour lui dire aussi que vous ne nous oubliez pas ?
— Oh! quant à vous oublier. . . quant à perdre le souvenir de votre grâce, de votre bonté . . . j amais ! mademoiselle ! jamais !
Sa voix était tremblante. Il eut peur de son émotion. Il se leva.
— Je vous assure, mademoiselle, qu'il faut que j'aille saluer votre sœur. . . Elle me regarde. . . Elle doit être étonnée . . .
Il traversa le salon. Bettina le suivait des yeux. Madame Norton venait de s'installer au piano pour faire valser les jeunes gens. Paul de Lavardens s'approcha de miss Percival :
— Voulez-vous me faire l'honneur, mademoiselle ? . .
— Mon Dieu, répondit-elle, je crois bien que je viens de promettre à monsieur Jean.
— Enfin, si ce n'est pas lui . . . ce sera moi.
— C'est entendu.
Bettina s'en alla vers Jean, qui venait de s'asseoir près de madame Scott.
— J'ai fait un gros mensonge,^ lui dit-elle. M. de Lavardens est venu m'inviter, et je lui ai répondu que je vous avais promis cette valse. . . Oui, n'est-ce pas? vous voulez bien.
La tenir dans ses bras, respirer le parfum de ses cheveux ! . . . Jean se sentait à bout de forces ... Il n'osa pas accepter.
— Je suis désolé, mademoiselle. Je ne peux pas . . . je suis souffrant ce soir. J'ai tenu à venir, pour ne pas partir sans vous avoir fait mes adieux; maïs danser, non, je ne pourrais pas.
Madame Norton venait d'attaquer le prélude de la valse.
— Eh bien, dit Paul arrivant tout joyeux, est-ce lui, mademoiselle ? est-ce moi ?
— C'est vous, dit-elle tristement, sans quitter Jean des yeux.
Elle était très troublée et répondit cela sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle regretta tout de suite d'avoir accepté. Elle aurait voulu rester là, près de lui . . . Mais il était trop tard. Paul la prit par la main, et l'entraîna.
Jean s'était levé. Il les regardait tous les deux, Bettina et Paul. Un nuage lui passa devant les yeux. Il souffrait cruellement.
— Je n'ai qu'une chose à faire, se dit-il, profiter de cette valse et partir. . . Demain matin, j'écrirai quelques lignes à madame Scott pour m'excuser.
Il gagna la porte ... Il ne regardait plus Bettina . . . S'il l'avait regardée, il serait resté.
Mais Bettina le regardait, et, tout d'un coup, elle dit à Paul :
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, mais je suis un peu lasse. . . Arrêtons-nous, je vous prie. . . Vous me pardonnez, n'est-ce pas ?
Paul lui offrit le bras.
— IsTon, je vous remercie, dit-elle.
La porte venait de se refermer. Jean n'était plus là. Bettina traversa le salon en courant. Paul resta seul, fort étonné, ne comprenant rien à ce qui se passait.
Jean était déjà sur le perron, lorsqu'il s'entendit appeler :
— Monsieur Jean ! monsieur Jean !
Il s'arrêta, se retourna. Elle était près de lui.
— Vous partez . . . sans me dire adieu !
— Je vous demande pardon, je suis très fatigué.
— Alors, ne vous en allez pas ainsi à pied. Le temps est menaçant.
Elle étendit la main au dehors.
— Tenez, il pleut déjà.
— Oh ! à peine.
— Venez prendre une tasse de thé dans le petit salon, seul avec moi, et je vous ferai reconduire en voiture.
Et, se retournant vers Fun des valets de pied :
— Dites que l'on attelle un coupé tout de suite.
— Non, mademoiselle, je vous en prie. Le grand air me remettra. . . j'ai besoin de marcher. . . Laissez-moi partir.
— Partez donc ! . . . Mais vous n'avez pas de manteau . . . Prenez un châle pour vous envelopper.
— Je n'aurai pas froid . . . tandis que vous . . . avec cette robe ouverte. . . Je pars pour vous obliger à rentrer.
Sans même lui tendre la main, il se sauva et descendit rapidement les marches du perron.
— Si je touche sa main, se disait-il, je suis perdu, mon secret m'échappe.
Son secret ! Il ne savait pas que Bettina lisait dans son cœur comme dans un livre grand ouvert.
Lorsque Jean fut arrivé au bas du perron, il eut un court moment d'hésitation. Cette phrase était sur ses lèvree :
— ^ Je vous aime! je vous adore! Et c'est pour cela que je ne veux plus vous voir !
Mais, cette phrase, il ne la prononce pas, il s'éloigne, il se perd bientôt dans la nuit . . . Bettina reste là, sur le perron, dans l'encadrement lumineux de la porte. De
grosses gouttes de pluie chassées par le vent viennent cingler^ ses épaules nues^ et la font frissonner;^ elle n'y prend garde; elle entend distinctement battre son cœur. — Je savais bien qu'il m'aimait, se dit-elle; mais je suis bien sûre maintenant que moi aussi ... oh ! oui . . . moi aussi . . .
NOTES EXPLICATIVES
1) se dégager: se rendre libre; retirer la main.
2) au devant de: à la rencontre.
3) le mensonge: ce qu'on dit contraire à la vérité.
4) cingler: frapper avec force.
5 ) nu (e) : sans vêtement.
6) frissonner: avoir des frissons (sensation de froid accompagnée d'un léger tremblement).
QUESTIONNAIRE
1) Quand Jean partait-il? Et à quelle heure?
2) Qu'aurait fait Bettina, s'il n'était pas parti d'aussi grand matin?
3) Que fut-il obligé de faire?
4) Qu'est-ce qui a causé une grande joie aux deux sœurs?
5) Pour Jean, quelle seule chose restait-il à faire?
6) Quelle excuse donna-t-il à Bettina pour partir sans dire adieu?
7) Quel temps faisait-il au dehors?
8) Que dit Bettina à un des valets de pied?
9) Pourquoi Jean ne voulait-il pas même toucher la main de Bettina?
10) Quelle phrase avait-il sur les lèvres?
11) La prononça-t-il? Sinon, que fit-il?
12) Si Bettina savait bien que Jean l'aimait, de quoi ellemême est-elle sûre maintenant?
1) Pourquoi dit-on ici «journée» au lieu de «jour»?
2) Expliquez les termes: village, ville, cité?
3) Mentionnez toutes les pièces d'une maison, y compris le salon.
4) Expliquez «faire des adieux» et «dire au revoir».
5) Quelle autre expression rend également: «Il pleut dehors»?
6) «On attelle le coupé». Pourquoi deux 1 dans ce verbe, quand l'infinitif s'épelle «atteler»?
EXERCICES
1) A quel temps sont les verbes dans les phrases suivantes: a) Pour qu'il vînt passer, b) Pour qu'il dînât.
c) Dès qu'il entra, Bettina accourut, d) Je serais allée, e) Il faut que j'aille saluer votre sœur.
2) Remplacez les tirets par des mots convenables:
a) Vous vous — irez par la route — longe le mur
du parc.
b) Dire adieu — haut de la terrasse.
c) Venez — asseoir près de moi.
d) Il m'aurait donné — vos nouvelles.
e) Bettina le suivait — yeux.
f ) Elle répondit sans savoir disait.
g) Je n'ai — une chose à faire.
h) Prenez un châle pour — envelopper.
3) Expliquez les expressions idiomatiques: a) suivre des yeux, b) je viens de promettre, c) j'ai tenu à voir.
d) la porte venait de se refermer, e) le grand air me remettra.
Tout d'un coupj dans l'une des grandes glaces de la porte, elle voit le reflet des deux valets de pied qui se tiennent debout, immobiles, près de la table de chêne du vestibule.
Bettina fait quelques pas dans la direction du salon. . . Elle entend des éclats de rire et la valse qui continue. Elle s'arrête. Elle veut être seule, et, s'adressant à l'un des domestiques :
— Allez dire à madame que j'étais fatiguée, que je suis remontée cliez moi.
Amiie, sa femme de chambre, sommeillait-^ dans un fauteuil. Elle la renvoie. . . Elle se déshabillera ellemême. Elle se laisse tomber sur un divan. ^ Elle éprouve un accablement^ délicieux.
La porte de sa chambre s'ouvre. C'est madame Scott.
— Vous êtes souffrante, Bettina ?
— Ah! Suzie, c'est vous, ma Suzie! Comme vous avez eu raison de venir ! . . . Asseyez- vous tout près de moi.
Elle se blottit^ comme un enfant dans les bras de sa sœur, caressant de sa tête brûlante les fraîches épaules de Suzie, puis, soudainement, éclate en sanglots, en gros sanglots qui l'étouffent,^ la suffoquent.
— Bettina, ma chérie, qu'est-ce que vous avez ?
— Rien, rien. . . ce sont les nerfs. . . c'est la joie?
— La joie?
— Oui . . . oui . . . attendez . . . mais laissez-moi pleurer un peu. Cela me fait tant de bien ! . . . N'ayez pas peur surtout. . . n'ayez pas peur.
Sous les baisers de sa sœur, Bettina se calme, s'apaise.
— C'est fini, c'est fini, et je vais vous dire. . . J'ai à vous parler de Jean.
— Jean ! vous l'appelez Jean ?
— Oui, je l'appelle Jean... N'avez-vous pas remarqué, depuis quelque temps, comme il était triste et comme il avait l'air malheureux ? Voici ma conviction, mon absolue conviction : si, au lieu d'être miss Percival, j'avais été une pauvre petite fille sans argent, tout à l'heure Jean m'aurait pris la main et m'aurait dit qu'il m'aimait, et, s'il m'avait ainsi parlé, savez-vous ce que je lui aurais répondu ?
— Que vous Taimiez^ vous aussi.
— Ouij et voilà pourquoi je suis si heureuse. C'est une idée fixe chez moi d'adorer rhomme qui sera mon mari. . . Eh bien, je ne dis pas que j'adore Jean, non, pas encore. . . mais enfin cela commence, Suzie. . . et cela commence si doucement !
— Bettina, je suis inquiète de vous voir dans cette exaltation. Je veux bien que M. Eeynaud ait pour vous beaucoup d'affection. . . Mais enfin, malgré cela, est-ce bien le mari qui vous convient?
— Oui, si je l'aime.
— J'essaye de vous parler raison et vous me parlez toujours. . . J'ai, Bettina, une expérience que vous ne pouvez pas avoir . . . Comprenez-moi bien . . . Dès notre arrivée à Paris, nous avons été lancées^ dans un monde très animé, très brillant, très aristocratique. . . vous pourriez être déjà, si vous l'aviez voulu, marquise ou princesse. . .
— Oui, mais je ne l'ai pas voulu.
— Vous sera-t-il tout à fait indifférent de vous appeler madame Eeynaud ?
— Absolument, si je l'aime. . .
— Ah ! vous revenez toujours . . .
— C'est que c'est la vraie question, il n'y en a pas d'autre. . . et je veux être raisonnable à mon tour. Cette question, je vous accorde qu'elle n'est pas tout à fait résolue, et que je me suis peut-être un peu trop vite monté la tête.'^ Vous voyez comme je suis raisonnable. Jean part demain. Je ne le reverrai que dans vingt jours. Je vais, pendant ces vingt jours, avoir tout le temps de m' interroger, de me consulter, de bien savoir, enfin, ce qui se passe en moi. Sous mes airs évaporés,^ je suis sérieuse et réfléchie . . . Vous le reconnaissez ?
— Oui, je le reconnais.
— Eh bien, je vous adresse cette prière comme je l'adresserais à notre mère, si elle était là. Si dans vingt jours, je vous dis: ^^ Suzie, je suis certaine de l'aimer ! ^ me permettrez-vous d'aller à lui, moi même, toute seule, et de lui demander s'il me veut pour femme? C'est ce que vous avez fait avec Eichard . . . Dites, Suzie, me le permettrez-vous ?
— Oui, je vous le permettrai.
Bettina embrasse sa sœur et dix minutes après, sa jolie tête reposait doucement parmi les broderies et les dentelles.
Elle s'endormit, moins profondément cependant qu'à l'ordinaire, car, vers quatre heures du matin, un bruit la réveilla en sursaut qui, la veille, n'aurait aucunement^ troublé son sommeil. Une pluie tombait, torrentielle, et venait battre contre les deux grandes fenêtres de la chambre de Bettina.
— Oh ! la pluie, se dit-elle ; il va être mouillé !
Ce fut sa première pensée. Elle se lève, traverse la chambre, pieds nus, entr' ouvre un volet.-"^^ Le jour était venu, gris, bas, lourd ; le ciel était chargé d'eau ; le vent soufflait en tempête et faisait, par rafales,-^-^ tourbillonner^^ la pluie.
Bettina ne se recouche pas. Huit ou dix lieues"^^ sous cette pluie battante ! Pauvre Jean ! Bettina pense au petit Tumer au petit Norton, à Paul de Lavardens, qui vont dormir bien tranquillement jusqu'à dix heures du matin, pendant que Jean recevra ce déluge.
Paul de Lavardens ! Ce nom, réveille en son esprit un souvenir qui lui est douloureux, le souvenir de ce tour de valse, la veille. . . Avoir ainsi dansé, lorsque le chagrin de Jean était manifeste ! Ce tour de valse prend
aux yeux de Bettina les proportions d'un crime: c'est horrible, ce qu'elle a fait !
Et ensuite n'a-t-elle pas manqué de courage et de franchise dans ce dernier entretien avec Jean? Lui, ne pouvait, n'osait rien dire; mais elle aurait dû montrer plus de tendresse, plus d'abandon. Triste et souffrant comme il était, jamais elle n'aurait dû lui permettre de s'en aller à pied. Il fallait le retenir, le retenir à tout prix. L'imagination de Bettina travaille et s'exalte. Jean a dû emporter cette impression qu'elle était une mauvaise petite créature, sans cœur et sans pitié.
Et dans une demi-heure il va partir, partir pour vingt jours. . . Ah! si elle pouvait, par un moyen quelconque ! . . . Mais ce moyen, il existe ... Le régiment va défiler-*^^ le long du mur du parc, sous la terrasse. Voilà Bettina prise d'une envie-'^^ folle d'aller voir passer Jean. Il comprendra bien, en l'apercevant, là, à une pareille heure, qu'elle vient lui demander pardon de ses cruautés^^ de la veille. Oui, elle ira !.. .
Elle ira! elle ira! Seulement comment s'habiller? Elle n'a sous la main qu'une robe de bal, un peignoir-'^'^ de mousseline, de petites mules-"^^ à talons et des souliers de bal en satin bleu. Réveiller sa femme de chambre, jamais elle n'oserait. . . et puis le temps presse. . . cinq heures moins un quart ! Le régiment part à cinq heures.
Elle peut se tirer d'affaire avec peignoir de mousseline et les souliers de satin ; elle trouvera dans le vestibule un chapeau, ses petits sabots-^^ de jardin et le grand manteau écossais^^ qu'elle met, pour conduire,^-'^ les jours de pluie. Elle entr'ouvre sa porte avec des précautions infinies ; tout dort dans le château, elle se glisse le long des murs, dans les couloirs ;^-'^ elle descend l'escalier.
En bas, elle aperçoit un de ces immenses parapluis
d'antichambre dont se servent les valets de pied quand ils montent sur le siège ;^^ elle s'en empare,^^ elle est prête. . . Le grand carteP^ du vestibule fait entendre lentement cinq coups. Il part en ce moment !
Le temps est épouvantable. Le vent et la pluie font rage. Il faut cinq ou six minutes pour gagner cette terrasse, qui a vue sur la route. Bettina se lance en avant, courageusement elle lutte contre la tempête. . . En ce moment, le vent lui apporte récho lointain d'une sonnerie de trompettes. C'est le régiment qui part ! Bettina prend une grande résolution : elle abandonne le parapluie, rattrape son petit sabot qu'elle avait perdu, le rattache tant bien que mal, et part en courant avec un déluge sur la tête.
Enfin, elle est sous bois; les arbres la protègent un peu. Encore une sonnerie, plus rapprochée cette fois. Bettina croit entendre le roulement^^ des voitures . . . Elle fait un dernier effort. Voici la terrasse . . . Elle est arrivée ... Il était temps ! Elle aperçoit, à vingt mètres, les chevaux blancs des trompettes, et, sur la route, elle voit onduler vaguement, dans le brouillard,^^ la longue file des canons et des caissons. Elle s'abrite^^ sous un des vieux tilleuls qui bordent la terrasse. Elle regarde, elle attend. Il est là, parmi cette masse confuse de cavaliers. Pourra-t-elle le reconnaître ? Et lui, la verra-t-il ? Quelque hasard lui f era-t-il tourner la tête de côté ?
Bettina sait qu'il est lieutenant à la deuxième batterie de son régiment ; elle sait qu'une batterie se compose de six canons et de six caissons. C'est encore l'abbé Constantin qui lui a appris cela. Il faut donc laisser passer la première batterie, c'est-à-dire compter six canons, six caissons, et ensuite ce sera lui . . .
C'est lui, en effet, enveloppé dans son grand man-
teau, et c'est lui qui, le premier, la voit, la reconnaît. Quelques instants auparavant, il s'était rappelé une longue promenade qu'il avait faite avec elle, un soir, à la nuit tombante, sur cette terrasse. Il avait levé les yeux, et, à cette place même où il se souvenait de l'avoir vue, c'était elle qu'il avait retrouvée.
Il la salue, et, tête nue, sous la pluie, se tournant sur son cheval à mesure qu'il s'éloigne, tant qu'il peut l'apercevoir, il la regarde. Il se redisait ce qu'il s'était déjà dit la veille:
— C'est la dernière fois !
Elle, avec un geste des deux mains, lui envoyait ses adieux, et ce geste, plusieurs fois répété, amenait ses mains si près, si près de ses lèvres, qu'on aurait pu croire. . .
— Ah! se disait-elle, si, après cela, il ne comprend pas que je l'aime et s'il ne me pardonne pas mon argent ! . . .
NOTES EXPLICATIVES
1) sommeiller: dormir légèrement.
2) le divan: espèce de sofa, de canapé.
3) raccablement (m.): prostration physique ou morale; affaiblissement extrême, découragement.
4) se blottir: se mettre ou se coucher tout près.
5) étouffer: perdre ou faire perdre la respiration.
6) lancer: jeter avec force, darder, pousser en avant; se lancer: se jeter, entrer.
7) se monter la tête: s'exciter; s'irriter.
8) évaporé: léger, pas sérieux, pas réfléchi (agissant avec réflexion, avec prudence).
9) aucunement: pas du tout.
10) le volet: chose en bois à deux battants qui se ferment sur une fenêtre.
11) la rafale: coup de vent violent.
12) tourbillonner: faire des tourbillons (vent très fort qui fait tourner les choses, petits cyclones).
13) la lieue: mesure dont on se sert pour de longues distances. Lieue kilométrique = 4 kilomètres.
14) défiler: passer, marcher à la file (à la suite les uns des autres).
15) l'envie (f.): le désir.
16) la cruauté: action cruelle. Cruel: inhumain impitoyable, féroce.
17) le peignoir: espèce de manteau, de robe très légère qu'une dame porte quand elle se met en négligé, etc.
18) la mule: espèce de pantoufle à talon découvert (sans bande de cuir, ouvert).
19) le sabot: espèce de soulier en bois ou en cuir grossier.
20) écossais: de l'Ecosse (pays au Nord de l'Angleterre.
21) pour conduire: pour conduire ou diriger les chevaux quand elle va en voiture et qu'elle mène elle même.
22) le couloir: passage entre deux appartements, corridor.
23) le siège: place du cocher ou à côté du cocher (celui qui mène ou conduit les chevaux).
24) s'emparer: prendre, prendre possession, saisir.
25) le cartel: grande pendule appliquée contre le mur.
26) le roulement: bruit causé par quelque chose qui roule (avancer en tournant). On dit: le tonnerre roule.
27) le brouillard: épaisse humidité dans l'atmosphère.
28) s'abriter: se mettre à l'abri (lieu où l'on est à couvert, où l'on est protégé).
QUESTIONNAIRE
1) Que fit Bettina après que Jean l'eut quittée?
2) Qui vint la voir tout de suite?
3) Qu'est-ce qui la réveilla très tôt le lendemain matin?
4) Que fit-elle après avoir réfiéchi un instant?
5) Qu'avait-elle perdu en traversant le parc?
6) Où Bettina se trouvait-elle quand elle fit ses adieux à Jean?
7) Où était Jean?
8) Quel temps faisait-il?
9) Quelle heure était-il alors?
10) Comment Bettina était-elle vêtue?
11) Pourquoi Jean était-il nu-tête?
12) Que fit-il en s'éloignant?
13) Qu'est-ce qu'il se redisait en ce moment?
14) Que fit Bettina alors?
15) Qu'est-ce que Jean devait comprendre? B
1) De quoi se compose une batterie?
2) Que signifie le préfixe re ( ou r ) dans les mots retourner, rappeler, redire?
3) Citez cinq autres exemples.
4) Que signifie: à la nuit tombante? auparavant? à mesure que?
5) Quel est le contraire de: se rappeler? auparavant? lever? s'éloigner? la veille?
6) De quels mots les termes suivants sont-ils dérivés: le caisson? la terrasse? s'éloigner?
7) Quel geste fait-on pour exprimer qu'on veut dire «adieu»? qu'on veut dire «oui»? qu'on veut dire «non»?
8) Quel est l'infinitif de: il se souvenait? vu? pu?
9) Pourquoi «faite» avec un e dans la phrase «une longue promenade qu'il avait faite avec elle?
10) Formez des familles de mots avec: reconnaître; éloigner; terrasse.
EXERCICES
1) Donnez les temps des verbes suivants et répétez-les ensuite à l'impératif: elle voit, se tiennent, elle fit, allez dire, elle se déshabillera, la porte s'ouvre, elle se blottit, permettrez-vous?
2) Remplacez les tirets par un pronom:
a) Elle entend la valse — continue.
b) Dites à madame — je suis remontée chez moi.
c) Elle — déshabillera elle-même.
d) Qu'est-ce — vous avez?
e) Qu'est-ce — vous fait souffrir.
f ) — est une idée fixe chez moi.
g) Je vais savoir ^ se passe en moi.
3) Nommez des synonymes pour: indifférent, inquiète, j'essaye, je suis, certaine, déluge, douloureux, manifeste.
4) Énumérez au moins huit expressions idiomatiques contenues dans ce chapitre.
C'est le 10 août, le jour qui doit ramener Jean à Longueval.
Bettina se réveille de très bonne heure, se lève, court tout de suite à la fenêtre. Un grand soleil perce et déjà dissipe les vapeurs du matin.
Le ciel, la veille au soir, était menaçant, chargé de nuages, Bettina a peu dormi, et toute la nuit, elle se disait :
— Pourvu qu'il ne pleuve pas demain matin !
Il va faire un temps admirable. Bettina est un peu superstitieuse. Cela lui donne bon espoir et bon courage. La journée commence bien, elle finira bien.
M. Scott est revenu depuis quelques jours. Bettina l'attendait sur le quai au Havre, à l'arrivée du paquebot,-^ avec Suzie et les enfants.
Donc c'est le 10 août. Le déjeuner vient de finir au château. Harry et Bella sont impatients. Ils savent que le régiment doit, entre une heure et deux, traverser le village.
— Tante Betty, dit Bella, tante Betty, viens avec nous.
— Oui, viens, dit Harry, viens ; nous verrons notre ami Jean sur son grand cheval gris.
Bettina résiste, refuse, et cependant quelle tentation !^ Mais non, elle n'ira pas, elle ne reverra Jean que le soir, pour cette explication décisive, à laquelle, depuis vingt jours, elle se prépare.
Les enfants partent avec leurs gouvernantes. Bettina, Suzie et Richard vont s'asseoir dans le parc, tout près du château, et, dès qu'ils sont installés :
— Suzie, dit Bettina, je vais aujourd'hui vous rappeler^ votre promesse. Vous vous souvenez de ce qui s'est passé entre nous, le soir de son départ. Il a été convenu^ que si, le jour de son retour, je vous disais: ^^ Suzie, je suis sûre de l'aimer! ^^ il a été convenu que vous me permettriez de m' adresser à lui franchement et de lui demander s'il voulait de moi pour femme.
— Oui, je vous l'ai promis. Mais êtes-vous bien sûre ? . . .
— Absolument sûre. Je vous préviens donc que j'ai l'intention de l'amener. . . tenez, ici même, ajouta-t-elle en riant, sur ce banc. . . et de lui tenir à peu près le langage que vous avez tenu autrefois à Richard . . . Cela vous a réussi, Suzie. . . vous êtes parfaitement heureuse.
Le régiment entrait dans le village, et brusquement une fanfare éclata, martiale et joyeuse, à travers l'espace. Tous les trois restèrent silencieux. . .
Le régiment a pris le trot sur la grande route, au sortir du village . . . Voici la terrasse oii Bettina se trouvait l'autre matin . . . Jean se dit : "^^ Si elle était là !^^ Il le redoute^ et l'espère en même temps ... Il lève la tête, il regarde . . . Elle n'y est pas !
Il ne l'a pas revue ! Il ne la reverra pas ... de longtemps, au moins. Il va partir, le soir même, à six heures, pour Paris. Un des directeurs du ministère de la guerre
s'intéresse à lui. Il va tâcher^ de se faire envoyer dans un autre régiment.
Jean a beaucoup réfléchi là-bas, seul, à Cercottés, et voici quel a été le résultat de ses réflexions : il ne peut pas, il ne doit pas être le mari de Bettina !
Les hommes mettent pied à terre dans la cour du quartier. Jean prend congé*^ de son colonel et de ses camarades. Tout est flni.
Il rentre, il monte chez lui. Il écrit à madame Scott ; il lui dit que, pour affaires de service, il est obligé de partir à l'instant même ; il ne pourra pas dîner au château ; il prie madame Scott de le rappeler au souvenir de mademoiselle Bettina. . . Bettina! . . . Ah ! qu'il a eu de peine à écrire ce nom ! . . . Il ferme sa lettre ... Il l'enverra tout à l'heure.
Il fait ses préparatifs de départ. Ensuite il ira dire adieu à son parrain. C'est là ce qui lui coûte le plus . . . Il ne lui parlera que d'une absence de peu de durée.
Il ouvre un des tiroirs de son bureau pour y prendre de l'argent. La première chose qui frappe ses yeux est une petite lettre sur papier bleuté.^ C'est le seul billet qu'il ait reçu d'elle :
^^ Voulez-vous avoir la bonté de remettre au porteur le livre dont vous m'avez parlé hier soir? Il sera peutêtre un peu sérieux pour moi ... Je voudrais cependant essayer de le lire. . . A tout à l'heure. Venez le plus tôt possible. ^^
C'est signé: Bettina. Jean lit et relit ces quelques lignes. . . Mais bientôt il ne peut plus lire. . . Ses yeux sont troubles.
— C'est tout ce qui me restera d'elle ! se dit-il.
NOTES EXPLICATIVES
1) le paquebot: grand bateau, navire de commerce à vapeur.
2) la tentation: le désir de faire une chose défendue, non voulue.
3) rappeler: faire revenir; faire revenir en la mémoire.
4) convenir: agréer, demeurer d'accord.
5) redouter: craindre fort, avoir peur de.
6) tâcher: essayer, s'efforcer.
7) prendre congé: dire adieu.
8) bleuté: légèrement bleu.
QUESTIONNAIRE
1) Que doit-il arriver ce jour-là, le dix août?
2) Quel effet produisit le soleil de très bonne heure?
3) Depuis quand M. Scott est-il de retour?
4) Pourquoi les enfants Harry et Bella sont-ils impatients ?
5) Pendant l'absence des enfants, où vont Bettina, Suzie et Richard?
6) Qu'est-ce que Bettina va rappeler à Suzie?
7) Quel langage a-t-elle l'intention de tenir?
8) Qu'est-ce qui éclata brusquement au moment où le régiment entrait dans le village?
9) Et Jean, que va-t-il tâcher de faire?
10) Après ses préparatifs de départ, que fera-t-ll?
11) En voulant prendre de l'argent dans un tiroir, qu'estce qui frappa ses yeux?
12) Pourquoi ne peut-il plus lire?
1) Nommez tous les mois de Tannée.
2) Qu'est-ce qu'indique un ciel gris, chargé de nuages?
3) Où est «Le Havre». Précisez!
4) En été, durant les grandes chaleurs, où va-t-on souvent s'asseoir pour prendre l'air frais.
5) Que signifie «un air martial»? D'où vient ce mot?
EXERCICES
1) Remplacez les tirets ou mettez les verbes au temps requis:
a) C'est aujourd'hui le jour — doit ramener Jean.
b) Bettina — réveilla de très bonne heure.
c) Pourvu qu'il ne (pleuvoir) pas.
d) Le déjeuner — de finir au château.
e) Elle reverra Jean le soir, pour cette explication à
— elle se prépare, f ) Voulez-vous remettre au porteur le livre — vous m'avez parlé?
2) Mettez au futur simple, première personne du singulier, le paragraphe de ce chapitre commençant par: «Il rentre, il monte. . .».
3) «C'est le seul billet qu'il ait reçu d'elle». Quel temps du verbe est-ce, et pourquoi ce temps? Expliquez aussi la présence de la cédille dans «reçu».
4) Trouvez six expressions idiomatiques dans cette leçon et faites-en de nouveaux exemples.
Au même moment, l'abbé Constantin est seul au presbytère. Il est soucieux.-^ Il a guetté^ le régiment au passage ; mais Jean ne s'est arrêté qu'un instant; il avait l'air triste.
— Je viendrai tout à l'heure, mon parrain, avait-il dit au curé; j'ai besoin de vous parler.
Il était trois heures lorsque Jean arriva au presbytère, et le curé tout aussitôt :
— Tu m'as dit que tu avais besoin de me parler. . . De quoi s'agit-il ?
— D'une chose, mon parrain, qui va vous surprendre, vous chagriner, et qui me chagrine aussi. Je viens vous faire mes adieux.
— Tes adieux ! tu pars ?
— Ouij je pars.
— Quand cela ?
— Aujourd'hui même. . . dans deux heures.
— Dans deux heures ! mais nous devions dîner ce soir au château.
— Je viens d'écrire à madame Scott pour m'excuser. . . Je suis absolument forcé de partir.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
— Et tu vas ?
— A Paris.
— A Paris ! Pourquoi cette détermination soudaine ?
— Pas si soudaine. Il y a longtemps que je songe à ce départ.
— Et tu ne m'en avais rien dit ! . . . Jean, il se passe quelque chose. . . Tu es un homme et je n'ai plus le droit de te traiter en enfant; mais, enfin, tu sais combien je t'aime. . . Si tu as des tourments, des ennuis,^ pourquoi ne pas me les dire? Je pourrais peut-être te donner un bon conseil . . . Ne t'en va pas, Jean, ne t'en va pas.
— Si vous m'aimez, moi aussi je vous aime. . . et vous le savez bien. . .
— Oui, je le sais.
— J'ai pour vous cette même tendresse que j'avais quand j'étais tout petit, quand vous m'avez recueilli,^ quand vous m'avez élevé. Mon cœur n'a pas changé, ne changera jamais. . . Mais si le devoir, si l'honneur m'obligent à partir. . .
— Ah ! si c'est le devoir, si c'est l'honneur ... Je ne dis plus rien, Jean . . . Tout passe après cela, tout, tout ! Je t'ai toujours connu bon juge de ton devoir, bon juge
de ton honneTir. . . Pars^ mon enfant, pars. Je ne te demande rien. Je ne veux rien savoir.
— Eh bien, moi, je veux tout vous dire, s'écria Jean, vaincu^ par son émotion. Aussi bien vaut-il mieux que vous sachiez tout. Vous restez ici, vous, vous retournerez au château . . . vous la reverrez . . . elle !
— Qui... elle?
— Bettina !
— Bettina?
— Je l'adore, mon parrain, je l'adore!
— O mon pauvre enfant !
Le vieux prêtre devint songeur, laissa tomber sa tête dans ses mains, et resta, pendant quelques instants, silencieux; puis il dit:
— Jean, sais-tu à quoi je pense? Je l'ai beaucoup vue, mademoiselle Bettina, depuis son arrivée à Longueval. Eh bien, je réfléchis, — cela ne m'étonnait pas alors, cela me semblait si naturel, que l'on s'intéressât à toi, — mais enfin, elle parlait de toi, toujours, oui, toujours.
— De moi ?
— Oui, et de ton père, et de ta mère. Elle était curieuse de savoir comment tu vivais, elle me demandait de lui expliquer ce que c'était que l'existence d'un soldat, d'un vrai soldat aimant son métier et le faisant en conscience. C'est extraordinaire, depuis que tu m'as dit cela, il se fait dans ma tête tout un travail de souvenirs. Mille petites choses se groupent, se rapprochent . . Ainsi, elle est revenue du Havre avant-hier à trois heures. Eh bien, une heure après son arrivée, elle était ici. Et c'est de toi, tout de suite, qu'elle m'a parlé. Elle m'a demandé si tu m'avais écrit, si tu n'avais pas été
malade, quand tu arriverais, à quelle heure, si le régiment passerait par le village.
— Il est inutile, mon parrain, de rechercher tous ces souvenirs.
— Non, cela n'est pas inutile . . . Elle paraissait si contente, si heureuse même, de penser qu'elle allait te revoir ! Ce dîner de ce soir, elle s'en faisait une fête. . . Elle devait te présenter à son beau-frère, qui est arrivé. Il n'y a personne en ce moment au château, pas un seul invité. Elle insistait beaucoup sur ce point, — et je me rappelle sa dernière phrase, — elle était là sur le seuil de la porte: ^"^ Nous ne serons que cinq, m'a-t-elle dit, vous et M. Jean, ma sœur, mon beau-frère et moi. ^^ Et elle a ajouté, en riant: "^^ Un vrai dîner de famille. ^^ C'est sur ce mot qu'elle est partie, qu'elle s'est sauvée presque. Un vrai dîner de famille? Sais-tu ce que je crois, Jean, le sais-tu ?
— Il ne faut pas croire cela, mon parrain, il ne faut pas. . .
— Jean, je crois qu'elle t'aime!
— Et moi aussi, je le crois !
— Toi aussi ?
— • Quand je l'ai quittée, il y a vingt jours, elle était si agitée, si émue!^ Elle me voyait triste et malheureux. Elle ne voulait pas me laisser partir. C'était sur le perron du château. J'ai dû m'enfuir*^. . . oui. . . m'enfuir. J'allais parler, éclater, tout lui dire. Après avoir fait une cinquantaine de pas, je me suis arrêté, je me suis retourné. Elle ne pouvait plus me voir. J'étais en pleine nuit. Mais je la voyais, moi. Elle était restée, là, immobile, les épaules et les bras nus, sous la pluie, regardant du côté par où j'étais parti. Peut-être suis- je fou de penser que. . . Peut-être n'était-ce qu'un sentiment de pitié.
Mais non, c'était autre chose que de la pitié, car savezvous ce qu'elle a fait, le lendemain matin? Elle est venue, à cinq heures, par un temps effroyable, me voir passer sur la route avec le régiment, et, là, sa façon de me dire adieu. . . Ah ! mon parrain ! mon parrain ! . . .
— Mais alors, dit le pauvre curé, complètement bouleversé,^ complètement désorienté,^ mais alors jo ne comprends plus du tout. Si tu l'aimes, Jean, et si elle t'aime !
— Et son argent, mon parrain, et son argent ! . . . Et puis il y a autre chose que cette question d'argent, autre chose de plus sérieux et de plus grave. Je ne suis pas le mari qui lui convient ... Je suis soldat et veux rester soldat. Si les hasards de ma carrière m'envoient un jour en garnison dans quelque trou-^^ des Alpes ou dans un village perdu de l'Algérie, puis-je lui demander de me suivre ? puis-je la condamner à cette existence de femme de soldat, qui est, en somme, un peu l'existence du soldat ! Pensez à la vie qu'elle mène aujourd'hui, à tout ce luxe, à tous ces plaisirs ? . . .
— Oui, dit l'abbé, cela est plus sérieux que la question d'argent.
— Tellement sérieux, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. Pendant ces vingt jours que j'ai passés là-bas, seul, au camp, j'ai bien pensé à tout cela. . . je n'ai pensé qu'à cela. . . et, l'aimant comme je l'aime, il faut que les raisons soient bien fortes qui me montrent clairement mon devoir. Je dois m'en aller. . . loin, bien loin, le plus loin possible. J'en souffrirai beaucoup. . . mais je ne dois plus la revoir! je ne dois plus la revoir!
Jean se laissa tomber sur un fauteuil, près de la cheminée; il resta là, accablé. Le vieux prêtre le regardait.
— Te voir malheureux ! mon pauvre enfant ! qu'une telle douleur tombe sur toi !.. . Cela est trop cruel, trop injuste ! . . .
NOTES EXPLICATIVES
1) soucieux (-se): inquiet, pensif, chagrin.
2) guetter: attendre quequ'un au passage, observer secrètement.
3) l'ennui (m.): peine très vive, chagrin.
4) recueillir: rassembler; prendre avec soi par humanité.
5) vaincu: saisi, dominé, pris, soumis. Vaincre: gagner une victoire.
6) ému: pris ou saisi d'émotion.
7) s'enfuir: s'éloigner vite comme poussé par la peur.
8) bouleversé: agité violemment; troublé, ému.
9) désorienté: ayant perdu la direction; déconcerté, confus.
10) le trou: ouverture percée dans un corps; ici: logement sans commodité, petit village perdu.
^ QUESTIONNAIRE
1) Où est l'abbé Constantin à ce même temps et dans quel état d'esprit?
2) A quelle heure Jean arriva-t-il au presbytère et qu'y venait-il faire?
3) Pourquoi cette détermination de partir n'était-elle pas si soudaine?
4) Qu'est-ce donc qui l'oblige à partir? L'abbé y consent-il?
5) Quelle confession Jean fait-il à son parrain?
6) De qui Bettina parlait-elle toujours durant l'absence de Jean?
7) Sur quelle sorte de dîner Bettina comptait-elle pour ce soir-là?
8) Enfin, que croit le curé?
9) Quelle raison Jean a-t-il de croire la même chose que le curé?
10) A côté de la question d'argent, qu'y a-t-il de plus sérieux contre ce mariage?
1) Lorsqu'une personne quitte la maison pour toujours, que fait-elle?
2) Nommez trois des grands fleuves de la France et lequel traverse Paris?
3) Quel autre verbe a la même signification que «vaut-il mieux» ?
4) Distinguez entre «cinquante» et «cinquantaine», s'il y a lieu.
5) Où sont les Alpes? Mentionnez le point culminant des Alpes françaises.
6) Et l'Algérie, où est ce pays? Quelle en est la capitale? Est-ce un pays indépendant?
EXERCICES
1) «Des soldats aimant leur métier», et «des enfants aimants». Pourquoi l'un au singulier et l'autre au pluriel?
2) Substituez le passé indéfini, lorsqu'il est possible, dans les verbes contenus au paragraphe commençant par: «Non, cela n'est pas inutile. . .».
3) Remplacez les tirets par un pronom convenable:
a) De — s'agit-il?
b) Et ce départ, tu ne — avais rien dit!
c) Si tu as des tourments, pour quoi ne pas
dire?
d) Jean, sais-tu à — je pense?
e) Sais-tu je crois? Jean, — sais-tu? Il ne faut
pas croire — .
4) Dérivez des substantifs des mots suivants: seul, soucieux, triste, partir, pourrais, connu, bon, vaincu, malade, heureux.
5) Mentionnez autant d'idiotismes que vous savez dans ce chapitre.
A ce moment, on frappa légèrement à la porte.
— Ah ! dit le curé, n'aie pas peur, Jean. . . je vais renvoyer.
L'abbé se dirigea vers la porte, l'ouvrit et recula comme devant une apparition inattendue.
C'était Bettina. Tout de suite, elle avait vu Jean, et allant droit à lui:
— Vous?. . . s'écria-t-elle. Oh! que je suis contente Il s'était levé. . . elle lui avait pris les deux mains, et, s' adressant à l'abbé:
— Je vous demande pardon, monsieur le curé, si c'est à lui d'abord que je suis allée. . . Vous, je vous ai vu hier. . . et lui, pas depuis vingt grands jours, pas depuis certain soir où il est parti de la maison triste et souffrant.
Elle tenait toujours les mains de Jean. Il ne se sentait la force ni de faire un mouvement, ni de prononcer une parole.
— Et maintenant, continua Bettina, allez-vous mieux? Non, pas encore. . . je le vois. . . encore triste. . Ah! comme j'ai bien fait de venir! J'ai eu là une inspiration. Cependant, cela me gêne un peu, cela me gêne beaucoup de vous trouver ici. Vous comprendrez pourquoi lorsque vous saurez ce que je viens demander à votre parrain.
Elle abandonna les mains de Jean, et, se tournant vers l'abbé :
— Je viens, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien entendre ma confession . . . Oui, ma confession . . . Mais ne vous avisez pas de vous en aller, monsieur Jean. Je ferai ma confession publiquement. Je parlerai très volontiers devant vous ... et même, en y songeant, cela sera bien mieux ainsi. Asseyons-nous . . . voulez-vous ?
Elle se sentait pleine de confiance et de hardiesse. Elle avait la fièvre, mais cette fièvre qui, sur le champ de bataille, donne au soldat de l'ardeur, de l'héroïsme et le mépris-^ du danger. L'émotion qui faisait battre le cœur de Bettina plus vite qu'à l'ordinaire était une émotion haute et généreuse. Elle se disait :
— Je veux être aimée! je veux aimer! je veux être heureuse! je veux qu'il soit heureux! Et, puisque lui ne peut pas avoir le courage, c'est à moi d'en avoir pour nous deux, c'est à moi de marcher seule, la tête haute et d'un cœur tranquille, à la conquête de notre amour, à la conquête de notre bonheur !
Bettina, dès les premiers mots, avait pris sur l'abbé et sur Jean un complet ascendant.^ Ils la laissaient dire, ils se laissaient faire. Ils sentaient bien que l'heure était suprême, ils comprenaient que ce qui allait se passer là serait décisif, irrévocable ; mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre en état de prévoir. . . Ils s'étaient assis docilement, presque automatiquement. Ils attendaient, ils écoutaient. . . Entre ces deux hommes éperdus,^ Bettina, seule, était de sang-froid. . . Ce fut d'une voix nette et précise qu'elle commença :
— Je vous dirai, d'abord, monsieur le curé, et cela pour mettre votre conscience pleinement en repos, je vous dirai que je suis ici avec le consentement de ma sœur et de mon beau-frère. Ils savent pourquoi je suis venue, ils savent ce que je vais faire. Ils ne le savent
pas seulement, ils T approuvent. C'est entendu, n'est-ce pas ? Eh bien, ce qui m'amène, c'est votre lettre, monsieur Jean, cette lettre par laquelle vous avez appris à ma sœur que vous ne pouviez pas, ce soir, venir dîner avec nous et que vous étiez absolument obligé de partir. Cette lettre a dérangé tous mes projets. . . En effet, ce soir, — toujours avec la permission de ma sœur et de mon beau-frère, — je voulais, après le dîner, vous emmener dans le parc, monsieur Jean, m'asseoir avec vous sur un banc, — j'avais eu l'enfantillage de choisir la place d'avance, tout à l'heure; — là, je vous aurais tenu un petit discours, très préparé, très étudié, presque appris par cœur; car, depuis votre départ, je ne pense qu'à ce petit discours. Je me le récite à moi-même du matin au soir. Voilà donc ce que je me proposais de faire, et vous comprenez que votre lettre. . . Je me suis trouvée fort embarrassée. . . J'ai un peu réfléchi et je me suis dit que, si j'adressais mon petit discours à votre parrain, ce serait à peu près comme si je vous l'adressais à vousmême. Je suis donc venue, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien m'écouter.
— Je vous écoute, mademoiselle, balbutia l'abbé.
— Je suis riche, monsieur le curé, je suis très riche, et, à vous parler franchement, je crois que ma fortune n'est pas trop mal placée entre mes mains. Eh bien, monsieur le curé, de même que vous avez, vous, charge d'âmes, il me semble que j'ai, moi, charge d'argent. Je me suis toujours dit : ^^ Je veux que mon mari soit, avant tout, digne de partager cette grande fortune; je veux être bien certaine qu'il en fera bon usage, avec moi, tant que je serai là, et après moi, si je dois m'en aller de ce monde, la première. ^ Je me disais encore autre chose . . . Je me disais: ^^ Celui qui sera mon mari, je veux
l'aimer! ^^ Et voilà, monsieur le curé, où véritablement commence ma confession. Il est un homme qui, depuis deux mois, a fait tout ce qu'il a pu pour me cacher qu'il m'aimait... Mais cet homme, je n'en doute pas, il m'aime. . . Jean, n'est-ce pas, vous m'aimez?
— Oui, dit Jean, tout bas, les yeux fermés, comme un criminel, je vous aime!
— Je le savais bien; mais, enfin, j'avais besoin de vous l'entendre dire.
Bettina perdait un peu de son assurance, sa voix tremblait légèrement. Elle reprit cependant avec un enjouement un peu forcé:
— Mon Dieu, monsieur le curé, je ne vous accuse certainement pas de ce qui est arrivé, mais pourtant tout cela est un peu votre faute ... Je suis certaine que vous avez dit à Jean beaucoup de bien de moi, beaucoup trop. Peut-être, sans cela, n'aurait-il pas songé. . . Et, en même temps, à moi, vous me disiez beaucoup de bien de lui, — pas trop, non, non, mais enfin beaucoup ! — Alors, moi, j'avais tant de confiance en vous, que j'ai commencé à le regarder et à l'examiner avec un peu plus d'attention. Je me suis mise à le comparer avec tous ceux qui, depuis un an, avaient demandé ma main. Il m'a paru qu'il leur était de toute manière absolument supérieur. . . Enfin il est arrivé qu'un certain jour. . . ou plutôt un certain soir. . . il y a trois semaines, la veille de votre départ, Jean, je me suis aperçue que je vous aimais. . . Oui, Jean, je vous aime!. . . Ecoutezmoi bien. Je ne veux pas d'une réponse arrachée à votre émotion. Je sais que vous m'aimez. . . Si vous devez m'épouser, je ne veux pas que ce soit seulement par amour; je veux que ce soit aussi par raison. . . Jean, je sais ce que vous êtes, je sais à quoi je m'engagerais en
devenant votre femme, et je serais pour vous non pas seulement une femme aimante et tendre, mais aussi une femme courageuse et ferme. . . Je vous aime et je vous veux tel que vous êtes. C'est parce que vous vivez autrement et mieux que tous ceux qui m'ont désirée pour femme que je vous ai, moi, désiré pour mari. . . Et maintenant, monsieur le curé, ce n'est pas à lui, c'est à vous que je m'adresse. . . je veux que ce soit vous qui répondiez. . . pas lui. Dites. . . s'il m'aime et s'il me sent digne de lui, serait-il juste de me faire expier si durement ma fortune ? . . . Dites ! . . . ne doit-il pas accepter d'être mon mari ?
— Jean, dit gravement le vieux prêtre, épouse-la . . . c'est ton devoir ... et ce sera ton bonheur !
Jean s'approcha de Bettina, la prit dans ses bras et posa sur son front un premier baiser.
Bettina se dégagea doucement, et, s'adressant à l'abbé:
— Et maintenant, monsieur le curé, j'ai encore quelque chose à vous demander. . . Je voudrais. . . je voudrais ...
— Vous voudriez ? . . .
— Je vous en prie, monsieur le curé, embrassez-moi.
Le vieux prêtre l'embrassa sur les deux joues, paternellement, et ensuite Bettina :
— Vous m'avez dit bien souvent, monsieur le curé, que Jean était un peu votre fils, — moi aussi, n'est-ce pas? je serai un peu votre fille. Cela vous fera deux enfants, voilà tout!
Un mois après, le 12 septembre, à midi, Bettina, dans la plus simple des robes de mariée, traversait l'église de Longneval, pendant que, placée derrière l'autel, la fanfare du 9® d'artillerie sonnait joyeusement sous les voûtes^ de la vieille église.
N"ancy Turner avait sollicité l'honneur de tenir l'orgue en cette circonstance solennelle; car le pauvre petit harmonium avait disparu. Un orgue aux tuyaux resplendissants se dressait dans la tribune de l'église. C'était le cadeau de noces de miss Percival à l'abbé Constantin.
Le vieux curé dit la messe. Jean et Bettina s'agenouillèrent devant lui; il prononça la formule de la bénédiction et resta ensuite, pendant quelques instants, en prière, les bras étendus, appelant de toute son âme les grâces du ciel sur la tête de ses deux enfants.
L'orgue fit alors entendre cette même rêverie de Chopin que Bettina avait jouée, la première fois qu'elle était entrée dans cette petite église de village où devait être consacré le bonheur de sa vie.
Et ce fut Bettina cette fois qui pleura.
NOTES EXPLICATIVES
1) le mépris: contraire de «estime».
2) l'ascendant: autorité, influence sur quelqu'un.
3) éperdu: agité, troublé par une émotion violente.
4) expier: être puni de.
5) la voûte: ouvrage de maçonnerie en courbe, en arc.
6) le tuyau: tube.
QUESTIONNAIRE. A
1) Qui frappa à la porte à ce moment?
2) En voyant Jean, où Bettina alla-t-elle?
3) Pourquoi demanda-t-elle pardon au curé?
4) Quelle émotion faisait battre son cœur?
5) Qu'est-ce qui amène Bettina chez le curé?
6) Que prie-t-elle celui-ci de vouloir bien faire?
7) Quelle réponse Jean fait-il à la confession qu'il est aimé de Bettina?
8) Enumérez les deux raisons principales qui laissent croire à l'impossibilité de son mariage avec Bettina.
9) Que fit Jean finalement en s'approchant de Bettina?
10) Qu'est-ce qui eut lieu, un mois après, dans la petite église de Longueval?
11) Quelle prière adresse le vieux curé et en faveur de qui?
1) Est-ce la coutume des jeunes filles de faire la demande en mariage?
2) Que signifient: «prendre un ascendant» et «se laisser faire»?
3) Qu'est-ce que c'est qu'une fanfare? En quoi diffèret-elle d'une musique régimentale?
EXERCICES
1) Donnez Timpératif et le subjonctif des verbes suivants: avoir peur, ouvrir, voir, prendre, continuer, comprendre, s'aviser.
2) Remplacez les tirets:
a) Cela me gêne — vous trouver ici.
b) Ne — avisez pas de vous — aller.
c) Ils comprenaient — — allait se passer.
d) C'est votre lettre par — vous avez appris à ma sœur que vous ne pouviez pas venir.
e) Je — disais: je veux aimer sera mon mari.
f) Je sais — — je m'engage en devenant votre femme.
3) Nommez des mots de la même famille que: diriger, sentir, mouvement, parole, s'aviser, émotion, conquête, cœur, prévoir, approuver.
4) Construisez de nouvelles phrases avec six expressions idiomatiques que vous trouverez dans ce chapitre.